C. VI. Ias cdlonicx de la côte sejyfentrionah du Pont
le doge de Gènes, Giovanni Muida, envoya aux autorités de Caffa l’ordre d’avoir à supprimer tout trafic avec le Kiptchak.'
On s’était figuré que cette prohibition rendrait plus souples les Tatars et leur khan; mais il fallut s’avouer que la chose n’était pas si facile. Les ambassadeurs des deux puissances se vo3mient menacés de rester indéfiniment à Caffa inactifs et sans pouvoir même prévoir quand on arriverait é s’entendre avec Djanibek. Ls eurent même la surprise désagréable d’assister à l’anivée d’une armée tatare qui vint pour la deuxième fois se montrer sous les murs de Caffa et en recommencer le siège.’ Comme Caffa était le centre de missions qui raj’onnaient de là dans toutes les directions, cette colonie avait aux yeux du pape une extrême importance ; aussi Clément VI mit-il tout en œuvre pour lui faire parvenir du secours. En nn seul jour, le 18 décembre 1346, il expédia deux brefe dans ce sens.® Dans le premier, il recommandait Caffa à Humbert, dauphin de Vienne, qui avait pris la croix et entrait précisément en campagne contre les Turcs dans l’Archipel; dans le second , il adjurait les Génois de secourü' énergiquement la ville assiégée et promettait à ceux qui partiraient pour la défendre les mêmes indulgences qu’aux croisés. Les Génois n’avaient pas besoin de ces enconragements ; la conservation de leur colonie leui* tenait déjà assez à cœur. Ils votèrent des sommes considérables pour sa défense.* Une expédition commandée par Simone Vignosi mit à la voile vei-s cette époque; armée à l’origine poui’ la protection des colonies du Pont, elle nsa malheureusement ses forces à la conquête de Chio et n’ai'riva pas jusqu’à la mer Noire. Le dauphin Humbert ne réussit pas davantage à s’ouvrir un passage jusque là; cependant, ni le nombre ni la valeur des défenseurs ne firent défaut
' Séance du Sénat, du 7 févr. 134&; Taf. et Thom., IV, 332 et g. Réponse de Uurta, 19 févr. même année: Taf. et Thom., rV, 288; v. aussi Marin, \T, 86; Romanin, III, 153.
' On en reçut la nouvelle à Venise, le 19 juiU. 1346, par une dépêche des ambassadeurs , datée de Caffa : Taf. et Thom., IV, 334. Cantaeuzène (III, 192) dit aussi que I>jauibek mit À deux reprises le siège devant Caffa.
* Bajnald, ad. an. 1245, n'> 7.
* Cantaeuz. , III, 192; Xicéph. Grég., II , 686. Une galère génoise chargée d'armes partit pour Caffa au couraut de l'hiver de 1343 — 1344; document vénitien
du 16 mars 1344 (Taf. et Thom., IV, 321). Parmi les tours de Caffa qui existent encore du côté de la terre, il en est une qui fut construite au moyen de subsides fournis par le pape Clément \T, comme le témoigne une inscription placée dans le musée de Féodosie : on croyait autrefois y lire la date 1308 (Dubois de Montp., AU., 2^ série, pl. 43); Jurgiewicz (Odeas. Sap., V, 160 et 88.) y lisait 1346; mais tout récemment M. Remondini (Qiom. liguât., H, 39) a déchiffré le nombre 1348, qui parait être le véritable. Cela démontrerait que la tour en question ne fut achevée qu'après le danger passé.
