‹ Histoire du commerce du Levant au moyan-âge [microform]Chapitre 200 sur 251 · II. Produits naturels. — Poivre · texte numérisé non relu

II. Produits naturels. — Poivre

en Occident. Au Moyen-Age, comme aujourd’hui, c’était surtout en Orient qu’il trouvait des amateurs; dans ccs pays, beaucoup de personnes le préféraient, parjûtril, sous prétexte qu’il était moins fort et fatiguait moins l’estomac que l’autre.* Marco Polo en vit de grandes quantités dans l’archipel de la Malaisie;’ c’était de là probablement qu’on l’expédiait en Chine, où le goût s’en est conservé jusqu’à nos jours.’

Le poivre ordinaire a une peau noire et ridée: les idées les plus singulières avaient cours à cet égard chez les Arabes et même chez les Européens. Les uns racontaient que le sol sur lequel croissait le poivrier était infesté de serpents et que, pour les chasser, on ne connaissait pas d’autre moyen que de mettre le feu, ce qui avait pour résultat de noircir et de dessécher les grains;* les autres se figuraient que le poivre était torréfié.’ Cependant, peu à peu la vérité se fit jour, à mesure que se multiplia le nombre des voyageurs qui avaient visité le pays du poivre. En Orient Ibn Batouta,® en Occident des missionnaires tels que Jordanus Catalan!, Oderico da Pordenone, Marignola, des marchands tels que Niccolo Conti et Hiéron. de S. Stefano* contribuèrent, par la difiiision de leurs relations, à la propagation d’idées plus justes sur cet important produit de la nature. On sut dorénavant que seul le soleil jouait un rôle et que c’était en étendant les grains de poivre sur des nattes ou sur des draps, après les avoir fait tomber de la plante et en les exposant aux ardeurs de ses rayons, qu’on leur faisait prendre cette couleur noire et cette apparence ratatinée. Ils firent également connaître que le poivrier est une plante grimpante qui s’attache aux arbres comme la vigne en Italie ou le lierre. Surtout, on fut exactement renseigné sur la région et l’étendue des pays où il vient Au reste, il ne manquait pas à cet égard d’indications remontant à des époques antérieures. Pour savoir que la côte de Malabar était le véritable pays du poivre, il eût suffi de consulter le Périple dit d’Arrien; d’un autre côté, dès le milieu du VI® siècle, Cosmas avait écrit, à la suite de son voyage dans l’Inde, diverses notices où il parle du pays du

Litie, p. 11; du même, Xbrdliiigcr BegUter, p. 6.

* Handen, Hùt. of Sumatra, 3* éd., Lond. 1811, p. 1B8; Meyen, Pflanxengeographie, p. 467; Ibn Beitar, II, 263.

’ Marco Polo, p. 660.

* Flttckiger and Hanbury, Pharmaeographia, 2» éd., p. 681.

* Jacq. de Vitry, p. 1099; Presbyteri Johannis rpistola, éd. Zamcke (Ibogramnu de l' Unir, de Leipxig), p. 37 ; Harff, p. 146.

‘ Ces croyances populaires sont combattues par Ibn Batouta, IV, 77, Jord.

Catal., p. 49, et Marignola, p. 88.

° Ibn Batouta, IV, 76 et s. On pourrait attribuer, dans une certaine mesure, la même influence à Kdrisi, I, 172, et à Aboulféda, Oéogr., II, 2, p. 115.

' Jord. Catal., 1. c.; Oderico da Pordenonc, p. xi, xiii; Marignola, 1. c.; Conti, p. 40; Hier, di S. Stefauo, p. 846, a.

660 Supplément I. — Articles d'échange entre TCh-imd et FOccident.

poivre, qu’il nomme le pays de “Male“, et où il énumère cinq portsi par où SC faisait alors l’exportation de ce produit: sous les noms qu’il leur donne, il est facile de reconnaitre, entre autres, dans Mangaratli la ville actuelle de Mangalore, dans Pudopatana, la Boddfattan d’Ibn Batouta, située non loin de Telliclierry;’ du moins, l’analogie des noms rend l’identité des lieux très vraisemblable. Les anciens Arabes n’ignoraient pas d’où leur venait le poivre qu’ils recevaient par Sirâf ou par Aden ; * chez eux, de très bonne heure, le nom de Malabar était sjTionyme de pays du poivre.^

