C. Vf. Iax colonies de la côte .tejdentrionnle du Pont
vénitien de Tana. Aussitôt en possession de cette pièce, le gouveraement de la République prit ses dispositions en conséquence. Au lieu de chercher à couvrir immédiatement de constructions tout le terrain concédé, on se borna à en occuper effectivement un bon tiers et l’on commença par bâtir la mais<jn du consul, puis divere bâtiments d’utilité publique et, enfin, des habitations particulières, le tout sur pilotis, à cause de la nature maiécageuse du terrain (locus lutosus). Pour assurer au consul les ressources nécessaires, l’état fournit une première mise de 200 lihrrr grossorum et chaque Vénitien fut tenu de payer, â son an'ivée dans la ville, un impôt spécial. Pour les constructions à faire sur le reste de la concession, on s’en remit à l’initiative particulière; seulement, on imposa à chacun de ceux qui demandaient un terrain à bâtir l’obligation de payer à la commune une rente annuelle pour son terrain et de donner à sa maison une élévation égale à celle des bâtiments construits avec les deniers publics. Le budget des recettes de là colonie se composait, à ce qu’il semble, uniquement des produits des rentes payées pour les ten’ains concédés, du loyer des maisons constiTiites aux frais de l’étit, de certaines amendes et d’une taxe levée à titre provisoire sur les marchands nouvellement débarqués. La constitution de la colonie était extpiée sur celle de la colonie de Trébizonde. Toute la difiérence, c’est qu’au lieu d’un baile c’était un consul nommé pour deux ans qui était chargé de l’administration et de la ju.sticc. Il devait être assisté de deux conseils, s’il y avait assez de nobles pour les constituer ; dans le cas contraire, il devait gouverner seul, conformément aux instructions qui lui étaient remises à son départ de la mère-patrie.* Au moment où les Vénitiens jetaient l’ancre dans le port de Tana, la visite des agents des douanes tatares leur faisait sentir d’une manière palpable qu'ils arrivaient en territoire étranger; quand leurs raarchandi.ses étaient de celles qui devaient être pesées, l’opération était soumise à la fois au contrôle d’un mandataire du consul et d’un agent de la douane tatare. Au cours de leur séjour à Tana, quelle qu’en ffit la durée, ils se trouvaient fréquemment en contact avec les Tafars, en majorité dans la population, et qui faisaient profession de la religion mahométane. En cas de conte.station entre eux et des indigènes, l’affaire était portée devant un tribunal où leur consul siégait à côté des
.Vm/i. (Ipui passages relatifs à l'arabassade detîeno; ArcA. Vaut., XVII, 140; XVIII,
' Ce qui précède est empruuté iV des décisions du conseil des Pregadi, de,s 9 et 18 févr. 1334. Marin eu a publié des eitraita, une première fuis avec la date
fausse du 14 jiiill. 1302, une seconde fols (IV, 91 — 93), comme des ordonnances de l’année 1333; depuis lors, le texte entier a paru dans Taf. et Tbom., IV, 249 et Si. il. Canale (Oritnea. H, 444 et s.) donne les regestes d'autres ordonnances par ordre des dates.
