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C. VI. Les colonies de la côte sejdentrionale du Pont

fat le moine franciscain Hieronymus,* l’un des missionnaires désignés pour évangéliser les pays tatars; cette nomination assignait, dès l’abord, à l’évêché, le caractère d’une mission. C’était, en même temps, un champ ouvert aux efforts de l’Église pour ramener l’union. Plus les sectes religieuses étaient nombreuses,* plus s’imposait aux évêques de la nation prépondérante le devoir de travailler à les faire rentrer dans le giron de l’Église catholique - romaine. Leurs efforts furent couronnés d’un

succès vraiment extraordinaire. Hieronymus reçut bientôt la soumission des habitants arméniens de Caflfa* et, plus tard, quand le pape, désireux de faire avancer par un acte éclatant la réconciliation des églises d’Orient et d’Occident, réunit le concile de Florence, des députés arméniens allèrent, sur les instances de Paolo Imperiali, consul de Caffa, y porter, au nom de leur patriarche, la déclaration d’union de leur église à l’église catholique- romaine. < Des particuliers même travaillaient par leurs efforts auprès des Ai’méniens à cette œuvre de réconciliation: on cite, entre autres, un Génois, nommé Battista de’ Gentili, bourgeois de Caffa, dont le pape Eugène IV parla avec éloges, pour ce fait, en 1443.® De la part des évêques, il faut bien le dii-e, cette propagande n’était pas purement désintéressée; plus d’une fois, ce fat poui- eux l’occasion de s’immiscer dans des questions étrangères à leur compétence. C’était un abus que les autorités génoises ne pouvaient tolérer, sous peine de rendre le séjour de Caffa impossible pour les chrétiens orientaux.® Faut -il faire remonter à un fait de ce genre l’origine du conflit qui brouilla Hieronymus avec les autorités génoises, et à la suite duquel il fat contraint de renoncer à son siège et de retourner en Occident? On l’ignore. Ce qui est ceitain, c’est

' Sur ce personnage voyez Harcellino da Civezza, Sforia delle missioni franeescane, IH, 386 — 408, et Vigna, dans le Cod. dipt. delle colonie tauro-liguri, Mti délia Soc. lig., VII, 2, p. 684 et ss: ces deux écrivains sont très complets; on trouve encore quelques traits de sa vie dans les Lettre» de Sanudo l’ancien: voy. aussi: Archie. de l’Or lot., 1. c., p. 268, n"* XXIX, XXX ; Coll, de» doc. inéd.. Mél. hùt.. ni (1880), p. 96.

* “Caffa, ubi multarum sectarum sunt Christiani;“ Marignola, dans Dobner, U, 86. “Kaffa ist eine mUchtige Statt und sint sechaerley Qeloubden darin:“ Schiltberger, p. 167.

* Raynald, ad. an. 1318, n° 13, 1321, n“ 13.

* Acta concil. Florent, ab Horat. Jmtiniano collecta (Borna 1683), fol. 348 et s.: Atti délia Soc. Lig.. XITI, 206.

‘ Tbeiner, Monum. Slat. méridional., p. 381 et 8.

” On avait, notamment, toutes sortes de raisons pour éviter de méconter les Arméniens: un consul de Caffa écrivait d leur siget, dans un rapport: “scitis enim terram istam populatam esse in majori parte Enuenis, qui sunt nobis fidelissimi et boni mercatores dan tes civitati magnum benefitium:“ Atti délia Soc. Lig.. VI, 366.

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que la conduite de plusieurs de ses successeiu’s à ce point de vue occasionna des plaintes et des mesures de répression.*

Outre l’église cathédrale, dédiée à Ste. Agnès, où officiaient les évêques catholiques -romains, les sources génoises en nomment plus de douze autres, dont une partie devait appaiteuir tant aux Arméniens qu’aux Grecs, car il y avait dans la ville un évéque et un clergé de chacun de ces deux rites, et l’on y i-encontrait des moines d’origine orientale à côté des Franciscains et des Dominicains.* Cafta avait, en outre, des Juife, divisés en deux sectes, les talmudistes et les karaïtes.* Enfin, l’islamisme y avait ses représentants: Ibn-Batouta trouva avec bonheur à Cafta un cadi et une mosquée, preuves de l’existence d’une communauté musulmane; elle était assez nombreuse pour inspirer de la défiance à la population chrétienne; aussi était-il défendu aux “Sarrasins" d’avoir des armes dans leur demeure.*

