C. VT. IjCü colonies de la côte sejitentrionnlc du Pont
pas l’existence de chrétiens à Soldaja; il donne, avec une exagération évidente, la population comme entièrement mahoraétane, et il ajoute même que, le christianisme avait été la i-eligion dominante à l’époque d’Ibn-Saïd (mort en 1274).‘ Avec les nouveaux maîtres, il était i)ermis d’espérer que les choses changeraient.
Acquérir de nouveaux territoires n’était pas tout, il fallait encore les conserver. Précisément, les Tatars avaient en ce moment un chef énergique, Marnai, qui, de 1360 à 1380, joua en quelque sorte dans le Kiptchak le rôle de maire du palais (Major domus) et finit par prendre Ini-méme le titre de khan;* sous sa conduite, ils tentèrent d’airacher aux Génois leurs conquêtes et de fait ils réussirent à leur reprendre, sinon Soldaja même, du moins ses dix-huit dépendances.* Mais cet échec ne fut que provisoire, et par la suite, les Génois, favorisés pai- le sort des armes, gagnèrent de plus en plus de teirain sur la côte méridionale. Non-seulement le traité qui mit provisoirement fin à la lutte les laissa en possession de Soldaja et de ses dix-huit dépendances, mais il les reconnut comme maîtres légitimes de tout le district de Gothie, compris entre Soldaja et Balaclava (Cembalo) et habité par des Goths chrétiens. Les commissaires chargés de la rédaction de ce traité étaient, d’une part, pour “la grande commune” de Gênes, le consul de Cafia, Giannone del Bosco, assisté de deux autres fonctionnaires coloniaux; d’autre part, Jarkass,* seigneur de Solgat, agissant au nom du khan et en son nom personnel; ils se réunirent, le 28 novembre 1380 (le dernier jour du mois de Chaban 782), dans un lieu nommé les “trois fontaines”, en vue de Cafia. Nous possédons le document où fut inscrit le résultat de leur conférence, mais il ne porte aucune signature; il semble donc que pæ ne soit pas une rédaction définitive. Efiectivement , les termes n’en furent réellement an-êtés que dans une deuxième conférence qui eut lieu le 23 féviier 1381 (28 Zoul-Ca’da 782); le personnage qui y
’ Aboulf., Oéogr., 1. c.
’ Hammer, Ooldene Horde, p. 818 — 326.
Qnand Mamaï, battu et écrasé par Toktamich, s’enfuit en Crimée, il paraîtrait qu'il trouva un refuge à Csffa, mais qu'il y périt, traitreusement assassiné: Hammer, f)p. eü., p. 826, d’après des sources russes.
• La seule preuve à l’appui de ce fait est le passage suivant du traité de 1380, dont il sera question un peu plus loin: “queli diioto casai, li qoali eran sotomixi e rendent! à Sodaja, quando lo comun prise Sodaja, poa Marnai segno ge li leva per forsa.“
* Cette forme semble plus exact que la lecture Ihancasius: M. Bruun tCol. Hat. en Oax., p. 48 et s., et Oiom. ligust., I, 348) admet tout d’abord que ce Ibarcasso était un beg Tcherkesse, puis remarquant que ce nom alterne avec un autre, lo Zicho. il voit li une sorte de surnom qui indiquerait, par ressemblance, sa patrie, la Zichie ou Circassie : je ne suis pas si hardi et je me contente de croire, avec Silvestre de Sacy, que le seigneur de Solgat figure dans le traité, tantôt sous son nom de Jarkass, tantôt par son titre de Cheik.
