‹ Histoire du commerce du Levant au moyan-âge [microform]Chapitre 202 sur 251 · II. Produits naturels. — Soie · texte numérisé non relu

II. Produits naturels. — Soie

sud-ouest de la mer Caspienne qu’il faudra d’abord jeter un coup d’œil pour retrouver l’étymologie des diverses sortes de soies dont les noms se rencontrent dans les sources du Moyen-Age. Pour se faire une idée de leur variété, il suffit de parcourir les manuels de Pegolotti et d’Uzzano, Florentins tous deux, les statuts de Pise, les documents lucquois; tous abondent en renseignements à cet égard, et le motif en est, précisément, que les manufactures de la Toscane employaient surtout des soies d’origine étrangère.* Le nom qui se représente le plus souvent est celui de la seta ghella, la soie du Ghilan. Parfois, on rencontre un nom analogue seta leggi: M. Yule* voit là une transposition et voudrait lire ghélli; je pense que c’est une erreur et qu’il s’agit ici de la soie de Lahidjân, ville située dans le district du même nom, à l’ouest du Sefdroud et qui, d’ailleurs, faisait encore partie du Ghilân; ce district de Lahidjân produisait et exportait déjà, au Moyen-Âge, une soie d’excellente qualité, comme il le fait encore à l’époque actuelle;* le fait est affirmé par difierents auteurs.* Si, du Ghilan, nous dirigeons nos regards vers l’est, nous trouvons la province de Mazenderân, chef-lieu Amol. Je pense pouvoir me permettre d’affirmer, sans crainte de contradiction, que c’est là le pays d’origine de la seta masandroni^ et de la seta amali; l’hypothèse est d’autant plus justifiée que, suivant le dire d’Istachri, de tous les pays de l’Islam, le Taberistan (c’est l’ancien nom du Mazenderan) était celui qui produisait le plus de soie.* Il serait plus risqué de faire dériver le nom de la seta pisciacheri de celui de Pendja-Hezar, localité des environs de Sâri.* Il est, au contraire, absolument certain que la seta stravai, stravagi, stravatina (parfois aussi, par corruption, stranai)^ tirait son nom de la ville bien connue d’Asterabad (Strava),* voisine de

‘ Pour ériter les répétitions, je réunis ici les passages principaux dans lesquels il est fait mention de plusieurs espèces de soie k la fois: Pegol., p. 212, 296, 301 et 8.; üzz., p. 192; Bonaini, Stat. Pi», inedüi, III, 593; Bini, I Lucchesi a Venexia, I, 46 — 63; II, 879 et s., 383, 388 et 88., 393, 898. Voy. en outre le Mscr. de la Laurentiana, où M. Pagnini a puisé les renseignements qu'il donne dans son ouvrage Delta décima, II, 117 et ss.

’ Marco Polo, I, 66.

’ Spiegel, Eran. AUerth., I, 77; Ritter, Erdk., Vin, 644.

* Yaqont, éd. Barbier de Meynard, p. 603; Aboulfèda, Qiogr., II, 2, p. 173; Cbehat^din, p. 298.

‘ Barbare (Viaggio in Persia, dans les Viaggi alla Tana, p. 48) écrit, par corruption, "madrandani''.

* Istacbri, p. 100; Yaqout, p. 382; Aboulfèda, Oéogr., II, 2, p. 176; Aboul- Kassim el Djaihani, cité par M. Dom, dans le Bulletin de t Académie de S. Pétersbowrg, XIX (1674), p. 294.

’ Dom, dans les Mém. de VAcad. de.

S. Péterabourg, XXIII (1877), p. xvi et 8.; Melgunof, Da» südl. üfer des Kaep. Meers, p. 62.

“ üzz., p. 192; Délia décima, II, 117 Pasi, p. 46 etc.; Barbare, 1. c., p. 47, b; Angiolello, dans Ramusio, Viaggi, II, 78, b.

