‹ Histoire du commerce du Levant au moyan-âge [microform]Chapitre 45 sur 251 · C. V. L’Inde · texte numérisé non relu

C. V. L’Inde

avant. Ce que ceux-ci ne prenaient pas était transporté jusqu’à Kich par les navires qui avaient apporté des chevaux et attendaient l’occasion de charger un fret de retour.*

Mais les jonques chinoises doublaient aussi le cap Comorin et allaient dans les ports du Malabar porter leurs marchandises: soie brute et étoffes de soie, cendaLs et brocarts d’or, or, argent et cuivre, ce dernier expédié comme lest, enfin clous de girofle et autres épices fines. Notons cette particularité de la présence de clous de girofle parmi les articles qui composaient la cargaison des jonques chinoises: c’est Mairo Polo* qui signale le fait et il est intéressant, parce qu’il démontre qu'aprés avoir pris une partie de lem' chargement en Chine, elles le complétaient dans l’Indo-Chine. Le fait est que sur leur route, elles longeaient les côtes de cette presqu’île, puis les îles de Java et de Sumatra, et partout elles trouvaient des articles d’une vente facile dans llnde proprement dite; je me bornerai à citer l’aloës et le bois du Brésü, la gomme-laque, le camphre, la racine de galanga, puis les produits que les petites îles de l’archipel envoyaient sur les marchés de Java et de Sumatra,® en particulier les clous de girofle, la noix muscade et le bois de santal. On peut dire, sinon que le trafic entre rindo-Chine et l’Inde était entièrement entre les mains des marchands chinois, du moins qu’il se faisait uniquement par des navires chinois; effectivement, on a signalé la présence de marchands javanais à Calicut par exemple,* tandis qu’on ne connaît pas d’exemple que des vaissaux de l’Indo-Chine aient porté des marchandises dans l’Inde. Comme fret de retour, les jonques chinoises chargeaient les drogues de l’Inde et particulièrement du poivre ; pour cet article à’espicerie grosse, comme l’appelle Marco Polo, les Chinois étaient de beaucoup les plus gros acheteurs et ceux aussi qui payaient le mieux; aussi s’en écoulait-il vers leur pays dix fois plus qu’il n’en passait à Aden pour airiver en Occident.® Parmi les villes du Malabar, Koulam était pour eux la plus rapprochée et aussi celle qu’ils fréquentaient le plus habituellement * C’est là que le missionnaire Oderico da Pordenone trouva la jonque sur laquelle il s’embarqua pour la Chine; elle portait environ sept cents passagers, parmi lesquels un grand nombre de marchands. * Quand Ibn-Batouta se décida à faire le même voyage, il se trouvait à Calicut; et comme ce

’ Elliot, Hislory of India. I, 69; III, 32, 33, et les commentaires de Yole, M. Polo. II, 269 et ss.

’ M. Polo, p. 654.

’ M. Polo, p. 561, 567; Carte eaial., p. 137; Ibn-Batouta, IV, 228 et s., 240 et 88.

‘ Ibn-Batouta, IV, 89.

* M. Polo, p. 664; cf. p. 631.

‘ Ibn-Batouta, IV, 100; M. Polo, p. 644. Le nom de cette ville en chinois était Kulan ; Bretschneider, On the knowledge, etc., p. U.

' Yule, Calhag, O, append., p. xii.

152 Detixienie période. — II. Développement du eommerce du Levant.

port était également très fréquenté par les Chinois, il eut le choix entre treize jonques. ‘‘ Toutefois, pendant la saison des pluies, les navires chinois relâchaient de préférence à Fandaraïna;> certaines sources chinoises citent “Fantalaina“ comme une ville maritime avec laquelle les commerçants en gros du pays étaient en relations. * Enfin, les navires chinois faisaient encore escale à Hili (Mount Dely) ; mais c’est le point le plus avancé vers le nord jusqu’où il nous soit possible de les suivre, et ils n’y faisaient jamais que de très courts séjours à cause de la mauvaise qualité du fond à l’ancrage. <