206 Deiirihur jiériodc. — IL DrreJopjieinent du cowmercr du Lerant.
assistait comme représentant des Tatars, en qualité de seigneui' de .Solgat, n’était plus Jarkass, mais Elias, fils de Cotolboga, tandis que les délégués génois étaient les mêmes qu’à la première réunion.* En dehors des points principaux que nous avons indiqués plus haut et qui se retrouvent dans les deux documents, le deuxième en contient quelques nouveaux. H est dit, par exemple, que les fonctionnaires tatara, juges et agents des douanes, qui probablement avaient été expulsés de Cafla, y reprendront leurs postes sans qu’il y soit mis obstacle; que les esclaves fugitifs réfugiés tant à Caffa qu’à Solgat seront mutuellement livrés sans autre indemnité qu’une somme de 35 aspres allouée à titre de prime; que les marchands pouiTont de nouveau parcourir l’empire du Kiptehak en toute sécurité et sans avoir à payer de nouveaux impôts etc. Nous voyons encore, avant la fin de cette même année 1381, deux personnages, Corrado de Goascho et Cristoforo délia fh'oce, partir de Cafla pour la cour du khan; il est permis de croire que leur mission avait pour but de faire sanctionner le traité pai' ce souverain; de même, on I)eut supposer que l’envoi de sept chevaux ofterts pai' le khan, la même année, aux Génois de Caffa, était la contre-partie des présents que luiméme avait reçus par l'intermédiaire de l’ambassade précitée.* Cela n’empêcha pas les hostilités d’éclater de nouveau à peu de temps de là; au mois de mai 1387, la situation était tellement tendue que le doge de Gênes crut devoir faire ses préparatifs en vue d’une guerre sérieuse contre les Tatars:* les meuitres, les incendies, les pillages se succédaient sans interruption; cependant, au mois d’août, on réussit à
' Le texte du traité où Jarkass est uommé comme seigneur de Solgat a été publié par Silvestre de Sac}-, avec traduction et annotations, dans Aol. et ejcfr., XI, 62 et 88. Ce savant se demandait comment, dans ses Lettere ligustiche, p. 180, l'abbé Oderico avait pu arriver & attribuer au seigneur de Solgat qui assista à la conclusion du traité, le nom d’Uias-be;. M. Olivieri a mis sur la voie en publiant le traité dans la forme qu'Oderico avait eu sous les yeux (Carie t cronaehe manoscritte per la sloria genorese, p. 72 et sa.). Abstraction faite de cette différence de nom, les deux textes sont ù peu près identiques, et, dans les deux manuscrits qui ont servi aux éditeurs, ils portent la même date. Il y avait là un second problème à résoudre:
comment, à une même date, “dernier
Chabau 782“, deux personnages, Jarkass et Ellias-bey pouvaient-ils être tous deux seigneurs de Solgat? M. Desimoui a bien voulu me communiquer la solution : 1a pièce qui porte le nom de Jarkass ne doit être qu’une sorte d’avant-projet et le texte définitif, celui qui porte le nom d'Ellias, doit être de trois mois postérieur: voy. Areh. stor. ital., 3» sér., XV, 1 (1872), p. 171.
’ Cibrario, Eeanomia polüiea del media emi, 4“ éd., p. 607, 529.
* Il fit prévenir les marchands vénitiens d’éviter de se trouver pris entre les belligérants, ear ils pourraient s'eu trouver mal ; tant que cette situation durerait, ils feraient mieux, ajoutait-il, de s'arrêter dans les colonies génoises où ils seraient plus en sûreté: Cammem., III, p. 187, n» 260; p. 188, n“ 264.
(\ VI. Les colonies de In côte septentrionale du Pont. 207
mettre fin à cet état de choses. Le 12 août, trois plénipotentiaires de Toktamich-khan, parmi lesquels se ti'ouvait Cotolboga, seigneur de Solgat, eurent une entrevue dans la plaine de Solgat avec Gentile dei Grimaldi et Giannone del Bosco, ambassadeurs génois; le résultat de cette conférence fut la confirmation des deux derniers traités, l’un conclu directement avec le khan (en 1381?), l’autre passé entre Cotolboga et le consul de Cafia, Bartolommeo di Jacopo (en 1383?);* en outre, le seigneur de Solgat* promit de faire frapper en quantité suffisante une monnaie de même qualité que celle qui avait cours du temps d’Elias (Alias); cette promesse ne pouvait qu’être agréable au commerce de Caffa.*
Le moment est venu de passer en revue les nouvelles acquisitions des Génois en Crimée. En tête, nous trouvons la célèbre ville de Soldaja: sons ses nouveaux maîtres, l’élément musulman ne tarda pas à s’y affaiblir au point que nous voyons, dans les Statuts génois, la population désignée comme un mélange d’éléments latins et grecs.* La viticulture était déjà fiorissante aux environs de la ville; le nom d’un impôt levé sur les vignes (ambelopatico) indique, par sa forme même, que c’étaient les Grecs qui avaient introduit cette culture dans le pays et qni continuaient à s’en occuper sous la domination génoise.*^ A des distances plus ou moins grandes de la vUle se trouvaient les dix-huit casaux avec leur population de race grecque; le titre de “proti“ attribué aux chefe des communes trahit leur origine.** Les documents génois en donnent l’énumération que je me dispenserai de reproduire ici;* ils nous apprennenut, entre autre choses, que les villages actuels
' Bartolommeo di Jacopo figure dans une charte du 7 mars 1382, comme “electu» in conaulem Caffæ“ : voy. Cauale, Orimea, U, 348. C’était la deuxième fois, qu'il occupait ce poste. Il était consul pour la première fois, comme nous l’avons vu, au moment de la prise de Soudak.
’ Cotolboga fut, i ce qu’il semble, revêtu de cette dignité vers 1382 et dut succéder i Elias; il occupait encore cette situation en 1392, car c’est la date (et non pas 1382) de la charte citée dans VUrmans AreJiir für Kunde Russlands, I, 180 et 8.; voy. Broun, Colon. Hat. en Oax., p. 60. Hais s’il fut seigneur de Solgat jusque vers la fin du XTV* siècle, il m’est impossible d’admettre qu’il y ait identité entre lui et Inak CotoUoboga, père de sou prédécesseur Elias (Olivieri,
1. c., p. 72) et puissant familier (c’est la signification du mot Inak) de Djanibekkhan (mort en 1357), v. Makrizi, Hist.
s sultans manilouks, éd. Quatremère, U,
2, 316 et 8. H. Bruun 0- c., p. 49 et s., et Oiom. ligust., I, 349) affirme cette identité sans motifs suffisants.