On voit en combien de races, de langues, de sectes religieuses se partageait la population et quel spcetacle varié devaient pré-senter la ville et ses faubourgs.® S’il fallait tant de temples pour les besoins des habitants, c’est que le nombre en était assez considérable.® Les environs étaient assurément peuplés de Tatars, surtout vers l'intérieur des terres. A quelques lieues de Calfa vers l’ouest, s’élevait, dans une large vallée, au pied du mont Agharmich, la résidence des émirs tatai's qui gouvernaient la Crimée au nom du khan de Kiptchak, du moins aussi longtemps qu’elle fit partie de l’empire tatar. C’est de son nom, Krim, qu’est dérivé celui de la presciu’île entière;* cependant, elle est plus connue sous celui de Solgat (Solcati).» On voit encore, sui‘ l'emplacement qu’elle occupait, d’immenses espaces couverts de^ruines qui

’ Baynald, ad. au. 1439, n" 17; Statut pour Caffa de l’année 1449, et dépêches des consuls de l'année 1466, dans les AtH délia Soe. Lig., VII, 2, p. 630 et s.; VI,

’ M. Vigna (Atti delta Soc. Lig., VII, 2, p. 681 et SS.) donne beaucoup de détails sur la situation de la colonie au point de vue religieux.

* Schiltberger, p. 106.

* Ibn-Batouta, H, 367 et s.; Statut de 1449, Atti délia Soe. lig., VII, 2, p. 679 et 8.

‘ “Bnrgi vel antebnrgi Caffæ;“ statut de 1449, op. Ht., p. 611, 613 et s., 620 et SS., 636.

* Au commencement du XV* siècle,

Schiltberger compta 6000 maisou.s dans la ville intérieure, 11000 dans la ville extérieure, 4000 dons le faubourg. .\u cours du même siècle, les GéuoLs i)réteudnient que Caffa était presque au.ssi populeuse que Constantinople, siuon plus:

Rarnsid, Atinal. eeel., ad. an. 1446, n“ 34. Le voyageur Tafur en trouva la population au moins aussi nombreuse que celle de SévUle, p. 13, 161.

' Neumann, Die Viilker dee siidtieheu Kuealande, p. 7, not. 7.

• Aboulf., Oêogr., H, 38 , 320; Gios, Barbaro, dans les Viaggi alla Tana. p. 17; Tafur (p. 163) écrit “Çorcate:“ l’explication donnée par son éditeur à propos de ce nom (p. 307 et s.) est fausse.

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font l’étonnement du voyageur;* on comprend, après cela, que les historiens et les géogi-aphes arabes* ont pu, sans exagération, parler en termes admiratifs de l’kendue de la ville, de la richesse de ses habitants, de la beauté de ses mosquées. Les Génois y avaient un consulat, et les fonctions de cet emploi étaient remplies de droit par le consul de Oaflfa® En effet, Caffa avait à Solgat des intérêts de premier ordre; les émirs, maîtres effectifs du sol sur lequel s’élevait la ville, en étaient aussi les plus proches voisins; les khans de Kiptchak, souverains officiels, étaient au contraire bien loin, et l’on comprend sans peine que les colons devaient attacher plus d’importance à rester en bonnes relations avec les premiers qu’avec les seconds. D’une ville à l’autre régnait un tiafic extrêmement actif, et il en résultait pour maint Génois l’obligation de faire des séjours plus ou moins prolongés à Solgat. L’ordonnance de l’Officium Gazariæ du 18 mars 1316 fut donc une erreur;' dans le but d’amener une concentiation du commerce sur la place de Caffa, on interdisait à tout Génois de porter des marchandises à Solgat ou d’y faire des achats dépassant les quantités que chacun pouvait expédier de lé en huit jours, limite extrême des permis de séjour accordés: dès le 30 août de la même année, on reconnut le tort que ces dispositions faisaient aux habitants de Caffa et on y apporta d’importantes modifications. Par exemple, c’était à Caffa que Solgat s’approvisionnait principalement de certains articles de consommation, tels que le vin et les fruits; on rétablit pour ces objets le régime de la liberté. D’un antre côté, on laissa tomber à peu près en désuétude la limitation de séjour à Solgat; on ne maintint, en ce qui concernait les marchands Génois, que la défense d’y fonder des établissements permanents et d’y emmagasiner leurs achats; en les obligeant à faire partir dans la huitaine les articles achetés sur ce marché, on voulait les empêcher de dégarnir celui de Caffa.*