184 Dcuxiltnc piriode. — II. Développement dit commerce du Levant.
hauts fonctionnaires tatars fetm dominis terre).^ A l’époque de la naissance de la colonie, le fonctionnaire tatar le plus élevé était un émir nommé Mohammed Khodja al-Kharezmi;’ il goiivemait, au nom du khan, la ville de Tana et un vaste district aux environs. Quoique le diplôme de concession accordé par Ouzbèk lui eût été communiqué en premier* et que le sénat de Venise lui eût adressé des lettres de recommandation en faveur des Vénitiens établis à Tana et spécialement de leur consul, ‘ ce pei-sonnage faisait tout .son possible p(jur les empêcher de construire sur le terrain qui leur avait été assigné; il n’y avait mesures oppressives ni mauvais traitements qu’il leur épargnât en général, tant qu’ils séjournaient sur le territoire de l’ana. I<es choses en vinrent au ]>oint que le gouvernement vénitien dut, en 1 340, envoyer à Ouzbèk un ambassadeur chargé de réclamer de meilleui-s traitements pour ses compatriotes et un autre terrain, au cas où il serait impossible de conserver celui qui avait été primitivement concédé.* Etait -ce la haine, religieuse qui dictait la conduite du gouverneur tatare’:* avait-il reçu de son maître des instructions secrétes? ou bien subis.sait-il des influences génoises? Nous serions tenté d’admettre cette dernière hypothèse, car, vers la même époque, les colons vénitiens se virent en butte, de la part des Génois, à des actes d’une hostilité si mar(juée, qu'ils reçurent de leur gouvernement l’avis de placer leurs habitations de manière à évuter toute communauté avec celles de^ Génois; en même temps, le sénat de Venise adressait au doge de Gênes une plainte en forme contre le consul génois de Tana.* Ainsi exposés à des tribulations de toute sorte qui rendaient des pins pénibles leurs tentatives d’établissement, les Vénitiens ne pouvaient ([u’accueillir avec joie une proposition adressée au sénat par l’émir de Solgat (Krim) Togtlouktimour.’ Ce personnage offrait de leur céder la ville de Vo.<tporo (Bosporus, actuellement Kertch)* avec son port et un territoire d’une certaine étendue, pour en jouir en toute propriété, comme les Génois de Cafta, à charge pour eux de payer à ses agents on â ceux d’Ouzbe.k-
' Ces détails sont encore empruntés au diplôme d'Ousbek. Au XV® siècle, le khan de Kiptcliak avait encore un receveur des douanes à Tana: voy. Barbaro, op. cit., p. 16.
’ Ibn-Batouta, II. 368.
' “.\d Machmatcoja priucipaliter'“ La lecture "‘Maclimattoia" n’est pas ndmi.ssible.
* “(Tie si scriva a Maometto d' ininatore délia Taiia“: Canale, II. 444.
‘ Ibid. p. 446—417.
“ Ibid. p. 448—4.51.
' Ibn-Batouta, TI, 3.63, 368.
* “Un luogo detto (’herz, il qualc <U uoi ai chiama Bosphore ciinmerio“ ; Gios. Barbare, dans lêa Vinggi alla Tanrt, p. 17, •Jusque dans les temps modernes. le» indigènes ont conservé dans leur langage le nom de Vospor pour designer Kertch ; voy. Clarke, Vogngm en fluKsir, etc.. II. î}63.
€. VI. Les edonies de la rôtc septentrionale du Pont. 185
khan une redevance de 3% sur leurs marchandises. Vosporo était une ville riche et populeuse ; ce motif avait engagé le pape Jean XXII à l'élever au rang de métropole, ce qu'il fit en 1332, et il lui avait donné j)our piusteur un moine dominicain, Fran(;oi8 de Oamerino; ceci nous autorise à supjmser que, lorsque Toglouktimour fit l’offre dont noua venons de parler, il y existait déjà depuis un certain temps une communauté d’Occidentaux (marchands).* Le port était splendide et la ville située à l'entrée même de la mi'r d'Azov; c’étaient lé des conditions tellement avantagcu-ses pour le commerce que les Vénitiens .se hâtèrent d'accepter la proposition de l’émir sans attendre la formalité de l'ap])robation d'Ouzbek-klian.* Il est probable qu’ils s’y établirent pour un certain temps, peut-être jusqu’au réglement des difficultés qui s’oppo- •saient à leur installation à Tana; du moins, les sources mentionnent fréquemment des marchands vénitiens faisant le cabotage le long des côtes de la mer d'Azov, entre Panticapéc' et Tana;® or, Panticapée ou, ismr employer l’abréviation usitée dans les cartes du Moyen-âge, Pontico (Pondico), était une \dlle située au voisinage de Kertch du coté d’Iênikalé; on lui avait transféré le nom de la ville grecque de Pantica- [seon. dont les ruines se voient au-dessus de Kertch, sur le mont Mithridate.* .le ne connais jKiint d'autre preuve certaine que Kertch ait été colonie vénitienne. Pallas mconte, il est vrai, que l'on voyait autrefois sur le, fronton de la porte (maintenant démolie) de. la ville un lion qui, selon lui, était le célébré lion de St. Marc, ce qui aurait constitué une trace de la domination vénitienne; mais il faudrait savoir si ce n’était pas simplement un des lions anticjues qui se trouvaient à l’origine à Phanagoria, dans la presqu'île de Taman, et dont il existe enaire plusieurs exemplaires.®
Mais revenons à ('alfa. Ouzbek-khan, l'auteur du premier privilège accordé aux Vénitiens, mourut en 1340. Avant que la question de la
' .Sur cet êvêche et la part prise p.ir son premier titulaire aux missions du Caucase, ainsi que sur ses etforta pour amener t'uiiiou reli)rieuse à Constantinople, voy. Raynald, Annal, rrrl., ad. an. I.'t.33, n” 17 et SS., 36, 37; ad. aii. 1334. n" 4; ■Nicéph. Ores;., I, 501, et la note de la p. 1947; Lih. jur.. Il, 437, 445; Tlieincr, Mnmim. Polnn. ft l.ithnnn., I, 346 et sa., 358 et 88.
