‹ Histoire du commerce du Levant au moyan-âge [microform]Chapitre 184 sur 251 · II. Produits naturels. — Cannelle · texte numérisé non relu

II. Produits naturels. — Cannelle

paj's arrivant par des navires chinois, les Persans et les Arabes les confondaient sous le nom de dartchin.

Quand il s’agit de cannelle, ce mot, par une association habituelle des idées, fait de suite songer à l’île de Ceylan. Or, il est assez curieux de constater que, ni dans Cosmas, ni dans les géographes arabes du X"* au XIV» siècle, ni dans aucune source orientale de la première moitié du Moyen-Age, cette île ne soit mentionnée comme produisant la cannelle, tandis qu'ils ne tarissent pas en termes élogieux snr ses pierres précieuses, ses parfums etc.* Le premier écrivain qui la cite à ce point de vue est Ibn-Batouta (XIV" siècle). En visitant l’île, ce voyageur apprit que les habitants des côtes de Malabar et de Coromandel venaient y chercher des plants de cannelliers et qu’on leur abandonnait gratuitement ceux que les torrents avaient apportés des montagnes de l’intérieur et déposés sur le rivage; pour reconnaître cette générosité du sultan, ils lui faisaient des présents de vêtements et autres objets analogues.* Nous relevons encore un passage relatif au même sujet dans l’œuvre d’un écrivain occidental antérieure d’une dizaine d’années à la relation d’Ibn Batouta. Jean de Monte Corvino, envoyé en mission en Chine (1292 — 1293), fit un séjour dans l’Inde et envoya de là dans sa patine des renseignements sur ces régions;* il

‘ Cooley, On tke regio rinnamomifera of the Ancient Joiim. of the R. Qeogr. Soe., XIX. 181; Tennent, Cfyloii (1859), I. 675; FlUckiger and Hanbury, Pharmarographia, S® éd. p. 590; Schumann, I. c., p. 46 , 48. Dans cette dernière étude, l’auteur discute, pour en démontrer la fausseté, deux exemples qu’on citait d’ordinaire pour le Xin° siècle. Dans la première édition de sa Cosmographie.

Kazwini affirme que la cannelle croît dans l'ilc de Sajalan. Jusqu’à nos jours on admettait que. sous ce nom de Sajalan, il fallait reconnaître l’île de Ceylan; or, M. Schumann pense qu’il s’agit de Sumatra et il apporte de solides raisons à l’appui de son opinion. Le deuxième exemple que l'on cite est une lettre, adressée en 1283 par un prince cingalais au sultan d’Égypte, dans le but d’ouvrir des relations entre les deux pays (Quatremère, Mém. sur l'Égypte, II, 285); il énumère les articles qu'il peut mettre à la disposition du commerce , et nomme , entre autres, la cannelle. Mais il se trouve

qu'à c5té de la cannelle il nomme aussi le bois du Brésil, article qui n’a jamais été produit dans l’île de Ceylan, de sorte qu’on peut se demander si le prince en. tend parler de la cannelle comme d’un produit de l’île ou seulement comme d’un article d’importation que les marchands égyptiens trouveront dans ses magasins.

’ Ibn-Batouta, IV, 166.

* Nous sommes redevables de la conservation de ces renseignements à Henentillus de Spolète, qui a eu soin de les recueillir et de les insérer dans une lettre; voy. Münchn. gel. Ant., 1855, n" 22. Le passage auquel il est fait allusion ici se trouve à la p. 173. H. Schumann eu parle à la p. 60 de son étude, en des termes où je ne puis voir qu’une critique qui joue sur des pointes d’aiguille. Tout ce que je puis accorder, c’est que, dans le passage discuté, il n’est pas question d'exportation de la cannelle ù propos de rUe de Ceylan. Quant à la remarque que les deux autres missionnaires, Jourdain Catalani et Oiov. de’ Harignolli ne

598 Supplément I. — Articles d'échange entre l'Orient et VOccident.

rapporte que, dans l’île voisine du pays de Malabar (c’est Ceylan), il a TU beaucoup de cannelliers dont la forme ressemble à celle du laurier. Au XV® siècle, Conti a donné une description plus exacte encore du cannellier de Ceylan.*

