I. Oxmanlis. Grers et Francs dans la jn-ninsude des Balkans
pour la sienne; ‘ d’autre part, l’empereur tenta un nouvel appel à l’Occident ; des personnages de confiance parcoururent l’Europe en son nom,* et, cette fois, leur mission ne fut pas tout à fait infructueuse; le roi de France Charles VI envoya un corps commandé par le maréchal de Boucicaut, auquel se rallièrent en route des renforts venus de Gênes et de Venise , de Rhodes et de Lesbos, Boncicant purgea les environs de Constantinople des bandes turques dont ils étaient infestés (1399) et, en repartant, il laissa pour la dlfense de la ville un petit corps sous les ordres de Châteaumorant. On devait s’attendre d’un moment à l’autre à un retour offensif de l’ennemi, d’autant plus que Manuel allait faire lui-même une absence de longue durée: il partait pour l’Occident, où il espérait obtenir par son influence personnelle un appui moins éphémère. D quitta Constantinople le 10 décembre 1399, pour n’y rentrer qu’au cours de l’été de 1403. Pendant tout ce temps, Gênes et Venise y laissèrent quatre galères chacune pour la protection de la capitale et de Galata.” Néanmoins, les deux villes seraient peut-être tombées dès cette époque au pouvoir des Turcs, sans une diversion causée {mr l’apparition de Tamerlan. Parti du centre de l’Asie à la tête de ses hordes, le grand conquérant vint attaquer Bajazet, lui infligea une terrible déroute et l’emmena en captivité (1402). Cette invasion n’était point fortuite : elle avait été provoquée pai- les puissances chrétiennes d’Europe. Jean, neveu de Manuel, chargé de la régence à Constantinople pendant l’absence de l’empereur, et le podestat génois de Galata .s’étaient mis en rapport avec Tamerlan par rintermédiaire de l’empereui' de Trébizonde, lui avaient fait dépeindre leur détresse et lavaient poussé à entrer en campagne contre Bajazet; ils s’étalent déclai’és prêts à le seconder et à verser dorénavant entre ses mains le tribut que les deux villes payaient ju.squ’alors à Bajazet.‘ De son côté, Charles VI lui envoyait me.ssage snr message, et, dans leurs entrevues avec le khan mongol, les missionnaires dominicains qui seiTaient en cette circonstance d’agents au roi de France, ne taris.saient pas sur sa puissance et sur les guerres qu’il avait déjà soutenues contre les Turcs (bataille de Nicopolis,
' .Von. Star, merid., Etl, 398 et .s».. 402 et ». Au reste, pendant ces année» là Venise entama plusieurs fois, comme Gênes, des négociations avec Bajazet; elle hésitait entre la paix et la guerre. Hopf, art. Orieehentand , op. cit., LXXXVI, 64, 6.6.
’ Dans le nombre se trouvait un Génois, nommé Ilario Doria: Por. suite relax, losf., p. 146: Bymer, Fadera, Vin, 66, 82 et »., 174: Raynald, a. a. 1399, n“ 3.
’ Le litre des fa iris du maresehal de Houricaut, p. 247—253 ; Stella, dan.» Murat, XVn, 1154, 1167, 1167, 1176.
* Voy. la lettre envoyée par Tamerlan au régent de Constantinople, à la date du 15 mai 1402, dans Sanuto, p. 797 et s. (M. Fallmerayer en donne un bon commentaire dan» (leseli. TVapexunts, p. 224 — 228) et la relation de Clavijo, p. 98.
Trm.wme jtériode. — Décadent du commerce du [jevant.
envoi de Boucicaut à Constantinople).* N’oublions pas qu’en ce moment Charles VI recevait l’empereur Manuel à sa cour avec les plus grands égards et qu’il lui donnait l’hospitalité depuis l’été de 1400 jusqu’à l’antomne de 1402; que, d’ailleurs il avait toutes sortes de raisons pour s’intéresser aux affaires de l’empire byzantin, puisque, par le fait de la soumission volontaire de Gênes en 1396, il était devenu seigneur de cette ville et, par conséquent, aussi des colonies génoises; enfin, que les moines qui avaient porté à Tamerlan le cri de détresse des habitans de Constantinople et de Péra étaient en même temps ses agents.* H nous est donc impossible de nous ranger à l’opinion de Silvestre de Sacy; ce savant écrivain ne veut voir dans les lettres de Charles VI à Tamerlan que de simples missives par lesquelles le roi recommandait à la bienveillance du puissant souverain mongol les missionnaires chargés de les lui remettre: certes, cela pouvait leur être utile, mais nous devons pourtant croire qu’il y était question de la guerre à entreprendre contre Bajazet: la traduction latine des réponses de Tamerlan le prouve clairement.* Tamerlan de son côté, au moment de s’engager dans une guerre contre un prince aussi puissant et un général aussi habile que Bajazet, s’occupait de se créer des alliances dans la chrétienté; en même temps qu’il envoyait à Péra une ambassade chargée de pré- .sents,* il confiait à un missionnaire dominicain, Jean, archevêque de Soultanièh, des lettres pour Gênes et pour Venise.* H se proposait, parait-il, de combiner son action avec celle des Italiens et des Grecs, ceux-ci manœuvrant sui* mer, tandis que lui-même opérerait sur terre; ceci peut expliquer suffisamment pourquoi il demanda à Trébizonde de mettre vingt galères à sa disposition, tandis qu’il réclamait de Constantinople et de Péra un contingent de même force.* En outre, les bâtiments de guerre de ces nations pouvaient lui rendre un grand service, en barrant aux troupes turques le passage d’Europe en Asie: il
‘ Silv. de Sacy, Mém. sur une eorreepondanee inédiJe de Tamerlan aree Charles VI, dans le» Mém. de V Aead. de* Imer., VI, 1822, p. 470 et ss.
’ Voy., dans les Document*, publ. par Silv. de Sacy, les pa.»3ages ci-après: p. 474: “frater Franciscus pne«licator (dominicain) ad bas partes venit Utterasque rei^as attnlit"; p. 478: “audivimus per fratrem Franciscum Ssathni"; p. 479: “intérim venit Franciscus Ssathru“ : rapproches ces citations du début de la lettre de Tamerlan dans Sanuto : “fratre Francesco , lo quale vni mandaste con Sandron , sono
venuti e bannomi portato le vostre lettere“. Il est malheureux que de Sacy n’ait pas connu cette lettre, et que M. Fallmerayer n'ait pas eu connaissance des pièces publiées par lui.
’ Il est vrai que cette traduction diffère beaucoup du texte origm&l, mais S.
de Sacy lui -même reoonnait l’exactitude des dates qu’elle attribue aux principaux faits historiques.
'* Stella, p. 1194; Sanuto, p. 798.
* Silv. de Sacy, 1. c., p. 479, 615.
* Sanut, L c.; cf. Ahmed Arabaiadès, Vila Timuri, éd. Manger, H, 261.
/. Osniattlis. Grecs et Francs dans la péninsule des Balkans. 267
paraîtrait que les Grecs et les Pérotes le lui promirent’ Les habitants de Péra allèrent jusqu’à arborer son étendard sur la ville;* mais là se borna leur action; non-seulement ils ne firent rien pour le seconder ou pour entraver les mouvements des Turcs, mais même, après la déroute de Bajazet à Ancyre (28 Juillet 1402), loin d’aider à anéantir les fuyards turcs acculés au Bosphore, on vit les navires génois les recueillir à leur bord et les transporter de la côte d’Asie à la côte d’Eui'ope: les navires vénitiens au contraire, ne donnèrent, à ce qu’il paraît, asile qu’aux chrétiens grecs obligés de fuir.” Victorieux, Tamerlan somma le régent de Constantinople de faire acte de soumission et de payer le tribut ; * la sommation concernait aussi les habitants de Péra; cela ne peut faire l’objet d’un doute, puisqu’ils avaient déjà d’eux-mémes promis le tribut avant la guerre. Tamerlan n’eut pas besoin d’insister; une ambassade partit sur le champ de Constantinople; elle trouva le khan disposé à accueillir favorablement ses demandes et rapporta de cette entre\'ue la promesse d’un renfort de 5,000 auxiliaires mongols pour continuer la guerre contre les Turcs.* En attendant, Tamerlan avait poursuivi sa marche victorieuse jusqu’à la côte occidentale de l’Asie-mineure; il prit Smyme sur les chevaliers de Rhodes (décembre 1402), contraignit les deux Phocées à capituler et à lui payer tribut, reçut l’hommage des mahons de Chio,® puis, tout d’un coup, il disparut avec la même rapidité qu’il était venu, sans avoir mis le pied en Europe, et les traces de son passage ne tardèrent pas à s'effincer complètement en Asie-mineure.
