C. VIL L'Asie centrale et la CMw
D’Astrakhan, au lieu de se db'iger droit à l’est, notre route remontait vers le nord: il fallait, en effet, tourner le delta du Volga et ses nombreuses branches; d'un autre côtA, Saraï, la principale résidence des khans du Kiptchak, située plus au nord sur le Volga, ou, plus exactement, sur un bras secondaire de l’Aktouba, avait un puissant attrait pour les voyageurs et les marchands. On sait qu’il n’y a que deux localités, situées toutes deux sur la rive droite de l’Aktouba, qui puissent, tant par l’étendue des ruines qui s’y voient encore, que paileur aspect monumental, rappeler l’antique capitale des khans du Kipttchak: l’une est Zarev, à l’est de Zarizyn, l’autre, Selitrennoje (ou Djigit- Hadji) beaucoup plus au sud.' La première étonne davantage par les vastes proportions que décèlent des ruines qui couvrent la terre à perte de vue, la seconde frappe surtout par la luxe et l’élégance des constructions. La vérité est qu’il existait deux Saraï. Si le nom de la Nouvelle-Saraï* est celui qui se représente le plus fréquemment, c’est qu’elle renfermait un atelier de monnayage; mais cette qualification de “nouvelle" suffit déjà comme preuve de l’existence d’une “vieille" Saraï. D'un autre côté, Ibu-Batouta, qui visita l’une des deux, dit qu’on l’appelait Saraï de Berekèh:’ ce n'était, évidemment, que pour la distinguer d'une autre Saraï, qu’on désignait par le nom d’un autre khan. Efi'ectivement, la carte de Fra Mauro porte deux Saraï. Reste à savoir seulement lesquelles, des ruines de Zarev ou de celles de Selitrennoje, sont les restes de la plus ancienne résidence des khans du Kiptchak.'
L’ancienne Saraï était une résidence d’hiver, fondée par Batou et achevée par Berekèh, son succe.sscui-. Guillaume de Rubrouck la visita du vivant de Batou. D'après son estimation des distances,'* on doit admettre qu’elle était plus voisine de la mer Caspienne que la ville actuelle de Zarev. Les termes dans lesquels en parlera plus tard Pegolotti ne correspondent pas non plus à la situation de cette dernière. En effet, dans l'hypothèse où Sai*aï aui-ait été située là où se trouve
' Muller, Dos Stromsystem der Wolga, p. 570 — 677; Yule, M. Polo, I, 5. 6 (avec carte et plan). Il est facile de se rendre compte de la situation de ces deux localités, eu consultant la carte du gouvernement d’Astrakhan publiée dans les Pelermantu Hitlheilungen, 1858, pl. 6.
’ Fræhn, Pic ifuinen der Chaue rom Vins Dschiifscki's, p. 44; Grigoriew, dans Prmatu Arehir., V, 34 et s.
’ Ibn-Batouta, II. 447.
' Mou opinion bien arrêtée est en faveur des dernières, et je suis, sur ce point, d’accord avec MM. Bruun (Im risidniee des Khans de la Horde d'Or.
1878, eu russe), Desinioni (éd. de Langelc, p. 25, uot. 1) et Schmidt (dans l'étude citée à la note ciJessous).
‘ Guill. de Ruhr., p. 376. Pour plus de détails, voy. F. M. Schmidt, Ueber Ritlrnths Heise, dans la Zeitschrift der OesMschaft fiir Krdkuiuk xu Berlin. 1886, p. 234 et ss.
228 Beuxihue période. — IL Dérelopjmiient du commerce du Levant.
maintenant Zarev, la première partie de Titinéraire tracé pai- Pegolotti, Tana-Astrakhan-Sai'aï-Saraïtchik, aurait décrit un zig-zag dont il serait difficile de comprendre la raison d’être. Ce qui semble le plus singulier, ce n’est pas que le voyageur déviât de la direction générale ouest -est de sa route, pour faire une pointe aussi accentuée vei's le nord: l’imiwrtauce de Saraï, la possibilité d’y rejoindre de grandes caravane.s, motiveraient suffisamment ce détour; mais on se demande alors ce qui iwnvait obliger un voyageur allant de Tana â Saraï de pas.ser par Astrakhan: c’est ce qu’on peut appeler décrire un triangle au lieu de tirer une ligne droite. D’un autre côté, Pegolotti estime la distance entre Astrakhan et Saraï à un jour de i-oute; les anciennes annales russes de Nikon parlent de deux joura; ' mais en admettant même que l’Astrakhan du Moyen-Age ait été située sur le Volga â un mille (huit kilomètres environ) plus haut que la ville actuelle, il n’en reste pas moins impossible de se rendre de là à Zarev en deux jours, à plus forte raison en une journée. Si, enfin, nous consultons Abonlféda, ce géographe nous dit que Saraï n’était qu’à deux journées de marche de la mer Caspienne.® N’y a-t-il pas là un ensemble de circonstances qui sembleraient indiquer la situation occupée par Sclitrennoje, à environ douze milles allemands (quatre-vingt-dix kilomètres) de la vnlle actuelle d'Astrakhan’? Pegolotti et Abonlféda ne parlaient, il est \Tai, que par ouï-dire; mais Ibn-Batouta avait visité en personne les lieia qu’il décrivait. En quittant Astrakhan, il avait remonté le cours du Volga et atteint Saraï le troisième jour.’ Or, il voyageait en hiver: pendant cette saison, où les jours sont couids, ce n’était pas trop pour arriver jusqu’au point où se trouve Selitrennoje ; pour gagner celui qu’occupe Zarev, il eût fallu davantage. Au moment où Ibn-Batouta visita la Saraï de Bâton, la même qu’avait décrite avant lui Guil. de Rubrouck, elle était encore la résidence des khams. Mais de la visite de l’un à la visite de l’autre, .son aspect avait changé. Guil. de Rubrouck la comparait à un “ casai •*. Depuis lors elle avait dù s’élargir pour suffire à une population sans cesse croissante. Celle-ci était formée d'un mélange de mahométans et de chrétiens; dans le nombre des habitants sédentaires, on comptait des Mongols, nation des maîtres du pays, des Ossètes, des Kiptehaks (Cumans), des Tcherkesses, des Rus.ses, des Grecs; dans le quai'tier des étrangers et des marchands se pres.sait une foule bigarrée, composée de Peraans et de gens de la Mésopotamie, d’Egyptiens et de Syriens, etc. Les marchés étaient très vastes, mais le plus important de tous était
’ Muller, Op. eü., p. 669. * II, 446.
’ .\boulf., trad. Reinaud, II 323.