‹ Histoire du commerce du Levant au moyan-âge [microform]Chapitre 57 sur 251 · C. VI. />.s eolonm de la côte septentrionale du Pont · texte numérisé non relu

C. VI. />.s eolonm de la côte septentrionale du Pont

marchandises, et ne leur délÛTaient leurs passeports que contre une somme remise de la main à la main ; la Seigneurie tâcha encore de remédier à cet abus en interdisant aux marchands de se laisser rançonner ainsi.' En 1343, survint nne catastrophe dont les conséquences devaient être également désa-streuses pour tous les Occidentaux établis à Tana, et qui allait creuser pour longtemps un fossé profond entre l’Europe et l’empire du Kiptchak. Pour des causes restées inconnues,* des querelles surgirent â Tana, enti-e les Tatars et les équipages des galères vénitiennes qui se trouvaient â l’ancre en face de la Marine;® au cours d’une de ces échauffourées , un Vénitien, Andreolo Givrano,' tua un Tatai- nommé Khodja Omar. Ce fut le signal d’une bataille générale entre les Tataia et les colons occidentaux;* Vénitiens, Génois, Florentins (ceux-ci sont mentionnés par Villani), se virent en butte, sans distinction de nationalité, aux attaques des indigènes; leurs maisons et leurs magasins furent li^Tés au pillage. Les pertes des Génois se montèrent à trois cent cinquante mille écus d’or, celles des Vénitiens, à trois cent mille; beaucoup furent tués, d’antres (Villani en fixe le chiffre à soixante) furent jetés en prison ; le reate dut se sauver sur les vaisseaux. Djanibek-khan, outré du meurtre commis sur un de ses sujets dans son propre pays, résolut d’en finir une fois im)ui* toutes avec les colonies d’Occidentaux. 11 commença par signifier aux Vénitiens et aux Génois de se garder dorénavant de pai’aître à Tana;® puis, il sc mit luimême en marche sur Gaffa avec tout un équipage de siège. Mais là.

' Canale. l. e., |>. 452—454.

* .Sanuto tiy/e dri tlogi, p. SIl) attribue la catastrophe à une “inpûuria fatta a un Veneziano:“ est-il bien impartial?

’ Cauale, I. c., p. 45S; (iiov. Villani parle aussi d'una “zuflfa tra Veneziani e’ Saraceni (IV, 54, éd. Dragom.).

‘ .Jusqu’ici tous les historiens, prétendant se baser sur le témoignage de t'antaruzène (III, 191), se sont accordés à attribuer à un (jénois le meurtre, cause occa-sionnelle du conflit. Ueraarquous d’abord qu'A rancienne lecture; riW rwr h /'irroéaç, le texte de l’édition de Bonn a substitué celle-ci: rirî rûr t* Hivftlai. D'un autre cfité, dans des instructions rédigées vers cette épmiuc pour un amba.ssodeur génois (Mon. hist. pair., X, 75fi et 8.), il est dit, comme une chose généralement connue, “quod pro malcficiis Veuetorum Janueuscs et omnes (’hristi-

colæ, qui in illo loco Tame tune temporis se iuvenerunt, fuerunt mortui et spoliati." La lecture des sources citées dans les deux notes ci-dessus amène au même résultat.

Lorenzo de’ Monaci (v. Marin, VT, 68) dit d’une manière encore plus positive, que le meurtrier appartenait A la famille vénitienne de f’ivrano et le fait est mis hors de doute par un document découvert par M. Canale (Orimea, II, 468) dans les archives, où l’on voit que la peine du banissemeut est prononcée contre Andreolo t’ivrano, précisément A cause de ce meurtre. Ni le continuateur de Dandolo, ni Stella ne semblent connaître les détails de l’affaire; suivant Nicéph. Grég. (II, 686) le conflit entre le “Latin” et le Tatar aurait éclaté A Gaffa, ce qui est faux.

‘ Cautaeuz., i. e.

" Dandolo, p. 418; Stella, p. 1080.

1 88 Detixième période. — II. Développement du eonimerre du Ijovant.

il se heurta à une résistance énergique; les Génois avaient recruté 4’eicellentes troupes mercenaires, leurs navires ra^^taillaient sans cesse la place, tandis qu’ils barraient l’accès de la côte aux convois destinés aux Tatars; ils jetaient à terre, tantôt sur un point, fcintôt sur un autre, des partisans qui exécutaient une razzia et remportaient un gros butin. Finalement, les assiégés exécutèrent une sortie de nuit dans laquelle ils détruisirent toutes les machines du khan et lui tuèrent plus de cinq mille hommes: ce désastre l’obligea à lever définitivement le siège.'