Lui parti, les Turcs se fussent promptement relevés des suites de leur désastre, sans les dissensions intestines qui déchiraient leur empii'c; les fils de Bajazet se disputaient le trône avec acharnement. L’aîné, Soliman (que tes Grecs et les Occidentaux nommaient Musulman), rechercha l'appui des Grecs et des Latins. Sans attendre le retour de Manuel qui allait après une absence de plus de trois années reprendre les rênes du gouvernement, il s’adressa à Jean, le régent, et à la République de Venise.’ La République chargea Pietro Zeno, seigneur d’Andros, de
’ Claviju, p. 98.
’ Stella, 1. c.; Fogl., p. 524; (Jiustin., fol. 167.
* Sanuto. p. 795 et Clavÿo, p. 99; Ginstiniaui, p. 188. La Chronique de Trérise, dan.H Murat., SS., XIX, 801, rapporte qu'un grand nombre d'habitants de l’Âsiemineure, fuyant devant l’invasion de Tamerlau, passèrent en Grèce sur des navires génois, vénitiens, catalans et grecs.
dont les capitaines leur firent payer très cher ce service.
* Cherefeddin-Ali, Hùt. de Timour-bee, trad. Pétis de la Croix, IV, 37 — 89; Price, Mahommedan history, III, 404 et s.
‘ Sanut, p. 800.
* Cherefeddiu, IV, 56—59; Price, 1. c., 417 et 8.; Duc., p. 75 ct s.; Sanut, p. 799.
' Hopf, art. Qriechenland , op. cit, LXXXVI, 65.
2()8 Trnisihw jiériode. — Décaâenœ du commerre du Tjeratd.
négocier en son nom. En 1403, à force de démarches, l’habile diplomate réussit à faire accepter de toutes les parties un traité qui réglait à la satisfaction de toutes les pui.ssances de la Remanie leur rapports avec l’empire turc.* Elles avaient formé une “ligue** fJiga) qui comprenait le régent Jean, Venise pour ses îles. Gênes pour Chio, l’ordre des chevaliers de St. Jean pour Rhodes. Dans le traité, elles figurent collectivement. Le sultan donne d’abord des garanties applicables k fous les membres de la ligue; toutes les échelles de l’empire turc seront ouvertes à leurs marchands; les di-oits ne seront pas relevés: entre autres, le droit d’exportation permanent sur les blés restera fixé à une hypei-pre par boisseau. En outre, le sultan consent à ce que les navires turcs ne puissent entrer dans tes Dardanelles* ou en sortir sans une autorisation de l’empereur grec et de toute la ligue. Après cela, viennent les .stipulations spéciales à chacune des puissances alliées. A l’enipereui- grec, le sultan restitue Thessalonique et ses environs, dont Evrenosbeg avait récemment pris possession, et il lui cède, au nord de la mer de Marmara, un territoire plus étendu (jue celui que Bajazet lui avait laissé; enfin, il supprime le tribut que l’empereur payait à son père.” .\ux Génois il déclare qu’il n’entend exiger d’eux aucun tribut pour leui-s j)osse.‘«ions de la mer Noire; la mahone de Chio sera déchargée du tribut de cinq cents ducats qu’elle payait jus<iu’alors au seigneur d’Altoluogo (Ephèse), et, sur celui qu’elle paie pour Foglia nuova, il lui sera également fait remise de cinq cents ducats.* A Venise, il promet la restitution de tous les territoires qu’elle pourrait avoir pei'dus au cours des guerres
' Coll, lien dur. inéfi., mil. III.
1 78 et !W. ; malheureusement, le document n’est pas daté. M. Hammcr l’a déjà publié dans sa Ocsehirhlr rien nsmanisehcti ftfirhs, IT, 607 ctss., et lui attribue une date impossible; 1408. Ia> nouvel éditeur pense que, pour la fixation de cette date, on peut chercher entre la mort de Bajazet (9 mars 1403) et celle de Tamerlan (1 avril 1405); il admet la première limite par le motif que Soliman ne pouvait pas s’attribuer le titre de souverain des Osmanlis avant la mort de son père, et la seconde pareequ'a l’époque oft le traité fut conclu on croyait à la possibilité d’un nouveau conflit avec Tamerlan. Mais Tamerlan rentra dés 1403 dens les profondeurs de l’.àsic; en 1404 et 1405, i)crsonne ne pensait plus e voir revenir sur les côtes de
l’A.sie-mineure. D’un autre côté, Jean Paléologue, que le traité qualifie de souverain des (irecs, ne remplit les fonctioiu de régent que jusqu’au retour de Manuel ; à partir de l’été de 1403, il ne pouvait plus figurer dans les traités, à côté de Manuel, sou oncle, qu’à titre de co-régent : M. de Mas Latrie l’a oublié. Je place donc ce traité à l’année 1403, et non pas à la An de l’année, comme le fait M. Hopf fOesrh. r. Andros, p. 78; art. Qriefhenland, op. cit., LXXXVl, 71), mais au printemps.
’ “Po.s.sa insir de le boche ni de sorm ni de soto.“
’ Duc., p. 73, exagère les concessions accordées par le sultan.
* Sur ce dernier point, voy. Ducas, p. 162 et s.
7. Omianlis, Grecs et Francs dans la péninsule des Balkans. 269
précédentes; en outre, la République sera mise en possession de la ville d’Athènes et d’un temtoire mesurant cinq milles ( mia, millia) de longueuivers l’intérieur des terres, sur la côte de la Grèce, vis-à-vis de l’île d’Eubée.' Quant aux protégés de Venise, le sultan s’engage à ne pas réclamer de Jacopo I", marquis de Bodonitza, de tribut plus élevé que celui qu’il a payé jusqu’alore, et d’exempter le duc de Naxos de celui qu’il payait aux seigneurs d’Altoluogo et de Palatia (des dynasties d’Aïdin et de Mentèchè).
Ce traité est poui- nous toute une révélation: il nous montre, au commencement du XV® siècle, un nombre considérable de colonies d’Occidentaux dans le Levant déjà tributaires des sultans Osmanlis et des princes tuixomans d’Asie -mineure. Un allégement partiel de cette servitude constituait un des avantages essentiels du traité. Quant à l’accroissement territorial consenti aux Vénitiens sur le continent grec, ce point demande quelques mots d’explication. Le désir de gagner du terrain au-delà de l’Euripe n’était chez eux que la conséquence du prix énorme que l’on attachait, dans la mère patrie, à la possession de l’ile d’Eubée. Or, si déjà on avait su apprécier, à son origine, la valeur de cette colonie, elle s’était accrue doublement, depuis que les Turcs enserraient la capitale de l’empire grec et depuis que celle-ci était visiblement condamnée à tomber tôt ou tard entre leurs mains. Le rôle de la colonie de Constantinople, autrefois la pi-emière des colonies de sa nation en Grèce et leur point d’appui, s’effaçait peu à peu et passait à Négrepont. D’autre part, cette colonie avait gagné en importance depuis l’extinction des deux familles de tierciers, les dalle Carceri et les Ghisi, et la sisuation des bailes avait grandi d’autant. Niccolo II dalle Carceri, propriétaire des deux tiers de l’île, était mort assassiné, en 1383, sans enfants légitimes ; la République disposa comme elle l’entendit des deux baronnies dont se composait son héritage, se réserva la possession des châteaux-forts et exigea, en qualité de suzeraine, l’hommage direct des vassaux. Le dernier des Ghisi, propriétaire du troisième tiers, mourut en bas âge, en 1390. La République, se basant sur un prétendu testament pour faire valoir ses droits à l’héritage, supprima la baronnie et plaça le territoire sous l’administration directe du baile de Négrepont. A partir de ce moment, elle entendait être et fut la seule maîtresse de nie: la progression des mesures prises pour la défense et la protection du territoire,’ le souci constant de l’amélioration de la culture, du
' Voyez SathaB, Doc. inéd., H, 121. la Grèce, H, 10, 62 et ss., 76. 79; ni, ’ Sathas, Doc. inéd., relat. à l’hiet. de 306 et se., 322, 344 et s«.
