‹ Histoire du commerce du Levant au moyan-âge [microform]Chapitre 211 sur 251 · III. Produits fnhriqués. — Tissus · texte numérisé non relu

III. Produits fnhriqués. — Tissus

tain éclat en Sicile.’ A l'exemple d’auti'es souverains arabes, les émirs y entretenaient, dans les dépendances de leur palais, une fabrique de soieries (tiras) dont les rois normands héritèrent plus tard;* ceux-ci laissèrent les tisserands musulmans à leurs métiers, mais ils infusèrent à leur fabrique un sang nouveau en y introduisant des prisonniers ramenés de Thèbes et de Corinthe: peu à peu les Musulmans dispanm:nt par la mort ou par l’émigration, de sorte que la méthode de travail des deniiera venus finit, à ce qu’il semble, par se substituer entièrement à celle de lettre prédécesseurs: en effet, dans sa description de la fabrique de soieries de Palerme, Hugo Kalcandus n'emploie que des termes grecs qui ne sont assurément pas tirés de son propre fonds.*

Avec les rois normands, nous tombons dans la période des croisades. Eu donnant à un nombre immense d’Occidentaux l’occasion de visiter l'Orient, ces grandes guerres les mirent en contact avec les pays qui produisaient et travaillaient la soie: mis en goût par les étoffes splendides et les meubles précieux des Orientaux, les chevaliers européens rivalisèrent de luxe avec eux, et la bourgeoisie, enrichie par le commerce, ne tarda pas à les imiter. Les cathédrales de Venise, de Oénes et de Pise s’enrichirent d’ornements de soie de fabrication grecque (pallia ) dont la fourniture était l’objet de stipulations spéciales, inscrites dans les traités conclus avec Byzance. Le développement du luxe fut si ra])ide, que les fabriques d’I^pagne et de Sicile ne purent plus suffire aux besoins; il fallut avoir recours aux produits du Levant D’ailleurs, la mode n’en voulait plus d’autres: nous voyons dans les romans de chevalerie qu’on n’estimait que les objets sortis des mains des habiles artisans sarrasins.* Il fallait des brocarts d’or pour les tentes sous lesquelles les princes et les chevaliers s’assemblaient dans leurs joui-s de fête, pour les tentui-es des chapelles privées, poiu’ les rideaux de lit des chambres princières, pour les drapeaux et les étendards. Dans les villes, les jours de procession, les habitants ne croyaient pas pouvoir mieux faire pour l’ornement des rues que de tendre devant leurs fenêtres des tapis sairasins. Les soieries d’Orient, autrefois ré-

el'Alméria et de Palma sont assez souvent citées dans les romans de chevalerie: voy. Francisque Uichel, I. c. , I, 388; Schultz, Hofuehfs Ij^n, I, 349, 353.

* Âmari, Storia dei Musultmni di ÿieilia. II, 448 et s.

’ Ibn Oiobaïr, éd. Amari, dans VArchir. stor. Hat., app., IV, 36, 88 et s., et dans Bibl. arab. tic., tiad. I, 148; Amari, Storia. 111, 798 et ss.

’ Voy. Del Be, Croniati e arriUori Kapol., 1, 880: “amita, dimita, trimita, eximita, exarentasniata, diarhodon, diapisti". Le nom eximita se retrouve dans ce passage du Roman d'Alexandrie: ''un samit de Palerre, vermeil ou vermenus":

Francisque Michel, Reeherchea sur le commerce, la fabrication et t' usage des étoffes de soie, d’or et d'argent etc., I, 172.

* Francisque Michel, 1. c., II, 84 et ss.

696 Supiiléiiwtit I. — Articles d'échange entre VOrient et l'Occident.

serrées eiclusivement aux églises poui- l’ornement de leurs autels et de leurs murs, devinrent la décoration ordinaire des palais princiers, des châteaux de la chevalerie et des maisons bourgeoises; les princes, les chevaliers, les patriciens, leurs femmes et leurs fllles parurent en public revêtus de brocarts d’or qu’autrefois les prêtres seuls portaient dans les cérémonies religieuses.

En faisant l’histoire du commerce du Levant, nous avons indiqué implicitement les paj's et les villes d’où l’Europe tirait ces précieuses étoffes, car nous n’avons jamais manqué, lorsque l’occasion s’en présentait de nommer les principaux centres de production et de fabrication de la soie. Toutes les fois qu’à propos d’une étoffe de soie les manuels de commerce, les tarifs de douane, les inventaires des ti-ésors princiers, les romans de chevalerie’ etc. mentionnent son origine, nous retrouvons, à peu d’exceptions près, l’un des noms que nous connaissons déjà. Ceux que nous rencontrons le plus souvent sont: parmi les villes, Alexandrie, Tripoli, Damas et Antioche; parmi les pa3re, la SjTie, Chypre, l’Asie-Mineure (Turchia) et la Grèce (Romania). En comparaison des pays riverains de la Méditerranée, les pays plus éloignés vers l’Orient n’apparaissent que rarement. Il est bien certain que la Peree, l’Inde, la Chine fabriquaient les soieries sur la plus grande échelle, mais les distances étaient trop grandes pour que l’importation de ces articles atteignit en Europe de vastes proportions. Cependant, telle ou telle étoffe de soie pouvait parfaitement sortir du centre de l’Asie, sans que le marchand qui l’achetait dans les ports du Levant connût sa véritable origine: nous veiTons tout à l’heure que, pour bien des espèces, leur nom seul dénote une lointaine provenance.

