‹ Histoire du commerce du Levant au moyan-âge [microform]Chapitre 29 sur 251 · C. IV. La Perse · texte numérisé non relu

C. IV. La Perse

voulait voir dans l’adjectif Rosso une corruption du mot Aras, Ras (nom arabe de l'Araxe), hypothèse dont la conséquence eût été de nous forcer à admettre que les caravanes qui se rendaient à Tanris faisaient un détour pour gagner les bords du fleuve. Ajoutons que la ville de Khoï n’est point si moderne que le croit M. Kiepert, car elle existait déjà au Moyen-Age,* et que si la route que nous étudions l’avait traversée, Pegolotti eût indiqué le nom de la ville et non pas celui du fleuve. Entre le point où la route traversait le Kizil-Tchaï et Tanris, but flnal du voyage, Pegolotti note encore les deux stations de (’ondro et de Sandoddi. La question est de savoir si l’on doit chercher la position de ces localités sur la rive droite du lac d’Ouimia, ou dans l’intérieur des terres: d’une part il existe entre Khoï et Tauris une route qui longe de lac; d’autre part les deux villes sont également reliées par une route très fréquentée qui passe par Marand et Soflan. M. Kiepert se prononce en faveur de la première par la raison qu’on y voit encore d’anciens bureaux de douane dans les villages de Chanadan et de Chahnadjan ; mais alors, comment établir l’identité entre Chanadan et Condro, entre Chahnadjan et Sandoddi?

Nous avons parlé jusqu’ici d’un Routier de Pegolotti; à proprement parler, ce que l’auteur a eu en vue, c’était de dresser, à l’usage des commerçants occidentaux, un tableau des dépenses obligatoires poim les voyageurs qui voudraient se rendre avec des miuxihandises de Lajazzo à Tauris. Au passage des frontières, à l’entrée de certaines grandes villes, le voyageur était contraint de payer un impôt au souverain du paj-s ou à ses représentants. A un grand nombre de stations on voit reparaître un droit, toujours le même, d’un demi aspre par charge de bête de somme, auquel l’auteur donne le nom singulier de tantaulaggio. Suivant MM. Canestrini* et Langlois,* ce nom serait formé des mots tant (tant) a (par) auna (aune); et, d’après cela, les marchands occidentaux auraient dû acquitter, à chaque station ainsi désignée (et il n’y en a pas moins de quatorze entre Erzeroum et Tauris), un droit d’un demi aspre par aune de toile renfermée dans leurs bagages! Mais un impôt aussi lourd eût équivalu à une prohibition absolue! aussi ne s'agit-il nullement ici d’un droit fixé par aune d’étoflFe. En efiet, Pegolotti ajoute chaque fois expressément que cet impôt d’un demi aspre est perçu pour chaque charge de bête de somme. En outre, l’explication que nous discutons pèche par la base, en ce sens que ces sa-

' Cette ville est uommée Coye dans le» Comptes de Langele, 1. c. , p. 610, Hoy dans riavijo, p. 107, Choey dans Ghistele , p. 305 , Khowj7 dans Aboulféda, Géogr., II, 2, p. 149, 153 (dans ces pas-

sages il cite d’autres géographes arabes plus anciens).

’ Arehir. stor. ital., P™ série, append., IX, 348, not.

• Trésor des chartes, p. 94.

118 Deuxième période. — II. Dévelopjiement du commerce du Levant.

vants font dériver d’nne racine romane le nom d’un impôt qui n’existait que dans l’intérieur de l’empire tataro-persan. ‘ U semble qu’on eût dû rechercher tout d’abord si cet impôt n’était pas d’origine orientale, et il eût suffi de prendre en main le petit vocabulaire placé par Pegolotti en tête de sa Pratica délia mercatura. pour apprendre qu’en langue tatare tantauUo signifie Guet (guardia.)^ D’après cela, on doit admettre que le tantaulaggio était un droit paj'é aux postes établis sur différents points pour la protection des caravanes. En effet, il existait en Perse, au temps de la domination des Tatars et peut-être même déjà avant eux, une organisation de ce genre pour la police des routes. Sous le règne d’Argoun, le quatrième des khans tatars (1284 — 1291), le commandement des hommes chargés de ce service était confié à un émir aussi sévère qu’intelligent. Par la suite, il s’y introduisit de graves abus; au lieu de réprimer l’audace de jour en jour plus grande des voleurs de grand chemin, les hommes de piquet les favori.saient sous main; eux-mêmes exigeaient des voyageurs plus que leur dû et des individus étrangers au service revêtaient leur uniforme pour rançonner les passants. Les grandes routes devenant trop dangereuses, les voyageurs commencèrent à les abandonner pour les chemins de traverse; là, ils échappaient tout au moins aux exactions des “Tangauls“ et, .sous le rapport du danger des mauvaises rencontres, ils ne couraient pas beaucoup plus de risques que sur les grandes routes. Ghazan-khsn (1296 — 1304) porta remède à ces désordres avec l’énergie qui faisait le fond de son caractère. Non content de faire mettre à mort tous les brigands qui se laissaient prendre et tous les individus coupables de connivence avec eux, il rendit les postes de garde et les habitants des villages situés sur la route responsables de tous les vols commis. A côté de chaque poste, il fit dres.ser, pour le faire leconnaitre, une colonne de pierre à laquelle était appendu un tableau indiquant l'efFectif du poste et le chiffre de la taxe réglementaire: de la sorte, les vo3’ageurs ne couraient plus risque d’être volés par des individus quelconques ou exploités par les gardiens des postes eux -mêmes; ce tableau se nommait la table de justice.* La taxe était d’un demi aktchè par quatre

' “Le système douanier de l’Arménie consistait, dit M. Langlois, dans la perception de certains droits appelés tantaullagia;“ mais cet auteur aurait de la peine à prouver l’eustence d'un impôt de ce nom dans le royaume de Petite- Arménie.

’ Pegol. , p. xxiii. Le dictionn.i ire latin- persan -couman de 1303, publ. par

Klaproth, rrlat. ô V Asie, III, 220 (éd. OézaKuun, p. 105), attribue au mot persan tataul la signification de placerius (greffier). Pans Racbideddin ce mot est écrit tantftt tangaul, tantfit tetegaul.

* On trouve une trace de cette disposition dans Pegolotti: au bas de la p. 10 il inscrit un droit d'un demi aspre “per ta vola cioè per uno segnale del Signore.“

Page 1