270 Troisième période. — Décadence du commerce du Letonf.
progrès commercial,* de l’accroissement de la population* que nous révèlent ses ordonnances, prouvent qu’elle ne négligea pas ses devoirs de souveraine.* L’ile touchant pour ainsi dire au continent, il ne pouvait lui être indifférent que le temtoire voisin fût entre telle.s ou telles mains. Elle ne put s’opposer par la force des armes à l’invasion de la Thessalie (1396) et de la Locride par les Turcs; mais elle conserva cependant sans interruption en Thessalie la ville de PhtHion, gouvernée par des recteurs à elle,* et la famille vénitienne des Giorgio se maintint en possession du marquisat de Bodonitza (au sud des Thermopylcs) qu’elle avait acquis par mariage en 1338. Le port de Bodonitza était l'un des débouchés des blés de la Thessalie;* la petite seigneurie de ce nom ne dut d’ailleui-s la prolongation de son existence qu’à la protection incessante de Venise qui la comprit dans les traités conclus par elle (1403, 1408, 1409) jusqu’au jour où les Turcs s’en emparèrent de force, en 1410; Us en permirent cependant la restauration momentanée, mais, en 1414, ils la détruisirent définitivement.® La République s’efforçait, pendant ce temps, de gagner du tenain de son côté au delà de l’Euripus et, pai' un concours de circonstances tout particulier, elle se trouvait être devenue maitresse d’Athènes.
 l’époque dont nous parlons, le duché S! Athènes n’était plus aux mains de la Compagnie catalane. Une branche de la maison d’Âccia-
' A partir de 1400, il fut décidé qu’un vaisseau ferait régulièrement chaque année, au mois de septembre, la traversée entre Venise et Négrepont, aller et retour, et ferait escale en route à Corfou, Modon et Coron, pour y charger et y décharger des marchandises; mais il est possible que cette mesure n’ait pas été longtemps maintenue: Sathas, 1. c., 11, 9 et s., 32 et ss. D’ordinaire Négrepont n’étoit pas tête de ligne; les galères de Romanie ne faisaient qu’y toucher barre et continuaient, de là, leur route sur Constantinople.
' Les vides &its chaque année dans la population de l’ile par les descentes répétées des Turcs étaient comblés par des arrivages d’émigrants de race albanaise:
Sathas, 1. c., U, 79^ III, 287 et s., 319 et s.
' Hopf, art QriecJienlatid, op. cit., LXXXVI, 30 et SS., 136 et ss. : on trouvera là des détails sur l’administration de cette colonie : en somme, elle était coûteuse pour la mère-patrie, car les dépenses y dépas-
saient les revenus: voy. p. ex. Sathas, op. cit., in, 96.
* Hopf, 1. c., p. 17, 28, 63; Sathas, I. c., I, 32; n, 66, 131, 264; ID, 95, 129, 162 , 223, 346, 430 et s., 461 et s.,
* Brochart, Adrü directif, CoU. dc.i rhron. belg., Namur, I\’, 307. Nous trouvons là un port désigné sous le nom de Bondouicia: M. Matkowic (Mittheilungru der geogr. Oes. lu tt’ien, nouv. suit. Xm (1880), p. 487) veut y avoir le jxirt de de Kendino (Bondino) en Macédonie, dans le golfe de ce nom ; je maintiens ma correction: Bondonicia = Bodonitza.
“ Hopf, art. Qriechenland , op. cit., p. 71, 74, 75. Parmi les documents utilisés par M. Hopf, signalous en particulier ceux qui ont été publiés depuis dans les Mon. Star, merid., IX, 90, et dans Sathas, Doc., 1. c.. H, p. 210, 270 et s. Les chroniques vénitiennes fout le récit des événements.
I. Osmanlis. Grecs et Francs dans la )>éninsule des Balkans. 271
iaoli, famille de banquiers florentins, avait acquis d’immenses propriétés féodales en Morée et s’y était définitivement fixée; Corinthe était sa résidence; de là, elle avait jeté ses filets sur Athènes et sur Thébes. En 1385, Nerio Acciaiuoli, gouverneur de Corinthe, comme l’avait été avant lui Niccolo, son père adoptif, expédia au-delà de l’isthme une armée de mercenaires avec mission d’enlever le duché d’Athènes aux Catalans; refoulés peu à peu, réduits à un dernier retranchement construit dans l’Acropole d’Athènes, les Catalans capitulèrent en 1387. A sa mort, arrivée en 1394, Nério légua la Béotie, avec Thèbes comme résidence, à Antonio, son fils naturel; quant à la ville d’Athènes, par une curieuse disposition de son testament, il en fit don à l’église de la Madone du Parthénon et plaça en même temps cette église sous la protection de Venise. C’est ainsi que la Seigneurie se trouva mise eu possession d’Athènes et que la ville fut gouvernée successivement par quatre podestats vénitiens, de 1395 à 1402. Cet arrangement ne satisfaisait point Antonio: dès le premier jour il avait déclaré sa résolution de reprendre Athènes: il finit efiectivement par s’en empai'er de vive force, mais il n’était maître que de la ville ; l’Acropole tint encore pendant dix-sept mois. Le baile de Négrepont leva une armée pour aller à son secours et se mit personnellement à sa tête; il fut battu et fait prisonnier. La garnison n’avait plus d’autre alternative que de capituler, ce qu’elle fit‘ Très afiectée de cette perte, la Seigneurie profita des négociations engagées avec le sultan, en 1403, pour faire reconnaître par celui-ci ses droits sur Athènes. Antonio Acciajuoli était le vassal du sultan; mais autant le seigneur suzerain mit de complaisance à accéder au désir de la Seigneurie, autant le vassal lui opposa de résistance, et finalement Venise dut se résoudre à lui laisser la ville, à condition qu’il la reconnût pour suzeraine.’ A partir de 1407, Antonio vécut sur un pied de bon voisinage avec Venise et Négrepont. Dans le traité de 1403, on voit qu’outre Athènes le sultan cède à Venise un territoire sur la côte, en face de l’ile d’Eubée, sans autre désignation plus précise: à première vue, on pourrait croire qu’il s’agit d’un terri-
' L’ouvrage de H. Sathas contient (U, 3, S, 7 , 46 , 76) cinq documents relatifs i l’occupation d’Athènes par les Vénitiens. Dans celui du 33 août 1402, nous voyons que déjà l’ennemi occupe la ville; la citadelle seule tient encore; on lève de nouvelles troupes pour faire tête aux assiégeants; Ibid, n, 91 et s.: le 7 octobre, on sait déjà, à Venise, que la nouvelle campagne a mal fini et que le baile de Négrepont a été &it prisonnier;
on désigne pour le remplacer, avec le titre de provéditeur (provisor), Thomas Mocenigo: on lui donne en même temps pleins pouvoirs pour négocier avec Acciaiuoli (30 OCt); n, 101; I, 4 et 8.
’ C'est l'objet du traité du 31 mars 1406; Oommem. reg., III, p. 309, n“ 2. Il fallut montrer de l’énergie pour le faire observer par Acciaiuoli: 11 mars 1406:
Sathas, n, 136.