Le premier voyageur occidental qui ait décrit l’Inde de visu est Marco Polo; il put constater (pie la culture du poivre était répandue dans plusieurs des royaumes échelonnés alors le long de la côte occidentale de la péninsule, c’est-à-dire non -.seulement dans le royaume de Malabar (Melibar) proprement dit, mais aussi dans ceux qu’il nomme Oazurat, Ély et Coilun.® Si, sous le nom de royaume de Gazurat, il entendait désigner la province actuelle de Goudjerate, il serait le seul écrivain qui prétende (jue la culture du poivre s’étend aussi loin vei-s le nord; Edrisi déjà est suspect d’exagération quand il raconte que le poivrier croît en abondance sur une île située en face de Barôtch» c’est à dire dans la région du golfe de Cambaye;® mais Marco Polo lui-même dit qu’on n’en trouve déjà plus à Tannah (près de Bombay).’ En y regardant de plus prés, on peut voir que, dans sa pensée, les limites du royaume de Gazuiat étaient comprises entre Tannah et Melibai', c’est à dire qu’il le plaçait au sud de Tannah, d’où il résulte que ce royaume n’avait rien de commun avec le Goudjerate, ou bien que Marco Polo n’en a parlé que par ouï-dire et l’a cru situé beaucoup plus au sud qu’il ne l’était en réalité.® Pour ce qui concerne le royaume d’Ely, son indication ne donne pas matière à discussion: le nom de ce royaume se retrouve dans celui du promontoire de Mount Dely, au nord de Cananore. Enfin, la description de la culture du poivre dans le royaume de Coilun (Quilon, Koulam) porte tous les caractères de l’observation personnelle. Benjamin de Tudèle savait déjà que le poivrier abondait aux alentours de cette ville." Plus tard, deux missionnaires

' Hontfikucon, CoUeetio nom patnini, n, 337.

’ Ynle, Cathay, H, 451, 453 ; Dulauricr, Journal asiat., 4® série, VUI, 166.

" Isstachri, p. 74; Edrisi, I, 51, 172.

* Ibn Khordadbèh, p. 284.

® Marco Polo, p. 644 , 646 , 653, 660.

• I, 178. Edrisi est, d'ailleurs, un

guide peu sûr pour ce qui concerne ces contrées.

' Marco Polo, p. 663.

' II régne, dans cette partie de la relation de Marco Polo, une grande confusion; pour s'y retrouver, il faut lire la résumé que M. Yule fait de son propre commentaire, U, 336 et s.

• Benj. de Tudèle, éd. Asher, p. 139.

IL Vroduih nutimh. — Poivre.

(le l’ordre des Frères mineui-s, Oderico da Pordenone, à l’époque où il se rendit en Chine (1324 — 1326), et Marignola à son retour du même pays, s’an-êtèrent à Quilon, l’un en passant, l’autre pendant plus d’une année (1348—1349),’ et ils eurent tout le loisir de suivre la croissance de ce finiit jusqu’à sa complète maturité, et de se rendre compte des quantités qui s’en exportaient dans “le monde entier“.* Mais, s’il faut en croire Oderico da Pordenone, la grande production du poivre n’était pas uniquemenl limitée à la banlieue de Quilon ; elle s’étendait le long de la côte, au nord de la ville, jusqu’à une distance de dix-huit journées de marche. Toute la côte, dit-il,* depuis Flandiûna jusqu’à CyngUin, est couveile pai une forêt de poivriers serrés l’un contre l’autre; ceci évidemment ne doit pas être pris à la lettre, car, pour porter du fruit, le poivrier a besoin d’air et de lumière.* Cette ville de Flandrina n’est autre chose que la Fandaiaina d'Edrisi et d’Ibn Balouta, localité depuis longtemps disparue des cartes et qu’il faudrait placer à environ vingt milles anglais au nord de Calicut.* M. Yule pense que Cyngilin correspond à Cranganore;* à mon avis, ce serait plutôt Kayan Koulam, à quelques milles au nord de Quilon; d’autres soui'ces encore nous apprennent que les environs de cette ville produisaient une grande quantité de poivre.’ Le territoire où cette culture avait pris le plus d’extension étant ainsi déterminé par ses points extrêmes, remarquons que c’est entre ces deux limites que se trouvaient Cochin et Calicut,® deux villes d’une importance de premier ordre dans l’histoire du commerce du poivre. U est néanmoins

' Pour la fixât ion de ce» dates, la question me parait tranchée par M. Germaun. Die Kirche rfrr Thomaschrinten.

p. 194, 199 et s.

’ Oderico, p. xi, xiii; Marignola, p. 88 et 8.. 111, 113.

' L. c., p. xiii. Massari (p. 33) trace d'une manière un peu différente les limites de ce grand centre de production du poivre: il s’étend, dit-il, sur un espace d’environ 13 lieues (45 milles italiens), depuis Cochin jusqu'à la frontière de Cananore, et livre certainement, chaque année, à l’exportation, 10,(K)0 bahars, c'est à dire 30 à 36,(XX) cantars (quintaux) portugais.

