VI. Ijeu colonies de la côte seplenlr tonale du Pont
sur le marché de (îafl'a. Les articles communs, le blé, le sel, les poiss<jns etc. etc. formaient au contraire la grande masse. Dans les plaines du nord de la mer Noire et de la mer d’.Azov, la trace des ravages causés jwr l'invasion tatare‘ s’était vite effacée et la production du blé y avait repris son essor de manière à rivaliser avec celle de la Tlirace et de la Bulgarie. En Crimée, plusieurs ports d’importance moindre que Gaffa exportaient comme elle le froment et l’orge: nous citerons entre auties celui de Lifetti (ou Alifetti), situé dans le voisinage de la ville actuelle d'Eupatoria (Koslov).* Cependant, le blé de Lifetti passait pour être de qualité inférieure à celui de Caffa; ce dernier ne le cédait qu’à celui de Rodosto (sur la mer de Marmara); il était coté sur le même pied que celui d’Ancliialos (près de Mesembria).’ I^a pliLs grande partie de ce blé s’expédiait vei-s Omstantinople,* de même que le poisson des mei’s et des fleuves du Nord. Le produit des salines de la Crimée * était très recherché sur les côtes de la région du Caucase où le sel manque complètement.* Enfin, les bois de construction des forêts de la presqu’île s’écoulaient à Constantinople, eu SjTie, en Egj’pte et dans les autres pays du nord de l’Afri<iue. Les côtes méridionales de la Crimée produisaient du vin,’ mais noim ne saurions due s’il s’en exportait de grandes quantités; il paraîtrait, au contraire, que la production ne suffisait pas à la consommation et qu’il fallait importer des vins étrangers ; nous voyons en efiet, en 1291, deux Génois prendre à Marseille un chargement de vins à destination <le Caffa.* A tous les articles de commerce que nous venons d'énumérer, il faut, malheureusement, en ajouter encore un qui faisait à Caffa une réputation de mauvais aloi: c’était là que les agents des sultans d’Egj'pte allaient acheter les esclaves qui servaient au recrutement de la fameuse troupe des mamelouks, l'élite de leur armée. Les Génois n’avaient pas honte de se faiie les fom-nisseurs des sultans, et ils poussaient même la désinvolture jusqu’à mener eux-mêmes des convois d'esclaves en Egypte. Ce pays n’était, d’ailleurs, pas leur seul client; les vaisseaux génois et vénitiens emportaient au.ssi
• Chehab^din, p. 265, 268.
’ Pegol., p. 25, 39; Hanitner, Winier Jnhrb.. LXV (1834), p. 10; Thomas, Periptu» des Pontus Euxinus, p. 241 et a., 263; Lclewcl, Portulan, p. 13.
’ Pegol., p. 25.
• On eu trouve uu exemple daus les Commetn., I, p. 253, n” 382.
‘ Ruhr., p. 219; Brouiov., l. c., p. 12.
• Viaggi alla Tana, p. 16, 64 et 8.
’ Dès l'antiquité la vigne était cultivée par lea Grecs en Crimée. Neumann, U
Pie IIclleiKH im i'cylhenland, I, 414 et as. A l’époque de la domination génoise, la vendange occupait tous les bras disponibles aux alentours de Caffa; c’était nu point que, tant qu’elle durait (du 15 sept, au 15 oct.), le consul devait renoncer à tenir audience dans son tribunal: Âtli delta Soe. tig., VII, 2, p. 629. Sur la culture de la vigne à Soudak, voyez plu.s loin.
“ (’anale, Crimea, I, 315 et ss.
1 78 Deurihue période. — IL Développement du commerce du Leratit.
en Occident beaucoup d’esclaves du sexe masculin et plus encore du sexe féminin. C’étaient, poui- la plupait, des enfants de familles tatares, tcherkesses ou russes, vendus par leurs parents eux-mêmes ou enlevés dans des razzias et cédés aux marchands occidentaux pour un morceau de pain. Comme cette question du commerce des esclaves est d’une portée plus vaste que celle de l’histoire de Caffa, nous avons cru devoir lui consacrer un chapitre à part que l’on trouvera dans le supplément et auquel nous renvoyons le lecteur.