272 Troisième ])érwde. — Décadence du commerce du Levant.
toire indéterminé à choisir postérieurement Mais il ressort de documents officiels récemment publiés par M. Sathas,’ qu’il s’agissait de la Lycaonie. Ici, comme poui- Athènes, la Seigneurie n’atteignit qu’incomplétement son but, car Antonio ne consentit à céder que les villes ouvertes et garda pour lui les places fortes.* Au reste, même dans ces conditions, comme la Lycaonie était une contrée très fertile en céréales, ce n’était point une acquisition à mépriser.*
A cette époque, la République de Venise tendait en général à étendre ses possessions territoriales en Grèce; elle se fiait plus à ellemême qu’aux petits seigneurs grecs ou francs, pour les défendre contre les sultans, cai- ceux-ci redoutaient d’avoir afl'aire directement à elle. Ce fut donc avec plaisir que la Seigneurie vit Pietro Comaro devenir seigneur d'Argos, de Nauplie et des territoires dépendant de ces deux villes, par son mariage avec la fille et l’héritière de Guy d’Enghien, dernier baron français d’Argolide (1377): à sa mort, anivée onze ans après, comme il ne laissait pas d’enfants, la République racheta ses domaines k sa veuve: cette acquisition lui procui-ait un bon port sur la côte orientale du Péloponnèse,* celui de Nauplie; elle en prit possession sur le cliamp. Quant à Argos, Théodore I", despote de Misithra, avait pris les devants et il en coûta à la République plusieurs années de luttes armées avec ce prince belliqueux, avant de réunir sous son sceptre toute la baronnie (1394).* Les habitants du pays faLsaient des vœux pour elle et ils n’eurent point à s’en repentir; entre ses mains, leur paj’s jouit d’une nouvelle ère de prospérité.* L’exemple est contagieux et la complicité des habitants grecs de Monembasia contribua sans doute pour beaucoup à faire tomber cette place forte en son pouvoir (1419): mais ce fut une conquête éphémère.’
La conduite de la Seigneurie n’était pas uniquement dirigée pai* le désir d’étendre la sphère d’action de la République ou d’enrichir son trésor: toujours les intérêts du commerce y entraient en ligne de compte. Ainsi, pai’ exemple, sur la côte orientale de la Morée, l’élément grec, représenté pai- le despotat de Misitlua (Spai-te), avait dominé jusqu’alors: pourquoi donc Venise avait-elle tenu à y acquérir, comme nous venons de le voir, les deux ports de Monembasia et de Nauplie? c’est que, dans
' Doc., ni, 6 et 8., 230 et 8., 418, 420, 465, 467.
' Ibid, n, 183.
’ Sur cette série d'évéaemeuta et de négociatious, voy. Hopf, up. cit., p. 25 et 8., 68 -60, 70—72, 90.
‘ Ibid. p. 26; Commem. reg., lU, p.
‘ Hopf, op. cit., p. 49 — 56; Comtneni.
reg., lU, p. 206 , n“ 343 ; p. 207, n“ 346 ; p. 209, n” 362; p. 223, n” 408.
' Hopf. op. cit., p. 74.
' Ibid. p. 79, 86.
J. Osmanlis. Grecs et Francs dans la f>êninstile des Balkans. 273
cette région, les articles d’exportation étaient nombreux; nous y trouvons les vins fins de Monembasia (Malvoisie), ‘ les soieries de Misitbra, où cette industrie était florissante,* le sel et les raisins secs de l’Argolide.* Tant qu’elle fut maîtresse d’Athènes, l’Attique fiit ouverte à ses marchands, qui venaient y chercher les figues et les raisins secs* du pays et, un peu plus loin, les soieries de Thèbes, à supposer, du moins qu’on en fabriquât encore dans cette ville, sous la domination des Acciaiuoli. Tous les produits des possessions vénitiennes, soie, graine d’écarlate, cire etc., envoyés de Grèce à la mère-patrie, ne pouvaient être chargés que sur des navires vénitiens.^ Les marchands vénitiens importaient sans doute aussi certains articles en Grèce, mais on est peu renseigné â cet égard: les draps semblent avoir formé le principal objet de ce commerce.* Outre les acquisitions territoriales dont nous parlions plus haut, la République en fit encore d’autres, de moindre importance, il est vrai, dans les îles de l’Ai'chipel. A la mort de Giorgio EU Ghisi, elle avait déjà recueilli son héritage; un tiers de rae d’Ëubée avec les iles de Tinos et de Mykonos. Ces iles produisaient du miel, de la cire et de la soie, mais les revenus du trésor y décroissaient d’année en année et devenaient de plus en plus insuffisants pour couvrir les dépenses. L’entretion d’une administration spéciale, dirigée par des recteurs, et d’un petit bâtiment de guerre chargé de protéger ces iles contre les incursions fréquentes des Turcs, constituaient des charges supérieures aux bénéfices.’ Les seigneurs des autres Cyclades, en majorité d’origine vénitienne, étaient de jour en jour plus convaincus qu’en dehors d’une union étroite avec Venise, il n’y avait point de salut pour eux. Rien ne pouvait détourner ce courant d’idées: en 1383, un usurpateur, Francesco Crispo s’empara par un meurtre de la souveraineté du duché de Naxos; l’iis d'Andros passa des mains de Pietro Zeno à celles des Sommaripa, de Vérone;* ces événements secondaires ne changèrent rien à l’opinion générale. A Naxos comme à Andros, on fut heureux que la République voulût bien, en considération de la situation particulièrement exposée de ces iles, permettre qu’une galère stationnât, comme d’habitude, dans chacune d’elles, pour la protéger contre les Turcs. Mais ce qui contribuait le plus efficacement à rassurer ces princes insulaires, c’était d’être nominativement désignés dans les traités
' Hopf, op. cit, p. 79.
’ H)id. p. 86, 113, 116.
' Ibid. p. 23, 67 ; Sathas, Doe., II, 124. ‘ Ibid. p. 50, 62, 56.
‘ Satbas, III, 438.
* Ibid, m, 380 et s., 423, 460.
' Ibid. I, 14 et s., 82 et 8.; n, 66,
76, 146 et 8., 147 et 8., 163 et s., 168 et 8., 178 et 8., 192 , 225; UI, 4 et s.. 144, 181 et 8., 238 , 261, 306, 362—365, 411-413, 414 et 8., 432, 439 et s., 448 et 8.
' Les sentences judiciaires et ordonnances relatives à cette transmission se trouvent dans Satbas, 1, 199 — 208.
274 Troisièmi'. )^wâe. — Dècadnwe <hi commercf du Lrrnnt.
passés par la République avec les sultans; c’est aussi ce qu’elle faisait d’ordinaire.
Tandis que Venise airomlissait ainsi ses possessions en Grèce, tantôt par une politique à la fois habile et énergique, tantôt à prix d’argent, tantôt par la force des aimes, le rôle de Gênes allait s'effaçant de plus en plus dans le Levant, jusqu’à se réduire à rien: c’était le résultat d’une série de révolutions intérieures, dont le dernier acte fut la soumission de la République au roi de France (1396). Bien entendu. il ne fut plus question pour elle d’accroissements territoriaux. Au moment des invasions de Bajazet et de Tamerlan, les colonies de Péra. de Lesbos, de Chio, des deux Phocée, réussirent du moins à sortir saines et sauves de la tourmente, et nous avons vu que le traité de 1403 leur procura quelque allégement au point de vue du tribut qu’elles avaient dû consentir à payer h leurs trop puissants voisins. Pendant tout ce temps, les seuls actes de la mère -patrie en faveur de ses colonies s’étaient bornés, autant que nous le sachions, à l’envoi de quelques galères pour la protection de Constantinople et de Péra, et à une petite ordonnance rendue, en 1398, sur la demande des bourgeois de Péra.* Au moment où le péril était le plus pressant, ce ne fut pas à une flotte génoise, mais à une flotte vénitienne que cette colonie fut redevable de son salut. En 1401, le maréchal de Boucicaut fut nommé gouverneur de Gênes pour le roi de France. Il avait déjà combattu les Turcs, d’abord à Xicopolis, puis à Constantinople, où il commandait un corps auxiliaire; il allait trouver à Gênes une excellente flotte toute prête: c’était une belle occasion pour donner suite à ses projets de croisade, car on le savait, il n’y avait ‘jamais renoncé. Il commença par nommer le chevalier de Châteaumorant, son homme de confiance, capitaine-général des colonies génoises de Romanie et de la mer Noire.* En 1403, au passage de l’empereur Manuel qui revenait de Paris pour retourner à Constantinople, il lui fournit une escorte de quelques galères destinées en même temps à défendre les colonies.® Lui-même mit à la voile peu de temps après, à la tête d’une grande flotte, à laquelle la colonie de Péra, les Gattilusi de Lesbos et d’Ænos et la mahone de Chio fournirent chacun un renfort de deux galères.* Le but primitif de l’expédition était l’île de Chypre, mais elle s’en détourna presqu’aussi-
' Atti délia Soc. lig., XIII, 176 et m.