Mais le cannellier croissait également dans l’intérieur de l’Inde proprement dite. En remontant un fleuve qui se jette dans la mer entre Calicut et Kaoulem (Koulam, Quilon), Ibn-Batouta passa devant des plantations de cannelliers et de sappans (bois du Brésil).* La particularité qu’il signale est confirmée par Benjamin de Tudèle; ce dernier rapporte que les environs de Koulam produisent la cannelle et, bien (lu’il ne parle que par ouï-dire, son témoignage a de la valeur." D’un autre côté, Joos van Ghistele vit à Aden un “Canneelboom" de l’espèce qualifiée “Colobo“ ou “Velledijn“;‘ noua retrouverons ces deux épithètes accollées au nom du Gingembre de Koulam, sous la forme Colombino (coloibi) et Beledi. La conclusion à tirer de ce passage est donc que l’on connaissait non-seulement le gingembre de Koulam, mais aussi la cannelle de Koulam, et que le cannellier de Koulam avait été acclimaté à Aden. D’autres relations signalent l’existence du cannellier à Calicut." En résumé, il résulte de l’ensemble des descriptions de la côte où étaient situées ces villes, c’est à dire de la côte de Malabar, que toute la région pi'oduisait la cannelle;® seulement, le produit de cette provenance avait dans le commerce la réputation d’étre plus épais et plus grossier que celui des autres pays; cannéllæ quœ crassre appcllantur, cinnanumum crassius,'' cannella sélvatica, trista:^ c’est que cette cannelle était un mélange d’écorces de cassia et d’une variété dégénérée du Cinnanumum Ceylanicum. Dès leur premier voyage aux Indes, les Portugais surent que la cannelle de Calicut était de qualité inférieure à celle de Ceylan; ils purent d’ailleurs s’en convaincre par eux-mêmes, car les deux espèces étaient représentées sur le mai'ché de Calicut." Cette infériorité s’expliquerait si l’on pouvait

parlent pas de la production de la cannelle dans l'ile, cela me touche d'autant moins que le premier rient à l'instant de dire que l'India major produit la cannelle: or, dans sa pensée, cette appellsr tion. India major, comprend l'ile de Ceylan (p. 49). M. Schumann lui -même ne s'y trompe pas et le silence des deux missionnaires ne l'empêche pas d'affirmer que le cannellier a toujours existé dans l'ile de Ceylan (p. 52).

* Conti, p. 39; cf. le récit de ce même Conti dans Tafur, p. lüO et s.

’ Ibn Batouta, IV, 99.

" Benj. de Tudèle, II, 140.

' Ghistele, p. 233.

* Conti, p. 48; P. Alvarez, p. 126, a; Barbosa, p. 311, b.

* Marco Polo, p. 653; Conti, p. 46; Massari, p. 33 et s.

’ Conti, p. 46, 48.

* P. Alvarez, p. 126, a; Barbosa, p.

’ Roteiro da riugem gue fa l’asco de Oama, p. 88, 109; Semigfi, dans Bamus., I, 120, a; ci. Gubematis, Viaggia-

Digitizsd by Goo<lk

IL Produits naturels. — Cannelle.

admettre que la culture du cannellier fdt alors aussi soignée dans l’île de Ceylan qu’elle l’est de nos jours, tandis que, sur le continent, les indigènes auraient laissé croître le cannellier à l’état sanvage; mais il n’en est rien; on ne s’occupait pas plus de cette culture d’un côté que de l’autre. Ce qui faisait la supériorité du produit de Ceylan, c’était la meilleure qualité des plantes elles-mêmes. Cette différence influait naturellement sur les prix: du temps de Garcia de Orto, la valeur de la cannelle de Malabar n’était que d’un ducat les 400 livres, tandis qu’on payait celle de Ceylan dix ducats les 100 livres,' soit quarante fois plus.

Mais le cannellier n’était pas exploité uniquement pour son écorce; ses fleurs* et ses feuilles* contiennent une huile éthérée et présentent à l’odorat et au goût une analogie avec la cannelle qui les faisaient également rechercher dans le commerce. Les feuilles faisaient même l’objet d’un traflc assez important pour qu’il soit nécessaire d’en parler ici avec quelque détail.

D est assez souvent question, dans les documents du Moyen-Âge, d’une espèce de feuilles aromatiques dénommée Folium, FouUie, Fœlge, Fulgen,' et employée en cuisine comme assaisonnement.* Ce n’est, sans doute sous un nom différent, autre chose que le Folium Indi, Folio indo, qui jouait un rôle considérable dans la pharmacopée d’autrefois;* pour n’en citer qu’un exemple, c’était l’un des nombreux ingrédients qui entraient dans la composition de la thériaque.' Qu’était-ce en réalité que le folio indo? On a émis à cet égard deux opinions différentes que nous croyons devoir exposer avant de dire celle à laquelle nous nous rallions.