• “Strava", dans Barbaro, 1. c., p. 42, 47, b, 48, et sur In carte d’Andrea Bi-

672 Supplément I. — Articles ü’échatige entre V Orient et l’Occident.

l’angle foitné au sud-est par la mer Caspienne. Ici, nous touchons aux limites de la steppe, il faut revenir en arrière. Passons à la côte occidentale. De ce côté, le district de Talich, chef-lieu Leukorân, parait avoir donné son nom à la seta tcUani ou talina. Fra Mauro place le paj's d’origine de cette sorte de soie plus au nord, dans la plaine où s’élevait Mahmoudâbad, ville actuellement disparue et qui devait se trouver sur le bord de la mer,* dans le voisinage des bouches du Koui'* (seta thalai nascono in questo polesine, che qui soto e fi dito tnamulava).^ A l’ouest de ce district, dans l’intérieur des terres, celui d’Arran pi-oduisait deux sortes de soie de qualités dittérentes; la meilleure tirait son nom seta canare, chanarvi, channaniia,* du château de Canal’ situé dans la plaine de Karabagh, au centre des plantations de mûriers; l’autre empruntait le sien à la ville de Cheki, seta siechi ou sacchi.^ Plus pi'ès de la frontière de la Géorgie, les habitants de Gandja (Djanza), actuellement Elisabethpol, livraient au commerce, sous le nom de seta gangia, une soie d’excellente qualité ** que les Lucquois employaient beaucoup.’ Les tisserands lucquois s’approvisionnaient également en Géorgie," où la production de la soie était extrêmement abondante. Mais, en continuant ainsi, nous nous rapprocherions trop de la mer Noire: revenons â la région de la mer Caspienne. Vers l’an 1600, la ville de Chamaki (Chemaka) et ses environs exportaient annuellement assez de soie pour former 20,000 chai’ges de mulet;" pour la période du Moyen- Age, nous ne pouvons que nous en rapporter, en ce qui la concerne, au témoignage de Giov. Barbaio, de Ruy Gonzalez, de Clavnjo et de Joos van Ghistele;*" nous ne relevons, dans les manuels du commerce, aucune sorte de soie dont le nom rappelle celui-là,'* mais il est certain que des marchands de soie génois et vénitiens y trafiquaient: Clavijo le dit

ftneo; Schiltberger écrit une fois 'Strana", p. 87, et une autre fois, plus exactement, “Strawba", p. 100.

' Angiolello, dans Bamusio, II, 73, b; Il mercante che fu uella Persia, ibid.

’ Sadik-Isfabani, Qeogr. Works, p. 73; Dom, dans le Bulletin de l’Acad. de S. Pétersb., rV (1862), p. 364.

’ Zurla, Fra Mauro, p. 46.

* Ibid. p. 46; Angiolello, 1. c., p. 73, b; Il mercante che fu nella Persia, p. 87, 90; PegoL, p. 301.

‘ Zurla, 1. c.; Uzz., q. 192.

‘ Cela était déjà connu du temps de Kazwini (mort en 1283); cf. Dom, Qeogr.

caueas., dans les Mém. de F Acad, de S. Pétersb., , Sciences polit., 6“ série, VII (1848), p. 593. La production de la soie y est encore florissante: Dubois de Uontpéreux \’oy., IV, 106.

' Bini, I Lueehesi a Venexia, I, 45 et s.; l'auteur parle du Qauge, qui n’a rien à faire ici.

* Bini, 1. c.; Uarco Polo, p. 41.

* Dom, l. c., p. 552; renseignement emprunté à Abmed Kazsy.

'• Barbaro, 1. c., p. 49, b; Clavijo, p. 114; Ghistele, p. 311.

“ Suivant Contarini alla Pana,

p. 80), la seta taiamana serait originaire de Chamalti.

//. Produits naturels. — Soie.

positivement. Vers la fin du Moyen-Age, quand les routes commerciales de la région de la mer Noire, obstruées par les Turcs, devinrent impraticables pour les Italiens, la soie de Chamaki et du Chirwsn en général s’expédiait par caravanes et gagnait, après de longs détours, Alep et Damas, où elle entrait dans un rayon accessible aux Occidentaux.* Nommons encore Kabala,* au nord-ouest de Chamaki; Hamdallah Kazwini* parle déjà avec éloges de la soie de ce district: le commerce de l’Occident la recevait sous le nom de seta cavallini.*

De tous les pa3's auxquels l’Europe demandait de la soie, aucun ne lui en fournissait des esi>èces aussi vai'iées que la région de la mer Caspienne.® Nous pouvons donc résumer en quelques lignes ce qui nous reste à dire sui' ce sujet. La soie de la Chine, à laquelle on doit naturellement songer quand il s’agit de cette industrie, n’était pas et ne pouvait pas être livrée en abondance à l’industrie occidentale: il n’est pas besoin d’en chercher d’autre cause que la distance. Cependant, je pense que la seta chattuja (captuja)^ devait être originaire du Cathay. Quant à la seta merdacascia,’’ son nom nous rappelle un pays où l’élevage du ver à soie remontait à une haute antiquité, la Sogdiane: notre hyiwthése serait prouvée si l'on établissait que cette sorte de soie provenait de Merv' Chahidjan, centre d’une oasis située sur la frontière de la Sogdiane, du côté de l’Iran, arrosée par le Mourgâb et qui a de tout temps produit et exporté une grande quantité de soie.® La Peiae en produisait également un excédent;® par conséquent, ni ses grands marchés de Tauris et de Soultanièh, ni ses manufactures n’auraient eu, à la rigueur, besoin de s’adresser à l’étranger: néanmoins, on trouvait dans les bazars de Soultanièh de la soie du Ghilan et de Chamaki*® et les tisserands de Yczd employaient la soie d’Âsterabad et d’autres districts riverains de la mer Caspienne.** Nous pouvons citer, au point de vue de la production de la soie en Perse, d’abord Yezd elle-même, puis Sert dans le Kurdistan, Mcrend dans l’Aderbaidjan, Hérat dans

' Sanut., l>iar., IV, 192: cet écrivain revient encore une foU sur l’abondance de la production de la soie dans le Chirvân, IV, 488.

