C. VI. Les colonies de la côte septetitrionalc du Pont
leur fortune aux dépens des Tatars ou pour quitter le pays sans remplir leurs engagements. Dès le 30 octobre 1343, c’est à dire quelques mois après la catastrophe, le Sénat s’occupa de préparer des instructions pour une ambassade que l’on songeait à envoyer an khan: elle devait être chargée de représenter à ce prince qu’en somme ses sujets avaient assumé une pail de culpabilité en recourant de suite aux voies de fait au lieu de saisir de leure doléances les autorités vénitiennes, et que, dans l’intérêt des deux parties, il ferait mieux d’oublier le passé et de rendre ses bonnes grâces aux marchands vénitiens.* Quelques joure après (3 novembre), on décida qu’avant d’expédier l’ambassade, il serait prudent d’envoyer deux courriers en éclaireui’s à Tana et à la cour de Djanibek; on leui* prescrivit de prendre la voie de terre par Lemberg;* ces courriers devaient tâcher d’obtenir du khan des laissez-pas.ser pour l’ambas-sade’ et certainement au.ssi de recueillir des renseignements suile sort des marchands restés dans le pays et qu’on savait avoir été jetés en prison. En attendant, on interdisait à tout sujet Vénitien de mettre le pied dans l’empire de Kiptehak on d’y expédier des marchandises: Gaffa même était comprise dans cette prohibition.^ Pendant tout l'hiver, on attendit en vain des nouvelles et on remit de jour en jour le départ de l'ambassade; enfin, vers la fin d’avril 1344, on vit revenir les courriers. Us avaient vu Djanibek, son épouse et ses barons, et leur avaient donné les lettres de la Seigneurie: en fait de nouvelles, ils rapportaient que les marchands restés dans le Kiptehak étaient en vie et qu’on pouvait compter sur un arrangement amiable; et comme preuve ils afflnnaient que déjà des marchands vénitiens ti-afiquaient dans le pays aussi librement que par le passé. C’était le moment de mettre l’ambassade en route : on choisit pour cette mission Marco Ruzzini et Giovanni Sténo: ils devaient emporter des présents d’une valeur de 2500 ducats destinés à Djanibek, mais on leur donna pour instruction de demander avant tout la mise en liberté des prisonniers et de réclamer des indemnités pour les sujets Vénitiens dont les biens avaient été séquestrés.® En vue de leur aplanir les voies, on bannit, pour cinq ans, de Venise et de son territoire, Andreolo Civrano, cause première du conflit, et on lui interdit à perpétuité l’accès des pays baignés par la mer Noire.®
On avait appris que Gênes .se disposait également à envoyer
' Canale, Crimea, II, 464 — 467.
* “Per viam de Lolleo (lo Leo):“ cf.
la “cintat de Leo“, ou Lemberg (Lwow) en Pologne, dans la Carie catalane, p. 19.
* Taf. et Thom., W, 266.
* Arrêté du 21 févr. 1344, dans Canale, 1. c., p. 467 et s.
‘ Taf. et Thom., IV, 321 et as. ; et en partie dans Canale, U, 437 et ss.
“ Canale, II, 468 (1 juül. 1344).
1 94 Dcuxihne période. — II. Développement du commerre du Lrvarti.
une ambassade k Djanibek. Sur ces entrefaites, arriva un message de Simone Boccanegra, doge de Gênes, proposant d’adopter dans cette circonstance une ligne de conduite commune; ‘ le sénat accepta (9 Juin). En conséquence, des commissaires délégués par les déni républiques arrêtèrent (18 Juin) le programme suivant:* les ambassadeurs de Venise débarqueront à Caffa, où ils retrouveront ceux de Gênes; ils feront route tous ensemble pour se rendre à la cour de Djanibek, lui soumettront leurs demandes ensemble, lui offriront leurs présents ensemble. Si le khan oppose à leurs demandes d’indemnités des contre - demandes semblables, les ambassadeurs des deux puissances se déclareront prêts à payer pour les objets dérobés par des sujets vénitiens ou génois, en tant que la réclamation paraîtra justifiée Si le khan ou ses barons réclament des Génois leur renonciation à la possession de Caffa, les ambassadeurs vénitiens useront de tous les moyens en leur pouvoir pour obtenir le retrait de cette exigence; si le khan insiste, on rompra les négociations et les Vénitiens se retireront comme les Génois. La même conduite sera suivie par les deux parties au cas où l’on poserait aux Vénitiens des conditions absolument inacceptables. Si Djanibek se montrait résolu à rqjeter leurs conditions et à maintenir les siennes, les ambassadeurs quitteront sa cour et retourneront à Caffa. Dans le but de donner plus de poids k l’action commune que les deux puissances se proposaient d’exercer sui* le khan, elles conclurent une alliance pour une année et l’on inséra dans le traité une clause portant que, tant que cette union ne serait pas rompue, chacune d’elles s’interdisait tout trafic commercial avec l’empire du Kiptehak.
Munis de ces instructions, Buzzini et Sténo se rendirent à Caffa, où ils retrouvèrent leurs quatre collègues Génois; ils y passèrent le mois d’août et proclamèrent la prohibition du trafic avec les Tatars; mais, il faut le reconnaître, ils n’arrivèrent pas à faire appliquer cette mesure dans toute sa rigueur. Us poussaient aussi la prétention un peu trop loin; ne voulaienLils pas suspendre toutes les affaires à Caffa même, sous prétexte que cette ville faisait partie de l’empire de Kiptehak? Leurs plaintes étaient plus justifiées quand ils signalaient dans leurs dépêches les habitants de Caffa qui continuaient à faire des échanges avec les ports de l’empire tatar. Sur leur rapport, Venise adressa k Gênes une protestation contre cette violation du traité* et
' Taf. et Thom., IV, 278 et s.
’ Ibid. IV, 279 et ss. Ce programme est absolument conforme aux propositions apportées par les envoyés génois (12 juin.) Ibid. IV, 327 et ss.
' Instructions remises é un notaire, é son départ pour Gênes, 20 uov. 1344; Taf. et Tbom., IV, 329 et ss. ; voy. aussi Canale, II, 459 et s.