Ainsi, à leur arrivée dans ITnde, les marchands occidentaux y renconti’aient déjà des Chinois et, avec eux, les produits de leur pays et ceux des groupes d’îles échelonnés sur leiu' route; mais ils s’y trouvaient encore plus fréquemment en contact avec les Mahoméians, cai- il y en avait des groupes à peu près dans chaque ville de la côte. Depuis l’époque de leurs premières conquêtes dans le bassin de l’Indus, leur puissance politique n’avait cessé de se développer dans la péninsule. Le plus puissant des états soumis à leur domination, l’empire des sultans de Delhi était, il est vrai, avant tout, un état continental et les parties des côtes vers lesquelles le courant commercial se portait le plus activement se trouvaient en dehora de sa dépendance. Il ne touchait à la côte occidentale que par le Sindh et le Goudjerate ; il est \Tai que dans cette section était comprise, (depuis 1298), la ville très importante de Cambaye, dont les riches marchands professaient, naturellement, pour la plupart, la religion mahométane. Mais, à partir de cette ville jusqu’à la pointe méridionale de la péninsule, s’échelonnait une série de petites principautés gouvernées par des rajahs appartenant pour la plupart à la nationatité et à la religion hindoues. On a quelque raison de supposer que, dans ces principautés indépendantes, l’élément indigène prédominait, dans le monde du commerce comme dans les autres clas-ses. A propos du royaume de Lar, situé dans la région où s’élève actuellement Bombay, Marco Polo® nomme des marchands indigènes de nationalité hindoue; particularité singulière, il les qualifie de brahmanes ( Ahraimatts), et donne à l’appui de son dire, des détails sur leur manière de vivre; il est cependant connu que les brahmanes ne pouvaient s'occuper d'affaires de commerce que par exception et en violation de la règle stricte de leui‘ caste; il est permis de croire que les gens dont parle ainsi Marco

' H>n-Batonta, IV, 89 et 88.

’ Ibid. IV, 88, 96.

’ Hiatoire officielle de la dyua8tie mou- Kole, à l'année 1296, citée par Pauthier, M. Polo, p. .632.

* M. Polo, p. 649; Ibn-Batonta, IV, SI. ‘ P. 634 et 88., et remarques de II. Pbuthier: Yule, M. Polo, II, 302 et s.

a V. L’Inde. ‘

Polo étaient tout simplement des Banians, qui, eux, sont réellement connus comme essentiellement commerçants, et que c’est par suite d’une confusion qu’il leur attribue le nom et les mœurs des brahmanes; d’ailleurs, au point de vue de la question qui nous occupe, il importe peu de savoir si ces gens étaient réellement des brahmanes ou des Bamians. D’un autre côté, Ibn-Batouta distingue, dans la population commerçante de Koulam, les Mahométans, les Chinois et les Soulis; suivant lui, ces derniers tenaient un rang à part à cause de leur richesse; il n’était pas rare que l’un d’eux fût en mesure d’acheter et de fréter un navire à lui seuLi Le nom de Souli rappelle celui du Tchola, antique royaume de la partie méridionale de la côte de Coromandel (Maabar) dont Marco Polo dut avoir connaissance, car il parle d’un royaume de Soli dans le Maabar.* H n’y a rien d’impossible à ce que les marchands natifr de la ville même y fussent en minorité) et que le plus grand nombre fussent des étrangers originaires du royaume voisin de Tchola. Quoi qu’il en soit, si, ça et là, quelques marchands hindous arrivaient à une situation notable, cela n’empêche que le rôle principal appartenait aux Musulmans. De nouveaux arrivants venaient à chaque instant renforcer leurs anciennes colonies et, si les Hindous évitaient tout contact trop direct avec eux, ils se gardaient cependant de les molester, car ils avaient intérêt à ne pas provoquer la colère des puissants et belliqueux sultans de Delhi et à ne pas se faire des ennemis des Musulmans de Perse, d’Arabie et d’EgjT)te, dont la clientèle était précieuse pour l’écoulement de la plus grande partie des produits indigènes.* Ibn-Batouta compta à Mangalore jusqu’à quatre mille de ses coreligionnaires; à Fandaraïna, ils formaient la population de trois quartiers, dont chacun avait sa mosquée; à Calicut et à Koulam, une grande partie de la classe commerçante et non la moins notable, était composée de sectateurs de l’Islam.^ Je passe sous silence les villes de moindre importance, pour ne pas m’arrêter indédniment sur ce point.

Je pourrais clore ici ce chapitre, si je ne croyais intéressant de discuter un passage des actes du sénat de Venise,* sur lequel MM. Eomanin* et Berchet* se sont appuyés pour affirmer l’existence, à Siam

' rv, 99 et 8.

* Éd. Pauthier, p. 834 et s., not. ; éd. Ynle, n, 299, 303.

• Ibu-Batouta, IV, 72, 75, 100. Il parait que les brahmanes de fioddfattan (//™ i-tiBytàtara , dans Kosmas, V. .Journal aniat., 4^ série, VIII, 156; Yule, Cathay, n. 4.53) ne toléraient pas la présence des

Musulmans dans la ville (Ibn-Batouta, IV, 87) mais c’est une exception unique sur la côte de Malabar.

* Ibn-Batouta, IV, 80, 88, 89 et s., 100.