Afin d’éviter des longueurs inutiles, je renvoie aux traités spéciaux le lecteur curieux de connaître en détail chaque espèce d’étofie en particulier: je me bornerai ici à dire quelques mots des principaux tissus et je les nommerai dans l’ordre alphabétique, en commençant par les soieries.

‘ Les renseignements que l’on peut trouver dans les romans de chevalerie ne sont ni aussi nombreux ni aussi sûrs qu'on serait porté à le supposer. Les noms de localités et de pays n’y manquent pas, mais, pour une partie ce ne sont que des noms issus de la fantaisie du poète: ce cas est particulièrement fréquent, dans Wolfram von Eschenbach, par exemple; c’est & cette catégorie qu’appartiennent bon nombre de noms sur lesquels les com-

mentateurs se sont exercés bien inutilement. D'autres noms sont empruntés à l'antiquité; mais pourrait-on parler sérieusement de tissus de Ninive et de Carthage, dans une histoire du commerce au Moyen- Age. En dehors de ces deux catégories, on ne trouve pas grand chose de nouveau. Néanmoins, on ne saurait que remercier M. Schultz pour la peine qu’il a prise de donner un relevé de tous ces noms, dans son livre Dos hofiache Ijebeti. I, 251 et ss.

IJI. Profitais (abriqta's. — Tisstis.

Baldekino, bftldacchino:^ étoffe de soie riche et coûteuse, assez généralement ornée de figures; le tissu était souvent broché d’or; sur la fin du Moyen-Âge, on en fabriqua avec un mélange de soie (sericum mixtum) et de matières de moindre valeur, telles que le coton ou le fil, mais, à l’origine, la soie seule était admise.’ L’étymologie de ce nom n’est pas douteuse; il est dérivé de Bagdad,’ où cette étoffe fut d’abord fabriquée; au besoin, le feit serait confirmé par un détail historique: après la conquête de Bagdad par Honlagou, le vainqueur imposa aux habitants de la ville un tribut qui se payait, pour une partie, en étoffes de cette espèce.* Par la suite, on la fabriqua également dans la province d’Ahwaz, à Damas et en Chypre;’ elle était répandue jusqu’en France et en Angleterre.'* Camocato (catnocan, camocas): étoffe de soie damassée, brochée d’or, sinon toujours, du moins très souvent; ’ on en faisait des robes de cérémonie, des ornements sacerdotaux’ et des tentures pour les appartements. Originairement cette étoffe s’était fabriquée en Chine, où les hauts personnages s’en revêtaient’ Son nom est originaire de ce pays ( Kincha ou Kimcha, brocart). Elle fut adoptée en Perse sous le nom de Kimkha ou Kamkha; on la fabriquait à Hérat à Nichapour et à Tauris.” Plus tard, le kimkha gagna du terrain dans les pays arabes, et il existe des preuves de l’existence d’atelieis spéciaux, pour cette fabrication, à Bagdad, à Damas et à Alexandrie." Dans l’Orient chrétien, les Chypriotes ** s’occupaient de cette fabrication, les Grecs aussi probablement; chez ces derniers, l’étoffe en question était connue sous le nom de Kafiovxât. Elle se trouvait dans le commerce k Famagouste et à Con-

' Dans les tarifs espagnols, on reulüutrc encore la forme “Bngadtl": Cnpmany, Mem., II, app., p. 76, 78.

’ Micliel, 1. c., I, 251 et ss.; Gay, Oloêi., I, 133 et 88.

* Dozy et Engelmann, Glossaire des tnols espagnols et portugais déricés de l’arabe, 2« éd., p. 234; Michel, I. 252, 301 et 8.

* Joh. (le Plan. Carp., p. 681; cf. ibid. p. 525, 614 et a.

‘ Aboulf., Ocogr., II, 2, p. 88; Michel, 1. c., I, 254; Gay, 1. c,, p. 136.

“ Douet d’Arcq, Comptes de l'argenterie des rois de France, I, 266; II, 286; Uzz., p. 126; Michel, I, 252.

’ Michel, II, 171 et as. ; Douet d’Arcq, 1. c., I, p. xzvi et 8. ; Yule, Caihay, U, 486.

" Atti delta Soc. Lig., XIH, 273.

