‹ Histoire du commerce du Levant au moyan-âge [microform]Chapitre 192 sur 251 · II. Produits naturels. — Gingembre · texte numérisé non relu

II. Produits naturels. — Gingembre

La deuxième sorte de gingembre était, d’après Pegolotti, le colombino ainsi nommé par ce qu’il croissait “nell’ isola del Colombo d'India.“ (’/Cci demande une explication. En effet, il ne s’agit dans ce passage ni de Colombo, capitale de l’île de Ceylan, ni même d'une ile, mais d’une ville maritime. Ou bien Pegolotti emploie le mot “île“ dans le sens étendu que comporte le mot coiTespondant de la langue arabe, ou bien, et ceci est plus probable encore, il était mal renseigné sur la situation de la ville dont il voulait parler. Les missionnaires, ses contemporains, Oderico da Pordenone, Jordanus Catalani et Giov. de Marignolli ‘ citent de temps à autre une ville qu’ils nomment Columbum (Oderico écrit Palumbum) et qui n’est autre que Quilon (le Koulam des Arabes) sur la côte de Malabar). Les environs de cette ville produisaient un gingembre de bonne qualité; le fait, en tout cas, est certifié pai* quatre voyageura du Moyen-Age; Benjamin de Tudèle, Marco Polo, Oderico da Pordenone et Niccolo Conti.* Ils difltèrent seulement tant soit peu sur la dénomination qui doit être attribuée à cette espèce. Le nom de Quilon se transforme en Coilun sous la plume de Marco Polo, en Coloen sous celle de Conti, et chacun faisant dériver l’épithète donnée au gingembre du nom de la ville ou il l’a trouvé, ils en font, le premier (’oiluni et le second Colobi. Dans la langue commerciale du Moyen-Age, la forme Colomhino, employée par Pegolotti, avait été universellement adoptée.’

Pegolotti nomme la troisième sor\j& giengiovo micchino* et dit qu’elle provenait des environs de la Mecque ( viene dalle contrade délia Mecca ). L’épithète en question a été forgée tout exprès: on doit l’interpréter en ce sens que l’objet qu’elle désigne était non pas un produit du territoire, mais un aidicle du mai’ché de la Mecque.’ Sinon, il faudrait attribuer au mot „ environs" une signification par trop étendue, car le territoire sur lequel croissait cette sorte de gingembre comprenait l’Arabie tout entière avec les îles de la mer Rouge,** peut-être même

Semis;!, ibid. p. 120, b; Massari, p. 27; Nikitin, p. 20; Roteiro da riageni (/iif fex Vaseo da Oatna, p. 88.

‘ Oderico da Pordenone, éd. Yule, p. xi — xiii (et la note du vol. 1, p. 71 et s.); Jord. Catal., p. 50, 55; Marign., p. 88.

’ Benj. de Tnd., p. 140; Marco Polo, p. 644; Oder., p. xiii; Conti, p. 46.

’ ITzz., p. 20, 61, 111; Chiarini, p.

Ixxiii, a; Bonaini, Stat. /Ya., III, 591; Leber, 1. c., p. 80; Mcnayier de Paris, n, 111, 230; Douet d’Arcq, p. 218. Pegolotti joint une fuis à l’épitbète coloni-

bino le mot "grigia", & cause de la due couleur cendrée qui donne une apparence toute particulière à l’écorce de cette espèce (p. 296, 360).

‘ Cette eai)èce est aussi très souvent citée dans Sauut., I>iar., p. ex.; III, 1198; IV, 168; V, 35; XI, 56, 104 et s»., 827 et SS.; Priuli, p. 169.

* De même dans Fabri, II, 542.

** Le Vénitien anonyme qui parcourut la mer Bouge en 1538 avec une flotte de guerre turque vit cette espèce de gingembre dans rUe de Cbamarau et près d'Aden :

622 Supplément I. — Articles cTéchange entre VOrient et TOcciâent.

Zanzibar et Madagascar.' L’espèce de gingembre ainsi dénommée passait pai- Alexandrie pour arriver en Europe.* Pegolotti la dit inférieure aux autres; suivant lui, elle était petite et difficile à couper. Il est curieux que le Ménagier de Paris dise exactement le contraire; là, nous lisons que cette espèce a toutes les qualités d’un bon gingembre, qu’elle se distingue notamment pai' la facilité avec laquelle on peut la couper et que celle qui vient de Quilon lui est inférieure. Les prix indiqués par l’auteur du Ménagier semblent démontrer effectivement que son affirmation n’était pas uniquement basée sur une appréciation personnelle. En 1393, par exemple, la livre de gingembre de Quilon (colombinj valait, srrr le marehé français, oirze sols ou environ 31 francs de notre moimaie, et le quarderon ('/4 de livre) de giirgembre de la Mecque (mescha ou de Mesche, p. 248 et s.) cinq sols, soit vingt sols la livre, c’est à dire le double.® Sanuto, dans ses Diarii, parle fréquemment d’épices et donne des listes de prix; le gingembre ne pouvait y manquer: seulement, l’espèce colombino ne se trouvait plus dans le commerce à l’époque où il écrivait, de sorte que nous ne connaissons par lui que les valeurs relatives du beledi et du mecchino: le dernier était toujours coté moiirs haut que le premier.