* Senalo MM. XLI, fol. 124 v. (117 v.) ® Storia di Venexia, 111, 340.

' Retaxioni dei consoli reneti neJla Stria, p. 14— 18.

154 Deuxième pMode. — II. Développement du commerce du Levant.

(Indo-Chine), vers la fin du XIV" siècle, d’un consulat vénitien et par conséquent aussi d’une colonie de commerce de cette nationalité.' Sm' quoi repose cette affirmation? Le sénat avait reçu une pétition de Nice. Bredani, “con.<ml noster Siami“, dans laquelle ce personnage demandait à être relevé de son poste par le motif qu’il y était resté bien au-delà du terme réglementaire et dans des circonstances particulièrement pénibles. Le décret du sénat peut se résumer en quelques lignes: par décision du 29 janvier 1.391 (le document porte 1390 ancien style), il accepte la démission de Bredani en considération des troubles qui régnent dans ce pays, mais à la condition qu’avant de s’éloigner, le consul rassemblera son conseil et fera élire un vice-consul, de sorte que son poste ne reste pas inoccupé. C’est de là que part M. Berchet ix)ur prétendre que Bredani était réellement consul à Siam : pour toute démonstration, il rappelle les voyages entrepris par des Pisans vers l’Inde pai' l’Égypte (1175) et les relations nouées par les Italiens pendant la première moitié du XIV® siècle, tant par mer que par terre, jusqu’en Chine, pays bien plus lointain cependant que l’Inde. .T’ai déjà démontré que la preuve authentique de ces voyages des Pisans dans l’Inde est encore à faire. Il est certain que bon nombre d’Italiens trafiquaient avec la Chine, mais on peut démontrer que ce trafic n’eut pas une durée suffisante pour qu’il .soit possible d’en conclure à l’existence d’un consulat vénitien à Siam vers la fin du XIV® siècle. On ne trouve non plus nulle part un mot qui indique que des voyageurs, .se rendant en Chine par mer, se soient arrêtés en route dans l’Indo- Chine® et y aient rencontré des compatriotes. D’autre part, toutes les traditions historiques concordent à dire qu’avant l’arrivée des Portugais, jamais les Occidentaux n’y avaient fondé de colonie. Bref, la preuve en question se heurte à des difficultés inextricables. Mais, dans la table des matières du livre des Mi/di qui renferme notre décret^ nous voyons qu’il est placé sous la imbrique: “Cypro, Armenia, Syiia:"* ceci nous met sur une autre voie. On sait qu’en langue arabe le nom de la Syrie et de Damas, sa capitale, est Cham.* Ce nom était également passé dans le langage courant parmi les Occidentaux; j’ai déjà cité, à ce propos, des passages de Sanuto l’ancien et de Pegolotti, et l’on a des exemples nombreux de traductions de documents ai méniens et arabes, dans lesquels les traducteurs on laissé ce mot tel quel.

' .J’ai exposé l’opinion contraire, avec plus (le développements que je ne puis le taire ici, dans la deuxième des études intitulées: Brilrüge xur Ocsrhickte rfes Levaniehandels im XIV. Jahr/i.. qui se trouvent en tête de la Feshehrift der K.

iiffentUrhen Bihliothck in Stuttgart xur ■Jubetfeier der T'nirergitdt Tiibittgen (1877).

’ Surtout pas à Siam, qui se trouvait tout à fait en dehors de la route.

* Âmari, Dipl. arab.. p. 431.

a V. L’Inde.