Cafta n’était pas le seul marché d’esclaves de la région; il y en avait encore un autre,* situé près de l’embouchure du Don; c’était en même temps l’un des plus vastes entrepôts du monde: nous avons nommé le célèbre port de Tana. La ville qui florissait sous ce nom au Moyen- Age n’a aucun rapport avec l’antique Tanaïs ou, pour mieux ilire, avec les deux villes de ce nom qui ont existé l’une après l’autre et dont on voit encore de nos jours les niines éparses sur la rive di-oite du vieux Don (Donetz), entre Siniatka et Nedvigofka.* Au Moyen-Age, Tanaïs était à peu près tombée dans l’oubli. Le Vénitien Giosofatto Barbaro, qui habita pendant de longues années la ville de Tana, ne dit qu’nn mot de la situation relative de Tana et de Tanaïs; c’est que l’emplacement de la ville antique se trouvait dans la plaine entrecoupée de collines et de ravins qui s’étendait autour de la ville du Moyen-Age sur un rayon de dix milles. Barbaro se fait ici l’écho d'une tradition qui avait cours, parmi ses contemporains, et qui probablement n’avait jamais été scientifiquement contrôlée; il y fait allusion d’une manière tout à fait incidente “ et h' pas.sage où il la rapporte est conçu en termes si peu claii*s que l’on ne peut y reconnaître sur quelle rive du Don l’auteui- plaçait l’antique Tanaïs. Nous y gagnerons au moins de n’en être pas embarrassés en cherchant à nous orienter sur la situation de Tana d’après une relation de voyage du même écrivain.* Vers 1438, Barbaro suivit, à partir de Tana, une campagne exéentée pai' une armée tatare: cette armée, venue de Circassie, avait défilé en vue de Tana et se dirigeait vej-s le pajTs des Eusses où elle allait opérer.® On était en hiver; pour’ la rejoindre, il
‘ Canale, Crimea. II, 464 et s.; Miscell. di storia ilal., I, 491.
’ Voyez la lettre de Stempkow.-iki communiquée parKlaproth, Nour.jotn-n. asiai., I (1828), p. 56 — 59; Gnefe, dans les Ment, de l' Acad, de S. Pétersb., 6^ série, VI, p. 24; Boeckh, Corpus {user, grtec., H, 1008; Baer, dans le Bulletin de l’.Vcad. de S. l'étci-sb., V (1863), p. 75.
’ Voici, d'après les V'iaggi alla Tana, p. 8, b, le texte de la parenthèse en question; “per esser la Tana fra œonticelli di terreno e fosse assai per spatio di 10 miglia intomo, ove già fu la Tana antica.“
‘ Ibid. p. 6 — 10.
* Dans son étude, d'ailleurs très instructive, sur Tanaïs et Tana, op. eit..
C. y J. lA:.t colonic.s de la côte septentrionale du Pont. 179
(lut passer sur la glace trois différents bras du Don. Ce détail démontre, on ne peu plus clairement, que Tana n’était pas située au nord du Delta, et le témoignage de Barbare est confirmé par une note* écrite de la main de Giov. Bembo (•{• 1545), dans laquelle ce dernier dit qu’à partir de l’embouchure du Don on i-emoutc le cours du fleuve jusqu’à une distance de dix-huit milles avant d’atteindre Tana qui est .située sui’ la droite, c’est à dire du côté de l’Asie.* Il n’est pas besoin d'insister pour faire remarquer que la rive que le voj’ageur' a sui‘ sa (b'oite en i-emontant le cours du fleuve est ce qu’on appelle dans le langage usuel la rive gauche. Il ressort donc du rapprochement de ces deux passages que le delta du Don était situé au nord par rapport à Tana et que cette ville était construite sur la rive gauche du bras méridional, c’est à dire du côté de l’.Vsie. Les auteurs des cartes (lu Mojeu-Age ne sont pas d’accord sur ce point: les uns placent la ville sur la rive dr-oite du fleuve, les autres sur la rive gauche.* Cependant il est bon de dire que ce sont les plus anciens et les plus autorisés qui la placent sur la rive gauche: je citerai entre autres Pietro Visconti (1318), les fières Pizigani (1367), la Carte catalane et l’Atlas de la Laurentiana de 1351;* en comparaison de ces témoignages, ceux du groupe opposé, dont les principaux représentants, Fra Mauro et Grazioso Benincasa d’Ancône,* appartiennent au XV ° siècle, ne sauraient être d’un grand poids. Il faut donc nous en tenirà ce que nous avons dit : Tana était située sur la rive gauche du bras nnéridional du Don. Mais, au point ainsi déterminé, des géographes arabes, tels qu’Aboulféda et Tbn-Batouta,® placent une ville qu’ils nomment Azak. D’après la description qu’ils en font, c’était une place de commerce; des marchands, génois et autres, y amenaient leurs cargaisons;
p. 54, Klaproth se fait une idée fausse de la direction suivie par cette année, et, par suite, il arrive A un résultat absolument contraire à la réalité.
