II. Produits naturels. — Cochenille
On sait que le clou de girolle est en réalité le bouton à fniits de VEugenia caryophyllata; il est porté par un pédicule et se termine par une petite tête ronde. On le cueillait ou on le faisait tomber en secouant la plante, puis on le faisait sécher au soleil ou à la fumée et il était alors livré au commerce. On tenait à ce qu’il fût de couleur rouge sombre et soigneusement nettoyé.* Cette opération avait pour but de séparer les boutons gâtés ou rabougris ainsi que les pédicules qui s’étaient détachés de l’arbre avec les boutons, et pouvaient s’y trouver mêlés. A défaut de ce nettoyage, la marchandise pouvait être refusée. Les pédicules ne se jetaient d’ailleurs pas à la rue; ils avaient encore une certaine valeur, car ils contiennent, qnoiqu'â un degré moindre, la même huile éthérée que le clou de girofle lui-même. On les vendait à part sous le nom de fusti ou fistuchi di gherofani,^ et leur valeur était en général un tiers de celle des clous de girofle. Ils sont également de couleur rouge, seulement un peu plus claire; une couleur trop pâle était un défaut* On mettait aussi quelquefois à part les têtes des clous de girofle et on les vendait sous le nom de cappeUetti.* Enfin, comme les feuilles du giroflier dégagent aussi un arôme, bien léger il est vrai, elles constituaient au.ssi un article de commerce: c’étaient les foglie.^
Cochenille.
La cochenille ( Coccus Ilicis) est un insecte de forme globuleuse, de couleur d’un noir violet; elle vit en bandes sur le chêne coccifère ( Quercus coecifera); on l’y recueille, on la tue et on la vend dans le commerce comme matière tinctoriale. Au Moj'en-Age, on la nommait généralement grana, grana da tignere scarlatti, graine èl écarlate, à cause de sa ressemblance avec l’airelle. On n’ignorait cependant pas que c’était une matière animale; nous n’en voulons pour preuve que le nom de vermi-
poli, p. 81, dit brièTement: “Malac, donde viene g^arofaui'*; & la p. 86, il parle de la découverte de cinq îles à clous de gfirofle. Un autre italien anonyme, qui avait assisté d la prise de Ualacca par les Portugais, nomme les “insuie di llonochi, dove nascie garopbani“ (de Gubernatis, Viaggiatori Hat., p. 159 ^ Valentin Ferdinand (1615) écrit: “Monaco insula, dove nasce li garophali (ibid. p. 170).
* Pegol., p. 299, 316 et 8., 374; Chiarini, p. Ixxxü, b; Pasi, p. 6, b.
‘ Pegol., p. 18 , 67, 66, 99, 299, 296, 300. 309. 374; Czz., p.20; Bonaini, Slot.
Pit., in, 106, 115 , 592; Arehir. stor. ital, 3' série, XII, 2, p. 126; “Fust de girolBe dit baston de giroffle“: Ménagier de Paris, H, 246; “Pediculi oblongi, e quibus dépendent flores, vulgo fusti vocantur“: Gare, de Orto, p. 180.
* Pasi, p. 6, b; Barbosa, p. 323, a; Chiarini, p. Ixxxii, a.
‘ Pegol., p. 136 , 229; üzz., p. 62; Assis, de Jérus., U, 174; Bonaini, Stai. Pis., m, 106, 116; Garcia de Orto, I. c.; FlUckiger, Pie Frankfurter Liste, p. 11, 38.