’ Stella, p. 1200. La pièce par laquelle le chevalier français et les conseillers génois qui lui étaient adjointe reçurent pleins pouvoirs pour l'administration dcs colonies y désignées et la conclusion de traités é passer avec d’autres puissances
du Levant, porte la d.ate du 6 janvier 1403: on la trouvera dans la Coll, des doc. inéd.. Mél. hist., III, 172 et as.
• Stella, p. 1196; Sanut., p. 789; I/c litre des faicts de Boucicaut, p. 269.
* Le livre des faicts de Boucicaut.
/. Oxiiifwlis. (îrecs et Frunea dans la /u'iiitwifi' drs Balkans. 275
tôt pour diriger ses coups sur les Sarrasins en Asie-Mineui'c, en Égypte et en Syrie et aussi, à l'occasion, sur les Vénitiens; elle jirit k ces derniers plusieui-s vaisseaux et pilla, à Beyrout, des magasins remplis de raarcbandises de prix, qui leur appartenaieut. A Venise, on s’était défié de cette expédition dès le premier moment et l'on avait renforcé les garnisons de Modon et de Coron.' truand Boucicaut, revenant de Sjrie, pa.s.sa en vue de la côte de Morée, il trouva en face de lui, à la hauteur de Tile de Sapienza, l'amiral vénitien t!arlo Zeno qui lui infligea une sévère leçon (octobre 1403).» A la suite de cet échec, la querelle ne fit que s’envenimer et les marines des deux nations eurent également k en souffrir. Embusqués à Péra, les Génois captimaient au passage les bâtiments vénitiens qui revenaient de Tana, de sorte que ceux-ci, pour évit<;r la traversée du Bosphore, .«(! virent réduits à débarquer leurs cargaisons avant l’entrée du détroit, à .Scythopolis, et à les faire transporter à Constantinople par tene. Cependant l’empereur travaillait à faire au moins cesser les actes d’hostilité entre les Génois de Péra et les Vénitiens de Constantinople et ses efl'orts furent couronnés de succès. Gênes et Venise elles -mêmes Aient la paix, le 22 mars 1404.» Mais cette date ne marque que la fin de la période active des hostilités; la fixation des indemnités engendra encore des difficultés infinies, de sorte qu’en réalité le différend ne fut entièrement terminé que pai' les traités du 28 juin 1406 et du 30 déc. 1410.*
L’assujétis-sement de Gênes au roi de Fiance fit surgir d’autres complications encore. Les mahons de Chio sortaient de la classe des popolani; d’après leur contrat avec la mère -patrie, tous les droits de souveraineté et de juridiction de Gênes sur l’ile devaient cesser d’avoir leur eft'et, si jamais la république venait à se laisser imposer un régime autre que le régime démocratique.» Invoquant cette clause, les mahons se soulevèrent au cri; “vivent le peuple et Saint-Georges !“ déposèrent les fonctionnaires envoyés par Boucicaut et proclamèrent leur indépendance (déc. 1408). Cette insurrection de la colonie génoise ressemble jusqu’à un certain point à celle des colons de Crète contre Venise une
' Saüian, Doc., II, p. 106.
’ Le livre des faiets de Boiieieaul, p. 266 et SS.; Stella, p. 1196 et ss.; Dandolo, p. 517; Sanuto, p. 786 et ss., 800 et ss. ; Piloti, p. 394 — 400. Boucicaut raconte lui-même sa défaite en quelques lignes: Commem., III, p. 294, n® 275.
' Clavÿo, p. 62, 74, 78; Sanuto, p. 792 et s., 806 , 835; Rumanin, IV, 10. On trouvera un commentaire de l'instrument
de paix dans les Commem., III, p. 296, n® 278; voir encore les n®* 277 — 286 et 292, qui y ont rapport, et Sathas, Doe.. I, 9-11; II, 120, 132.
* Sur ces traités voyez Commem., III, p. 314 et sa., n®* 18 — 27; p. 322 et ss., n“* 48 et s.; p. .333 et ss., n® 79; p. 336 et 8., n®81; p. 347 et s., n®* 116 et s. p. 380 et 8.. nos 220 et s.
‘ Lib. jur., II, 668.
276 Tromème période. — Décadetice du commerce dn Levant.
quarantaine d'années auparavant ; de même que ceux-ci avaient son^é à se jeter dans les bras des Génois, ennemis héréditaires de leur mère-patrie, de même les Giustiniani de Chio appelèrent les Vénitiens à leur aide, et ceux-ci les autorisèrent eflFectivement à se fournir de vivres et d’armes en territoire vénitien. Mais cette situation ne dura pas plus de six mois; une flotte envoyée par Boucicaut et commandée par Corrado Doria eut bientôt mis fin à ces velléités d’indépendance; la citadelle de Chio capitula le 30 juin 1409.‘ En fait, dans cette circonstance, les mahons, en s’insurgeant, n’avaient fait que défendre leur droit strict; aussi le vainqueur se montra-t-il très doux dans la répression; mais les liens qui unissaient la colonie à la mère -patrie n’en étaient pas moins brisés et l’on avait usé dans une guerre civile des forces dont la cohésion eût été bien nécessaire en présence des dangers extérieurs.
Pour le moment, il est vrai, les Osmanlis avaient assez à faire chez eux-mêmes, et les colonies occidentales pouvaient respirer. Tandis que le second flls de Bajazet, Mahomet, établi à Brousse, gouvernait d’une main ferme la patrie des Osmanlis et les provinces d’Âsie, le flls aîné, Soliman, régnait mollement sur les provinces d’Europe. Comme les principaux marchés du continent grec restaient aux mains des chrétiens, cette situation était favorable aux nations commerçantes d’Occident. Grâce à l’humeur pacifique de Soliman, Constantinople et ses environs jouirent d’une longue période de calme, et, par le traité de 1403, Manuel rentra en possession de Thessalonique, où il envoya son neveu en qualité de régent.* Le successeur de Soliman, Moussa (1410 — 1413), comme lui fils de Bajazet, était d’un tout autre caractère; ce prince belliqueux mit le siège devant Constantinople et devant Thessalonique, mais des deux parts il échoua contre la résistance des Grecs.' La République de Venise n’avait pas cessé d’entretenir d’actives relations diplomatiques avec les deux princes. En 1406, elle faisait porter à Soliman, par Francesco Giustiniani, des promesses d’inaltérable amitié et l’assurait de son désir de rester en paix avec lui, quels que fussent les ennemis qu’il pourrait avoii’ à combattre: en échange de ces promesses, elle lui demandait de garantir à ses marchands la liberté d’aller et de venir dans son empire, le maintien au taux actuel des taxes auxquelles ils étaient soumis et l’autorisation d’installer un consul vénitien sur son territoire (ad stia loca).* Le traité conclu entre
■ SteUa, p. 1917—1220; Hopf, art.
Oitutiniani, op. cit., p. 319.
’ Ducaa, p. 79.
' Ducaa, p. 92 et g.; Phrantzès, p. 87; cf. Sanuto. Vite dri dogi. p. 880. Venwe
avait refusé son concours à la défense de Constantinople, sous prétexte qu’elle était en paix avec les Turcs; Hopf, Orieehenland, op. cit, p. 74.