196 Dnixihiie jiêriode. — JJ. Développcnievt du rommerce du Tarant.
k la colonie, et la tentative de Djanibek échoua encore une foia 11 dut finalement lever le siège sans esprit de retour (1346). Et pourtant il avait eu i-ecours à tous les moyens. La peste, qui faisait alors de grands ravages dans tout l'Orient, s’était abattue sur les troupes campées devant Caifa et y faisait des milliers de victimes. Dans l’espoir de communiquer le fléau aux assiégés et de les réduire par l’excès de souffrances à capituler, les Tatai's lançaient leurs cadavres par dessus les murailles au moyen de leurs machines de guen-e. Les habitants de leur côté se hâtaient de les recueillir et de les jeter à la mer; néanmoins l’infection se répandit dans la ville. Malgré tout, les défenseurs ne capitulèrent pas, nous l’avons vu, mais les vaisseaux qui quittaient le port emportaient la peste et ils la répandirent en Sicile, en Toscane, à Gêne.s, k Raguse, à Spalato, à Venise. Telle fut l’origine de la “grande mortalité“ ou “Peste noire“ qui ravagea la moitié de l’Europe; funeste conséquence des relations commerciales de l’Occident avec l’OrienU Dans l’intervaUe, les deux Républiques avaient renouvelé leur alliance, le 22 Juillet 1346; le maintien de l’interdit contre l’empire tatar en était la base. On renouvela la défense faite à tout navire génois ou vénitien d’aborder dans le port de Tana ou sur tout autre point de l’empire tatar, et, eu général, de dépasser Caff'a à l’est. Le doge de Gênes invita les Vénitiens k fonder à Gaffa une colonie de commerce avec un balle ou un consul et leur garantit la liberté absolue de leurs mouvements et de leur commerce, la franchise de toirs droits, même après l’expiration du traité d’union, et des prix de location modérés pour les maisons et les magasins dont ils auraient besoin.’ I^a République génoise s’efforçait, on le voit, de parer aux circonstances
‘ J'ai emprunté ces détails é la relation de Gabriele de’ Mussi, notaire de Plaisance. Il fut témoin de la première invasion de la peste dans la haute Italie, et écrivit cette relation, intitulée “Ystorin de tnorbo s. mortalilate que fuit a. 1348". M. le professeur Henschel, qui le premier l’a publiée lArehir fur die gesammie Mediein, heraueg. r. H. Haser, II, 86 — 69), admettait que de’ Hussi s’était trouvé eu personne au siège de Caffa, était rentré ensuite dans sa patrie sur un navire infecté et avait ainsi contribué pour sa part à répandre le terrible fléau. D s’est laissé induire en erreur par le ton déclamatoire de ce morceau. M. Tononi l’a fait réimprimer (Oiorn. ligmt., Il» année, 1884,
p. 139 et SS.) et a démontré par des actes notariés, que de' Hussi n'avait pas quitté Plaisance é cette époque. Tout ce qu'il sait sur la région du Pont, il l’a pris dans des relations faites par d’autres.
C'est ainsi qu’il raconte que les Tatars ont “assiégé" Tana avant Caff'a: c’est une erreur qu'il n’eflt pas commise s'il avait été lui-même dans 1e pays; un autre détail qui le trahit et démontre qu'on n'a point affaire à un témoin oculaire, c’est qu’au lieu de dire que Caffa a subi deux sièges eu trois ans, il parle d'un siège de trois ans.
’ Taf. et Tbom., IV, 300 — 306. Sur les délibérations qui eurent lieu à Venise avant la conclusion de ce traité avec Gênes, voy. Taf. et Thom.. IV, 388 et s.
(\ VI. Les colonies de la côte septentrionale du Pont.
défavorables qu’on traversait en concentrant dans sa colonie de Gaffa la vie commerciale de la partie septentrionale du Pont.' Les Vénitiens, de leur côté, n’étaient sans doute que médiocrement tentés d’aller s’établir en qualité d’hôtes dans une colonie rivale, et leur confiance dans la durée de la bonne entente avec les habitants de Gaffa devait être assez faible, car, pour éviter les frottements possibles, on fit défense aux capitaines des galères vénitiennes de laisser descendre leurs hommes à terre.* Gependant, à titre provisoire, comme Djanibek était toujoui's inaccessible et que l’espoir de rentrer à Tana devenait de jour en jour pins problématique, ils acceptèrent la proposition qui leur était faite.
Ruzzini et Sténo, désespérant d’arriver à un arrangement avec le khan étaient, semble-t-il, rentrés depuis longtemps dans leur patrie,* quand, au mois de juin 1347, le bruit se répandit à Venise que Gênes venait de faire sa paix avec Djanibek.* La Seigneurie prit aussitôt ses dispositions pour faire partir une ambassade : il s’agissait de ne pas laisser des rivaux se substituer à ses nationaux sur le marché de Tana et d’obtenir en outre, s’il était possible, une station commerciale à leur usage exclusif, soit Vosporo, soit quelque autre port de l’empire du Kiptchak.* La même ambassade fut chargée de complimenter en passant l’empereur Jean Cantacuzène, récemment monté sui' le trône de Gonstantinople.® Admis en présence de Djanibek, les ambassadeurs eurent occasion de parler de la punition infligée à Givrano; cette déclaration produisit l’effet désiré; le khan promit qu’à l’avenir il s’abstiendrait de faire tomber sur le premier sujet vénitien venu la responsabilité d’un crime commis par un autre. H expédia à Sichi-bey, alore * gouverneur de Tana, et à l’agent des douanes, Acoza, l’ordre d’assigner aux Vénitiens un quartier de cent pas de long sur soixante de large, contigu au Don par un de ses côtés. Le droit sur les ventes fut dorénavant porté à 5 %, au lieu du taux ancien de 3%; ce point excepté, tous les détails réglant le trafic des Vénitiens sur la place furent rétablis à peu près sur l’ancien pied. Le diplôme
' Voy. aussi Cantacuz., III, 192.
’ Caoale, II, 480.
