C. VIL L'Asie centrale et la Chine
à sa disposition. Les transactions commerciales versaient déjà des sommes considérables au trésor;' il accrut encore cette source de recettes par la construction de routes et de canaux ’ plus commodes; nous en avons vu un exemple un peu plus haut Des navires innombrables couvraient alors les fleuves et les canaux et répandaient dans toute la Chine les produits indigènes et les articles étrangers importés par mer.* La grande majorité des habitants des villes était adonnée au commerce et à l’industiie. Des villes de l’intérieur même, telles que Taian-fou* par exemple, de grands commerçants partaient pour faii-e le voyage de l’Inde ou d'autres pays encore.* On en eût naturellement trouvé beaucoup plus encore dans les villes du littoral, d’où des jonques se dirigaient à chaque moment vers l’Inde.® Réciproquement, les ports de la Chine recevaient des marchands de l’Inde.' A cette époque, l’empire du Milieu n’était pas fermé aux étrangers comme il l’a été depuis. Non-seulement Koubilaï les tolérait sans s’inquiéter de leur religion, mais il les désirait, il les attirait à sa cour, il les élevait à de hautes fonctions ; les exemples en sont nombreux parmi les chrétiens comme parmi les mahométans. En ce qui concerne spécialement le commerce, nous avons déjà eu l’occasion de parler des Occidentaux qui faisaient le voyage de Chine, en petit nombre, il est vrai. Les marchands venus des pays mahométans* et surtout de la Perse étaient plus nombreux. Cet état de choses subit, il est vrai, des à-conps. Ainsi, un jour, quelques-uns de ces mahométans, invités à la table de Koubilaï, refusèrent, par scrupule religieux, de manger de certains plats: le grand khan, irrité de cet affront, tint pendant plusieurs années rigueur à leurs coreligionnaires; aussi l’affluence des mahométans diminua -t-elle au point de produire une perturbation grave dans les recettes des douanes, et Koubilaï finit par se décider à retirer les mesures vexatoires qu’il avait ordonnées.® Cet incident mis à part, tous les auteurs qui ont écrit sur la Chine à l’époque de la domination mongole sont d’accord pour dire que les mahométans formaient des colonies dans les plus grandes villes de la Chine et en partaient dans tontes les directions sans être jamais inquiétés. La plus importante de ces colonies était sans doute celle de Khinsaï, car cette
‘ Polo, p. 477 et 8., 631 et s.
’ Il fit planter des arbres le long de la route: Racbid-eddin, 1. c., p. 344; Polo, p. 342.
* Polo, p. 369, 439, 448, 463, 477 et a
* Tliaï-yuen-fou, au sud-ouest de Pékin.
‘ Polo, p. 363.
‘ Ibn-BatouU, IV, 304; V 81, 88—91, 94, 100.
’ Polo, p. 687, 629 et s.
* Les ambassades d’Arabie, dont il est àéquenunent fût mention dans les annales chinoises (Bretscbneider, On the Knowledge etc., p. 11 et s., et ailleurs) n’étaient, pour la plupart, que des expéditions organisées par des marchands.
” D’Ohsson, Bittoire de* Mongol*, II, 490 et 88.
246 Deturihne jiériode. — II. Développement du commerce du Levant.
ville renfermait trois mosquées ; à Zeitoun, à Canton, à Ehanbaligh, les mahométans avaient également leurs quartiers spéciaux où ils vivaient sous l’administration de leurs cheiks et de leurs cadis.‘
Le commerce se concentrait particulièrement dans les villes situées sur le littoral ou tout au moins reliées directement à la mer. Tout au midi, Canton ouvrait son port aux navires marchands indiens. H est vrai que ce nom de forme chinoise (Kouang-toung) ne se trouve pas dans les relations de voyage, mais on y trouve ceux de Sin-assin ou de Sincalan’ qui désignent la même ville. On sait que, tant que la Chine méridionale forma un empire à part et même plus longtemps encore, les Indiens et les Persans l’appelaient la grande Chine, Mahatchin ou Matchin. CTiez les Orientaux, il anivait fréquemment que l’on attribuât le nom d’un pays étranger à sa capitale ou à l’une des villes les plus importantes qui à leurs yeux représentait tout le pays. C’est ici le cas. Canton était le premier grand port que rencontraient les marins au midi de la Chine ; ils lui donnèrent le nom du pays, Sincalan qui signifie la Grande-Chine (en persan Kcdan, grand), ou Sinassin (Chine xar’ i&oxffv) et ce nom se transmit non-seulement aux Arabes et aux Persans,* mais encore aux voyageurs occidentaux.* Canton était dès lors une des villes les plus considérables de la Chine; un grand nombre d’étrangers y débarquaient et s’y établissaient à demeure, et d’autre part, c’était, à ce qu’il semble, le point de départ de beaucoup de commerçants chinois; il y avait là un chantier de constructions navales et il se faisait par ce port un actif commerce d’exportation de la porcelaine. Quand Oderico da Pordenone le visita, le mouvement incessant des navires entrants et sortants fut pour lui un tel sujet d’étonnement, qu’il ne put s’empêcher de dire que toute l’Italie réunie ne possédait pas un trafic maritime pareil à celui de cette ville toute seule.* Un peu plus au nord s’élevait Zayton ou Zeitoun, la ville actuelle de Tsuen-tehéou-fou (Province de Fo-kien); autrefois son nom
' Ibn-Batouta, IV, 258, 26» et b., 273 et 8., 279 et a., 284 et s., 294; Binaketi, dans Quatremère, liaschideddin, introd., p. Ixuviii, et note de la page suivante; Oderico da Pordenone, dans Yule, Cathay, n, append., 1, p. xzvi.
’ L’identité de Sin-assin et de Sincalan avec Canton a été déjà admise par UH. Reinaud (Relation», U, 24, note), Lassen (Indiarhe Alterthumskunde, IV, 890) et Dcfrémery (Ibn-Batouta, IV, 92, 271); M. Yule (Cathay, I, 106) est celui qui l’a le plus solidement démontrée.
’ Ibn-Batouta, IV, 92, 255 et s., 968.
271 et SS. ; Rachid-eddin, dans ElUiot, Hùl. of India, I, 71 ; citations du même et de Wassaf. dans Yule, 1. c.
* Oderico da Pordenone, p. xiiv; Slarignola, p. 110 (dans Dobner). C’est d'eui sans doute que venait le nom donné à cette ville par l’auteur de la Carie catalane (p. 142): Uarco Polo ne la nomme même pas.
‘ Oderico, 1. c.; Ibn-Batouta. 1. c.