Caffa du moins était sauvée, mais, pour les Génois et les Vénitiens la perte de Tana était déjà un coup assez rude. Les cttnséquences s’en firent sentir immédiatement dans toute la Grèxe et jusqu’en Italie. Dans toutes les villes de l’empire byzantin, il y eut disette de blé et de pois.son salé,* deux articles d’alimentation dont l’approvisionnement leur andvait d’ordinaiie par la mer Noire et par l’entremise des Italiens. En Italie, le prix des épices et de la soie doubla subitement.* Ces deux exemples démontrent jusqu’à l’é\idence que la chute de Tana avait obstrué l’une des g^’andes artiîres par où le commerce pénétrait au coeur de l’.àsie. En effet, on se fait parfois une idée bien fausse de l’importance commerciale de cette colonie; c’était autre chose qu’un simple entrepôt de fouirures du Nord, de poissons du Don, de la mer d’Azov ou de la mer Caspienne, de caviar, de blé ou d’esclaves. Ce n’est pas que les Italiens ne prissent volontiers des chargements de ces articles, .siirs qu’ils étaient de les écouler facilement à Constantinople, sans même parler de l’Europe;' mais leur but principal était d’entretenir des relations directes avec un marché d’où partaient des routes de caravanes qui pénétraient jusqu’au cœur de l’Asie. On avait bien déjà ceux de Trébizonde, de Lajazzo, de BejTout et d’Alexandrie; mais c’était encore peu et l’on savait par expérience qu’une complication quelconque pouvait toujours fenner à l’imi^oviste l’accès de l’un ou de l’autre, et cela parfois pour des années; d’autre paît, chacune des routes commerciales du Levant avait la spécialité de certains articles, ou, tout au moins, pour un article donné, la meilleure qualité aiTivait par telle voie, par telle autre on le recevait à meilleur compte; par conséquent, plus on s’ouvrait de portes sur l’Asie, plus on s’assurait d’articles variés à importer en Occident. Ainsi, l'on se procurait à Tana comme à Alexandrie les jiroduits de ITnde et de rindo-t’hine auxquels s’applique, à proprement parler, la quali-

‘ Stella, p. 1080 et s.; N'ieépli. Gr(‘(f., Il, 686; Cautaeuz., III, 162; .Mon. hi»t. ImIva X, 767.

* Xicépli. Uréjç., I. c.

’ Giov. Villani, IV, 55, éd. Dragoiu.

* Pegol., p. 5, 380. Samite ff 'itr iM riof/i, p. 855) mentionne un navire qui faisait le voyage de Tana à Venise avec un chargement de peaui et de poisson salé.

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fication d’épices, tels (lue le poivTe, le gingembre, la noix muscade, le clou de girofle ils y arrivaient pai- deux voies; soit pai‘ Kaboul, de Kaboul à Ourgendj par l’Oxus, puis de nouveau pai- voie de terre, d'Ourgendj à Tana par Astrakhan; soit à travei's la Pei'se jusqu’à Astérabad, d'Astérabad à Astrakhan par bateaux et de ce deimier point à Tana par caravanes. D'autre part, aucun port ne pouvait être mieux placé que celui de Tana pour recevoir la soie des côtes de la mer Caspienne et particulièrement du Ghilan, centre de production des qualités les plus fines. En somme, le trafic des Occidentaux avec la Perse par la mer (’a-spienne et Astrakhan, ouvert pai‘ les Génois au temps de Marco Polo, reçut, sans doute, une nouv'elle impulsion à partir du jour où les Italiens se furent établis à Tana. Mais, comme nous le vendons dans le chapitre sur l’Asie centrale et la Chine, Tana était le point de départ d'une des plus longues routes suivies par le commerce : elle passait d’abord par Astrakhan, puis, après avoir longé au nord la mer Caspienne, elle coupait les bassins du Gihon, du Sihon et de rili, ou en d’autres termes, elle traversait le Kharezm, le Turkestan et la Dzoungarie en passant pai- Ourgendj, Otrar et Almaligh et enfin elle allait aboutir en Chine. On ne peut établir qu’approximativement l'époque où les marchands italiens commencèrent à s’adjoindre aux caravanes qui suivaient cette route. Un détail significatif à ce point de vue, c’est que, dans ses Sécréta fiâclium crueis, écrits enti’e 1306 et 1313, Sanuto l’ancien ne dit pas un mot d’elle. Or, la pensée fondamentale de son œuvre est celle-ci: étant admis que l’Égypte est le foyer de l’Islamisme, pour la combattre, la chrétienté n’a pas de meilleur moyen que de tarir la source de scs revenus; pour cela, il faut qu’elle s’arrange de façon à ne plus recevoir les produits de l’Inde par son intermédiaire. Poui- échapper à cette servitude, il ne connaissait qu’une route, aboutissant à la Méditérannée en Asie-Mineure; s’il en avait connu une autre, il est ceitain qu'il n’eût pas manqué de l'indiquer; ou bien faudiait-il donc admetti-e qu’ayant connaissance de 1a route de Tana il l’aurait passée sous silence parce que, de son temps, elle était au pouvoir des Génois et non des Vénitiens, ses compatriotes ‘r* Ce serait la preuve d’une telle petitesse d’esprit que nous nous refusons à y croire, suidout sachant qu’il se faisait l’intreprète de toute la chrétienté. Pegolotti est le premier parmi les Occidentaux qui fasse la description de cette route de Tana à Pékin; elle forme le début de son livre, ce qui démontre que, de son temps, elle était fréquemment suivie pai- les marchands italiens ; notons, d’ailleurs, que l’époque de son séjour en Orient correspond à celle de la naissance des colonies