Le gingembre se vendait sous deux formes: soit vert (setueri verdi), soit confit dairs le sucre (zinziberum conditum, giengiovo confetto — in conserva).* Les Indieirs savaient en préparer des conserves® que les Arabes connaissaient sous le nom de zindjMigeh.^ Les Occidentaux en trouvaient à acheter à Alexandrie: c’était ce qu’ils appelaient des zenzeverate ^ India.’’ En Occident, les apothicaires fabriquaient un

V. Vtaggt alla Tatia, p. 14S, b, 14S, a. Divers auteurs témoignent qu'eu somme le gingembre croissait dans diverses parties de l’Arabie, dans l’Yémen comme dans l'Oman; voy. Âbou Hanifa, dans Ibn Beitar, 1, 537 ; Ibn-al-Uogawir, dans Sprenger, Poil- und lieùerouleti, p. 133; Abdallatif, p. 26; enfin Massari, p. 26. Qbistele vit à Aden la plante de l'espèce beledi (velledyn) apportée de l’Inde et acclimatée dans le pays, p. 233.

' Abdallatif, 1. c.; Harff, p. 146.

’ Pegol., p. 308, 360; Uzz., p. 20, 61, 111, 114, 191; Pasi, p. 53, b, 83, a, etc. Le “zinziberum Aiexandrinum“ de Job. de Qarlandia (éd. Schéler, p. 56) n'est autre chose que celui que d’autres nomment gingembre de la Mecque.

’ Cf. le Ménagier de Paria, p. 111, 230, avec PegoL, p. 360.

* Pasi, p. 118, a; Job. de Uarlandia, ibid. ; Uzz., p. 20.

* Ibn Batouta, III, 126; Barbosa, ]>.

323, a; Qarcia de Orto, p. 212.

° Silvestre de Sacy, éd. d'Abdaliatif,

’ Pegol., p. 298, 317 et ss. ; Uzz., p. 26. “Zinziberata“ dans les doc. relatifs è Charles I d’Anjou, Arch. stor. iial., 3® série, XXn, 22; “gingibretum, gyngebrad“, dans les sources anglaises, publ. par M. Hanbury, Science papers, p. 480 , 483.

On trouvera encore d’autres formes du même nom, tirées des romans de chevalerie firantais, dans Schultz, Dae hdfische Lehen. I, 293, not. 2.

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IL Produits naturels. — Gomme Adragant. 623

opiat dans la composition duquel le g;ingembre dominait; d’où son nom: diaeineibereos.^ Dans la cuisine, on employait surtout le gingembre comme assaisonnement, avec la viande et le poisson; il entrait aussi dans la préparation des vins épicés.*

Gomme Adragant

U existe divers arbrisseaux de la famille des asti'agales qui présentent cette particulai-ité que, si l’on fait une entaille sur le tronc, ou s’il se produit naturellement une fente dans l’écorce, la plante distille un liquide visqueux qui durcit rapidement au contact de l’air. Cette matière entre dans le commerce sous le nom de Gomme adragant. Pegolotti indique deux pays d’où l’on tirait cette gomme pendant le Moj'en-Age: la Komanle et la Turquie, c’est à dire la Grèce et l’Asie -Mineure.* Eôectivement, la Grèce a été de toute antiquité la patrie de la gomme adragant et, de nos jours encore, elle en produit une variété reconnaissable à son aspect filifonne ou vermiforme, connue sous le nom de gomme adragant de Morée. Mais la meilleme qualité vient du centre de l’Asie-Mineure. Actuellement, elle passe par SmjTne ou Constantinople, mais, au temps de Pegolotti,^ le grand marché de la gomme adragant d’Asie -Mineure était Satalia: ce n’était, d’ailleurs, que la conséquence naturelle de la situation de cette ville; au nord du golfe de Satalia s’étend une province renommée pour la qualité de ce produit, l’ancienne Pisidie, devenue, depuis la conquête turque, le vilayet de Hamid.* Enfin, Pegolotti indique encore deux marchés sur- lesquels on trouvait la gomme adragant: Chypre et Alexandrie.*

Au Moyen-Age, cette gomme servait à divers usages. Elle passait pour un remède énergique.* Dans un passage de son poème satpique

* Ægid. Corbol., èd. Choulant, pra-f.

p. xïviii. Voy. Quiot de Provins, Bible. dans les Fabliaux et contes, éd. Barbazan et Héon, Et, v. 2691, 2697; Joh. de Garlandia, p. 28.

