‹ Histoire du commerce du Levant au moyan-âge [microform]Chapitre 35 sur 251 · C. IV. Im Perse · texte numérisé non relu

C. IV. Im Perse

en principautés indépendantes, dont les souverains, perpétuellement en guerre les uns contre les autres, étaient impuissants à réprimer l’anarchie dans leurs propres états. Malgré la difficulté des temps, Venise ne perdait cependant pas de vue le marché de la Perse. Ainsi, en 1344, on y apprit qu’une ambassade persane, envoyée par le prince djoubanien Echref, était en route pour Gênes; sur le champ, on expédia à Marco Foscarini, baile de Constantinople, et qui venait précisément d’entrer en fonctions, l’ordre de se mettre en rapport avec cette ambassade et de lui faire des ouvertures dans l’intérêt du trafic entre Venise et la Pei'se. ’ Il est douteux que cette démarche ait amené un résultat; mais, du côté des Persans, on était tout aussi désireux de reprendre les anciennes relations commerciales. Nous possédons deux lettres adressées au baile de Trébizonde et aux Vénitiens de cette ville par le sultan Oveïs qui régna, de 1357 k 1374, à Tauris et sur l’Aderbaïdjàn;» il invite en termes pressants les marchands vénitiens k revenir k Tauris, comme

au temps d’Abou-Saïd; il garantit que les routes n’offrent aucun dan-

ger et que rien ne sera négligé poui' y maintenir la sécurité; U promet que les marchands trouveront en Perse le meiUeur accueil et qu’ils y paieront moins de droits qu’autrefois. Dans la réponse des marchands de Trébizonde à la première de ces missives, on voit qu’ils ont peu de confiance et .se tiennent sur la réserve; depuis deux ans disent-ils, des marchands, arrivés k Trébizonde avec une flotte nombreuse, y attendent la réouverture des voies de communication, mais, , avant de s’y risquer, ils veulent voir arriver de Tauris une grande

caravane; ce sera la preuve que tout danger a disparu: ils consen-

tiront à se joindre à cette caravane quand elle reprendra le chemin de sa patrie. Le feit est qu’ils n’avaient que trop de motife de se montrer si prudents; quelques marchands vénitiens plus hardis, s’étant risqués k partir isolément, furent pillés en route; le khan flt bien arrêter et punir les voleure, et promit d’indemniser les victimes, mais on savait à quoi s’en tenir sur ces promesses.® A paitir de ce

' Taf. et Thom., IV, 276 et g.

’ D'Ohggon, Hùt. des MoitgoU, IV, 742 et SB.; Rampoldi, Annal, musulm., X, 82 , 90 , 94 , 96, 104 et g., 160j Herbelot, Bihlioth. orient., g. v. Avig. Xoug ne poggédong, de ceg deux lettreg, qu’une traduction en dialecte vénitien : noug y trouvong le nom du prince trangformé, dang In première en Sichuaiakam, dang la geconde en Vaygehan. La forme véritable

est: Cbeïkh (c’est le “Sich“ de la lettre) Oveïg Behadir kban.

* Commem. reg., III, p. 81, n“ 495; p. 86, n" 522; p. 111, n“ 719. Les lettres ne sont pas datées; l’éditeur assigne aux deux premières la date de 1369, k la dernière celle de 1373, mais avec un point d’interrogation.

130 Deuxième période. — II. Dévdojypement du commerce du Levant.

moment et pendant tout le reste de la période que nous étudions, nous ne trouvons plus aucune trace du passage des Vénitiens sur la route de Trébizonde à Tauris.

D nous faut maintenant revenir aux Génois, et suivre le développement de leurs relations commerciales avec la Perse postérieurement au voyage de Marco Polo. Entre temps ils avaient créé un consulat à Tauris; dans le but d’éviter des frais considérables, le fonctionnaire nommé à ce poste n’était relevé que tous les six mojs, au lieu de l’être tous les trois mois comme dans les autres. Le consul était assisté d’un conseil de vingt -quatre membres, mais il suffisait de la présence de douze ou seize membres pour qu’une délibération ffit valable; il y avait, en outre, à côté du consul, un tribunal de commerce dont les membres étaient renouvelés tous les quatre mois. L’autorité du consul et de son conseil s’étendait sur tous les citoyens génois résidant en Perse à titre temporaire ou permanent; car Tauris n’était pas la