* Pegol., p. 4, 14«.

190 Dettxihne période. — IL Dévclopfmnent du commerce du Ixcaiit.

italiennes à Tana. Quoique Pegolotti fût florentin, on peut admettre que la majorité des voyageurs qui profitaient de cette route étaient de nationalité génoise ou vénitienne, cai' il avoue lui-même que ces deux peuples jouissaient à Tana de faveui’s spéciales; ainsi pour les vins et pour les peaux, ils ne payaient qu’un droit de 4 ®/o tandis que tous les autres payaient 5®/o- ' C’étaient aussi, autant qu’on peut le savoir, les seules nations qui avaient dans Tana leur quartier spécial, condition extrêmement favorable pour l’organisation d’un voyage qui exigeait de grands préparatifs, et grand avantage sur ceux qui n’avaient d’auti'es magasins que leuis vaisseaux. Tana perdue, ces voyages devinrent impossibles, mais pas j)oui’ longtemps, ainsi <iue nous le verrous. Mais, avant de reprendre la suite des événements qui marquèrent le conflit engagé entre Djanibek et les Occidentaux, il faut jeter un coup d’reil au sud et au sud-est de Tana, car un ceitain nombre de jioints du littoral an ivèrent, pendant les premières années du XIV® siècle, à un degré d’importance relativement assez considérable pour le commerce génois.

En suivant, sur les caites du Moyen-Age, la côte de la mer d’Azov à partir de Tana dans la direction du Sud, nous rencontions les noms de trois localités dont les géographes n’ont pu avoir conuais,<ance que par des marins occidentaux, trois escales fréquentées par eux; les cartes ne les indiquent pas en cette qualité, mais elles sont signalées dans le Manuel de Pegolotti: ce sont: Balzimachi ou, pour mieux dire, Bacinaehi (ancienne colonie petchénègue peut-être) actuellement leisk, à ce que l’on suppose, Tar, et enfin Pesce à l’embouchure du Bei-Sou.^ Comment, sinon de la bouche de marins et de marchands, Pegolotti aurait-il pu recueillir des informations assez précises pour être en état dire, à propos de chacun de ces frois points, la distance à laquelle les navires pouvaient approcher de terre et les mesures eu usage sur la place ’i' Signalons cependant un oubli singulier de sa part: il s’agit d’une autre localité située encore plus au sud que les précédentes et portée sur les cartes sous le nom de Copa. En tout cas, c’est le nom d’une ville située sur le Kouban, probablement siu- le bras septentrional du delta qu’il forme à son embouchure (le Protok ou Kaia-Kouban) , soit au point où il se jette dans la mer, soit plus haut, comme semble l’indiquer la Carte catalane, au point où ce bras se détache de la branche principale et où se

' PegoL, p. 6.

’ Pegol., p. 39 et s. Je pa.s9e sous silence le quatrième port, S. Giorgio, par la raison que Pegolotti lui -même le déclare inabordable. Sur ces localités, voy. I/elewel, Portulan, p. 18, les éditeurs de YAUanU Luxoro dans les Atti delta Soc. lig.,

V, 129, 258, et Bruun, Colon, liai, en Oaxarie, p. 18. Il .semble que les Génois avaient des |)écberies à Pesce, car l’expédition organi.sée par le parti guelfe contre le parti gpbeliu et commandée par Grimaldi, dont il a été déjà parlé, iwussa “u.sque Taniiam et Pisciuin.®

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