‹ Histoire du commerce du Levant au moyan-âge [microform]Chapitre 48 sur 251 · C. VI. Les colonies de la côte septentrionale du Potit · texte numérisé non relu

C. VI. Les colonies de la côte septentrionale du Potit

la conquête tatare; ce n’est donc pas encore sous le règne d’un prince Ciunan, que l’on peut placer l’origine de la colonie génoise de (’affa.

Je sais bien qu’à ce propos on cite l’histoire d’un collier conservé dans le trésor impérial de Moscou: suivant la légende, ce collier aurait appaitenu à un gouverneur génois de Caffa, vivant en l’an 1100 et qui fut vaincu en combat singulier par le grand-duc Vladimir Monomaque; celui-ci rapporta dans son pays, comme trophée, le collier du Génois. Je n’aurais point parlé de cette légende si M. Canale ne l’avait récemment remise au jour,* avec la prétention de la faire passer pour une vérité historique. Or, si loin qu’on remonte, on ne la tiouve chez aucun écrivain, avant l’ambas-sadeur autrichien Sigmond de Herberstein’ et le chroniqueur -géographe polonais Strykowski* qui, tous deux, appartiennent au XVP siècle; pas une des sources historiques des temps antérieurs ne la confirme; elle ne se base sur aucun des faits connus de l’histoire de Vladimir; aussi a-t-elle déjà été rejetée par Chtcherbatow* et Karamsin;“ ce collier® est un bijou artistique, sorti des mains d’un joaillier grec, et il se trouvait, sans doute, au milieu d’autres présents envoyés de Constantinople à la cour de Russie; en tout cas, jamais il n’a orné le cou d’un Génois.

Revenons au “grand chef des Scythes". R me paraît suffisamment démontré que les historiens cités dans les i>age8 précédentes ont été mallieureux dans l’interprétation de ce titre; pour arriver à la vérité, il faut considérer à la fois l’ensemble du récit de Nicéphore Grégoras et scs habitudes de style. Dans la pensée de ce chroniqueur, surtout lorsqu’il s’agit d’évènements contemporains, le nom de Scythes s’applique avant tout aux Tatars. Déjà, dans sa bouche, l’irruption de ces peuples, sous la conduite de Gengiskhan et de ses fils, prend la qualification d’invasion des Scythes. ’ Précisément, dans le passage que

* Delta Crimea, I, 151 et 8. Il est fâcheux qu'il u'ait lias, eu cette occasion, suivi l'exemple de son compatriote, M. l'abbé Oderico ; celui-ci a fait preuve de plus de critique; dans ses I^ttere liyusHehe, p. 121, il présente les faits sous leur jour véritable: au lieu de cela, M. Canale a copié Siestrzeneewiex, dont le récit, dans cette partie de son œuvre, est un fouillis de légendes et d'inventions.

* Corn ment arii renwt Moseoriltcarum, diins Starezewski, Ilùt. rutheii. acriptores ejeteri S(ee. X VI. Berol. et Petropol. 1841, I, 16.

* Cité par Siestrzenoewias , 1. c., p.

192, uot.

' Rima. Oeach., trad. Hase (Danzig, 1779), 2® part, p. 548 et ss.

‘ Oeaek. dea ruaa. Reicha (trad. allem.), II, 330 et B.

' La description eu a été faite par Cbtclierbatow , op. eit.; on peut en voir le dessin dans les Aniiquüéa de l'empire ruaae, 2® série, planches.

' N'icépb. Qrég., I, 36 et sa.; cf. III,

162 DetLi'ièm^ période. — II. Dévelopjwment du commerce du Levant .

nous cherchons à expliquer, il est évident que c’est d’eux qu’il entend parler. Pour le voir, il suffit de lire quelques lignes plus loin; racontant le conflit survenu, en 1343, entre les Génois et le khan des Tatars, il parle d’une rupture entre eux et le prince des Scythes qu’il nomme, cette fois, 6 âpxrjyôç rcûv ’SxvBcôv.^ Quant à l’époque où Cafla tomba au pouvoir des Tatars, aucune source ne l’indique; ce fut probablement au même moment que Soudak, c’est à dire peu* de temps avant la bataille de la Kalka.