* Ce dernier traité a été publié par Silvestre de Sacy, Xot. et extr., XI, 62; voy. Olivieri, p. 76.
* Statut de 1449, dans les Atii délia Soe. lig., Vn, 2, p. 666, 858.
* nM. vn, 1, p. 350, 744 et s.; VU, 2, p. 320, 652, 666, 669.
‘ Ibid. VII, 2, p. 657; V, 264.
’ Il en est fait assez fréquemment mention d’une manière générale, p. ex. dans les Aüi délia Soc. %, VTI, 2, p. 306 , 318, 320, 323, 613. M. Desimoni (Nuori $tudj
208 Dru-rième période. — IL Développement du commerce du Levant.
de Koz,* d’Ouskout* et de Taraktach,* situés le premier à Test, le deuxième à l’ouest et le troisième en arrière de Soudak, étaient an nombre de ces casaux. Ensuite venait le district de Gothie, habité par une tribu, curieux débris de la race Gothe, restée attachée au sol de la Crimée, tandis que ses branches collatérales, continuant leur migration vei-s l’ouest, avaient fondé des royaumes en Italie, dans le midi de la France et en Espagne.^ On sait que chez cette petite peuplade, aussi loin qu’on peut la suivre dans l’histoire, c’est à dire bien en deçà du Moyen-Age, la langue allemande fut toujoui-s en usage. Au iwint de vue politique, elle fut l'alliée des Grecs dès l’époque des grandes invasions, leur prêta son aide pour la défense des frontières de l’empire byzantin contre les envahissements des barbares et resta incorporée à cet empire jusqu’à la conquête de Constantinople par les Latins; à partir de ce moment, la Gothie passa, avec le reste de la côte méridionale de la Crimée, de l’empire de Constantinople à celui de Trébizonde. Le traité de 1380—1381 nous fait voir qu’à une époque qu’il n’est plus possible de déterminer, les Goths étaient devenus tributaires des Tatars, cai' ces deiTiiers cédèrent alors aux Génois leurs droits sur eux. Déjà
fuU' Atlante Ijtaoro, ibid. V, 254 et s.) en a donné la liste complète, empruntée aux Cartolari délia Masseria di Caffa:
M. Bruuu (1. c., p. 48) collationne cette liste avec une liste turco-tatare du XYIlIcsiécle. Voy. encore Oiorn. tig., I, 347.
‘ Dubois de Montpéreux, V, 318 et s.
* Ce nom était chez les Grecs i’»- »>;reu: Aeta palriarch. Cpol., éd. Miklosich et Muller, II, 87, 148 et s.; dans les cartes du Moyen-Age, Scutti, Stuta, Stoty (Lelewel, Portulan, p. 13; AU. Lux., p. 252; Thomas, Per /plus des Pontus Eux.. p. 284); sur sa situation, voy. Pallas, Reùe in die siidliehen StatthaUerschaften des nuis. Heiehs, II, 202. Nous trouvons fréquemment le nom de Scuti dans des dossiers des années 1474 et 1475 : le consul de Soldaja soutenait alors un procès contre la famille génoise des Quasco, au sujet des droits é la juridiction dans cette localité: Alti délia Soc. tig., VII, 2, p. 292 et SS., 608 et ss.
’ Dubois de Montp., V, 387 et s.
* M. Massmann a publié divers articles très étudiés, sur ces Ootbs de Crimée: l'un, inséré parmi les Ootthica minora, dans
le Unupts Zeitschrift für deidsehes Alterthuni, I (1841), p. 345 et ss.; l'autre dans les Monatsberichte der Berliner geogr. OescUseh., 13® année (1862), p. 14 et ss. ; enfin un troisième dans la préface de son édition d'ÜIfilas (Stuttg. 1857), p. xxvii et s. Dubois de Montpéreux (VI, 222 — 238) parle longuement d'eux et de leurs résidences. Voy. encore Herschel.
Pie tetraxitisehen Oothen, dans VAmeiger fur Kunde deulsehcr V'orxeit, 1859, p. 13 et ss., 98 et as. Le 24® vol. des Mémoires de r.4cad. imp. de S' Pétersbourg, ouvrage écrit en langue russe, contient deux études sur ces Goths: la première, de M. Phil. Bruun a été traduite en allemand par 31. F. Bemy sous ce titre ; Die Oothen am Pontus (Odessa 1879): la deuxième, de M. Kunik, membre de l'.^cadémie, sur le Toparque goth, n’est, malheureusement, pas encore traduite. M. W. Tomaschek les a consultées toutes deux pour son excellente étude intitulée: Die Oothen in Taiirien (lè™ livrais, de ses Ethnotogische Forschungen über Osteuropa und Nordasien), Wien, 1881.