X. Les deux catastrophes finales
1610, dans un discours tenu à la diète de Batisbonne, Louis Hélien, ambassadeur de Louis XII, roi de France, reproduisit encore une fois la même accusation contre Venise. Elle a été répétée depuis à diverses reprises par divers écrivains, mais comme ils n’ont fait que se copier les uns les autres, il est inutile de nous occuper d’eux: il vaut mieux remonter aux sources. En 1511, le sultan avait fait saisir un certain nombre de marchands vénitiens à Alexandrie et les retenait au Caire; comme ils cherchaient les moyens de recouvrer leur liberté, les fonctionnaires égyptiens leur firent savoir que le sultan désirait se procurer des canons, des galères et des rames (dont il avait besoin pour faire la guerre aux Portugais), et le grand drogman Tangriberdi leur insinua que la Seigneurie lui en avait déjà promis à l’époque de son ambassade à Venise, c’est à dire en 1507.* Nous possédons les procès-verbaux relatifs à cette ambassade; ils pai-aissent être assez complets, mais nous n’y voyons pas qu’il ait jamais été question de cette assistance matérielle, soit sous forme de demande de la part du sultan, soit sous forme de promesse de la part de la Seigneurie. Assurément, les documents officiels ont pu garder le silence sur un point de cette importance, sans qu’on soit autorisé à inférer de là que le grand drogman ait affirmé un lait de pure invention; quand on traite des affaires de ce genrej, on se contente généralement de les négocier verbalement. Il est même très probable que le sultan fit plus d’une fois parvenir à la Seigneurie des demandes de ce genre et que c’était l’un des points sur lesquels l’ambassadeur égyptien avait dû spécialement négocier en 1507. Mais il est permis de croire que Tangriberdi, qui haïssait les Vénitiens, n’affirmait avoir reçu une réponse favorable que pour avoir le droit de les accuser de mauvaise foi. Son dire ne répondait guère à la vérité des faits. La Seigneurie revenait, il est vrai, fréquemment à la charge auprès du sultan, afin d’obtenir qu’il usât de son influence sui* les princes indiens pour écarter les Portugais, et qu’il leur fournit un appui effectif, en mettant des flottes à leur disposition. Mais elle était trop prudente pour se commettre ouvertement avec lui. Ne l’avons-nous pas vue déjà, quand Maurus vint au nom du sultan demander qu’on mît un terme aux expéditions organisées par Emmanuel, refuser d’appuyer ses démarches, ne fût-ce que par écrit? Nous aurons tout à l’heure à parler d’une ambassade, confiée en 1511 à Domenico Trevisani: la commission chargée de rédiger ses instructions (30 décembre) avait à s’occuper d’une nouvelle demande du sultan tendant à obtenir des canonniers, des vaisseaux, des lances etc.: que répondit- elle? qu’en accordant au sultan cette assistance matérielle, la Eépublique n’obtien-
' Sanut., Dtar., XII, 818: cf. Priuli. p. 885.
638 Troisième période. — Décadence du commerce du Levant.
drait d’autre résultat que de se compromettre aux yeux du reste de la chrétienté et de s’isoler; elle conseillait an sultan d’adresser sa demande k Constantinople et, s’il avait besoin de bois de construction, d’en envoyer chercher dans le golfe de Lajazzo.* Le sultan n’avait pas attendu cet avis. En 1607, d’abord et, en 1610, une seconde fois, il avait demandé en Turquie des canons et des bois de construction, des capitaines de navires et des artilleurs, et le sultan des Osmanlis avait en la générosité de lui en faire cadeau.* Pendant l’été de 1510, il avait envoyé prendre du bois dans le golfe de Lajazzo.*
Ce dernier voyage fut l’occasion d’un nouveau conflit entre l’Égypte et les puissances commeràales de l’Occident Une flotte des chevaliers de Rhodes se mit à la poursuite des navires égyptiens et les surprit non loin d’Alexandrette (Iskandéronn); après un combat de quelques heures, elle s’en empara ainsi que du bois déposé sur la rive en at tendant d’être chargé (août 1610).* L’irritation du sultan ne connut pas de bornes, et, dans sa soif de vengeance, il s’en prit à tons les Occidentaux établis dans ses états: nous savons en particulier qu’il flt saisir et mener en captivité au Caire les consuls des Catalans et des Vénitiens à Alexandrie, ainsi que plusieurs de leurs compatriotes, et qu’il flt mettre les scellés sur leurs magasins: ces arrestations étaient motivées sur ce que le consul catalan représentait en même temps les Français, compatriotes du grand-maître de Rhodes, Émery d’Amboise; quant aux Vénitiens, on s’en prenait à eux sous prétexte que quatre galères vénitiennes avaient pris part à l’affaire d’Alexandrette k cdté de la flotte des chevaliers de Rhodes, et que ceux-ci étaient reçus à bras ouverts dans 111e de Chypre.
En Syrie, les colons Vénitiens subirent le même sort que ceux d’Alexandrie.* Une circonstance spéciale avait même contribué k porter au plus haut degré l’irritation do sultan à leur égard. Des lettres, saisies sur des courriers par l’émir d’Alep, avaient dévoilé l’existence d’une entente seaAte entre le souverain de la Perse, Ismaïl Sèfèvy, et
' Arehiv. Venet., II, 190 — 19fl; Sanat., Dior., Xni, 369; Priuli, p. 996.
* Sanut., Diar., Z, 637; ZI, 76, 994, 479 , 639 , 691, 704 , 736, 896, 899; ZII, 164; Priuli, p. 910, 211 et s., 214 et 8., 218.
* Sanut, Dior., Z, 432, 696, 799; ZI, 66, 64, 76, 106, 479.
* Priuli (p. 912 et 8.) fait mention d’une relation du grand-maître relative à cea événements: on en trouve le teste dam Sanuto, Dior., ZI, 670 et a.; ef.
ibid. p. 639, 646. Ici, l'endroit prés duquel eut lieu le combat est nommé “Calderona". Dans le Cod. dipl., II, 174, M. Paoli donne une autre relation du grandmaitre, dans laquelle ce nom est changé en “Scalderona".
‘ Sanut, Dior., ZI, 646 et s., 648 et B., 681, 823 et 8.; ZU, 191, 141, 168 et SS., 166 et 8., 907 et sa., 910 et as.; Priuli, p. 990 et 88.; Mon. merid., ZIT, 96, 976.