C. I. Apparition des Tntars
répondirent catégoriquement que c’était aux chrétiens d’Occident à se courber sous leur jong. Les missionnaires envoyés par S. Louis, André de Longjumeau (1249) et Guill. de Rubrouck, moine flamand (1253 — 1255) eurent le même insuccès. L’espoir de convertir les Tatai’s s'affaiblit dès lors visiblement en Occident.
A ce point de vue, les Chrétiens d'Orient déi)loyèrent plus de persévérance. Bientôt, parmi les Nestoriens di.sséminés dans le campement de la cour, le bruit se répandit que tel khan, tel prince, était chrétien en seci'et ou sur le point de le devenir.' Il est certain (lu’ils s’exagéraient leui- influence et se laissaient induire en erreur pai- l’attitude des princes tatars ; mais le tait est cpie ceux-ci montraient beaucoup de bienveillance aux prêtres chrétiens, visitaient leui-s églises, a.ssistaient à leurs cérémonies: seulemeiit, ce qu’oubliaient les Nestoriens, c’est qu’ils en faisaient tout autant pour les prêtres chamanistes, bouddhistes, mahométans, auquels ils accordaient les mêmes C(jiicessions; loin de prouver une tendance à changer de religion, cette conduite ne décélait qu’une profonde indifférence en matière de religion, de la superstition et du calcul i)olitique.- Sortis des rangs des Nestoriens, ces bruits gagnèrent du terrain jusque chez les chrétiens de l’ouest de l’Asie, Arméniens et Géorgiens, qui avaient un intérêt tout spécial à les répandie (>n Occident, car il leur importait au premier chef ijue les relations entre la Chrétienté d’Occident et le.s Tatars prissent une tournure amicale. Quand l’éjmuvante produite par la première invasion se fut calmée, ils n’avaient pjis tardé à reconnaiti-e eux - mêmes (pie le joug des Tatai-s ébiit plus supportable que celui des Mahométans qui jus(iu’alors avait pesé sur une partie d’entre eux, et dont tous les autres avaient été menacés comme d’une fatalité inévitable. Grâce â la puissante interce.ssion d’un Syrien (nestorien) influent, le docteur Siméon (1241) et du roi d’Arménie Héthoum I" (1254 — 1255), les Grands-Khans les traitaient avec une faveur singulière, leur accordaient gratuitement le libre exercice de leur culte et leur faisaient même construire à leurs frais de nouvelles églises.* Dans les nombreuses villes prises par lui au coui’s de ses campagnes, Houlagoukhan ent soin de faire épargner, dans la mesure du possible, la vie, les biens, les é.glises des chrétiens;' c’est que, s’il n’était pas chrétien
‘ Joh. «le Plan. Carp., 1>. 166; G. «le Rubrouck, p. 260.
’ Pour plus de détalLs sur ce point, je dois renToyer à mon étude .Sur les Colonies àe l'église romaine dans les fioijs Tatars, dans la Xeitschrift f. hist. Theol., 18.58, p. 260 et .SS., et spécialement p. 269, 275 et s.
’ Kiracos, dans Brosset, dp. eil., p.
137 et s., 178; lettre du connétable arménien Sempad, 1. c., p. 362; vny. VHisl. de Sempad Orjiélian, dans Saint -Martin, Op. eil., p. 129 et sa.
* Kiracos, p. 185 et s., 188; d’Ohs.son, nisl. des Mongols, III, 241 ; Ricold. de •Monte Cnicia, dans Laurent, l’eregrinalores inedii teri. p. 120.
68 Deuxième période. — II. Développement du commerce du Levant.
lui -même,* ses actes se ressentaient de l’influence de son épouse nesterienne, Dokouz Khatoun ; déjà bien disposé par elle en faveur des chrétiens, il leur payait ainsi le tribut de sa reconnaissance pour la bravoure avec laquelle les guerriers géorgiens et arméniens combattaient aux côtés des Tatars contre les Sarrasins.’ Nous touchons ici du doigt une deuxième raison, politique autant que rcligicuse, de la préférence marquée des chrétiens d’Orient pour les Tatars. Il .semblait que les Tatai's fussent prédestinés à briser la prépondérance acquise par l'Islam en Asie. Aussi, quand, après un coup droit frappé au cœur de l'Islam par la destruction du califat de Bagdad (1258), Houlagou, poui-suivant le cours de ses conquêtes, envahit la Syrie, les Géorgiens et les habitants de l’Arménie, sous les ordres de leui-s princes, puis ceux du sud de la Petite Annénie, amenés par leur roi Hethoum P^, se rallièrent à lui avec enthousiasme; en combattant sous ses di‘ai)eaux l’ennemi héréditaire du nom chrétien’ ils pensaient non pas remplü- un devoir de vassaux, mais aceomplii’ une œuvre pie. Malheureusement, la course victorieuse des Tatare et de leurs alliés chi-étiens touchait à son terme. Quelque temps après, la nation la plus puissante de l’Islam, l’Egj'pte, infligeait aux Tatars deux défaites sanglantes, rentrait en maîtresse en Syrie (1260) et faisait payer chèrement à la Petite -Arménie scs succès pas.sagers. Mangou avait promis au roi d’Arménie de conquérir la Terre-Sainte et de la rendre au-ssitôt après aux chrétiens; Houlagou s’était, à ce qu’il semble, proposé d’accomplir la promes.se de son frère il avait échoué. Mais l’insuccès même de cette campagne inspira aux chi'étiens d’Orient un désir ardent d’opérer à tout prix l’union des forces des Tatars et de la chrétienté d’Occident contre l’ennemi commun, l’Égypte. Les rois d’Arménie travaillèrent activement des deux côtés à la réalisation de cette pensée et trouvèrent les khans tatars dans les meilleurs dispositions. Le temps n’était plus où les grands -khans sommaient les princes d’Occident de se soumettre sans conditions. Leur colossal empire s’était divisé en khanats indépendants, tous encore vastes et puissants, mais souvent entravés dans leur action au dehors par leurs rivalités intestines. Les souverains
‘ Comme le prétend Hayton, De Tartaris, p. 434; U ne l’était pas, la chose est certaine; voy.Vartan, 1. c., p. 306— 308.
' Malakia, I. c., p. 456; Vartan, 1. c., p. 304; Hayton, p. 420; Orpélian, dans Saint-Martin, Op. ci!., p. 133, 152; Bar- Hebræus, Chron. Si/r., p. 543; Rachideddin, I, 84 et 8.
’ L’occupation de Damas par les Mon-
gols fut accueillie avec joie par les chrétiens, qui en profitèrent pour le prendre de haut avec les musulmans et même pour les insulter, et le commandant mongol, chrétien lui -même, les laissa faire; Makrizi, llül. des sultans mamloulis, éd. (juatremère, I, 1, p. 88; cf. p. 106.
‘ Hayton, p. 418 et s., 421.