608 Supplément I. — Articles d'échange entre VOrienf et VOccident.
cuit, que nous relevons sui‘ une liste de raretés de la nature, dans le Formulaire de Salomon, évêque de Constance,* et il est certain que ce nom désigne des cochenilles.* Comme cet insecte est acclimaté en Provence, en Languedoc et en Espagne, ces divers paj's n’avaient pas besoin d’importer la grana du Levant et c’était même eux probablement qui envoyaient cet article aux foires de Champagne.* Au contraire, la cochenille vendue à Ferrare par des marchands de Bologne* devait être importée du Levant paj- la mer Adriatique, car les villes de Toscane situées à l’ouest par rapport à Ferrare ne recevaient de la Provence ou de l’Espagne qu’une partie de la grana qu’elles consommaient; elles en faisaient au.ssi venir de la Grèce (Rotnania) et, en particulier, du Péloponnèse, où cet article donne encore lieu, de nos jours, à un important commerce d’exportation;* les marchés spéciaux étaient (’orinthe® et Patras.’ Parmi les possessions vénitiennes dans le Levant, il y en avait deux qui produisaient la cochenille. C’était d’abord l’ile de Crète; en 1394, on y organisa officiellement un service d’experts chargAs d’examiner avant l’embarquement toute la grana que les colons apportaient de l’intérieur à la capitale de l’ile; ces experts délivraient des certificats aux envois reconnus de bonne qualité; les marchandises falsifiées ou avariées devaient être saisies et jetées au feu.” La seconde possession vénitienne produisant la cochenille était Coron, au sud de la Morée; celle qu’on recueillait dans les environs de la ville était reconnue comme la première du monde." Enfin, le voyageur français Caumont en trouva dans l’Archipel, sur la petite île de Pipi ou Amorgo Ponlo, dépendance du duché de Naxos.*®
Dans un ti-aité fiorentin du commencement du XV® siècle, que malheureusement je n’ai pas sous la main, l’auteur établit une classification assez curieuse: il distingue le chermisi et la grana, qui, d’après lui, seraient deux matières tinctoriales distinctes: il parle de la grana comme d’un article assez bon marché que l’on pouvait se procurer en Portugal, en Espagne, dans le midi de la France, dans la Barbaiie; le chermisi devait, au contraire, coûter fort cher, mais
* Éd. DUmmIer, p. 38.
’ Merrifield, Original Ireatita, p. c.lxii et SS., 38, 449.
* Bourquelot, Foires, I, 888.
* Document publié dans Murat., Antig.
ital., n, 894. J'ai déjà démontré, à l’art. Bois du Brésil, qu’il ne faut pas, dans ce passage, réunir grana et brasile.
‘ Heldreich, Nuixpflanxen Oriechenlands (Athènes, 1863), p. 18.
* Pegul., p. 211; Ü2Z., p. 170; Bo-
naini, Stat. Pis., III, 593; Ârchir. stor. ital., 3® série, XII, 2® part., p. 81, 127. Dans le dernier passage cité il est aussi question de "grana di Barberia" (nord de l’Afrique).
’ Pagnini, Delta décima, U, 96.
• Taf. et Thom., inéd.; Comment, reg..
ni, p. 222, n«* 406 et s.; voy. aussi Sathas. Doc. inéd., II, 33.
* Sigoli, p. 157.
'® Gaumont, p. 85.
IL Produits naturels. — Corail.
il ne dit pas d’où on le tirait; cependant, il me partût difficile que ce soit autre chose que la cochenille du Levant Je laisse à d’autres le soin d’éclaircir cette question de détail et de retrouver si la distinction que je viens de signaler existait dans d’autres villes que Florence.* Istachri parle d’une sorte de cochenille qui, dit -il, se ti’ouvait à Debil (Arménie) et à Bei'dâa (Arran) et que l’on exportait de cette dernière localité dans l’Inde et dans d’autres pays encore: Clavijo rapporte à son tour que l’on recueillait au pied du mont Ararat une espèce de cochenille dont on se servait dans la teintoe de la soie;* dans les deux cas il s’agit de la cochenille d’Arménie ou de l’Ararat (Porphyrophora Hamelii Brandi);^ il est douteux qu’elle fût importée en Europe, mais, on y im|>ortait, sous le nom de quertnesi des étoffes de soie fabriquées à Bagdad dont la couleur pourrait bien avoir été tirée de cette cochenille.* C’est à ce genre Porphyrophora qu’appartient la cocheniUe dite de Pologne (Porph. Frischii Brandt); on la trouve d’ailleurs en Eassie et en Allemagne comme en Pologne. Pour celle-ci il est hore de doute qu’elle s’expédiait vers l’Europe occidentale.^
CoraiL
Parmi les produits que l’Occident avait à ofrir à l’Orient en échange des siens, le corail est loin de tenir le dernier rang. Les pêcheries d’où se tirent les plus belles espèces se trouvent dans la partie occidentale de la Méditerranée. Les plus abondantes et en même temps les meilleures étaient celles de Mers-el-Kharez, près de Bône;® quelques autres moins renommées s’échelonnaient le long de la côte d’Afrique, comme par exemple celles de Bône, de Ténez et de Ceuta.’ Celles de la Sicile et de Trani, en particulier, furent célèbres de ti’ès bonne heure; celles de la Sardaigne et de la Corse jouissaient d’une
' Le traité dont nous parlons ici a été publié, en 18U8, par M. O. Oargiolli, sous le titre: L'arte delta seta in Firenxe. Je ne le cite que d’après M. Karabacek (voy. Mittheihmgen de» aaterr. Muaettm»
fiir Kunst und Industrie, 1880, n“ 177, p. loi et 8.)
