C. VI. Les colonies de la côte septentrionale du Pont
dans sa main la clef de cette mer depuis le jour où il avait repris Constantinople aux Latins. Il est vrai que ses possessions sur le littoral se réduisaient à bien peu de chose. La plus grande partie de la côte occidentale était au pouvoir des Bulgares; les villes de Sozopolis, d’Anchialos et de Mesembria marquaient la frontière entre eux et Tempire grec, et les deux nations s’en disputaient la iwssession avec des alternatives de succès et d’insuccès, mais jamais les Grecs ne réussirent à reprendre pied au nord de Mesembria. Sur la côte de l’Asie-Mineure, il ne leur restait que quelques villes.* H s’était formé à Trébizonde un nouveau centre politique, autour duquel était venu se grouper, du moins tant que dura la domination latine k Constantinople, tout ce qu’il restait, sur la côte méridionale de la Crimée, d’éléments grecs confondus au milieu des descendants des Goths et d’autres races barbares. Il est douteux que jamais les Paléologues aient réussi à reformer les liens politiques qui unissaient autrefois à Constantinople les Grecs de Crimée, d’autant plus que la ville qu’on pourrait nommer leur chef-lieu, Cherson, jouissait, en vertu de ses privilèges municipaux, d’une indépendance à peu près complète. Par suite, si l’alliance conclue avec Michel Paléologue assurait au commerce génois d’énormes avantages dans la mer Noire, en lui garantissant ses coudées franches, elle ne lui servait de rien, du moment qu’il s’agissait de prendre pied sur le littoral et d’y fonder des comptoirs ou des colonies. Au reste, les Génois avaient fait une étude préalable des ports les plus à leur convenance et elle s’était portée de préférence vers ceux qui pouvaient, condition essentielle à leur point de vue, leur assurer un accès facile dans l'intérieur du continent asiatique: ils avaient donc, naturellement, jeté les yeux sur la partie orientale du Pont; mais la puissance de l’empereur ne s’étendait pas jusque là ; pour s’y faire une place , il fallait entrer en relations avec d’autres souverains.
Si, pai’ exemple, nous considérons la plus belle et la plus vaste des baies découpées dans la côte septentrionale, elle se trouvait entièrement en dehors du cercle d’action do l’empire byzantin. C’est là que, bien des siècles auparavant, les gens de Milet avaient fondé leur colonie de Théodosie, maintenant détruite depuis longtemps déjà; à sa place s’élevait un fort, nommé Capha (6 Ka<pàç), construit peut-être par un des rois du Bosphore; au commencement du IV® siècle, il marquait la frontière entre le territoire grec de Cherson et l’empire du Bosphore;* son nom apparait d’ailleurs très rarement. Edrisi, en particulier, ne le nomme même pas parmi les localités de la côte méridionale de la Crimée qu’il énumère;*
‘ Aboulf., Oéogr., trad. Reinaud, 11,39. * Edrisi, H, 396, et Lelewel, (trngr.
’ Conatant. Porphyrog., De adminütr. du Moyen-Age, IQ, 196 et a. impen'o, p. 662 et a., 666.
158 Deuxieme période. — IL Développement du commerce du Levant.
il est donc certain qu’au XII® siècle c’était une localité sans importance et peu fréquentée. Néanmoins, avec leur vieille expérience, les marins génois jugèrent que cette baie était précisément ce qu’ils cliercliaient. Assez vaste pour contenir un grand nombre de bâtiments, ‘ elle otlrait un ancrage excellent, un accès facile en toute saison et un abri contre les vents du nord qui sont les vents dominants dans la mer Noire.* Le port de Caffa avait encore sur celui de Soudak, jusqu’alors rendezvous préféré des Occidentaux, l’avantage d’étre plus rapproché de la mer d’Azov, et cette considération avait bien sa valeur, étant donnée l’importance de cette voie pour le commerce du Nord et du Levant. Enfin, on pouvait faire entrer en ligne de compte en sa faveui' le voisinage de la ville populeuse de Solgat, qui, à l’époque de la domination tatare, jouait jusqu’à un certain point le rôle de chef-lieu de la Crimée.
H n’existe, dans les archives modernes, aucune chaite de concession qui puisse nous apprendre de quelle manière et à (juelle époque les Génois obtinrent la possession de Caffa. On a cru, mais c’était une illusion, qu’un document de ce genre, ou tout au moins un extrait recueilli par un ancien chroniqueur russe,® avait pu passer sous les yeux de Siestrzencewicz de Bohusz, archevêque de Mohilew, auteur d’une Histoire de Crimée, ouviage d’ailleurs dénué de critique et entaché de nombreux récits de pure imagination.® Effectivement, il donne, entre guillemets, le texte d’un traité;® mais, en étudiant de près ce document, on reconnait que c’est tout simplement la copie littérale d’un passage de Formaleoni, historien vénitien du siècle dernier,® passage qui luimême n’était déjà autre chose qu’une traduction libre de la relation bien connue de Nicéphore Giegoras ’ sur les origines de Caffa. Dans la relation en question, le chroniqueiu’ byzantin cherche à donner à ses lecteurs une idée de la méthode suivie d’oi^dinaiie par les Occi-
' Strabon (éd. Kramer, II, 87) jugeait qu’il y avait place dau.s cette rade pour cent navire» J Ibu-Batuuta, qui la viaita à l'époque la plus brillante du commerce génois, n'y vit pas moins de deux ceuts navires de guerre et de commerce (U, 358).
’ Neumann, Die Hellenen im Srythenland, I, 468; Taitbout de Mariguy, Pilote de la mer tioire et de la mer d' Axow (Cple. 1850), p. 84; Hommaire de Hell, Lee steppes de la mer Caspienne, III, 104 et 8.; Pegol., p. 39.
* C’est l’opinion de M. Canale, Délia Crimea, I, 158.
* Histoire du royaume de la Chersu-
nisc taurique, 2® cd., S' Pétersb. 1824; voyez, sur cette histoire, le jugement de M. Kœhne, dans les Mém. de la Soc. d'archéal. ci de numism. de S. Pétersb., III (1849), p. 82 et 8.
‘ L. c., p. 312 et s.
• Storia delta narigaxiorte, dcl commercio e dette colonie detjli antiehi nal mar nero. Il (Venez. 1789), p. 78. La seul différence entre ce texte et celui «le Formaleoni, c’est que ce dernier coutieut encore une troisième clause, que l’historieu russe ne reproduit pas.
’ Éd. Bonn., II, 683 et s.