* Ritter, Erdk.. V, 869.

‘ Yule, Calhay, I, 75; II, 453 et s.

* Ibid.I,p.75; II, p. 455. D'après les renseignements recueillis par Vasco de Gama (Roleiro, p. 108) et d'après le rapport du chrétien indigène Joseph, que les Por-

tugais ramenèrent à Lisbonne en 1601 (Grynæus, A'oriw orbü, éd. de 1565, p. 207), le poivre devait être abondant dans ces environs ; Massari (p. 27) affirme, au contraire, qu’il y était rare.

’ Varthema, p. 136, a; Barbosa, p.

312, b; Sommario, p. 333, a. Dans ce dernier passage, la localité en question est nommé Caicoulam; dans la lettre supposée d'Améric Vespuee, publ. par M. Baldelli Boni (Polo, I, p. Ivii), ce nom est écrit t^incolon: de là à la forme Cyngilin, il n’y a qu’un pas.

“ Ibn Batouta (IV, 77) y vit “mesurer le poivre au boisseau". Conti (p. 48) et Hieron. di S. Stefano (p. 345, a) parlent également de l’abondance du poivre dans cette ville, tandis que Massari (p. 27) affirme que l’endroit même en produisait peu et que Cochin. au contraire, produisait la plus grande partie du poivre de l'Inde.

662 Supplément I. — Articles d'échange entre VOrient et VOccidenf.

positif que toute la culture du poivre n’était pas renfermée dans les limites que noos avons indiquées; seulement, il était peu de points où elle fût pratiquée avec la même intensité, et nulle part elle ne couvrait, comme là, des espaces immenses sans interruption. Âu sud, par exemple, elle s’étendait jusqu’au cap Comorin,» ou plus exactement jusqu’à Djerbatan, vis-à-vis de l’île de Ceylan, ce qui revient, à ce qu’ü me semble, à peu près au même.* D’autre part, au nord de Fandaraïna, on trouvait le poiviier, assez claiisemé il est vrai, dans le royaume de Cananore,* puis, au dire de Marco Polo, dans le royaume d’Ély, aux environs de Mangalore^ et de Battecala,® où la production était de nouveau très abondante; puis, à mesure qu’on avançait vers le nord du royaume de Canara, il devenait de plus en plus rare et finissait par disparaître tout à fait. Pour les Arabes, toute cette partie de la côte constituait le Malabar; ils en fixaient la limite septentrionale à Sindabour on Sandabour, dont la situation correspondait très probablement à celle de la ville actuelle de Goa."

L’île de Ceylan produisait aussi du poivre; le fait est constaté dès une haute antiquité,* et il est probable qu’elle devait concourir avec la côte de Malabar pour fournir aux besoins de l’Europe. A l’époque où les Portugais commandaient au Malabar et concentraient enti*e leurs mains le commerce du poivre de cette région, de hardis contrebandiers poi-taient à la Mecque le poivre de Sumatra,® et, une fois là, il passait sans doute en Europe. D’ailleurs, d’une manière générale, les produits des régions situées au-delà de l’Inde prenaient en grande majorité le chemin de la Chine.® Les Chinois ont changé de goût,'® mais à cette époque, ils étaient grands amateui-s de poivre; ils payaient facilement quinze ducats pour un boisseau qui n’en avait coûté que quatre à Sumatra;** d’après le calcul de Marco Polo, pour un bâtiment qui partait de l’Inde dans la direction d’Alexandrie ou, si l’on veut, de l’Occident,

' Garcia de Orto, p. 181.

’ Edrisi, I, 179, 184.

* Varthema, p. 158, b; Barbosa, p.

311, a; Garcia de Orto, 1. c. On peut rattacher Ibn Batouta A ce groupe (IV, 84), car la ville de Dehfattan, qu'il nomme A ce propos, est voisine de Cananore.

* Ibn Batouta, IV, 80.

‘ Massari (p. 36) estime le rendement annuel, dans cette localité, A 1000 babars.

“ Voy. Yule, Cathay, II, 444 et s., 450. Corsali (p. 179, a) fait commencer

le pays de Malabar un pen plus au sud, près de Battecala.

' Ibn Khordadbéh (p. 285) en parle déjA.

" Conti, p. 40; Roncinotto, p. 108, b; Hier, di S. Stefano, p. 346, b; Varthema, p. 166, b; Sommario, p. 344, b; Corsali, p. 180, a; Barbosa, p. 318, b, 322, b; Oubematis, Viagg. ital., p. 158.

’ Polo, p. 660 ; Sotnm., p. 337, a ; Corsali, p. 180, a; Barbosa, p. 317, b; Garcia de Orto, p. 181 et ss.

Yule, Polo, II, 168.

" Barbosa, p. 320, b.

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