‘ Schafarik, Àeta arehtri reneli $per-
I. Osmanlis, Grecs et Francs dans la jjéninstde des Balkans. 277
Soliman et cet ambassadeur ne nous est pas parvenu, mais nous possédons le document par lequel Moussa le confirmait. Celui-ci avait affaire à un agent du baile de Constantinople; il lui affirma ses bonnes intentions à l’égard des Vénitiens et sa volonté de rester en paix avec eux; il relâcha des navires capturés par ses corsaires, et, au cours d’une audience accordée à Jacopo Trevisano, envoyé pour le saluer au nom de la République, il lui promit de ne point hausser les taxes imposées aux marchands et de ne point inquiéter les possessions vénitiennes: dans la pièce à laquelle nous empruntons ce renseignement, nous relevons les noms de Coron, Modon, Argos, Nauplie, Phtélion (exemptée de tribut par faveur spéciale), Négrepont, Tinos et Mykonos (Micone).*
La scission de l’empire des Osmanlis se prolongea au delà de dix années. Il était réservé à Mahomet J", d’abord i*estreint à sa principauté de Brousse, d’en restaurer l’unité et de lui rendre par là son ancienne importance. Pendant la guerre civile qui eut pour issue ce glorieux résultat, Venise avait observé une stricte neutralité ; néanmoins elle fit porter ses félicitations au vainqueur par Francesco Foscari.’ Mais Mahomet avait i-econnu en elle l’ennemi qu’il fallait combattre à tout prix, le seul capable de mettre des entraves à la grandeur croissante de l’empire des Osmanlis. Il envoya à diverses reprises sa flotte ravager l’ile d’Eubée et les Cyclades: dans ces dernières il prétendait rabattre l’orgueil des seigneurs d’Andros et de Naxos, dont l’attitude arrogante l’avait irrité au plus haut point. Mais, le 29 mai 1416, l’amiral vénitien Pietro Loredano livra à cette flotte une bataille décisive en vue de Gallipoli et lui infligea une déroute complète.* Pendant longtemps, Venise et la Porte avaient évité de se heurter directement; cette bataiUe était le premier acte d’hostilité ouverte entre les deux puissances. Venise possédait sur mer une supériorité incontestée qui lui garantissait la victoire; dans les traités de paix de 1416 et de 1419, le sultan dut se plier à de nombreuses concessions ;‘ entre autres, il renonça à exiger un tribut du duc
tant Ut ad hieloriam Serborum et reliquorum Slarorum merUiUmalium, l"fasc., Belgrade, 1860, p. 374; voy. aussi Mon. tlar. merid., IX, 66, 103 et s., 106.
' Satbas, II, 262 et se.; Comtnem. reg., ni, p. 354, n° 137; dans cet extrait, il manque le nom de Phtélion, qui, cependant, se trouve dans l'original. Au lieu de ‘'Uicone“, M. Hopf (1. c., p. 75) a adopté la lecture “Niebone” et a admis par suite que ce nom désignait les côtes de Lycaonie, au lieu de l’ile de Mykonos.
’ Hopf, op. cit., p. 76; Sanuto, l'ite dei dogi. p. 8S3.
’ ün trouve dans Romanin (IV, 71 et SS.) les parties les plus importantes du rapport original de Loredano sur cette batoUle; Sanuto l’a inséré en entier dans ses Vite dei dogi, p. SOI et ss. Avant ces événements, on avait préparé des armements dans l'Archipel, tout en continuant de négocier: sur ce point, voy. Monunt. Star, merid., XII, 196 et es.
* Hopf. op. cit., p. 76 — 77.
278 Troisième période. — Décadence du commerce du Tjeeant.
de Naxos, en considération de sa qualité de Vénitien ' et déclara laisser aux Vénitiens toute liberté de traiter en ennemis les corsaires turcs qui infestaient l’Archipel et les Dardanelles.* Toute autre était à son égard la conduite des Génois. En 1416, il faisait la guerre à un ennemi mortel des Osmanlis, Djouneid, prince de Smyme, et l’assiégeait dans sa capitale; parmi ses alliés, à côté de divers princes de race turcomane et du grand-maître de l’ordre S. Jean, nous voyons figurer Jacopo Gattilusio, prince de Lesbos et fermier de la vieille Phocée, Giovanni Adorno, fermier de la nouvelle Phocée, et enfin le podestat placé à la tête de la mahone de Chio. * Il faut dire qu’ils avaient des motifs sérieux pour mettre leurs navires à la disposition de Mahomet: Djounéid était devenu un v'oisin par trop incomm(xle. .\près la prise de SmjTne, Mahomet en les congédiant, leiu- accorda gracieusement toutes leurs demandes, l^es mahons obtinrent l’autonsation de faire le commerce dans toute l’étendue de l’empire des Osmanlis. et Mahomet leur promit de laisseï- aller et venir, sans entraves d'aucune sorte, tous ceux qui voudraient trafiquer avec l’ile de Chio, fussent-ils même des ennemis des Tiu'cs. Par contre, il est vrai, la mahone dut prendre l’engagement de payer un tribut annuel de 4,000 écus d’or,< et, pour obtenir un nouveau bail de dix années pour l’exploitation des mines d’alun, le fermier mahon de la nouvelle Phocée, Giovanni Adorno dut accepter un loyer qui ne s'élevait pas à moins de 20.000 pièces d'or par an.*
Le changement de règne n’altéra en rien la manière d'être des colons génois de ces régions; ils se montrèrent aussi humbles à l’égard de Mourad II qu’ils l’avaient été ris-è-vis de Bajazet I®', son père. (>ertains membres de la colonie de Péia poussèrent même la servilité jusqu’au point de mendier auprès de Mourad des matériaux et une somme d’argent (300 hyperpres) pour la construction d’une haute tour fortifiée, sur laquelle la commune promettait de faire peindre les insignes du sultan. C'en était trop; le gouvernement de la mère-patrie blâma en termes sévères l’indignité de cette attitude; Dieu mci'ci, disait-il dans sa lettre, il était encore assez riche pour faire exécuter à Péra les travaux de fortification indispensables." D'un autre côté, on vit deux Génois, tous deux
' Taf. et Thom., inéd.
’ Ronmain. FV, 75.
’ Duca» (p. 106) est le seul qui signale ee tait ; il nomme les deux premiers ni rôir 'l’urntùr et Ic dernier n Xlnn,-
un peu plus loin, p. 108, les mêmes i>ersonnages reparaissent: ce sont, "i Vioi xai xal ‘ItntymU- Le tradi'.eteur
de Diicas semble avoir lu dans le premier
passage <>• ViiM ou «• V‘'oi , car il écrit ■“U Maouesi de .4.sio“ (p. 404). Xaturellement, dans ce cas, il ne s’agirait que de quelques membre.s de la mahone.
‘ Foglietta, p. .582. Cet écrivain avait la pièce originale sous le.s yeux.
* Ducas, p. 164.
" ÀHi delta Soe. lig., XIII. 187 (Lettre du 15 avril 1424). .\ cette époque, le
I. Osmanhs, Grecs et Francs dans la péninsule des Balkans. 279
fermiers de la mahone à la nouvelle Phocée, Giovanni Adomo et Percivalle Pallavicini, rendre au sultan des services signalés et lui fournir dans les limites de leur pouvoir les moyens d’abattre ses adversaires et de consolider sa puissance. Giovanni Adomo mit à la disposition de Mourad une flotte et un corps de troupes nombreux poiu- combattre l’usurpateur Moustapha (H21); Mourad avait déjà vaincu son adversaire en Asie; avec la flotte il put le poursuivre de l’autre côté des Dardanelles; le corps de troupes prit, sous ses ordres, une part active à la conquête de Gallipoli et le suivit dans sa marche victorieuse jusqu’à Andrinople. En reconnaissance de ces services, il flt remise à Adorno d’une somme de 27,000 pièces d’or que celui-ci devait encore sur son tribut, lui accorda, sa vie durant, la jouissance des revenus des douanes de la nouvelle Phocée et lui flt don du château-fort de Périthéorion, situé sur la côte de Thrace à l’ouest d’Ænos, en face de Thasos. Par le fait de cette cession, le commerce génois acquérait une nouvelle station avantageusement placée.* Quelques années plus tard, Percivalle Pallavicini, successeur immédiat d’ Adorno* à la ferme de la nouvelle Phocée, aida Mourad à réduire un autre adversaire, ce Djounéid dont nous avons déjà pai'lé; celui-ci était acculé dans le château d’Hypséla, situé sur la côte en face de l'ile de Samos: c’était son dernier refuge; avec trois galères louées à Chio, Pallavicini l’investit du côté de la mer, tandis que 50,000 Osmanlis le bloquaient du côté de la teire.* Quand Mouiad victorieux traveisa en triomphateui’ les provinces occidentales d’Asie, les mahons de Chio et le seigneur de Lesbos s’empi'essèrent à qui mieux mieux de lui faire présenter leurs félicitations.*
Pour sauver son empire. Manuel avait cru bien faire de suivre une voie opposée et de soutenir les prétentions de Moustapha; cette attitude attira sur sa capitale un nouvel orage. Mouiad, vainqueur de son compétiteur et furieux contre l’empereur grec, vint mettre le siège devant Constantinople dans le courant de l’été de 1422. Les Grecs se défendirent avec le coul’age du désespoir, repoussèrent les assiégeants et brûlèrent leurs lourdes machines de gueiTC.® Constantinople était encore une fois sauvée. Pour
KOttvememeut géuois travaillait dans le but d'amener le sultan à faire la paix avec l'empereur grec. Ibid. IV, rendic., p. 48 et s.
