C. V. L’Inde
pendant il n’est pas impossible qu’il eût effectivement recueilli de la bouche de l’un des descendants d’un des membres de l’expédition les restes d’une tradition de famille, et, d’autre part, son récit a beaucoup d’analogie avec celui de l’Ânon3rme franciscain espagnol qui vivait, lui, cinquante ans à peine après l’événement La ville que ce dernier nomme Amenonan est, évidemment la même que la Mena d’Usodimare. D’après le routier du franciscain, on doit admettre qu’elle était située dans le golfe de Guinée. Quant à la mer de Ghinoia, où la première galère fit naufrage, ce doit être celle qui baigne la côte de Sénégambie. ‘
La passion du voyage des Indes semble avoir été héréditaire dans la famille Vivaldi. D se forma, sons cette raison sociale (Ragione Vivaldi), une compagnie poui' l’exploitation du trafic avec l’Inde. Deux membres de la compagnie, Benedetto Vivaldi, parti de Gênes, en 1315, snr une galère commandée par Angelino de’ Mari, et Percivalle Stancone se fixèrent aux Indes; Vivaldi y mourut à une date antérieure à 1321, laissant à ses héritiers de l’or et des marchandises; l’administrateur de ses biens demanda au tribunal que Stancone fût rappelé à Gênes pour y prendre la direction de la maison et continuer les affaires.’
Quelle route avait suivi Benedetto Vivaldi ? La galère d’ Angelino de’ Mari l’avait -elle porté jusqu’aux Indes en faisant le tour du cap de Bonne-Espérance ? Assurément non : elle l’avait déposé soit à Lajazzo, soit à Trébizonde, et, de 1à, il avait traversé la Perse pour aller reprendre la mer à Ormouz. Nous savons que l’empire tatar était ouvert a tous les Européens et qu’un grand nombre profitaient de cette liberté à l’aller et au letour,’ tandis que les difficultés opposées aux voyageurs par le gouvernement de l’Êgypte leur barrait ce chemin; quelques-uns seulement s’y risquaient de temps à autre, en cachette, n n’est dit nulle part dans quelle partie de l’Inde Vivaldi et Stancone avaient établi le siège de leurs opérations commerciales. A cette époque, les étrangers ne pénétraient pas encore dans l’intérieur du pays; par conséquent, étant donné un trafic hypothétique ou constaté entre Indiens et Européens, si nous voulons déterminer les points où les échanges ont pu s’effectuer directement, nos recherches peuvent et doivent se borner aux côtes de l’Inde proprement dite.
' C'eat ce que démontre H. d’Avezac detns les A'our. annal, de* voy., 1869, III,
879 et as.
’ Ce détail, emprunté à des actes juridiques génois par U. Belgrano, a été publié puar lui dans l’Arcéar. ttor. ital., 8' série.
n, 1S7, et dans son étude: Délia eita privata dei Omoveri (Atti délia Soc. Ligur., IV, 186).
* Sanut, Seer. fidel. crue., p. 23; Petr. de Abano, Ooneiliator differentiarum, 1. c.
144 Deuxième période. — IL Dévéloppemeri du commerce du Levant.
Pour plus de facilité, nous diviserons cette étendue de côtes en trois parties: la première ira des bouches de l’indus à la ville actuelle de Goa; la deuxième, de Goa au cap Comorin; la troisième, du cap Comorin au nord, en remontant la côte de Coromandel.
Dans la première zone, nous rencontrons d’abord, après l’antique et célèbre Daybal* la ville plus moderne de Lahary (actuellement Larry Bender), grand port où abordaient les navires marchands de l’Yémen et du Fars.* Dans la presqu’île de Goudjerate, la ville de Somnath, autrefois lieu de pèlerinage fameux, conservait son importance commerciale, malgré la perte de ses idoles, abattues par les Mahométans.* Mais la vie commerciale se concentrait surtout dans le golfe de Cambaye. Les noms de Soufara {^<Suj:)para> et de Barotch (Barygaza) n’appartenaient pas encore à des villes mortes.* En face d’elles, sur la presqu’île de Kattyvar (Goudjerate) s’élevait la ville de Koukah (actuellement Ghogho) avec ses vastes marchés.^ Mais, de tous les entrepôts échelonnés sur les rives du golfe, le plus animé était Cambaye. Une gi-ande partie des marchands venus dans l’Inde par Ormouz terminaient là leur voyage, car ils y trouvaient déjà tous les articles à leur convenance.* En effet, indépendemment des produits des environs, parmi lesquels l’indigo et le coton tenaient le premier rang, et des tissus et des cuirs fabriqués dans la ville même,* les produits des pays éloignés, comme des pays voisins, y affluaient en quantités immenses, grâce à l’activité de la population indigène et d’une nombreuse colonie de maichands étrangers: l’aspect extérieur de la ville témoignait à lui seul de sa prospérité, car les riches commerçants rivalisaient entre eux de luxe dans la construction de leurs habitations.* Plus au sud, sur la côte de nie Salsette, disant face au continent, à environ douze milles anglais de la ville actuelle de Bombay,» s’élevait Tana (Tannah), l’ancienne
‘ Âboulf., Qiogr., H, 2, p. 111.