’ ('anale, II, 447 et s.
® ('anale. II, 4.58. On y rapiudle une
ordonnaneede 1332 (Arrhir. Vend., XVIII, 338): Tuf. et Thom., IV, 341.
* Sur les cartes du XIV® et du XV® siècle, les noms de Vo.sporo et de Pondico se trouvent l'un à c5tê de l'autre.
“ Pallas, lirisr in die eiidiirJien LSIall- Iialtererhnflen de» rnsniselien lleiehs, II, 272 ; 51ouravicw-.\post<d, Reine dureh Tnnrien, p. 208; Dubois de Montpéreux, Voy. atdonr du Cauease, V, 69, 298; Xeumann, ùie Helteneii im Srythenland.
186 Detixirme période. — II. Développement du commerce du Levant.
succession au trône ne fût réglée, il y eut un long interrègne,* pendant lequel l’autorité des gouverneurs de la province s’affaiblit, à ce qu'il semble, ou bien certains personnages hostiles aux Vénitiens en profitèrent pour exercer le pouvoir. Anfreonc Passio, consul de Gênes, usa de la latitude qui lui était laissée pour assouvir sa haine à l’égard des Vénitiens; encouragés par lui, ses compatriotes se portèrent en masse sur le quaidier vénitien et y firent beaucoup de dégâts. Le doge de Venise se plaignit de cet attentat â celui de Gènes; celui-ci fit des excuses et annonça qu'un nouveau consul, nommé Beltramino Morello, venait de partir pour relever à Tana le consul incriminé, emportant des instructions aussi pacifiques que possible.’* Malgré ces assui'ances, les Vénitiens ne se sentaient pas en sûreté conti-e le retour d’attaques semblables: l’idée de changer de quartier et d’en demander un autre éloigné de celui des Génois fut d'abord mise en avant â Venise, puis on la soumit aux colons de Tan/i pour la mûrir.® Entre temps, Djanibek, fils d’Ouzbek, s’était emparé des rênes du gouvernement. La seigneurie de Venise se hâta de lui envoyer ses félicitations j)ar une ambassade. Le khan répondit à cette avance par un privilège (1342) ‘ qui n’était, sur un grand nombre de points, que la reproduction de celui qu’avait accordé son père en 1332; mais, en comparant dans les deux documents la description du quartier assigné aux Vénitiens, on s’aperçoit qu'ils ont demandé et obtenu un changement de place. Le nouveau quartier était à une certaine distance de celui des Génois et sur le versant d’une colline. Djanibek autorisait de plus les Vénitiens à le fortifier, en dépit d’une protestation des Génois. Les clamses relatives aux droits de douane restaient les mêmes qu'auparavant. A leur retour, les ambas-sadeurs signalèrent dans leurs rappoids deux genres d’abus passés en coutume à Tana. D’une part un grand nombre de marchands vénitiens fraudaient aux dépens du khan le droit d’accise dû sur leurs ventes ; "pour couper court à ce mal, la Seigneurie prescrivit au consul, par mesure préventive, de faire compaj'aître cha<iue marchand de sa nation à son anivéc, et d'exiger de lui l’engagement sous serment de payer ce droit. D’autre part, «juand les marchands vénitiens voulaient repartir, il arrivait fréquemment que les employés du gouveiTiement tatar s’opposaient à leur départ ou i-etenaient leurs
' Extrait-s d’actes vénitiens, dans Canale, Crimea. II, 448, 452.
’ Canale. I. c., p. 449 et s.; Taf. et Thom., rV', 259, 261.
* Canale. Crinmt, H, 448 et s.
‘ Le meilleur texte de ce diplûine a été publié par M. de Mas Latrie dans la
Bibliutlirjjue de V École den charte». 6® série. IV (1868), p. .584 et as., et par Taf. et Tlioni., rv, 261— 26:i (ces derniers indiquent les divera ouvrajfca où il avait été déjà inséré). Voy. des extraits d'autres pièces relatives à cette aniba-aaade, dans Canale, l. r., p. 452, 454.