* Ibn Batouta, II, 311 ; Clavÿo, p. 214; /,e lirre de l'estai du grant Caan, p. 67. M. Gay attribue 5 cette étoffe une origine indienne: cela vient de ce qu'il traduit “c. inde" par “Camocas de l'Inde", tandis que le mot “inde" indique seulement une étoffe de couleur bleue. M. Gay cite lui-même un passage d’Ibu Batouta d’on il résulte qu’on importait dans l’Inde des Camocas de Nichapour.

Ibn Batouta, 11,311; 111,81; Clavijo, p. 113, 118 et 8. etc.; Mirkhond, ci t. dans Fr. Michel, U. 210; Barbosa, Viaggio iu Persia, p. 36 et s.

" Ibn Batouta, II, 311; Gay, 1. c., p. 267; Documents de 1415 et de 1422, dans Taf. et Thom., inéd.

” Mas Latrie, llist. de Chypre, III, 244, 497, 635.

698 Siipplpiiimt I. — Artirics d'échange entre r Orient et V Décident.

•stantinople.‘ Famagouste, Constantinople, Alexandiie l’expédiaient eu Occident, où elle était très recherchée, notamment à la cour de France.* Damaschino f drap de Damas): cette étolfe fabriquée dans les rtorissantes manufactui-es de Damas portait le nom de la ville d’où elle sortait. C’était une étoffe lourde, à dessins tissés dans le corps de l’étoffe.* On la fabriquait aussi en Pem, à Yezd, et à Alexandrie.* Maramito ou Maramanto (en français marrama.<t ou mairatnas), nom dérivé de l’arabe mahremah: c’était un brocart d’or,^ importé en Occident par les navii'es vénitiens, génois et catalans, qui allaient le chei-cher sur les marchés d’Acre, de Famagouste ou de Constantinople.* On le trouve dans des inventaii'es français, emploj’é pour des oraements d’église ou comme étoffe de meubles.

Nacco (fuicchetto): c’est encore un brocail d’or; ce nom se rencontre souvent rapproché de celui d’une autre étoffe, le nassit (naàth) qui probablement n’en différait que pai‘ une nuance. Le mot naceo ast dérivé de l’arabe nakh (nekh); nassit vient d’un autre mot arabe nécidj.^ Le premier écrivain occidental qui ait employé le nom de nassit paiaît être Guillaume de Bubrouck: il avait reçu une pièce de cette étoffe en cadeau du grand khan tatar Mangou, et son drogman la revendit quatre-vingts besants en Chypre.* Marco Polo vit, au sudest de Kai'akoroum, résidence de Mangou, et tout pi'ès de la muraille de la Chine, un pays où l'on fabriquait les deux étoffes en question.* Effectivement, Pegolotti rapporte que des marchands occidentaux allaient chercher ces ''naechetti di seta e d’oro" jusqu’en Chine et qu’ils les rapportaient à travei-s l’Asie jus(iu’à Tana, où ils s’embarquaient poui' regagner l’EurojÆ.'® Ces étoffes amvaient également de Chine à Samar-

‘ t’exul., |>. 19, SS; .ireh. dr l'Or. ht.. II, 29.

’ I.Æ uoni du “('aincK-a8“ revieut i>our ainsi dire à oliaque [«(çe des inventaires français ; il est souvent accoinpatsné de réinthète “d'oultrc-nicr“ et, juirfois, comme p. e.x. dans l'inventaire de Charles V, |). 365, de la note ; “à lettres de Damas", c’e.st à dire que l’oruemeutation était enmjKisée de caractères arabes.

’ (iay, Oloss,, I, 636 et s.

* Uzz., p. 108, 163, 172; Barbaro, lï- 'ii/gio in l’ersia, p. 34, b.

‘ Michel, II, 170 et laibarte, /«rentaire du mnbitier de Charte» V, p. 168, not. 5; ibid. p. 371 et s.

'' .dssw.» de Jériis., II, 179; Pegol., p. 19, 63, 136, 219; Va., p. 163.

’ “Nakh" devient eu latin “Xarus, Xachus"; voy. Oalv. Flonuna, dans les Mise, di stor. Hat., VII, 460; Areh. de l'Or, lat., II, 27, 29; Cnd. Ouman.. p. 106. Du mot “néci(lj“ les auteurs font : en latin, "nasicius, uaxicius" (voy. Cad. euman..

p. 107; Areh. de F Or. lat., II, 27); en allemand, "nazzat" (voy. Schuitz, Hôfisehes Leben, I, 271). Sur le mot “nècidj", voy. Defrémery, dans le .loum. asiat., 4' série, XVI, 166.

" UnilL de Kubrouk, p. 317.

” Marco Polo, p. 220.

Pegol., p. 4, 136. Dans ce dernier passage, Pegolotti dit qu’on trouvait sur le marché de Venise des "nacchi e nac.

ehetti dalla Tana".

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