C. VIL L’Asie centrale et la Chine
dire, qu’on pouvait y voyager en toute sécurité de jour et de nuit, sauf dans la partie comprise entre Tana et Saraî, où l’on rencontrait quelquefois des bandes de cavaliers tatars, coureurs de grands chemins;’ il suffisait de se réunir une soixantaine pour passer sans risques. En général, les populations sédentaires des pays que l’on traversait respectaient “les Francs"; on n’avait d’excès à redouter de leur part que dans les moments d’anarchie, par exemple pendant un interrègne. Pour pouvoir trafiquer avec les indigènes, il était indispensable de se munir d’on bon interprète; le marchand en voyage avait besoin de deux serviteurs; parfois il se faisait accompagner par une femme; l’un ou l’autre de ces compagnons devait connaître l’idiome cuman, c’est à dire la langue turque Hingua ctttnanesca)A En efi'et, les tribus de race tui'que formaient la majorité de la population de l’empire mongol. En Occident, on donnait à leur langue le nom de langue cumane, parce que, de toutes les tribus turques, celle des Cumans, fixés au nord de la mer Noire et éparpillés dans la région du' bas Danube, était celle qui avait pénétré le plus avant en Europe et celle par conséquent qu’on connaissait le mieux. On appelait encore cet idiome la langue ouigoure. Un diplôme écrit en Crimée en 1380, et dont nous reparlerons, nous apprend que ce nom (Ungua ugaresca) n’était pas inconnu des Occidentaux.^ La langue des Ouigoures, dit Guillaume de Rubrouck, est la source et la racine des langues turque et cumane, et il dit vrai, car c’était la tribu la plus civilisée de toutes celles de race turque, et c’est chez elle que l'ancienne langue turque passa pour la première fois dans la littérature écrite.’ Il n’y avait pas dans tout le nord de l’Asie, de langue plus répandue que cette langue cumane ou ouigoure; elle avait beaucoup de liens de parenté avec l’idiome parlé de nos jours par les Turcs orientaux. Avant de se lancer dans les pays mongols pour y prêcher
‘ ‘Moccoli (Mogoli) cioè gente d'arme," p. 1; cf. “Moccoli cioè Tartan acherani," p. II; Yule, Cathay. H, 287.
’ M. Richthofen prétend (China, I, 593, et ailleurs) qu'à cette époque la langue persane était la “Ungua francs" en Asie; c’est une erreur.
* Un interprète de la commune de Caffa, nommé Luchino Caligepalli, lit la traduction de ce diplôme. Dans une autre occasion, une femme grecque “que legit Utteras ogarescha" (sic) traduisit pour le consul de CalTa une lettre du khan des Tatars: AUi delta Soc. Lig., TV, rendit., p. 61. £u 1338, nous rarons déjà vu,
un missionnaire dominicain traduisit pour les Vénitiens de Tana un diplôme d’Ouzbekkhan, écrit en “langue cumane".
’ OuilL de Bubr., p. 289 ; Jean da Piano de Carp., p. 651. Snr la langue et l’écriture des Ouigoures, voy. Klaprotb, Jleüe in den Caueasus, II, 487 — 576; du même, Verxeiehnies der chinemsehai und tnandschuùehm Bûcher und Handachr.
der K. Biblioth. iu Berlin (suppU; du même, Beieuchtuag der Forsehungen J. J.
Sehmidia; Abel Bémusat, Recherches sur tes langues lartarcs. I, 253 et ss.; Vambéry, Uigurisehe Sieraehtnonumeide und das Kudalku Bilik (Vienne 1870), introd.
242 Deuxième période. — II. Développement du commerce du Levant.
l’évangile, le moine récollet espagnol Paschalis étudia à Saraï la langue et l’écriture ouigoures; à la fin de sa carrière de missionnaire, il prêchait dans le bassin de l'ili en langue ouigoure et il n’est point douteux qu’il fût compris des habitants: il eût pu pousser jusqu’au pays d’origine des Ouigoures, c’est à dire jusqu’à la lisière du désert de Oobi, avec la certitude de s’y faire comprendre, quoique le langage usité dans cette région fût un autre dialecte de la langue turque.' Il en était de même pour les marchands qui voulaient traverser l’Âsie centrale: s’ils trouvaient trop de difficultés à apprendre eux-mêmes cette langue, ils étaient obligés d’emmener avec eux des gens en état de la parler, n existe un lexique,* écrit en 1303, où l’on trouve les noms des objets les plus usuels dans la vie courante, en trois langues: le latin, le persan et le cuman. ’ Ce lexique était évidemment composé à l’usage des voyageurs occidentaux et spécialement des marchands qui allaient dans les pays tatars et en Perse; effectivement, on y voit les noms d’une foule d’articles de commerce,' non-seulement d’articles d’origine orientale, comme les épices et les pierres précieuses, mais même de tissus fabriqués en Occident; ils ne peuvent se trouver là que parce qu’ils s’importaient dans l’Âsie centrale. Ce n’est point parmi les noms des missionnaires qu’il &ut chercher celui de l’auteur du lexique en question:' (fêtait assurément un marchand de la Haute-Italie, nu Génois plutôt qu’un Vénitien;* certains idiotismes qui se sont glissés dans son latin trahissent l’habitude de l’idiome génois; d’ailleurs, en 1303, il n’y avait guère que les Génois qui fréquentassent les pays tatars.’
< “Ling^oam chu]»aiii(»iii et Utteram uiguricam, qua quidem lingfua et littera utuntur communiter per omnia ista régna 8. imperia Tartarorum, Persamm, (^haldoorum, Hedorum et Catha;:“ voy. la lettre de ce personnage, dans Wadding, VU, 258 et 8.
’ Il fut partie de la coUection léguée par Franc. Petrarca k la république de Venise et est inscrit sous la rubrique: Cod. Harc. DXLIX; il a été publié par Klaproth dans ses Uém. relat. à iAtie, m, us — 356, mais cette édition est à la fois incorrecte et incomplète. D existe une nouvelle édition qui satisfait, sons ce double rapport, à toutes les exigences:
elle est intitulée: Codex Oumaniem, bibKotkeea ad templum dit>i Marei Venetiarum, ed. eomes Qéxa-Kuun (Budapest, 1880). Klaproth n’avait pu so pro-
curer que la copie des cent dix premières pages du manuscrit; les cinquante-quatre autres contiennent, outre des gloses cumano- allemandes et cumano- latines, de longs morceaux en langue cumane.
‘ Sur la langue cumane, d’après ce vocabulaire, voy. filan, Volksthum and Spraehe der Kumanen: Zeiteehrift der deulsehen morgenl. Oet., XX IK, 656 et sa ' Cod. Ouman., p. 91 et as., 106 et sa Je reparlerai de ce sqjet dans le supplément.
‘ C’est cependant ce que fait le dernier éditeur; il tient trop peu de compte de la nomenclature variée des articles de commerce, et trop des citations bibliques, patristiques et liturgiques du supplément ‘ C’est l’opinion de M. Rœaler, Komanisehe Studien, p. 398.
’ Les arguments mû en avant par le