I. Osmaniis. Grec» H Francs dans la jMmhwde des Balkans
des empereui's grecs ou qui pressuraient les malheureux.' Le gouvernement de la mère-patrie était fréquemment obligé de se fafre l’avocat des pauvres de la colonie, dont les cris de détresse arrivaient jusqu’à Gênes. Parmi les charges qui pesaient sui’ eux outre mesure, il faut signaler, en dehors des concussions de certains fonctionnaires coloniaux,’ une taxe absolument exagérée sur les morts (gabella defunctorum): plus de cent familles émigrèrent en peu d’années pour ce motif’ et le gouvernement dut se décider à la supprimer en 1448. Il est évident, pourtant, que cette raison ne suffirait pas poui- expliquer d'aussi nombreux départs et qu’il faut tenir compte des dangers auxquels les habitants se trouvaient exposés par les fréquentes apparitions des Turcs; mais chaque départ faisait un vide dans le nombre des défenseurs.
Les navires qui, au sortir du détroit des Dardanelles, faisaient voile vers le sud, commençaient par longer l’île désolée de Ténédos et la première qu’ils rencontraient ensuite était celle de Lesbos, résidence de la branche aînée de la maison génoise de Gattilusio. Nous avons vu quel éclat les rîchesses et les grandes alliances de cette maison faisaient rejaillir sur le nom de leur mère-patrie. Le troisième prince régnant de Lesbos, Dorino Gattilusio (1427 et ss.) étendit sensiblement ses domaines en se faisant céder les îles de Lemnos et de Thasos à titre de fiefs de l’empire byzantin; en outre, les membres de cette famille étaient, de père en fils, fenniers de la vieille Phocée et ils conservèrent ce privilège aussi longtemps que la mahone de Chio en resta propriétaire. Une branche cadette de la même maison s’était établie à Ænos et suivait de près les traces de son aînée ; le deuxième seigneur d’Ænos, Palamède (1409 — 1455), se fit donner à titre de fief, par l’empereur çprec, les îles d’Imbros et de Samothrace.* Les grandes îles de la mer Égée se trouvaient donc aux mains de princes de race génoise. Dès lors, les marins de cette nation pouvaient s’aventurer en toute sécurité dans ces régions, sous la protection de châteaux -forts occupés par des compatriotes;® chaque port leur offrait, au besoin, un refuge contre la poursuite des corsaires; enfin, le commerce trouvait dans ces îles des facilités inconnues autrefois et, si pauvres qu’elles fussent, il y
’ AUi dsUa Soc. lig., XTTI, 186 et «.
’ Ibid. P, 186, 194.
' H>id. 812 et s.
‘ Pour ce* fait*, voy. Hopf, art Orteriieniand, op. cit., p. 160 et s*.
' On voit encore dans toutes ces île* les ruines de cb&teaux- forts et de tours de l’époque des OattUusi; sur la plupart, il y a des écussons aux armes ou aux
monofranunra de la famille et, souvent des inscriptions faisant connaître que ces monuments ont été construits par les princes eux -mêmes (Francesco à Lesbos en 1373, Palamède & Samothrace) ou par leurs lieutenants. Voy. Conxe, Bette auf den butin det Ihrakùchen Meeret, p. 37, 56 et s., 80 — 82, 108; du même. Brise auf der Intel Lesbos. p. 6.