' Ducas, p. 164—181. Après la prise de Constantinople, le gouvernement génois chercha à rentrer dans les bonnes grâces de Mahomet II et fit valoir auprès de lui le service rendu à son père en cette circonstance. Il lui rappela encore de
quelle utilité avait été pour Mourad le concours de la marine génoise dans sa campagne contre Djounéid (Jannitus); (v.
la suite du paragraphe): Âtti deüa Soc. lig., Xni, 264 et s.
’ Hopf, art. Qiustiniam, op. cit., p. 321.
’ Ducas, p. 194.
* Ihid. p. 196.
‘ Les Vénitiens prirent bravement part
280 Troisième période. — Décadence du commerce du Levant.
se consoler de son échec, Mourad tenta de conquérir la deuxième capitale de l’empire gtec. Serrés de près par les Turcs, les habitants de Thessalonique pensèrent que le seul moyen de salut qui leur restât était de se jeter dans les bras de la République de Venise, et ils invitèrent la Seigneurie à prendre possession de la ville. Se voir ofiGrir ainsi une ville maritime si grande, si peuplée ,> si exceptionellement bien située pour le commerce,* c’était un coup de fortune ; la Seigneurie ne pouvait la laisser échapper ; elle accepta donc (1423) et promit d’expédier des troupes et des vivres; sous sa protection, ajoutait-elle dans sa dépêche,' Thessalonique ne tarderait pas à devenir une deuxième Venise. La ville avait pour gouverneur le prince Ândronic Paléologue; malade et dégoûté du pouvoir, il n’opposa â cette transaction qu'une molle résistance et finit par céder Thessalonique à la République contre paiement d’une somme de 50,000 ducats. Venise y envoya immédiatement un duca et un capitano et compléta son établissement dans le pays par l’annexion de Cassandria et de Platanea. Mourad fut très désagréablement surpris de voir les Vénitiens lui enlever Thessalonique pour ainsi dire sous la main et y remplacer les Grecs peu belliqueux par des mercenaires occidentaux. Âussi, dans le commencement, la République eut beau multiplier les démarches pacifiques auprès de lui, il observa une attitude hostile. Quand le premier négociateui' envoyé par elle, Nice. Giorgio, se présenta, non-seulement il refusa de le recevoir, mais même il le fit saisir et enfermer.* Enfin, en 1427, il consentit à laisser la ville aux mains des Vénitiens, mais il y mit plusieurs conditions;' d’abord qu’il continuerait à percevoir 10,000 aspres sur les revenus de la ville, outre le produit de la taxe sur le
à la défense sous la conduite de leur baile, Benedetto Emo: Ilopf, art. Oriechenland, op. cit, LXXXVI, 81. Le gouvernement de la République prit, à cette époque, des mesures destinées i garantir la sécurité des galères vénitiennes en route pour Constantinople et Trébizonde, et à mettre des vaisseaux à la disposition des marebands établis à Constantinople, pour leur assurer un refuge en cas de besoin; Satbas, Dœ., I, 118 et sa.
' Elle comptait alors 40,000 habitants; Oron. Dolfino, cit. dans Satbas, 1. c., IV,
XX, not. B.
’ Le marché de Thessalonique avait dès lors une telle importance pour le commerce des draps, que le commerce vénitien avait encore avantage à faire les fiais d’une galère chargée d'escorter les vai.s-
seaux marchands é partir de Négrepont, pour les protéger contre les corsaires turcs; Satbas, Doc.. U, 175 et s., 218 et s.
* Ce détail ne se trouve que dans Duc., p. 197. Pour les préparatifs faits par Venise en vue de l’occupation de Theasalonique, voy. Satbas, Doc.. I, 133 et sa.. 141 et SS.
* Sathas, Doc.. I, 163—177, 180—182.
‘ Â défaut du texte original du traité,
qui est encore inédit, j'en donne ici le résumé d’après Romanin, IV, 99 et a.
mais en faisant mes réserves sur la date du 20 avril 1426, que je tiens pour inexacte; en effet, le sultan ne donna qu’au mois de novembre son approbation provisoire aux préliminaires arrêtés à GalUpoii; Satbas, I. c., I, 182 et ss.
I. Osmanlis, Grecs et Francs dans la péninsule des Balkans. 281
sel, suivant la coutume qui s’était introduite dans les derniers temps de la domination grecque; en second lien, qu’il y aurait à Thessalonique un juge turc chai’gé du réglement des contestations pour dettes entre les habitants de race turque, et que ce juge aurait sa résidence dans la ville: les afiaires criminelles restaient réservées aux recteurs vénitiens; enfin, que les marchands turcs et les caravanes seraient reçus dans la ville sans difficulté. Les Vénitiens n’avaient probablement pas encore en le temps d’organiser des entrepôts et des établissements de commerce sur une vaste échelle, quand la ville fut investie pour la seconde fois par les Turcs: cette fois, c’était Mourad en personne qui conduisait les opérar üons du siège; la garnison latine était faible, la population grecque peu attachée à ses nouveaux maîtres; la domination vénitienne succomba avec une promptitude à laquelle on ne pouvait s’attendre (29 mars 1430). Si courte qu’eût été l’occupation de Thessalonique, elle avait coûté à la République plus de 700,00p ducats.^ En ce même moment, elle était fort inquiète sur le compte de Négrepont; * aussi, quand la paix se fit, le 4 septembre de la même année, fut -elle encore très heureuse d’obtenir du sultan la promesse de laisser en repos toutes ses autres possessions et d’accordei- la liberté du trafic à tous les marchands vénitiens dans son empire.^
Deux motifs avaient exercé une influence prépondérante à Venise dans la question de l’acquisition de Thessalonique; c’était d’une part le désir de soustraire à l’action envahissante des Osmanlis toutes les parties de l’ancien empire grec qu’on pourrait encore leur disputer; d’autre part le besoin de sauver tout ce qu’il était possible de tirer du nauû^e de l’ancienne prospérité commerciale. Les mêmes raisons inspirèrent au sénat de Venise la pensée de chercher à étendre ses possessions dans la Marée. En dehors des territoires gouvernés par les despotes grecs, en dehors des possessions de la République, groupées autour de Modon et de Coron d'une part, autour d’Argos et de Nauplie d’autre part, et dans lesquelles Fatras même fut comprise pendant quelque temps, il y avait là le duché d'Achaïe avec les baronnies placées sous sa dépendance. Il était bien déchu du degré de prospérité et de puissance auquel il était parvenu sous les Villehardouins; déjà, sous les princes d’Anjou, dont la plupart se faisaient représenter par des gouverneurs, la décadence avait commencé; à l’époque où nous sommes aiTivés, la principauté était gouvernée, depuis 1404, par Centurione Zaccaria, précédemment seigneur de Damala
‘ Zinkei8«u, Oeseh. des osman. lieiches in Europa, 1, 558 — 570; Hopf, art. OHeehenland, op. cit., p. 82, 87 — 89.
’ Duc., p. 201. En 1426, le gouveruement Vénitien reçut de Négrepont des
pétitions réclamant en termes tout particuliérement pressants sa protection contre les Turcs: Sathas, Doc., III, 306 et ss. ’ Bomanin, IV, 236.