’ H>n-Batouta, III, 112; cf. Yule, dans Vlndian AnUquary, m (1874), p. 116.
* Âboalf., L c., p. 116 et 8.; M. Polo,
* Supera, était conflée, comme Parocco, sa voisine, au zèle du missionnaire dominicain Jordanus: citée à plusieurs reprises dans sa lettre du 12 oct 1321, dans Quétif et Echard, Script, ord. Pradie., 1, 649 et s. ; Aboulféda, L c., p. 119, ne connaît la ville indienne de "Sofala**, qu'il nomme Soufara, que par des sources plus anciennes. V.
encore Jndian Aniiquary, I, 321.
* Ibn-Batouta, IV, 60 et s. La lettre
citée dans la note précédente est datée de là (Caga, ou mieux Coga); v. Yule, CaÜiay, I, 228. C'est la Goga ou Goghe di Cambate (lis. Cambaie) de Giov. da Empoli, p. 39, 41.
" Hayton, dans Grynœus, Norut orbit, p. 404 et s. Sanuto (Seer. fidel. crue., p. 22) ne cite que cette place de commerce pour toute la côte occidentale de l'Inde et, pour la côte de Coromandel, Mababar, qu’il prend pour un nom de ville: c'est un détail significatif.
’ M. Polo, p. 666.
” Ibn-Batouta, IV, 63 et ss.
* M. Polo, éd. Pautbier, p. 662 et ss. ;
a V. L’Ind,'.
capitule de la province de ( ’oncan ; ‘ encore animée par un gi'and commei’ce d’importation et d’exportation, ses abords offraient plus d’un danger aux navigateurs, infestés qu’ils étaient de pirates protégés sous main par le souverain du pays: il en était du moins ainsi au temps de Marco Polo.* Aux Occidentaux le, nom de cette ville rappelait, en outre, un souvenir- funeste: en 1321, quatres moines franciscains qui se rendaient à Koulam, prêchant les populations le long du chemin, y avaient été saisis et décapités par- ordre du gouverneur mahométan. L’histoire de leur martyre* prouve, d’ailleui-s, qu’il y avait des Occidentaux établis jusque sur ce point d'une côte en apparence si inhospitalière: en effet, loi-squ’un des membres survivants de la mission, le dominicain Jordanus, voulut s’occuper de recueillir les restes des mai-tjTS pour les ensevelir à Soufara, il fut secondé dans ce soin par un jeune Génois.* Il est tout naturel de supposer que ce jeune homme devait appartenir à une famille de marchands génois établie à Tana. Outre cette relation, nous possédons deux lettres de Jordanus, datées l'une de Koukah (Caga, v. plus haut) le 12 octobre 1321,* l’autre de Tana, le 20 janvier 1324.® Dans la première, il relate la mort de ses compagnons et présente un rapport sui- la situation des travaux de la mission qui vont dorénavant incomber à lui seul; puis il ajoute que, du lieu où il écrit, les missionnaires catholiques peuvent gagner l'Éthiopie sans difficulté: il le tient, dit-il, de la bouche des marchands latins avec qui il est en relations (a nostris mercatorihus latinis). Ainsi, vei-s 1320, il y avait, dans les ports échelonnés autour du golfe de (’ambaye, une colonie de marchands occidentaux, peu nombieuse, il est vrai, mais enfin elle existait: les renseignements fournis par les colons à Jordanus étaient puisés à bonne source, car les A-illes qu’ils habitaient avaient de fréquentes relations avec Aden; ' or, ce port n’était séparé de la côte orientale d’Afrique que par un étroit bras de mer, et, pour le recrutement des équipages des navires marchands en partance vers l’Inde, on y recherchait de préférence les guerriers abyssins,
Yule, Calhay, 1, 57; du même, notes à •Tord. Catal., p. vi, et à M. Polo, II, 331.