290 Tromème période. — Déradenr/- du cotnmeree du Leennt.
trouvait toujoure quelque aliment dans leur produits natui’els. Au point de vue politique, il régnait entre la République génoise et les Gattilusi des deux branches un accord parfait; la République savait qu’en cas d’opérations maritimes k entreprendre dans le Levant, elle pouvait compter sur un renfort de galères fournies par ces priuces et, de son côté, elle n’oubliait jamais de les faire comprendre dans les traités de paix qu’elle signait avec d’autres puissances. ‘ Au reste, les Gattilusi payaient tribut aux sultans et leur grand souci était de vivre en paix avec eux.’ La mahone propriétaire de nie de Chio était, elle aussi, tributaire des sultans, de sorte que, de ce côté, sa tianquillité était assurée. Pendant la première moitié du XV® siècle, elle put, à peu d’exceptions près, s’occuper uniquement, sans préoccupations du côté de l’extérieui', de la culture du mastic et des fruits du midi, de l’exploitation des mines d’alun de Phocée (Foglia) et du commercÆ de ces produits; depuis que le prix du quintal de mastic avait été définitivement fixé à 4,’> livres (19 avril 1417),’ cet article seul donnait un bénéfice annuel d’environ 20,000 livres. Une seule fois, pendant l’hiver de 1431 à 1432, cette colonie courut un danger sérieux de la paît des Vénitiens. A cette époque. Gênes s’était placée sous la protection des ducs de Milan, et le duc régnant, Philippe Marie Visconti, prince dévoré d’ambition, était en guem avec Venise; les hostilités s’étalent étendues jusque dans l’Arcliipel. La capitale de l’ile de Chio fut alors assiégée par une puissante flotte vénitienne sous les ordres d’Andrea Mocenigo; le siège se prolongea pendant plus de deux mois (du 11 nov. au 17 janv.); le podestat Rafaello Montaldo déploya dans la direction de la défense autant de bravoure que d’habileté. Mocenigo finit par être obligé de remettre à la voile et de renoncer à son entreprise. Gênes avait expédié une flotte au secours de sa colonie, mais à .son arrivée tout était fini. Elle voulut cependant exercer des représailles; après avoir ravagé les îles de Naxos, d’Andros et d’Eubée, elle s’empara de la forteresse de Karystos, dont elle rapporta triomphalement les clefs k Chio.®
‘ Doeumenti riguardanti aleuni dinasti deU’ Arcipelago p. p. Luxoro e PineUi-Oentile, dans le Oiorti. liguât., I. 220 et 8.; n, 86 et s., 90—93; lU, 314 et 8., V, 350, 364 et s., 369 et sa., 366 et 8.
’ Ibid, n, 296: “consideramue, vos non immerito refugere, ut quicque committatis, quod régi Turco molestum sit“ .... : ce sont les termes d’une lettre adressée, en 1440, par le doge de Gênes à Dorino Gattiluaio : en conséquence, il lui conseille de n’envoyer une galère au secours de
Constantinople que s'il peut invoquer, pour expliquer cet envoi, un motif quelconque, tel que le désir de protéger Péra, ou tout autre semblable.
• Hopf, art. Oiuêtiniani, op. cit., p. 333.
‘ Pour plus de détails, voyez Hopf.
op. cit., p. 323 et s. Les Misreil. di sloria pairia, VI, 545 et ss. contiennent un poème historique, de peu de valeur d'ailleurs, composé par un mohon nommé Andriolo Giustiniani Banca et dont cette guerre est le sqjet.
I. Osmntilis. Grers et Francs dans la péninsule des BalMiis. 291
Le Levant subissait ainsi le contre -coup de la rivalité des deux Répnbliqnes sous les yeux de l’ennemi commun, de jour en jour plus menaçant: le temps approchait où sa main puissante allait s’abattre suiles îles de l’Archipel.