* Jt. Thomas l’a extraite du Oxt. Monae. lal., n“ 10,801, fol. 188, et citée dans son Perijdus des Poiitus Etueiiius p. 266 (tirage A part, p. 44).
’ “A banda dricta nell’ Asia.“
“ Hommaire de Hell, I^s steppes de /a tuer Caspienne, III, 135 et s. (passage reproduit dans le BuUetin de la Soc. de yroe/r-., 3® série, VII (1847), p. 301 et s.); il part de IA pour tirer cette conclusion tout A fait erronée, que Tana n'était «tu’uue factorerie iusiguihaute.
* On en trouvera encore d’autres dans le Bniteiin de ta Soc. de ÿéogr., 1. c., p. 304 et 8., et dans les reproductions de cartes du Moyen -Age, contenues dans l’Atlas de l’ouvrage de Hommaire de Hell.
* Zurla, Il mappamondo di Fra Mauro, p. 24; Hommaire de Hell, 1. c.
* Aboulf., trad. Beinaud, U, 81, 321; Ibn-itatouta, H, 368 et ss. Ce dernier suivit tout le temps la voie de terre depuis la Crimée jusqu'A Azak; un peu avant d'y arriver il dut traverser deux grands fleuves, dans lesquels il est impossible de ne pas reconnaître les deux grands bras du Don.
180 DmxihiW période. — IL Dércloppcmeuf du commerer du Levant .
en 1389, le métropolite russe Pimen* y vit des Vénitiens et des Génois. Voici maintenant un nouveau témoin, Schiltberger : ® la ville que les Orientaux appellent Âzak porte, dit-il, chez les chrétiens le nom de Tana; après ce que nous avons dit, ceci n’a rien qui doive noms surprendre. Les noms d’Azak et d’Azov s’appliquent à une seule et même ville, cela est ab.solument certain; donc Sigmond de Herbei-stein ^ avait raison; la ville qui s’appelait autrefois Tana (chez tes Occidentaux) est devenue la ville moderne d’Azov.
Nous avons déterminé la situation de Tana; il s’;igit maintenant de fixer l’époque de la naissance d’une colonie italienne dans cette ville ; mais, auparavant, il est essentiel de rechercher à quel moment tes navires marchands italiens commencèrent à naviguer dans la mer d’Azov. Rappelons encore une fois que Guillaume de Rubrouck, les frères Xiccolo et Maffio Polo, et enfin les ambassadeurs envoyés, en 1263, par le sultan Bibars à Berekch-khan ‘ abordèrent tous sur le territoire tatar, à Soldaja: le but de leur voyage était cependant la résidence du khan et celleci se trouvait sur le Volga. Il semble qu’ils auraient pu prolonger leur voyage sur mer, traverser ta mer d’Azov de bout en bout jusqu'à l’embouchure du Don et enfin remonter ce fleuve jiLsipie vers le milieu de son cours, d’où il leur restait peu de chemin à faire pour atteindre le Volga: ils se seraient ainsi épargné en grande partie les fatigues d’un voyage difficile par terre. Poui'quoi donc ne procédaient - ils pas ainsi? Guill. de Rubrouck ‘ va nous fournir la réponse et en même temps un renseignement précieux; c’est, dit -il, qu’alors les marchands de Constantinople, et, sous cette appellation, il faut comprendre non seulement les Grecs, mais les Occidentaux eu général, n’osaient pas s’aventurer sur la mer d’Azov avec des vaisseaux de haut bord; ils s’arrêtaient à Matréga, d’où ils envoyaient des barques chercher le poisson séché à l’embouchure du Don. Si la navigation de la mer d'Azov était encore à ce point dans l’enfance au temps de Guill. de Rubrouck, il ne peut évidemment pas être question de l’existence d’une colonie commerciale à Tana au milieu du XHP siècle. On sait d'ailleurs que le nom même de Tana est complètement absent des œuvres de Guill. de Rubrouck et de Maico Polo. Cependant, de Caflfa les Génois avaient mainte occasion d’exécuter des reconnaissances dans la mer
‘ BruuD, Colon, ilal. en Oaxarie, p. 4B.
’ Publ. par Neumann, p. 106: “Asach — (lie heis-sent die Christen Alathena (alla Tana).“ Eu ceci les Occidentaux prenaient, sans doute, modèle sur les Grecs, qui donnaient à la ville du Moyen-Age, comme ü la ville de l'antiquité, le nom
du fleuve qui la baignait, c’est A dire du Tanaïs.
' Dans Starezewski, p. 45.
* Makrizi, Hist. (tei stillans niamloui:.s, I, 1, p. 214.
‘ Bubr., p. 215.