* Albirouni, dans Reinaud, Journ. asiat., 4'- série. IV, p. 261.
’ M. Polo , p. 662 et as. ; Aboulf., Oiogr., n, 2, p. 118; (hlerico da Pordcnone, p. v.
’ Mil. Kunstmann. dans les Ilislorisehpolilùehe Birftter, XXXVII (1856), p. 28 — 36, et Y' nie, dans son CcUkay ont été amenés à parler en détail de ce martyre, en U
commentant Oderico da Pordenone. Voy.
aussi Germann, Me Kirehe der Thomasrhristen, p. 186 et 88.
* Voyez la lettre du PUan Pranciscus, dans Waddiug, Annal, ord. minor., a. a. 1321, n» 1.
‘ Quétif et Échard, Sen'pt. ord. preedie., I, 649 et b.
“ Wadding, Annal., VI, 369-361.
’ Ibn-Batouta, II. 177.
146 Deuziftne période. — II. Développement du commerce du Levant.
dont la présence à bord inspirait aux pirates une temur salutabe.' Avant d’en finir avec cet épisode de l’histoire des missions aux Indes, nous voulons mentionner encore un petit miracle qui s’y rattache. La légende rapporte qu’un certain “Joanninus filius Hugolini Pisani meicatoris“ avait en sa possession la tête de l’un des martyre de Tana et que, grâce à cette relique, il s’échappa des mains des pirates.* Quelle que soit la part qu’on doive faire à l’invention dans cette étrange anecdote, il n’en reste pas moins, pour nous, qu’au XIV® siècle on pouvait hardiment introduire dans une légende un marchand pisan voyageant dans les mers de l’Inde, sans provoquer chez le lecteur incrédule un haussement d’épaules.
La deuxième zone, comprise entre Goa et le cap Comorin,-’ correspond à la province de Malabar: sous cette appellation nous entendons, non pas la province actuelle de ce nom, mais la région beaucoup plus vaste à laquelle l’appliquaient les géogi'aphes ai-abes de l’époque.* Les villes maritimes de cette partie de la côte les plus remarquables par l’activité de leur commerce étaient les suivantes: Hinaur (actuellement Honore),® Mangalore,* Hili ou Eli, aujourd’hui disparue, mais dont la situation est déterminée par la montagne visible au loin qui forme le promontoire de Mouiit Dely,* DJorfattan, probablement la Cananore des époques postérieures," Boddfattan et Eandaraïna, situées entre Cananore et Calicut® et disparues toutes deux maintenant, Calicut même et enfin Koulam (Quilon). Toutes ces localités étaient mises en relations avec les paj's d’outre-mer, soit par leurs propres marines, soit par les marchands étrangers qui les visitaient H n’y a pas lieu de s’étonner de ce grand nombre de places de commerce, si l’on songe que le Malabar était par excellence le pays d’origine des produits naturels de l’Inde les plus recherchés à l’étranger. Un de ces produits, le plus important de tous, il est vrai, le poivi’e, mettait à lui seul en
‘ Ibo-Batouta, II, 60.
’ Wadding, Annal, ont. min., VI, 369.
* M. Yule a donné, dans VIndian Antiqtiary, III (1874), p. 209 et 8., un commentaire du voyage entrepria par Ibn- Batouta le long de cette côte; noua l’avona pria comme guide pour tout ce qui va suivre.
* Aboulf., Géoyr., II, 2, p. 115 et a.;
Bachid-eddiu, dans EUiot, Hùtory of India,
I, 68; Ibn-Batouta, IV, 71; cf. Yule,
Cathay, U, 460; Yule, M. Polo, n, 326.
‘ Ibn-Batouta, IV, 66 et sa. (Aboulf.,
* Ibn-Batouta, IV, 79 et a.
’ Racbid-eddin, Oji. vit.: Ibn-Batouta, IV, 81; M. Polo, p. 647 et as. Sur la situation de cette ville, voy. Yule, .V. Polo. II, 321 et a.; Cathay, II, 461 et s.; Ind. Antiq., 1. c., p. 209.
* Ibu-Batouta, IV, 82; cf. Yule, Cathay, n, 453.
“ Ibn-Batouta, IV, 87 , 88; sur leur situation, voy. Yule, Cathay, II, 453 et a.; I, 75; le même, dans VIndian Antiquary, 1. c., p. 210. Fandaraïna devait être située i 20 milles anglais environ au nord de Calicut.