C. IV. La Perse
On doit reconnaître que le choix de l’emplacement de la nouvelle résidence était des plus heureux. L’île de léroun n’était, à vrai dire, qu’un rocher stérile, mais elle commandait l’entrée du golfe Persique et celui qui en était mmtre pouvait à sa volonté arrêter au passage les navires qui pénétraient dans le golfe pour gagner Kich. Les souverains de Kich ne tardèrent pas à s’apercevoir de la manœuvre opérée à leur détriment par les princes d’Ormouz; ils armèrent plusieurs expéditions pour mettre fin à cette rivalité désastreuse, mais toujours sans succès;* et même, avant qu’il fût longtemps, ce fut le roi d’Ormouz, Koutb-eddin, qui s’empara de l’île de Kich, de Bahreïn, l’île aux perles, et de la partie des côtes de l’Arabie voisine de cette dernière. Touran-Châh, ou du moins son abréviateur, Teixeira, ne fixe pas positivement la date de cet événement, mais, d’après son récit on peut s’arrêter à peu près à l’année 1330.* En tout cas, en 1332, époque où le voyageur Ibn-Batouta rendit visite à Koutb-eddin, ce prince, qui ne régnait autrefois que sur l’île d’Ormouz et sur une partie des côtes d'Oman, avait déjà arrondi ses anciennes possessions et jouissait de ses nouvelles conquêtes.*
A partir de ce moment, la nouvelle Ormouz n’eut plus de rivale dans le golfe Persique. Malgré les désordres intérieurs et les compétitions au trône dont fourmille son histoire, sa prospérité suivit sans interruption une marche progressive. Quand Ibn-Batouta la visita, il y trouva une grande et belle ville, des bazars regorgeant de marchandises; des vaisseaux venus de toutes les parties de l’Inde y faisaient escale; les cargaisons qu’ils y déposaient étaient réexpédiées vers le Fars, le Khorassan et les deux Iraks, c’est à dire l’Irak Adjémi, province centrale de la Perse avec les villes d’Ispahan, de Hamadan, de Soultanièh, et l’Irak Arabi ou Mésopotamie, capitale Bagdad.* Les Occidentaux Oderico da Pordenone* et Jean Marignola* parlent également des quantités de marchandises et du grand nombre de commerçants qui affinaient sur ce point de toutes les parties du monde.
Parmi ces “mercatores totius orbis“, les Européens n’étaient point des exceptions; * pour ceux qui faisaient route vera l’Inde ou la Chine, Ormouz était une des principales étapes;* nous citerons, entre autres.
‘ Teixeira, p. 20 et «s.
’ Ibid. p. 25—33.
* Ibn-Batouta, O, 124, 226, 22«, 233, 233 et B. : voy. aussi Hamdallah Moustofi, daius Hammer, Ilehant, II, 321.
‘ II, 230 et 8.
* Yule, Cathay, II, append., 1, p. iv.
• Éd. Dobner, p. 118.
' MaundevUle, p. 186, mentionne spécialement les Vénitiens et les Génois.
' HaundevUle dit, p. 328, que les marchands qui vont de Perse en Chine traversent, en partant d’Ormouz, un bras de mer et vont toucher barre à Qolbache
140 Detixihne période. — IL Développement du commerce du Levant.
Petrus de Lacalongo, compa^on de voyage du célèbre missionnaire Jean de Monte Corvino qui fut plus tard évéque de Pékin. Qu’ils vinssent de Bagdad ou de Tauris, tous passaient par l’île située à la sortie du golfe Persique; c’était pour eux le vestibule de l’Inde, le pays des merveilles.' D existait bien, dans l’intérieur des teires, des routes de caravanes par lesquelles passait une partie du trafic entre la Perse et l’Inde; Kaboul et Ghazna pouvaient, à bon droit, tout comme Ormouz, être appelées les portes de l’Inde; mais, à l’époque que nous étudions, nous ne saurions citer un seul exemple d’Européen qui ait suivi cette voie. Aboulféda’ cite, il est vrai, les deux villes que nous venons de nommer; il parle de leur importance pour le commerce de l’Inde, mais, pour Kaboul tout au moins, il ne fait que reproduire des sources plus anciennes. Ibn-Batouta,® son contemporain, plus jeune que lui, parle aussi de l’antique grandeur de ces deux villes, mais quand il les visita, Ghazna n’était plus qu’une ville k demi ruinée et Kaboul qu’un petit village; on peut donc conclure de son témoignage que, de son temps, elles avaient perdu toute importance pour les marchés de l’Orient
5* L'Inde.
Le premier fait que nous rencontrons dans l’étude des relations de l’Occident avec l’Inde pendant la période qui nous occupe en ce moment est une expédition d’un grand intérêt entreprise par quelques Génois; elle remonte précisément à l’année où le commerce du monde entier, atteint par la chute d’Acre, s’agitait à la recherche de nouvelles voies. Eln 1291, trois Génois, Tedisio Doria, Ugolino Vivaldi et l’un des frères de ce dernier, associés à plusieurs de leurs compatriotes, équipèrent deux galères armées en guerre Les deux Vivaldi * prirent le commandement de l’expédition et se lancèrent au-delà du détroit de Gibraltar, à la recherche d’une route des Indes à travers l’Océan. Tant que les seuls
(var. Oohathe). Soaa ce nom, il semble qu’il vent désirer Kalbat ; il est possible que les vaisseaux d'Ormonz y fissent fréquemment rel&che.
' La Oaiie eataiane, p. 123, qualifie Ormouz “comensament de les Indies” et fait, à cette occasion, la description des navires indiens. Elle place encore la ville sur la terre-ferme; c’est un des nombreux
détails qui démontrent qu’elle a été composée au moyen de relations des époques les plus diverses.
* Qéogr., H, 2, p. 903 et s.
' Doria ne faisait pas partie de l’expédition; Giustiniani et Foglietta n’ont pu l’affirmer que par une fausse interprétation du texte des Anna. Jan.