la seule ville qui les attirât: il y avait aussi une colonie de marchands à Sonltanièh, et d’autres villes étaient tout au moins visitées par leurs caravanes. Ces caravanes étaient, à ce qu’il semble, sans cesse en mouvement entre Trébizonde et Tauris, et réciproquement Comme les marchands auraient pu être exploités par les conducteurs, les autorités coloniales génoises de Trébizonde et de Tauris avaient chargé des individus connaissant paifaitement le paj's de la location des bêtes de charge et de leur répartition entre les caravanes. D’un

autre côté, les réglements arrêtés par le gouvernement de la République génoise montrent une préoccupation constante de maintenir en Perse le crédit de la nation et de prévenir toutes les causes de conflits. De là, la défense d’admettre des étrangers (à l’exception des

Vénitiens et des Grecs, qualification qui désigne ici les citoyens de Trébizonde) dans les caravanes ou dans les maisons génoises; de là, le réglement établissant que, pour tout achat effectué par un Génois en Perse, l’échéance ne pourrait être reculée au-delà de quatre mois, et encore ce délai ne pouvait-il être demandé qu’avec l’autorisation du consul et du conseil, qui devaient avant de l’accorder s’assuier de la solvabilité de l’acheteur.*

Quelles que fussent les précautions prises pour parer à tonte complication, il était bien difficile de traverser sans quelques chocs la bourrasque qui suivit la mort d’Âbou-Saïd et qui se termina par la dissolution de l’empire des Dkhaniens. La province d’Âderbaïdjan, dont Tauris était la capitale, échut au prince Djoubanien Hassan -le -Petit, et ^rès lui.

‘ OrdinAcio Taurixii, dans VOff. Oax., cédenta, p. 847 et s. p. 848 — 360, et les deux paragfrapbes pré-

€. IV. La Perse.

à son frère Echref, tyran sans foi ni loi. Parlant du souverain qui régnait, en 1344, sur Tauris et le territoire environnant (qui imperator vocahattir Torts et circunistantium provinciarum ),^ le chroniqueur génois Stella rapporte, sans le nommer, qu’il envoya, cette année là, un ambassadeur chaigé d’une lettre adressée au doge et à la commune de Glênes, par laquelle il affirmait son désir de vivre en paix avec les Génois et promettait de leur restituer tout ce qui leur avait été volé; les Génois, ajoute le chroniqueur, eurent la faiblesse d’ajouter foi à ces promesses, mais le prince tendit une embuscade aux marchands trop confiants dans sa parole, tua les uns, fit les autres prisonniers et s’empara de marchandises pour une valeur de 200,000 lirbœ grossorum en monnaie génoise. Cet acte ne peut être attribué qu’à Echref, car c’est lui qui régnait à Tauris à la date indiquée par Stella, et son caractère cruel et sournois le faisait détester de ses sujets eux -mêmes.* Il s’agissait pour les Génois de ne plus s’exposer à des surprises de ce genre; comme, d’autre part, Tauris fut, à cette époque, assiégée et prise plusieurs fois, ils se décidèrent à chercher en dehors de cette ville un point suffisamment fortifié qui pût leur fournir un asile pour leurs personnes et leurs marchandises en cas de danger. C'iavijo raconte qne leui* choix s’arrêta sur une hauteui* située à une lieue de Tauris, qu’ils avaient résolu d’y élever un château -fort et avaient déjà acheté le terrain au souverain du pays, qu’il nomme Soltanvays; mais ce dernier le leur aurait défendu sous prétexte qu’il ne convenait point à des marchands de bâtir un château-fort* Sous ce nom de Soltanvays, il est aisé de reconnaître le sultan Ovéis, dont il a déjà été question précédemment Peu de temps après sa mort, les hordes de Tamerlan submergèrent la Perse et, sous leura flots pressés, toute trace de colonie de commerce génoise et occidentale en général disparut pour longtemps.