’ D’Ohsson, Peuples du Caucase, p. 174; Dom, Caspia, dans les Mém. de l'Aead.

de S. Pétersb., XXIU (carte).

’ Dom, Oeogr. raneas., 1. c., p. 548.

* Uaz., p. 192.

‘ Je suppose qu’il faut rattacher A cette catégorie la seta teggibente (dérivé de Lanzi-

benth: Barbare, p. 48), la seta ripara, la seta guardabaneo, la seta traeaxi.-

* PegoL, p. 802; Bini, p. 49.

’ “Zide mordicaz", dans les Ilanst- Recesse, 1*™ part., II, 236.

* Istachri, p. 117 ; Âboulféda, Oiogr., U, 2, p. 186.

' Jord. Catal., p. 40; Qhistele, p. 810.

De là, elle partait pour la Syrie, l’Asie mineure etc.: voy. Clavijo, p. 114.

" Barbaro, Viaggio in Persia, p. 42.

674 Supplément I. — Articles d'cchanç/c entre l'Orient et l'Occident.

le Khorassan et maintes autres villes encore,' et ceci nous met sur la trace de l’origine de la seta colusmia (?) de Soldania, très employée à Lucques, le fait est prouvé par des documents: ce devait êtie de la soie de la Perse, et peut-être pourrait-on en dire autant de la seta colozani (du Khorassan?).’ Nous rencontrons encore dans les documents pisans et lucquois une seta soriana:^ M. Bini croit pouvoir établir une relation entre ce nom et celui de la ville de Soria en Kspagne: c’est une erreur; on peut hardiment affirmer que la soie eu question était originaire de la Syrie: il suffit de rappeler ce que nous avons dit précédemment de la production de la soie à Tripoli et autres lieux de ce pays. La soie d’Asie-Mineure était livrée au commerce sous la désignation de setn turci (turti est une faute) ou hirchia; parfois l’auteur précise le lieu d’origine: Smyme, Philadelphie, Malmistra.^ Enfin, un nom qui revient souvent est celui de la seta di Romania; l’épithéte mstica, qui l’accompagne parfois, semble indiquer qu’elle n’était pas particulièrement en bon renom; elle était, comme le nom l’indique, originaire de la partie de l’Eui-opc comprise dans l’appellation générale de Levant. Ici encore, les sources désignent spécialement, au point de vue particulier qui nous occupe, certaines localités telles que Veria (l’antique Beroea), Cavalieri (Cavalière?), Patras, Clarenza:’ d'après ce que nous avons dit de la production de la soie dans la Moric et dans le duché d’Athènes, il serait facile d’allonger cette liste.

Tutie.

On désigne sous le nom de Tutie, soit le minerai de zinc tel qu’il sort de la mine (tutie naturelle), soit l’oxyde de zinc mélangé d’impuretés qui s’attache aux cheminées des fourneaux dans lesquels on traite des minemis de fer contenant du zinc (tutie ai'tificielle). Les Arabes connaissaient la tutie sous cette double forme; ils l’ont décrite.

' Voy. leu citations faites par M. Barbier (te Meynard, dans sou édition de Yaqout, p. 213 , 524 , 611; Ibn Batouta, III, 78; Ghistele, p. 303, 306.

’ Bini, p. 47, 49. Deux villes du Khorassan, Tabes et Dandankan, produisaient une soie renommée: Aboulf., Uéogr., Il, 2, p. 189, 197.

’ Bonaini, Stat. Pis., III, 693; Usz., p. 68; Bini, p. 60.

' Pegol., p. 212, 301; Bonaini, III, 693; Bini, p. 48 , 63. Suivant Chebabeddin, le district d'Akbara (Bali-Kesri,

d'après M. Defréniery, dans les Xour.

annal, des roy., 1851, II, 22: cf. Hase, not.. dans Lebeau, XIX, 520 et s.) produi-sait une grande quantité de soie dont la plus grande partie s’exportait dans les pays chrétiens; elle était, notamment, employée par les tisserands de Constantinople.

‘ Bini, p. 48 et s.; Areh. stor. dal., 4® série, IV, 16; Hinieri Riccio, tfuori studj suUa dominaxione Angiocina net régna di Sieilia, p. 20. Sur Olarenza, voy. encore vol. II, j>. 296, du présent ouvrage.

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