lorsqu’il se présentait à eux, précisément pai’ le motif qu’ils avaient la certitude d’être compris de leurs lecteurs.* Cela étant donné, quoi d'étonnant que ce nom se soit glissé, sous sa forme orientale, jusque dans des documents de la chancellerie vénitienne, à la place des noms plus usuels, de Siria ou de Damasco? Je prétends donc pour ma part que Nice. Bredani était consul de Damas. M. Berchet affirme que cela est impossible, et il en donne deux raisons. La première, c’est que ce poste ne pouvait être occupé que par un patricien et que les Bredani, exclus précédemment de la clas.se patricienne, n’y furent réadmis qu’en 1385; or, Nice. Bredani appuyait sa demande, en 1390, sur le fait qu’il était resté à son poste longtemps après le délai réglementaire; la durée habituelle de ces fonctions étant de trois années, il en avait donc certainement été revêtu antérieurement à 1385 ; mais, à cette époque, un Bredani ne pouvait pas être nommé consul à Damas puisqu’il n’était pas patricien. A cette objection voici ma réponse; étant donnée la régularité avec laquelle le gouvernement vénitien procédait d’ordinaire au remplacement des consuls, le cas d’un consul laissé en fonctions une année ou même seulement six mois au-delà de la période triennale était une exception ; rien ne nous oblige donc de faire remonter la nomination de Bredani au-delà de 1386, et, à cette date, il était déjà dans les conditions reciuise.s. Mais M. Berchet met en avant un autre argument, plus décisif en apparence; en 1390, dit -il, le consul vénitien pour la Syrie se nommait Giovanni Morosini. Je me reporte à la liste dea personnages qui ont successivement occupé ce poste, liste dre.ssée par M. Berchet lui -même (p. 55), et ma surprise n’est pas petite en voyant que ee nom de Morosini ne s'y trouve point. En effet, je lis; 1384, Franc. Foscolo; 1386, Giov. Mocenigo, 1405, Fi-anc. Foscarini. On le voit, nous sommes ici sur un teiTain bien peu solide; les données sur lesquelles sont bâties les listes de ce genre proviennent g-énéralement de documents écrits à des dates éloignées des événements; leur exactitude est douteuse; les lacunes abondent; il suffît de les rapprocher des documents authentiques pour faire ressortir tout leur néant. Dans le cas particulier qui nous occupe, nous n’en connaissons pas qui démontrent l’existence d’un Giov. Morosini en 1390, ni d’un Giov. Mocenigo en 1386. Donc, il ne suffit pas de m'opposer ces dates pour me faire renoncer à l’opinion que j’ai émise, à savoir que, dans la personne de Nice. Bredani nous avons affaire non pas à un consul de Siam, mais à un consul de SjTie. Le considérant du décret où il est question des troubles Inovitates) qui

* Cf. Langlois, Trhor, p. 181 ; nu lieu Mas Latrie, Traités, suppl., p. 81: “ijj de “In-sem", il faut lire “in Sem“j de omnibus terris et partibus de Scme.“

166 Deuxième période. — II. Développement du commerce du Levant.

déchiraient le pays sur lequel porte la discussion, correspond parfaitement à la situation de la Syrie à cette époque: c’était le moment où l’atabeg Mintach et le sultan Berkouk se disputaient la prépondérance en Égypte; la Syrie eut particulièrement à souffrir de cette rivalité; diverses batailles furent liwées aux environs de Damas; la ville même vit paraitre l’ennemi à ses portes, des émeutes ensanglanter ses mes;* un consul vénitien avait le droit d’écrire qu’on ne vivait en ce pays que “«/»» maximo iucomodo“; il eût pu l’écrire à moins.

Les colonies de la côte septentrionale dn Pont.

lie revirement produit dans le domaine du commerce, comme dans celui de la politique, par l’avénement des Paléologucs au trône de B3’zance, fit sentir son infiuence jusque sur les côtes de la mer Noire. Un certain nombre de Vénitiens y avaient fondé des comptoirs; la nouvelle de l’entrée de Michel Paléologue et des Génois, ses alliés, à Constantinople, tomba sur eux comme un coup de foudre. Aussitôt, soit de leur propre mouvement, soit par ordre de leur gouvernement, ils SC hâtèrent d’évacuer les ports où ils s’étaient fixés; dans le nombre, nous pouvons désigner celui de Soldaïa comme un des plus importants. Déjà la ligne de retraite leur était fermée et il fallait forcer le passage du Bosphore. Leurs marchandises formaient le chargement de trois galères et d’un vaisseau. En vue de Constantinople, deux galères génoises et plusieurs galères grecques tentèrent sans succès de leur barrer le passage et durent rentrer au port après un engagement a.ssez vif. Malheureusement pour les fugitifs, à la hauteur d’Abj’dos ils tombèrent dans une flotte de dix galères génoi.ses ; les forces étaient trop inégales ; ils succombèrent après une résistance héroïque. Le transport coula bas au moment où les vainqueurs mettaient le pied sur le pont Faits pri- .sonnicis, les équipages fm-ent envoyés par l’amiral génois à l’empereuiqui les fit cruellement mutiler, à quelques exceptions près.’

Jaloux de s’assurer la jouissance exclusive du commerce du Pont, les Génois avaient fait de la fermeture de cette mer aux Vénitiens l’une des conditions du concours promis à Michel Paléologue. Par le traité de Nymphæum, l’empereur s’était engagé à n’y laisser naviguer aucun marchand d’Occident, sauf les Génois et les Pisans ou ceux qui aui’aient à bord de l’argent ou des matières pour son service particulier.® Il tenait

' VVeil, Qesch. der Chalif., à la fin ’ Aimai. Jaii., ad. an. 1S62, p. 244. du 4“ vol. et an commencement du 6®. ’ Lib. jur., I, 1363.

Page 1