’ Isstachri, p. 88 et s.; Clarijo, p. 103; Kremer, Oulturgesehichte de» Orient». II,
• Brandt et Katzeburg, Medieinhehe Zoologie, H, 366 et s.
‘ Marco Polo, p. 48.
“ Jjib. divers, art. Montp., p. 766:
“(Torma color est, qui trahit in purpuraui
et affertur de quadam regione quK Bosia dicitur."
* Voyez les descriptions de l'Afrique septentrionale par Ibn Haoukal et par El Bekri, dans le Joum. asial., 3« série, Xin, 180; 6® série, XIII, 73; les oeuvres d’Aboulféda (trad. Beinaud, H, 1, p. 191) et de Chems-eddiu (trad. Hehren, p. 83, 331), écrites à un point de vue un peu plus général ; Eazwini, dans Ethé, Morgenldnd. Studien, p. 172 et s.; enfin la relation de voyage de Ghistele, p. 376.
’ Ibn Haoukal, I. c. ; Aboulf., Il, 1, p. 194; Chems.eddin, p. 83.
' Edrisi, dans Amari, Bibt. arab. aie.
610 Supplément I. — Artides ^échange entre l’Orient et l’Occident.
réputation égale. Une partie du produit de ces pêcheries restait en Occident, où l’on en fabriquait des bijoux de formes les plus variées,^ mais c’était la^ moindre; le reste était livré à l’exportation. Suivant M. Kohl, (op. cit) le corail serait surtout très recherché dans l’Âsie méridionale et il s’y vendi*ait encore à des prix élevés, comme du temps de Pline: on expédierait dans l’Inde et l’Indo-Chine à peu près les deux tiers de ce que fournit la Méditerranée. En ce cas, les choses sont restées ce qu’elles étaient au Moyen-Age. Marco Polo vit que les habitants de Cachemire étaient grands amateurs de corail.’ Chez les Arabes, on savait également que c’était un article qu’on pouvait sans crainte exporter jusqu’aux Indes et jusqu’en Chine,” et les Portugais, à leur arrivée dans l’Inde, constatèrent que la demande continuait toujours à être très forte.* n nous est facile de retracer la route suivie par ce produit depuis la Méditerranée jusqu’au sud de l’Asie. Les navires catalans et florentins le portaient d’abord en Ég^'pte,” où il passait entre les mains des marchands orientaux.
Oostus.®
L’article connu sous le nom de costus est la racine de YAucIdandia CostusFalc.; au Moyen-Age, comme déjà dans l’antiquité, il passait pour posséder de puissantes propriétés curatives,’ et la boutique d’apothicaire où l’on n’en eût pas trouvé aurait passé pour mal approvisionnée;* il paraîtrait qu’on s’en servait parfois pendant le service divin en guise d’encens.” Comme c’était un produit exotique, il faisait nécessairement partie des articles du commerce du Levant; c’est pourquoi on le trouve mentionné, quoique assez rarement, dans les manuels à l’usage des commerçants; les auteurs indiquent deux qualités, le costus doux et le
tnuL, I, 80, et encore d'autres géographes arabes, ibid. p. 264 , 266; Chems-eddin, p. 88; Kohl, Die natürlieheH Loekmittet des Volkereerkehrs, p. 28.
' V. exemples dans Laborde, Not. des émauz, U, 224
’ ià. Pauthier, p. 127.
' ClémenbHuUet, dans le Joiim. Asiat., 6» série, XL
* Bamus., L 120, a, 121, a.
* Pilotl, p. 858, 374; Âmari, Dipl. arab. (ior., p. 388.
* M. FlOckiger parle de cet article avec son érudition ordinaire, dans les notes de son édition de la Frankfurter Liste., p. 23 et SS., et dan» le Pkarmae. Joum., 1877, 18 ao&t.
’ Constant Âfric., 0pp., I, 366. Macer floridus, éd. Choulant, v. 2166 — 2168 ; M. Dttnmüer en donne une recette, dans ses 8. OaUische Denkmaler, p. ri et s.
“ FlOckiger, Die Frankfurter Liste.
n°* 88 et 8.; du même, Dos Ifordlinger Begister, p. 6.
’ C'est à ce titre que des ecclésiastiqaes de Borne en envoyèrent en présent à S.
Bonifaoe, apôtre de l'Allemagne; voy. Jaffé, Bibliotk. gemt., UI, 166 et s., 199, 218. C’est aussi pour cela qu'on en trouve dans l'inventaire du Monastère de Corbie: Polypt. Irm., II, 836.