282 Troisième période. — Décadence du commerce du Levant.
et de Chalandritza; ce n’était donc qu’nn ancien baron parvenu; depuis lors, tout allait à la débandade. Sans même attendre la mort de Zaccaria, les héritiers se mirent sur les rangs et parmi eux était Venise. En 1422, le sénat chargea Dollino Venier d’aller étudier sur place les ressources du pays au point de vue de la production et des facilités de la défense; l’enquête donna des résultats favorables. Le sénat entama alors avec les différents souverains de la Morée une série de négociations tendant toutes au même but; l’établissement de la domination vénitienne sur la pailie franque du Péloponnèse. La République se réservait l’occupation de l’Hexamilion, le fameux mur fortifié qui traversait de part en part l’isthme de Corinthe, ce qui impliquait de sa part le projet de s’opposer à la marche envahissante des Turcs. Mais ce n’était pas là le seul objet des négociations; les intérêts du commerce y avaient leur part. Effectivement, Venier avait été chargé, entre autres choses, de se rendre compte des produits du pays et dans, son rapport, il signalait l’or, l’argent, le plomb, la soie, le miel, la cire, le blé, les raisins secs et la volaille.' Cependant Venise ne put venir à bout de la résistance de Théodore II, despote de Misithra; elle dut renoncer à sa tentative et, ijuelques années après, c’étaient les Grecs qui occupaient en maîtres la partie franque de la Morée (1432). Le despote 'l'homas établit sa résidence dans Clarenza, l’ancienne capitale de cette partie de la pres<iu’île : il était séparé de Théodore II par les posse.ssions d’un prince belliqueux et énergique, Constantin, qui y ajouta encore, eu 1442, le despotat de Misithra. Dès lors il n’j’ eut plus dans la Morée d’autres souverains que des princes de la maison de Paléologue, <l’abord au nombre de trois, puis au nombre de deux; quant à Venise, elle conservait les possessions que nous avons énumérées plus haut, à l’exception de Fatras.*
L’acquisition de The.ssalonique par Venise, ses efforts pour faire de la Morée une puissance unie et forte, étaient autant d’indices qui ne pouvaient échapper à la clairvoyance de Mourad; ils lui prouvaient de plus en plus clairement que la lutte contre les Osmanlis était le principal objectif de la politique de la République en Orient. Nous avons déjà vu que Mahomet I” la considérait comme sa plus dangereuse ennemie
‘ Samito, Vile dei dogi, p. 043. Be«aarion inciitionne é^alcmeut une partie de ces produits, et il y ajoute encore le vin, la viande, le fromage, la laine, le coton, le lin, la cochenille et lu pourpre: Wadding, Annat. ord. min., a. a. 1459.
Le district de Fatras était surtout connu pour ta variété et la (jualité de ses pro-
duits; aussi attirait-il constamment un Rrand concours de marchands vénitiens.
Sathas, Doc.. I, 41, 77; D, 2«3; HI, 76. 169 et s.
’ Sur ce qui ])rècède, voy. Hopf, art.
liriechetdand, op. cit,, p. 80 et s., 86 et 8., 108—110.
7. Osmanlis, Grecs et Francs dans la jténinstile des Balkans. 283
et qu’il en avait eu la preuve à ses dépens. Dans ces conditions, le territoire turc devait nécessairement être pour le commerce vénitien un terrain semé de dangers et il fallait une dose de hardiesse peu commune pour en affronter les périls." A quoi pouvaient servir les assurances de liberté et de sécurité inscrites dans les traités en faveur du commerce, de quelle utilité pouvait être le maintien d’un consulat commercial à Thessalonique, formellement réservé par la République au moment de la remise de cette ville entre les mains des Turcs, quand les deux nations étaient en état de rupture déclarée? Ce qu’il y avait de plus fâcheux, c’était que les Turcs, maîtres absolus du détroit des Dardanelles, commandaient la route de Constantinople et de la mer Noire. Ds n’avaient même pas besoin d’une flotte à eux pour la rendre à peu près Impraticable aux puis.sances maritimes d’Occident. Les premiers sultans ne semblent pas avoir compris l’importance de la magnifique position de GalUpoU; ils avaient laissé ses fortifications tomber en ruines. Bajazet fut le premier qui s’occupa de les restaurer; il construisit une grosse tour à l’entrée du port. Par ordre de son fils Soliman, un Génois de la famille de Negro, engagé au service de ce prince, en éleva une semblable sur la côte d’Asie en face de Gallipoli, à Lampsaque.’ A l’abri de ces fortifications, Mahomet créa les preraiei's éléments d’une flotte de gueiTc; Gallipoli servait à la fois de chantier de construction et de port. Dès 1416, les Vénitiens apprirent à leurs dépens ce qui se cachait là: une flottille de galères de commerce revenant do Trébizonde et de Constantinople trouva sa route barrée à la hauteur de Gallipoli par une flotte turque; elle réussit à s’ouvrir un passage de vive force, mais l’ennemi la suivit en la harcelant jusqu’à Négrepont. Kn 1427, trois navires marchands vénitiens en route pour la Ronianie furent attaqués au même endroit par une nombreuse flotte turque qui en captura deux; le troisième put se réfugier à Chio.® Ces accidents se renouvelèrent sans doute, toutes les fois que la guen’e éclatait entre Venise et la Porte. Cependant il n’en résulta jamais dans le trafic des intemiptions assez prolongées pour que Venise se vît dans la nécessité de renoncer à ses relations avec les pays d’au delà des Dardanelles. En effet, dans les chroniques vénitiennes et particulièrement dans les documents publiés par M. Sathas, il est question à toute époque des galères de 'fana et de Remanie (Constantinople et Trébizonde) et l’on voit qu’elles exécutaient leurs voyages comme d’habitude. Les sources dont nous venons de parler n’indiquent
' Néanmoia.*! , il y avait eucure à Au- ehitnnea ehrmii<fucs tV Engkterre. éd. Dudrinople des colonies de commerce véni- i)out, II, 4; Tafur, p. 162 et s. tienne et génoise; voy. la lettre du moine ’ Duc., p. 19, 88.
franciscain Bartholoma-us, de Gênes, eu ” Sanuto, Vite dei dogi, p. 899, 997.
date du 3 févr. 1443, daus Wavrin, -In-
pas le nombre de bâtiments dont se composaient à l’ordinaire ces flottilles marchandes, mais d’Ânglnre, pèlerin français (1396), rapporte que de son temps il partait annuellement quatre galères de Venise pour Constantinople.*
Le trafic avec (>)nstantinople suivait donc son couis. La colonie vénitienne de cette ville subsistait toujours avec son baile’ et la République avait soin de faire de temps à autre confirmer à nouveau les anciens traités par les empereurs grecs. Il existe à notre connaissance des chartes de confirmation datées des années 1406, 1412, 1418, 1423, 1431, 1436, 1442 (1443?) 1447, 1460.® La plupart du temps c’étaient les bailes qu’on chargeait de ce soin; on préférait éviter l’envoi de missions spéciales; comme l’empereur n’entretenait pas d’agents permanents à Venise, il devait au contraire y envoyer des ambassades aussi souvent que besoin était.* Les traités sont souvent copiés mot pour mot l’un sur l’autre; en tous cas, ils sont identiques pour le fond; ils n’ajoutent rien de nouveau aux anciennes conventions. Tout marchait suivant une i-outine déjà vieille; selon toute apparence, le trafic n’était pas assez actif pour qu’il y eût lieu de soulever de nouvelles questions ou de poser de nouvelles règles. De temps en temps, à propos du renouvellement des traités, l’empereur et la République discutaient quelque peu,® le premier se plaignant des actes de contrebande commis par les Vénitiens, la seconde réclamant contre les impôts et les accises dont scs colons étaient, disait-elle, surchargés injustement, mais, en somme, il ne se produisait pas de nouveaux motifs de difficultés, assez graves poui- amener une rupture. La Seigneurie se montrait en général bienveillante, serviable et secourable. Quand, aux conciles de Ferrare et de Florence, les Vénitiens uni.ssaient leurs efforts à ceux du pape Eugène IV, leur compatriote, pour amener la réunion des églises d’Orient et d’Oeddent, ils travaillaient dans l’intérêt de l’empereur Jean VI (1425 — 1448). On sait que ce prince comptait sur cette réunion poui- réveiller l’intérêt
' Auglure, Le Saint voyage, p. 09.
’ Vers 1440, on fit des réparations à l'église de S. Marc et au palais du baile, dout une partie était en ruines: Hopf, art. Qriechenland, op. oit., p. 110.
’ Le texte original en grec a été conservé pour la plupart de ces pièces: voj. Uiklosioh et Muller, Acta yraca. III, 144 et SS., 153 et ss., 163 et ss., 177 et ss., 186 et ss. , 207 et ss., 216 et ss. : celle de 1423 a été également publiée en latin dans Satbns, 1, 163; celles de 1406 et de
1412 se trouvent, sous forme de regestes, dans les Cammem., III, p. 313, n° 16 et p. 361, n“ 161 ; je ne connais celle de 1450 que par une citation de Hopf, Qriechenland, op. cit., p. 115.
* Par exemple. Emmanuel Cbiysoloras en 1406, Xic. Monojani en 1416: Commtm., III, p. 312, n" 14; Mon. Star. merûL.