Au cours de cette campagne et de la suivante, qui fut poussée jusqu’au cœur de l’Europe, les Tatars jetèrent les fondements de leur khanat de Kiptchak; à l’époque de son plus grand développement, il embrassait les territoires compris entre le Sihon à l’est et le Dniester à l’ouest* et renfermait la ville de Saraï, construite par Bâton -khan sur les bords du Volga pour en faire sa résidence et le centre de son gouvernement La Crimée faisait aussi partie de cet empire et Gênes, la Hère république, désireuse de fonder un établissement sur la côte, devait bien, sous peine d’échouer, se résoudre à envoyer des ambassadeurs à Saraï, à la cour des khans de la “horde d’or.“ Cette démarche, d’ailleurs, n’était pas sans précédents ; déjà, à divei'ses reprises, les khans avaient concédé des fiefs en Crimée. En 1266, par exemple, Izz-eddin, snltan d’Iconium, fuyant l’Asie-Mineure devant le flot envahissant des Tatars, finit, après une série d’aventures," par aller demander asile à Berkékhan (mort en 1266); il obtint de lui, à titre de fief, les villes de Soldjad (M. Hammer lit Soldjak) et de Soudak (Soldaja),* tandis que les nombreux Seldjoucides ses compagnons étaient investis d’autres possessions dans la même région. A son avènement, Mangou-khan (1266 —1281), successeur de Berké, donna Cafla et Krim en fief à l’un de ses parents, Ouran-Timour." Si le fait est vrai, cette dernière concession aurait annulé, au moins en partie, celle de Berké en faveur d’Izz-eddin ; car, s’il s’agit ici de la ville de Krim située dans l’intérieur de la presqu’île, à quelques lieues de Caffa, ce n’est antre chose, sous un autre nom, que la ville de Soldjak, plus connue sons celui de Solgat ;

■ Ibid. U, 686.

’ Hammer, Qeschiehte der gotdenen Horde, p. 8, 303.

•Pachym., I, 131, 134, 229, 232; Nicéph. Grég., I, 82, 100 et s.; Aboulf., Annal, muslem., IV, 473; V, 11, 13, 27.

* Pachym. (II, 611) se borne à dire qu'Izz.eddin trouva un asile «rM rù tnr EvSilrov Le nom des villes qui

lui furent données en fief se trouve, pour

la première fois, dans une source relativement moderne , l' Oghoux namè : cf. Seid Locmani, JCx libro lureico qui Oghuxname inseribitur, excerpta, éd. Lagus, Helsingfors, 1854, p. 10 — 13; Hammer, Qeteh.

der gold. Horde, p. 174 — 180.

‘ Aboul-Ghazi Behadour khan, HUt.

des Mongols et des Talares, éd. Desmaisons (écrite en 1665), U, 182; cf. Hammer, op. Cl/., p. 246.

VT. T^s rolonirs de la ndr .v-identriotuüc du Pont.

par conséquent, la ville de Krim ou Solgat, donnée en fief par Berké à Izz-eddin en 1265, aurait été donnée par Mangou à un prince Mongol en 1266, du vivant de ce même Izz-eddin, car celui-ci ne mourut que plus tard à Saraï, à la cour de Mangou.' Mais peu importe, nous ne voyons pas là un motif suffisant poui- nier le fait même de la deuxième concession; l’auteur qui le garantit, Âboul-Qhazi, vivait, il est vrai, beaucoup plus tard; mais il est généralement bien informé sur les événements des temps qui l’ont précédé. Si nous admettons l’exactitude des renseignements qu’il fournit, nous sommes obligés d’en conclure, d’abord que Caffa était restée jusqu’en 1266 dans la dépendance directe des khans et, en second lieu, qu’elle forma, à partir de cette date, une sorte de fief entre les mains d’un prince mongol.

Maintenant, on admet généralement qu’Ouran - Timour ne conserva pas longtemps son fief et qu’il se hâta de céder la propriété de Cafia aux Génois, ‘soit par une vente, soit tout autrement;* d’un autre côté, Xicéphore Grégoras affinne positivement que le khan des Tatars en jersonne a été l’auteur de la conce.ssion accordée aux Génois, car c’est bien lui qu’il entend désigner toutes les fois qu’il se sert des expressions îfytfiày ou àpxvyos des Sej-thes.* Il y a peut-être moyen de concilier ce différend, en admettant que les Génois firent les premières démarches auprès d’Ouran-Timour, mais que celui-ci les renvoya au khan, seul compétent pour prendre une décision aussi grave que l’autorisation de fonder une colonie d'Occidentaux. Donc, ce fut probablement Mangoukhan qui donne aux Génois la permission de former leur établissement de Cafia, et la date de cette concession doit être de très peu postérieure à 1266.