On le voit, pour tout ce qui concerne les rapports des nations commerçantes d’Occident avec la Perse pendant cette période, ce que noos savons se borne à bien peu de chose. Â notre connaissance, il n’en

‘ Giuatiniani (Annaii di Oenora, fol.

131) traduit maladroitement ce passage de Stella; “l'imperatore dei Tartari nominato Toris." 11. Oderico (Lett. ligust., p. 173) suppose qu'il n’y a lA qu’un lapsus calami et qu’il faudrait lire Tanæ, de sorte qu'il s’agirait ici du khan de Kiptschak, de qui dépendait Tana: c’est une hypothèse bieu risquée et d'autant moins ad- ■miasible, qu’en 1344 les Génois avaient évacué Taua à la suite d’un conflit avec

le khan; Tauris, au contraire, est parfaitement à sa place, car, cette année lA précisément, cela ressort également de documents Vénitiens (v. plus haut), une ambassade persane était en route pour Gênes.

' Voyez la relation de Stella, p. 1081, et le portrait d’Echref dans Hammer, Qfach. der llrhane, II, 337 et as.

‘ Clavÿo, p. 109.

132 Deujihne période. — II. Développement du commerce du Levant.

reste que deux privilèges, de sorte qu’une foule de questions intéressantes, particulièrement celles qui ont rapport à la situation des marchands européens dans l’empire tatar, restent forcément sans solution. D est cependant un point sur lequel Pegolotti nous fournit tous les éclaircissements désirables, c’est celui des droits de douane, ou, en langage turco-tatar, de la Tamgha ou Tamogha:^ voici ce qu’il dit:’ “pour les objets vendus ou achetés au poids du pays (j)cso di Torissi) on paie cinq besants (à 6 aspres le besant), moins un demi-aspre par quintal Pour le drap, la toile, les fourrures, les camelots, l’étain, et, en général, pour tous les articles qui se vendent par petites quantités et à la mesure, on paie quatre besants moins un tiers par quintal. L’argent et les perles sont entièrement exempts de droits à l’entrée et la sortie.“ La modération de ces droits, surtout en comparaison de ceux qui se peixievaient en Égypte, l’énergie avec laquelle le gouvernement pourvoyait à la sécurité des routes tant que la dynastie d’Houlagou occupa le trône,* enfin la liberté d’aller et de venir dont les marchands étrangers jouissaient dans tout l’empire, devaient nécessairement faire une impression favorable sur les Occidentaux et en exciter un grand nombre à aller chercher fortune en Perse. Quelques-uns plus aventureux, ne considéraient même ce pays que comme une base d’opérations et comme le point de départ de voyages encore plus lointains. Dès cette époque, en tout cas, les missionnaires ne s’arrêtaient pas à la Perse; plusieurs poussèrent de là jusqu’à \Inde et à la Chine\ citons entre autres, Jean de Montecorvino, en 1291, et Oderico da Pordenone, en 1320. La voie était complètement libre. Tandis que les sultans, guidés par un esprit de défiance, ne permettaient à aucun Européen de traverser leur territoire pour aller dans l’Inde, les souverains tatars de la Perse ne suscitaient aucune difficulté aux marchands occidentaux qui, de chez eux, voulaient aller visiter cette péninsule.*

Tauris était reliée à la côte du golfe Persique par une route de caravanes passant par Kachan, Yezd et Kerman.* A l’époque de Marco

' “Tamung«“ Pegol., p.ix, “tamenga", p. 9, “camunoca“, p. 8 et 8. Sur la signification primitive de ce mot voy. plus haut.

* M. Polo, p. 69, signale déjà les services que le gouvernement Mongol rend au commerce par le soin qu’il prend de réprimer les voleurs de grand chemin, sans quoi les voyageurs auraient beaucoup à souffrir: néanmoins, il couseilk aux

marchands de se munir d'armes pour leur défense contre les brigands.

* Sanut, Seer. fidel. crue.; p. 23.

‘ M. Polo, p. 70 et SS.; Oderico da Pordenone, p. iii. Il semble qu'Oderico abandonna la grande route à partir d’Tead et qu'il gagna la côte du golfe Persique pu des chemins de traverse. Les commentateurs auront encore beaucoup à faire pour déterminer ritinéraire suivi par lui dans cette partie de son voyage.

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