À la suite de l’occupation de la côte occidentale de l’Inde par les Portugais, les Occidentaux eurent, pour la première fois, occasion d’étudier à loisir l’histoire naturelle de l’Inde et on s’occupa de reti-ouver la plante qui produisait le Folio indo. Le résultat des recherches de Barbosa et de l’auteur du Sommario fut que le Folio indo

lori üaliani nette Indie, p. 164, 170; le Journal flamand relatif au deuxième voyage de Vaaco de 6ama (Calcoen, ëd.

allemande, publ. par M. Stier, 1880, p. 18); enJn Sanuto, Diar., IV, 646; VU, 199.

‘ Cluaiua, Exot., p. 168 et sa.

’ PegoL, p. 137, 296, 876; Dzz., p.20; Sartoriua Lappenberg, Urk. Oesch. der Hanta, II, 448; Hana Keller, dans la Tübinger Zeittehrift für Staatsurissentekafl, 1881, p. 839. On trouvera encore d’autres exemples pour la France et r.4ngleterre,

dans FlOckiger and Hanbury, Pharmaeographia, 2” éd., p. 633.

’ üzz., p. 20.

* SartoriuB Lappenberg, II, 60 , 448; Bourquelot, I, 290; Carte catalane, p. 137; Gbistele, p. 233, 310.

‘ Petit traité de euitine, éd. Douet d’Arcq, p. 209 et as., 220.

* Pomet, Histoire générale de» drogue», I, 139 et s.

’ Ubiatele, p. 186.

600 Supplément I. — Articles cTéchange entre rOrietU et l’Occident.

n’était antre chose que la feuille de la plante grimpante connue sous le nom de Bétel (Ckavica Betle Miqud.), que les Indiens de l’époque mélangeaient déjà, comme ceux de nos jours, avec la noix d’arec, pour en faire une pâte qu’ils mâchaient avec délices.' Déjà, vers la fin du Xin® siècle, Simon Januensis avait exprimé cet avis dans son dictionnaire de médecine et de botanique, intitulé Clams sanationis; définissant ces “feuilles", que l’on trouvait parfois sur les marchés de l’Occident avec la branche qui les porte et le fruit de la plante, il disait y reconnaître les feuilles du Tamboul d’Avicenne: or, Tamboul, Barbosa ne l’ignorait pas,* est, en langues persane et arabe, le nom du bétel. Mais dira-t-on peut-être, cette feuille n’a jamais été employée que dans la composition de la pâte du bétel et cet usage est exclusivement particulier aux habitants de l’Inde: c’est une erreur. Le conunerce la répandait bien au-delà des frontières de ce pays. En effet, dans le passage du Sommario cité plus haut, il est dit que cet article s’exportait à Ormouz et à Aden, et le tarif de douanes du royaume de Jérusalem, auquel nous revenons si souvent, a un article spécial pour les festus (festuchi branches) et la feulle dou tembal.^ La feuille du bétel arrivait donc à Acre; de là jusqu’en Europe, il n’y avait plus qu’un pas. Étant donné qne la feuille desséchée conserve son arôme agréable, elle pouvait être adoptée comme condiment par des palais qui, faute d’habitude, eussent répugné à mâcher le bétel. A l’encontre de cette manière de voir, on a opposé des arguments .sérieux à l’identité du folio indo avec la feuille du bétel. Les médecins et les naturalistes arabes désignaient aussi une ceilaine feuille sous le nom de “feuille indienne", mais c’était une feuille tout autre que celle dont nous nous occupons ici; or, on sait quelle relation étroite existait, au Moyen-Age, entre les termes adoptés dans la pharmacopée de l’Occident et ceux de la médecine arabe; par conséquent, dans une question comme celle-ci, la terminologie arabe doit trancher la question. Sous ce nom, “feuille indienne", les Arabes désignaient celle que les Grecs et les Romains connaissaient sous celui de Malabathrum; Salmasius' et de Heeren® voulaient, il est vrai, admettre l’identité du Malabathrum et de la feuille du bétel, ce qui nous ramènerait à la conclusion précédente; mais, contrairement à leur opinion, les représentants les plus autorisés de la linguistique et de l’histoire naturelle à notre époque font dériver le mot malabathrum de l’indien patra, feuille, et tamâla, cinnamomum cassia, et ils affirment que c’est la feuille connue dans le com-

‘ Ramns., I, 298, b; 329, a. ’ Historûelie Werke, XII, 366 et 88.,

’ Ibid. 299, a. et Âbhandl. der Oetch. d. H'i'm. Odt-

' A»si». de Jtrus., U, 176. tingen, I (1843), p. 6.

' Exercüationes Plinianai, p. 753 et ss.

Page 1