On arriverait enc«jre au même résultat en coordonnant divei’ses autres dates. Ainsi, par exemple, la fondation de la colonie ne peut pas remonter beaucoup plus haut que l’époque à laquelle nous nous sommes anétés,' car les Génois n’obtinrent une situation prépondérante à Constantinople qu’à partir de 1261 et, sans s’être assurés au préalable de cette base d’opérations, ils leur était impossible de se lancer

' Pachyin., H, 611; Aboulf., V, 47; Hammer, op. eit., p. 180, not. 6.

' Oderieo, lA^tere ligustiche, p. 127 et s.; Hammer, Op. rit., p. 254.

* Nicéph. OréK., H. 685; III, 19,

‘ Dana le statut du 30 août 1316, qui fixe les droits et les devoirs du consul de Caffa, M. Canale (Crimea. I, 239) relève un iMsrograplie (Off. Üat., p. 399)

qui, d’après lui, doit avoir été emprunté à un autre statut pour Cath, d'une époque antérieure. Ce paraf^viphe présupposait l’existence de “consules placitorum“ è Gènes, catégorie de fonctionnaires qui aurait été , suivant lui , définitivement supprimée en 1257. Mais il est démontré maintenant que ces fonctions existaient encore plus tard.

1 64 Deurième période. — 11. Dévelop/tement du rottimerce du îjevant.

avec quelque sécurité dans la mer Noire. Elle ne peut pas non plus être très postérieure, car le premier acte dûment constaté par lequel la colonie de (’afFa donna signe de vie est de 1289, et la vigueur dont il témoigne n’est pas le fait d’une commune nouvellement constituée. La nouvelle de l’extrémité à laquelle se trouvait réduite Tripoli de Syrie, la plus importante des colonies génoises en ce paj’s, par le sultan Kelavoun, avait produit une vive émotion à Gaffa, et les habitants avaient témoigné le désir de secourir leurs frères de SjTie. La colonie était alors administrée par le consul Paolino Porta une assemblée de marchands et de bourgeois de la ville, convoquée par lui, résolut d’affréter trois vaisseaux armés en guen’e qui venaient d'amener des marchands de Gênes, d’y embarquer des tireurs de balistes et de les envoyer à Tripoli sous le commandement du consul.* ün an plus taid, un statut (du dernier octobre 1290) nous montre la colonie pai*faitement constituée, avec consulat, grand et petit conseil, etc.®

Dans la mère-patrie comme dans la colonie, il se forma de bonne heure, au sujet des oiigines de la colonie de Gaffa, des traditions populaires qui toutes avaient poui' point de départ une idée certainement erronée; on voulait qu’un Génois eût été un jour se fixer là seuL et que d’autres fussent venus peu à peu se grouper autoui’ de lui, tandis qu’en réalité, les choses durent assurément se passer tout autrement. En effet, il n’est pas douteux que le gouvernement génois, aussitôt la concession obtenue, ne se soit hâté d’expédier un nombre d’individus suffisant pour constituer une colonie. Une des pius an-

‘ M. C. Desimoui, directeur des archives de Gênes, a bien voulu me faire savoir, par uue lettre, quUl a trouvé des actes notariés de l’année 1289, provenant de la colonie de Caffa, dans lesquels Paolino Doria est nommé en qualité ce consul; il y est encore fait mention d’un autre consul de Caffa plus ancien.

’ Annal. Jan., p. 324. Nous avons vu précédemment que cette expédition arriva trop tard; au reste, la mère patrie en remboursa postérieurement les frais à sa colonie. M. Bruun (Not. hülor. et topogr. concernant les colonies italiennes en Qaxarie, p. 36) a émis l’hypothèse que l’expédition envoyée au secours des habitants de Tripoli avait été organisée non pas par les colons de Caffa, dans la mer Noire,

mais par ceux de Caïffa, en Syrie. Mais les Annales indiquent la direction suivie par cette expédition, à l’aller et au retour, en termes tels, qu'il est absolument impossible d’admettre qu’elle soit partie de Caïffa. J’ai donné les preuves à l’appui de mon opinion dans la première de mes lettres à M. Bruun sur Ijcs Italiens dans la mer Noire, insérée dans le Bullelin de V Acad, de S. Pciersbourg, XIII (1869), p. 262 et SS.

’ D n’existe, malheureusement, que les titres des paragraphes de ce statut, et encore sont-ils incomplets, i ce qu’il semble: voy. Cauale, Délia Crimea, I,

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