* Leur rappel fut décidé eu séance du sénat, du 14 nov. 1345, pour le printemps de l'année 1346, à moins qu'il ne se fflt produit dans l'intervalle des faits de nature à donner lieu d'espérer un résultat favorable (Taf. et Thom., IV, 334 et s.).
* Les chroniques génoises sont muettes sur ce point
‘ Arrêté du sénat, du 19 juin 1347:
Taf. et Tbom., IV, 336 et ss. : en abrégé dans Canale, II, 460 et s. Déjà, aupara-
vant, le 24 avril de la même année, le sénat avait levé eu partie l'interdit du commerce, en autorisant certains Vénitiens à aller charger du blé sur le territoire de Djanibek, décision motivée par la disette qui régnait à Venise. Taf. et Thom., IV, 336.
' 14 juiU. 1847: Taf. et Thom., IV, 310.
' Il était encore gouverneur de Tana en 1349 (Commem., H, p. 177, n“ 310), et l'était déjà en 1342 (Taf. et Thom., IV, 269).
198 Deuxième jKriode. — II. Dévelopjiemetit du commerce du Lemnt.
auquel nous avons emprunté tout ce qui précède est absolument muet en ce qui concerne la cession d’un autre entrepôt.*
Ainsi, vers la fin de 1347, les Vénitiens allaient pouvoir rentrer dans l’empire de Kiptehak.* Mais il comptaient sans leur hôte: ils avaient promis que leurs vaisseaux n’iraient plus k Tana, que d’une manière générale, ils ne dépasseraient pas CaflFa, et les Génois entendaient les obliger, même par la force, à tenir leur promesse; ils saisirent des bâtiments vénitiens qui franchissaient la limite et confisquèrent leur cargaison.® Sous l’influence de la confiance orgueilleuse que leui- inspiraient les brillants débuts du régime démocratique, inauguré par une série de doges remarquables, leurs succès à Chio, leur situation omnipotente k Galata, ils poussèrent la prétention encore plu.s loin et leurs efforts tendirent dorénavant à expulser entièrement les Vénitiens de la mer Noire et à se réserver le droit exclusif d’exploiter cette région.* Dans ce but, ils s’emparèrent, dans le Bosphore, du détroit d’Hiéron où s’élevait dans l’antiquité un temple (d’où son nom) dont la légende attribuait la construction aux Argonautes.® C’est le point où le Bosphore, jusque-là assez large depuis la sortie de la mer Noire, forme un premier étranglement Des hauteurs qui commandent le détroit, on était en excellente position pour arrêter les vaisseaux au passage et pour les empêcher de continuer leur route; de nos jours on voit là deux forts turcs, situés l’un en face de l’autre, et dénommés, celui de la côte d’Asie, Anadoli Kawak, celui de la côte d’Europe Ronmili Kawak ; * à cette époque, deux châteaux forts s’élevaient déjà au
' Ce diplôme a été publié dan» Hammer, Gejcii. der goldenen Horde, p. 517 — 519, Canale, Crimea, II, 469 — 471, Mas Latrie, dans la Bihlioth. de l'École des chartes. 8® série, IV, 687 — 689, enfin Taf. et Tliom., IV, 311 et SS. H est daté de Gulistan, localité voisine de Saraï, château de plaisance des khans (Gri^oijew, dans VRrmntts Archiv für die Kwide liusslands. V, 39); elle est fréquemment citée comme lieu de fabrication de monnaies : on la trouve mentionnée, pour la première fois â ce point de vue, en 1361 (Pnehn, Hünxen des U lus Dschulsehi, p. 43; Hammer, Op. cil., p. 9, 316, 328). La date est répétée sous trois formes concordantes, suivant l'ére chrétienne (1347), l’ère arabe (748) et l'ére tatare (année du porc); il y a une erreur dans la collation des mois: le 23® jour de ramadan correspond au 26 dé-
cembre et non au mois de févr. comme il est indiqué. Ce traité de paix est encore mentionné par Dandolo, p. 418.
Saniito, p. 611, 618, îlatteo VUlaui, I. 100.
’ La nomination d'un nouveau consul de Tana fut décidée eu conseil au mois de janvier 1348: Taf. et Thom., IV, 340 et s.
* Taf. et Thom., IV, 340; Raynald.
ad. an. 1347, n" 22; Cantaeuz., m, 193; Chroii. Eslen.‘<e. dans Murat., XV, 459 et s.; Romanin, III, 168.
* Dandolo, p. 420; Sanuto, p. 621; Navagero, p. 1034.
‘ Muller, Geographi grteci minores.
II, 75 et SS.
" Cf. Hammer, Conslaiilinopel tind der Bosporus, II, 262 et ss., 280 et ss. ; Dethier, lier Bosphor iind Conslatilinopei (Wien 1873), p. 73. 76.