Ces ordonnances nous font connwtre quelques-uns des articles dont les commerçants Génois s’approvisionnaient à Solgat: c’étaient principalement des cuirs, des fourrures, de la soie et des marchandises fines (tnerces subtUles), appellation qui désigne d’ordinaire les épices. Mais comment ces articles se trouvaient-ils à Solgat? Les foumires prove-

‘ Dubois de Hontpéreux, V, 307 et ss. ; PtUu, Reûe in die eüdlichen Slatthaltergeiafien des russisehen Reiehs, II, 267 et SS.; Toy. aussi Broniovius, Deseriptio Tisrtarùe, p. 9.

’ Voyez, notamment, dans Deguignes, Sissl. des Huns (trad. allem., ni, 372 et n.y, les citations extraites de sources arabes.

Certains sultans d’Égypte firent construire à Solgat de magnifiques mosquées: Toy.

Deguignes, 1. c. ; Hakrizi, Hist. des sultans mamiouis, éd. Quatremère, II, 1, p. 91; Ibn-Batouta, II, 369.

' Off. Gax., p. 390.

‘ Ibid., p. 379, 408 et s.

]76 DfMurième }}ériodf. — II. Dêriéopjyemenf du commerce du Lernnt.

nant en grande majorité du nord, et la soie ainsi que les épices étant des produits de l’Asie, nous sommes autorisés à admettre que le mouvement commercial les avait d’abord amenés à Saraï, centre de l’empire de Kiptchak. Solgat, chef-lieu d’une province de cet empire, étant nécessairement en relations fréquentes avec la capitale, les faisait venir de là par des routes de cai-avanes, et comme les Tatars, on le sait, n’étaient point un peuple maritime, comme, d’autre part, la marine grecque était à peu près réduite à l’impuissance, tout ce qui ne se consommait pas sur place était revendu aux Génois qui l’exportaient de Caffa dans toutes les directions. Nous trouvons la confirmation de notre hyiwthése dans un passage de la biographie de Tamerlan par Ahmed Ibn Arabchah (mort en 1460); cet écrivain y parle d’une route de caravanes partant du Khowarezm (Khiva) et aboutissant en Crimée sans quitter la voie de terre, route autrefois très fréquentée, mais abandonnée depuis longtemps à l’époque où il écrivait* Ce qu’il appelle autrefois, c’est probablement la période pendant laquelle les Italiens fréquentaient d’abord Soldaja, puis Caffa, période qui dui-a jusqu’au jour où ils euient découvert que, par Tana, l’accès des pays Tatai-s était plus facile; autrement dit, c’est le premier siècle de la domination tatare au sud de la Russie. Après la fondation de leur colonie de Caffa, les Génois, dans leur ardeur commerçante, ne tardèrent pas à entreprendre des vo3-ages jusqu’au Volga, et ils suivaient précisément cette route de caravanes: cela explique comment Toktai-khan put, vers 1307, faire saisir à Saraï même des marchandises appartenant à des marchands de cette nationalité. C’est par cette route qu’ils gagnaient le rivage de la mer Caspienne, où ils s’embarquaient pour aller chercher la soie du Ghilan, à ce que rapporte Marco Polo qui avait appris ce détail en Pei'se, vers la fin du XTTT° siècle. Caffa paraît avoir été le point de départ de ces expéditions à l’aller et le point d’arrivée au retour. On pouvait cependant s’en dispenser: ceux qui tenaient à s’épargner les fatigues de longs voyages par caravanes n’avaient pas besoin de dépasser Solgat; ils y trouvaient les produits du Nord et de l’Orient.

Pour les produits de l’Asie, la route dont nous venons de parler constituait, en tout cas, un détour, et devait, avec le temps, tomber en désuétude. Le jour où la colonie de Caffa fut reliée à celle de Tana, et ce jour ne se fit pas longtemps attendre, elle se trouva en mesui'e de l’ecevoir les produits de l’Inde et de la Peree par mej- aus.si facilement et plus facilement que par terre.* Au reste, il ne faudrait pas se figurer que les articles précieux, tels que la soie, les épices, les fourrures fines, fussent les seuls, ni même qu’ils tinssent le premier rang

* VHa Timuri. éd. Manger, I, 373, 375. ’ Tafur, p. 163.

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