C. VI. Les colonies de la côte septentrionale du Pont
dentaux pour la création de leurs colonies de commerce; d’après lui, ils commençaient par faire une reconnaissance des places maritimes les plus avantageusement situées; ce travail préliminaire achevé, ils entraient en relations avec les maîtres du pays sui- lequel ils avaient jeté leur dévolu. Ils leur promettaient d’acquitter ponctuellement des droits de douane à détenniner par un traité en bonne et due forme, et de contribuer au bien-être des habitants de la région en important des articles des provenances les plus diverees; ils obtenaient ainsi l’autorisation de construire sur le tenain de leur choix des habitations poui' leurs personnes et des magasins pour’ leuis mai-chaudises. Les choses ne s’étaient pas passées autrement à Caffa; le souverain “Scythe", auquel ils s’étaient adi-essés, avait permis aux Génois d’y former une colonie, aux conditions énumérées plus haut. Formaleoni, nous l'avons dit, donne de ce passage de N. Grégoras une traduction libre, où il applique spécialement à Caffa ce que le chroniqueur byzantin dit en termes généraux de la création des colonies de commerce des Occidentaux, et il présente les choses de telle façon que l’on doit croire qu’il a eu sous les yeux, soit le texte original d’un traité passé entre les Génois et le souverain du paj\s, soit un extrait de ce traité ; comme Siestrzencewicz le copie presque mot pour mot, il produit la même illusion, et cependant ni l’un ni l’autre n’ont jamais vu la pramière lettre d’un traité pareil. Mais cette discussion nous écarte de la question: quel était le souverain qui avait autorisé les Génois à s’établir à Caflfa? Nicéphore Grégoras l’appelle “grand chef des Scythes" (ô ràv SxvBàv rfyfp<ov)\ au premier abord, ces tennes assez vagues semblent laisser place à une foule de suppositions. En effet, à cette épocpie, le nom des Scjlhes n’existait plus que dans le langage aichaïque des Byzantins; par conséquent, on pourrait croire qu’on n’a que l’embarras du choix entre les divers peuples qui ont successivement dominé en Crimée. Formaleoni, par exemple, fait du “grand chef des Scythes" un prince des Khazares. Effectivement, la Crimée portait, au Moyen-Age, le nom de Khazarie ou Gazarie, ce qui démontre qu’à un moment donné les Khazares avaient été maîtres tout au moins d’une partie de la presqu’île; d’autre part, le fait de cette possession est ‘confirmé par les sources byzantines en tennes assez précis pour qu’il soit i)ermis d’affii-mer hardiment que la domination des Khazares s’était étendue sur toute la partie des côtes occupée plus tard par les Génois.* Mais ce serait une erreur grossière que de faire remonter la fondation de la colonie génoise
' Théophaues, I, 571; Niceph. Cpol., thia, dans les Act. SS. BoU., 26 juin, Breriarium rerum jmst Mauritium grs- p, 191. tarurrt, p. 46; Vita S. Joannù epiac. Qo-
160 Betucihne jmiode. — IL Développement du commerce du Levant.
de CafFa à l’époque de la domination des Khazares, c’est à dii*e à une époque comprise entre le VIII® et le X® siècles, puisqu’alors les Génois n’avaient même pas encore mis le pied à Constantinople. Siestrzencewicz et M. Canale^ veulent à leur tour voir dans „le grand chef des Scythes" de Xicéphore Grégoras un prince des Cumans ou Polovtses. Les Cumans, peuplade de race turque,* habitaient, depuis le milieu du XI® siècle jusqu’au commencement du Xm®, la région des steppes comprise entre le Don et le Dniester. Leurs principales agglomérations se trouvaient, à ce qu’il semble, au nord de la mer d’Azov;® mais leur domination s’étendait jusque sui’ la Crimée et spécialement sur la côte méridionale de la presqu’île.* La ville grecque de Cherson ne les connut jamais qu’en qualité de marchands;® mais, en allant de cette ville vers l’est, le long de la côte, on reconti-ait leur frontière à lalta: il est très probable que, de ce point, cette frontière s’étendait jusqu’au détroit de Kertch, puis s’infléchissait vei-s le Nord.® 11 est donc à peu près certain que, pendant une période donnée, Cafta fut comprise dans le territoire des Cumans. Il n’y aurait, par conséquent, rien d’impossible à ce que l’autorisation d’y fonder une colonie eût été accordée aux Génois pai' un prince de cette peuplade; et, en plaçant cet acte dans la deuxième moitié du XII® siècle, M. Canale ^ se dérobe û une première objection: c’est que dans l’ordre des temps, la fondation de la colonie de Cafta n’a pas pu précéder celle de la colonie de Constantinople. Mais on peut lui en opposer une autre très sérieuse et qui concerne également la chronologie. Dans sa chronique écrite vers l’an 1360, Nicéphore Grégoras dit que la fondation de la colonie de Cafta ne datait que de quelques années; d’un autre côté, vers 1400, un Génois, Giorgio Stella,* composa des annales sans même connaître la chronique de Grégoras et il rapporte qu’au dire de vieillards de sa connaissance, l’établissement des premiers colons génois à Cafta était un fait récent. Or, à l’époque de Nicéphore Grégoras, il s’était déjà écoulé cent quarante ans, cent quatre-vingts par conséquent au temps de Stella, depuis que les Cumans avaient été chassés de la Crimée pai-
‘ Delta Crimea, I, 139 et ss.
’ Voy. en particulier, Blau, Über VoUesthum und Spraehe der Kumanen, dans la Zeütchr. der DM0., XXIX (1876), p. 656 et SS.; et SchlOzer, Kril. Sammluiigen xiir Oesch. der Deuischen in Sieienbürgen. II, 225 et s.
' Les cartes du Moyen-Age indiquent dans cette région un district de Comania; c’est de ce edté également qu'il faut cher-
cher les villes de Comanie-la-blauche et Comanie -la -noire mentionnées par Edrisi (n, 400).
' Guill. de Rubrouck, p. 219.
” Aune Comnène, éd. Bonn., II, 7.
* Edrisi, II, 393, et Blau, op. cil., p. 563.
’ Délia Crimea, I, 140.
* Murat., SS., XVn, 1095.