’ Das Buch ron gâter Speise (Bibt.

des liter. Vereins, IX), p. 2, 6, 11; Ménagier de Paris, p. 107, 111, 126 , 248 et s., 278; TVaité de cuisine, éd. Douet d’Arcq, Bibi de l'École des chartes. 5® série, I, 209 et 88.

’ Pegol., p. 296, 376. Ibn Beitar en indique encore d’autres ; la chaîne de montagfnes située en arrière de BejTout et le Liban (trad. franç., III, 146). Uzz., p. 19, mentionne un “draganti da ucci“. Le mot “000“ désigne sans doute un lieu

d’origine, mais je ne suis pas arrivé à retrouver lequel. Le nom oriental de la gomme adragant “ Retira" se retrouve aussi dans Pegolotti, p. 113; on y lit: “chiturca cioè draganti", et p. 376, “chitirra". Cf. Hamilton, Beisen in Kleinasien, 1, 449.

' Pegol., p. 876 : cet article donnait encore lieu à un certain mouvement d’affaires sur le marché de Satalia à une époque postérieure; voy. Pomet, Hisl. des drogues.

‘ FU\c\âgn, Phannocognosie des Pflanxenreiehs, p. 8; Fltickiger and Hanbury, Pharmaeographia, 2* éd., p. 176.

• Pegol., p. 66, 876.

’ Constantinus Afric. (0pp., I, p. 360,

624 Supjüément I. — Articles <t échange entre l'Orient et VOccidetit.

intitulé la Bible, Guiot de Provins exerce sa verve aux dépens des médecins de Montpellier et du prix des remèdes qu’ils prescrivaient:' il cite, entre autres, au vers 2622, une boisson qu’il nomme diadragum. Nous retrouvons la même boisson dans d’autres auteurs, sous les formes plus exactes diadragagantnm ‘‘ ou dgadragantum:^ celui qui emploie cette dernière ajoute, sous forme de remarque, que les apothicaires la donnaient comme remède rafraichissant. Le nom lui -même démontre ()uc la gomme adragant en constituait le principal élément. D’autre part, l’industrie du Moyen-Age employait cette gomme dans la préparation du bleu azur et dans la dorure.^ Je n’ai pas pu trouver de preuve certaine qu’on s’en servît déjà comme lixatif dans la teinture.

Qomme laque.

Dans rinde et dans l’Indo-Chine, il existe certains aibres de la famille des euphorbiacées et pajliculiérement de l’espèce Aleurites laccifera Willd. qui nourrissent des milliers de pucerons de l’espèce Coccus Lacca; ce puceron se fixe sur les branches, les perce avec sa tiompe, en fait sortir ainsi la sève résineuse de la plante, (jui se répand à l’extérieur, et y mêle probablement certaines matières liquides qui lui sont propres; il lui communique en tout cas sa belle couleui' rouge et il .se forme ainsi autour des branches une croûte épaisse, colorée en rouge, qui finit par recouvrir les pucerons eux-mêmes. C’est la gomme laque.* Elle était déjà connue dans l’antiquité comme matière tinctoriale et employée dans la composition des vernis et des pâtes à polir. C’était un article très répandu dans le commerce au Moyen- Age.* Pegolotti en parle naturellement, mais il semble ignorer que la gomme laque soit produite pai- un insecte; il la prend pour une excroissance, ou pour le fruit d’une plante, et la divise en trois espèces: 1“ la lacca acerba, ou laque verte, de couleur analogue à celle de la

383) admettait déjà cette drogue dans sea remède.*!, suivant l’exemple des médccin.t grecs et arabes.

' Fabliaux et route», éd. Barbazau et Méon, U. 391 et s.

’ Ægidius Corbol., éd. C'boulaut, præf.

p. xxix. “Diedraganti", dans VArchir.

alor. ital.. 3“ série, XII, 2, p. 126.

’ Joh. de Garlandia, Dietionarius. éd.

Géraud, suppl. au Paris sous Philippe le Bel, p. B96, éd. Schéler: Lexicographie latine du XIP et du XUI“ siècle (Leipx. 1867). p. 56; FlUi'kiger, Pas XarrdJiuger Begister, p. 12.

* Liber dirers. art,, p. 748; Muratori, Antig. ital., II, 373, 376; voy. les Segreli ]ter rolori, dans Herrilield. Orig. treatise», p. 411, 485. 495.

‘ Braudt et Ratzeburg, Medieinische Xoologie, U, 226 et ss.; Geiger-Marquart, Pharmaecutisehe Zoologie, éd., p. 102 et ss.

• Lib. jur., I, 71; Taf. et Thom., III. 444; âssVs. de Jêrua., II, 174; Pegol., p. 17, 44, 49 etc.; üzz., p. 111; Chiariui, p. lixxii, b; l'apmauy, II, 2, p. 4, 17, 20; append., p. 73.

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