X. Les deux catastrophes finales
rivée à Sumatra coïncidant avec des circonstances défavorables, il y abrégea son séjour et repartit pour la Chine, où déjà, une ambassade portugaise l’avait précédé. Là une mort prématurée mit fin à son existence agitée (1517).* Un de ses compatriotes, Pietro Strosei, avait pris part avec lui à la conquête de Malacca:* au retour de cette expédition, il visita la côte de Coromandel et acheta, ditK>n, à Paleacate (Poulikat) un diamant d’une merveilleuse beauté.* Pendant ce temps, les Florentins établis à Lisbonne se hâtaient de faire leur profit de la conquête de Malacca. L’un d’eux, nommé Girolamo Semigi, y expédia quatre bâtiments; le premier était déjà de retour au printemps de 1513; la vente de son chargement couvrit à elle seule tous les frais de l’expédition et laissa encore un bénéfice de 60 à 70%.‘ On peut penser que, de leur côté, les marchands portugais, le roi en tête, ne négligeaient pas un commerce qui offrait de pareilles chances de fortune.
Mais nous n’en avons pas fini avec les conquêtes d’Âlbuquerque. Les années que nous venons de parcourir furent encore signalées par une acquisition, et non la moins brillante de toutes. En 1507, il avait imposé un tribut au roi i’Ormous; en 1615, il le rélégua complètement dans l’ombre, et à partir de ce moment, les Portugais, cantonnés dans leur forteresse, prirent en main le gouvernement de l’île. Ce coup de force leur livrait la clef du golfe Persique. Jusqu’alors, une partie des produits de l’Inde passait par le golfe pour arriver dans les régions arrosées par le Tigre et l’Euphrate et pour remonter de là jusqu’en Syrie, où les Occidentaux, les Vénitiens en particulier, allaieht les chereher à Damas, à Beyrout, à Alep ou à Tripoli: ce trafic, exclusivement exploité par les Musulmans, se trouva du coup gravement atteint Tout l’eftort des Portugais tendant à faire de Lisbonne l’unique entrepôt des épices pour tout l’Occident, il était de leur intérêt de faire charger sur leurs navires les produits de l’Asie centrale apportés à Ormouz par les caravanes de la Perse, ainsi que celui des pêcheries de perles du golfe Persique, et d’accaparer le grand commerce des chevaux arabes et persans qui s’expédiaient d’Ormouz vers les Indes. Albuquerque, d’ailleurs, n’avait pas attendu ce moment pour ordonner que tous les convois de
‘ Au cours de ce dernier voyage, il écrivit de Coebin, le 16 nov. 1616, une lettre à destination de Lisbonne (Arehiv. ttor, ital., afpend., IIT, 85 et ss.). Quelque temps après, il eut une entrevue avec Albuquerque, qu’il trouva sur son lit de mort (Barros, Asia, IV, 491). Sur les incidents de son voyage à Sumatra et en
Chine, voy. la fin de sa Vie, et Barros, V, 177, 214 et ss.; CorsaU, p. 280.
’ Gubematis, p. 879. Voy. une lettre de lui, antérieure à cette expédition, ibid. p. 381 et s.
’ Corsali, dans Bamusio, I, 179, b, 180, a, 188, b.
* Guicciardini, Opéré inedile, VL 220.
550 Troisifmr )H-riode. — Décadence dn commerce du Levant.
chevaux fussent dirigés sur Goa, seul point de débarquement autorisé dorénavant. ‘
Dans la mer Rouge, les Portugais eurent moins de succès que dans le golfe Persique. Albuquerque y pénétra une première fois avec une flotte et remonta jusqu’à l'ile de Kamran, mais Aden repoussa son at^ taque (1513). Lopo Soarez, son successeur, poussa à son tour une pointe jusqu'à Djeddah, mais il n’eut ni la gloire de détruire la flotte réunie dans ce port par le dernier des sultans Mamelouks, car elle s’était dispersée d’elle- même à la nouvelle de la chute de son maître, ni la fortune de s’emparer d'Aden (1518). Les navires marchands musulmans continuèrent à aller et venir librement dans la mer Rouge; il n’y avait là ni forteresse, ni croiseui-s portugais pour les en empêcher. Mais s’ils se lançaient dans l’Océan Indien, leur perte était à peu près assurée: il ne lenr servait de rien de se réfugier dans les ports de l’Inde, surtout depuis que les Portugais entretenaient dans ces régions des flottes en permanence.
Finalement, les Portugais restèrent partout les maîtres du terrain. Si quelques hardis flibustiei-s réussis.saient de temps à autre à faire passer des marchandises par les anciennes voies, c’était trop peu pour remplir soit les magasins d’ .Alexandrie ou de Beyrout, soit les galères vénitiennes qui fréquentaient encore ces marchés. Les pays qui jus- (ju’alors avaient tiré de Venise leur a])provisionnement d’éi)ices commençaient à se plaindre de la pénurie dans laquelle on les laissait. En 1512 et 1513, par exemple, les marchands de détail de Vienne adressèrent des pétitions à l’empereur Maximilien pour lui représenter (juil n’y avait plus moyen de se procurer assez de poivre à Venise et le supplier de ne pas fermer ses états aux marchands étrangei-s, qui offraient d’en expédier d’.Anvei-s, de Francfort, de Nuremberg etc, vei-s les provinces arrosées par le Danube.’ Ainsi, Vienne renonçait à s’approvisonner au plus près, à Venise, et allait dès lors chercher son poivre au loin, à Lisbonne.’! Mais l’Italie elle-même en était réduite là. -Au cours de .ses négociations avec le sultan, en 1512, Trevisani laissa un jour tomber une parole bien significative: depuis bien longtemps, dit -il, jamais l’argent n’avait été si rare en Italie; des guerres incessantes en
' BarroH, Acia, IV, 222.
’ Archiv fur Kunde fieterreiehischer GftchirhtfqueUtn, XIV (1856), p, 272 et s.
’ Les principaux interniédiaires auxquels elle eut recours en cette circonstance étaient probablement les commerçants eu gros (le Nuremberg. La maison Hirschvogcl avait une succursale .5 Lis-
bonne et envoyait même ses pMpres agents jusqu’aux Indes: voy. la lettre de Jdrg Pock, datée de Cochin le l'»' janvier 1622, dans Ghillany, Oeschiehte Martin Be/iaimn. p. 120 et SS. Pour l'iiistoriqiie du commerce des épices par les Allemands à Lisbonne, voy. Cassel, op. cit.. p. 11 — 15.