C. IV. La Pente
Polo, la partie de cette route comprise entre Kerman et la côte était infestée de voleurs; lui -même, au retoui- de son voyage, tomba dans une de ces bandes et ne lui échappa que par une fuite précipitée; il put se réfugier dans un château-fort du voisinage, mais, de tous ses compagnons de route , sept seulement eurent le même bonheur ; ‘ cependant, cet état de choses s’améliora, probablement au commencement du XIV* siècle, quand les princes indigènes eurent été remplacés par des gouvemeui-8 mongols.* Abstraction faite des dangers qu’y couraient les voyageurs, cette partie de la route était des plus pénibles; la traversée de la province aride et montagneuse de Keiman était pour eux une source de fatigues inouïes et ils pouvaient, à bon di’oit, se réjouir au moment où ils débouchaient enfin dans la plaine du Laristan et pouvaient apercevoir dans le lointain le golfe Persique et Ormouz, le plus grand marché de cette région.
A l’époque où nous sommes arrivés maintenant, ce n’est que paiexception que l’on rencontre encore le nom de Sirâf, et Aboulféda est le seul écrivain qui parle encore (au XIV* siècle) de la nombreuse population de cette ville, de la richesse de ses habitants, de l’animation donnée à son port par l’entrée et la sortie des navires; il est évident que, dans ce passage, il copie un auteur ancien.* Déjà, llle de Kich, après avoir hérité de l’important marché de Sirâf, commençait à s’effacer devant une rivale plus heureuse. A ce moment, le nom ù!Ormoue brille d’un éclat qui efface tous les autres et elle le conservera jusqu’à la fin du Moyen-Age. Au commencement de l’ère moderne, il apparaîtra encore plus g^and que jiunais sous la domination des Portugais. Ce nom d'Ormouz n’avait pas toujours été celui de l’ile qui le porte aujourd’hui. Au commencement du Moyen-Age, elle s’appelait léroun; mais, sur la côté voisine, à quelques lieues de là,* s’élevait une ville du nom d’Ormouz, dont on voit encore les ruines à six ou sept milles anglais au sud-ouest du fort Minâb.* Reliée au golfe Persique par un canal maritime encore navigable en partie à l’époque actuelle, mais accessible alors aux navires de tout tonnage, l’antique Ormouz pouvait être considérée comme un port de mer. Au X* siècle, elle était encore peu peuplée, ses marchands habitaient dispersés dans les environs; cependant, ses marchés étaient dès lors pour elle un motif de grandeur et une source de richesses;* mais,
' M. Polo, p. 83 et 8.; cf. p. 31.
’ Hammer, Oaeh. dtr Ikhane, n, 49.
* Aboulf., Oéogr., II, 2, p. 96.
* n>n-Batouta, II, 230, estime cette distance & trois parasanges; le colonel Pelly (to;. la note suivante) confirme son appréciation.
‘ Voyez les renseignements founiis & H. Yule (M. Polo, I, 106) par le colonel Pelly, résident anglais à Bushire.
* Istachri, p. 19, 78, 79. Dans ses renseignements statistiques, Kodama (mort en 918) désigne aussi Ormouz comme le port du Kerman : voy. Joum. tuiat
134 Deuxihnc jiériode. — IL Déreloppemcnt du rommerre du Lvmni.
dès le temps d’Eldrisi, ce voyageur pouvait en parler comme d’une grande et belle ville. C’était l’entrepôt des produits du Kerraan, parmi lesquels il faut citer en première ligne le sucre et un indigo de qualité supérieure. ‘ Pronostic de bon augure, des vaisseaux de l’Inde y venaient décharger les articles destinés au Kerman, au Sedjestan et au Khorassan.’ Kich prétendait conserver le monopole du trafic avec l’Inde et ne pouvait voir sans inquiétude Ormouz détourner à .son profit une partie des produits de ce pays; de là, une source inévitable de conflits. Chacun des princes de qui dépendaient les deux marchés voulant contraindre les capitaines marchands à fréquenter uniquement son port aux dépens de l’autre, la gneiTc entre eux était
l’état normal.* Ormouz sortit victorieuse de la lutte, à ce qu’il semble,
car Marco Polo, qui la visita vers 1292, la décrit comme une place commerciale très importante.* Les marchands de l’Inde y apportaient alors sur leurs navires des épices, des pierres précieu.ses, de fines étoffes, des brocarts d’or, de l’ivoire et autres ai-ticles qui repartaient de là dans toutes les directions (les portent par universel monde). A leur tour, les marchands d’Ormouz expédiaient vei^s l’Inde, sur des navires à eux, divers articles et surtout des chevaux.* Le jwuvoir des princes d’Ormouz s’étendait sur quelques points de la cote orientale d’Arabie,
entre autres sur Khalat et sur une autre place forte que Marco Polo ne
nomme pa.s, Mascatc probablement; ces possessions leur fournissaient des occasions de multiplier leurs relations avec l’Inde. Khalat recevait des produits de l’Inde et y expédiait en échange 'des chevaux arabes.*
En dépit de cette concurrence, Kich, continua, pendant tout le Xni' siècle,’ à prendre une part considérable au commerce de l’Inde. Partageant le sort de plusieurs autres iles du golfe Persique et d’uue partie des côtes de l’Arabie qui forment la partie méridionale du golfe.
série, XX, p. 168; de uiéme Aboulféda (trsd. Reinaud, n, 28).
' Edrisi, I, 434.
’ Yaqout, p. 596.
’ Ibn-Alathir (éd. Tornberg, XII, 156, 199), cité par M. Defrémery dans ses notes sur le Oulistan de Sadi, p. 178. Ibn-AIathir mourut en 1233, sans avoir vu cesser les hostilités.
* Chemseddin (p. 339) dit tout au moins que des marchands venaient jeter l’ancre dans son port.
* M. Polo, p. 85 — 88, 714 et s. ; voy. aussi p. 68, 614, 641 et s. En nommant Oimouz, M. Polo entend désigner la ville de terre-
ferme; cela ne peut faire l’ohjet d’un doute, n faut se garder de se laisser induire en erreur sur ce point par le texte ramusien (Yule, M. Polo, I, p. cxxiii).
' M. Polo, p. 713. Voy. aussi ce que dit Ihn-Batouta (II, 226) sur Kalhat, et les citations d’Ihu-.'Uathirpar M. Defrémery, dans sa traduction du Oulislan de Sadi, p. 74, not.
' Au commencement du siècle suivant, Sanuto (Seer. fidel. eriw., p. 22) nomme encore Kich é côté de la ville d’Ormouz en terre-ferme, comme entrepôt des épices de l’Inde.