On connaît maintenant la situation des deux plus grandes nations commerçantes de l’Occident en Romanie; voyons ce qu’étaient devenues les • puissances de second et de troisième oi'dre. Au milieu du XIV* siècle, les Catalans avaient déployé de grandes forces militaires dans les eaux de la Grèce: un moment on put croire qu’ils allaient y acquérir une situation analogue à celle des Vénitiens et des Génois; mais cet effort dépassait leurs moyens. Au XV* siècle, il n’en restait rien; mais ils avaient laissé denière eux une nuée de corsaires qui infestaient les eaux de la Méditerranée et de l’Archipel.* Parfois, ces coieaires se rassemblaient de manière à former de véritables flottilles et opéraient des descentes dans l’une ou l’autre des îles de cette région, à Chio pai’ exemple.^ Cependant, la nation catalane avait d’antres représentants dans le Levant; des navires marchands de Bai'celone visitaient fréquemment les ports de l’Archipel et les Dardanelles. Les rois d’Aragon, nous l’avons vu, avaient dès longtemps travaillé k obtenir' des Paléolognes des garanties de bon accueil et des avantages commerciaux pour leui-s sujets à Constantinople. Depuis 1290, les droits de douane étaient réduits pour eux au taux de 3 ®/#- Sous le règne de Jean VI, les agents grecs voulurent exiger 4 ®/o. Les autorités de Barcelone réclamèrent’ le rétablissement du taux de 3 ®/o fixé par les traités (1448). Il anivait assez fréquemment que le gouvernement grec fît arrêter des marchands catalans ou mettre l’embargo sur letu-s Icargaisons, sous prétexte qu’un de leurs compatriotes s’était esquivé sans payer ses dettes: les autorités de Barcelone profitèrent de l'occasion pour protester contre cette manière de punir des innocents pour les coupables. Nous ignorons la suite donnée à ces doléances. Mais il n’y avait pas à Constantinople que des marchands catalans de passage, y réduisant leur séjour au temps
, Voy. p. ex. Duc., p. 332, 338; Chalcoc., p. 619 et 8.
, Stella, a. a. 1411, p. 1238—1240.
, Lettre du 24 mai 1448; Capmany, Mem., Il, 272 et 8. L’exposé des faits relatif aux droits de douaue et aux stipulations du traité de 1290 (?), tel qu’il est présenté dans cette lettre, est en contradiction avec les termes d'un rapport adressé de Constantinople aux autorités de Barcelone par le consul Pierre Boca-
fort (ibid. p. 286); “Per antea omnes subditi domini nostri regis solvebant Græcis comerebiis (i. e. pro commercio) V pro centeuariu; sed mEgestas regia obtinuit a serenissimo imperatore, ut dicti sui subditi duobus pro centenario liberentur, quorum alterum mihi jussit dari ut consul!, alterum apud se detinere.“ L’abaissement des droits était donc antérieur aux négociations entre les deux souverains alors régnants.
292 Troisihne période. — Décadence du commerce du Levanf.
strictement nécessaire pour terminer leurs affaires.' Les sources constatent la présence de marchands de cette nation constitués en colonie’ et administrés par des consuls qui percevaient à titre de cotimo (suivant l’expi-ession des Italiens) un droit de 1 */o 8>ir les aiticles importés par leurs compatriotes. Ces consuls avaient la haute main sur les Siciliens établis à Constantinople. On peut prouver par des lettres de provision et par d’autres documents historiques l'existence de consuls catalans à Constantinople ponr les années 1428, 1434, 1437, 1445, 1448 et 1453;" nous ne saui'ions faire la même constatation en ce qni concerne Péra, car, pour cette ville, il n’existe qu’une seule lettre de provision, de l’année 1383.* U semble même que le consulat de Péra ait été supprimé par la suite et réuni à celui de Constantinople. . Celui-ci avait dans son ressort, d’abord le petit territoire encore possédé par l’cmpereni' grec, puis les principautés gouvernées par les despotes de Morée ; une partie de la péninsule se trouvait pourtant en dehors de sa juridiction, cai' la place de Modon avait un consul catalan spécial. D en était de même pour Candie." Les Catalans trafiquaient encore avec nie de Rhodes et l’on voit que des marchands de Barcelone s’y étaient établis," moins peut-êü'e ponr y faire le commerce proprement dit, que pour prendre part aux mouvements de fonds qui se faisaient entre le centre de l’Ordre des Chevaliers de S. Jean et leurs baillages d’Espagne. C’était la même raison qni y avait attii'é, à une époque antérienre, des banquiers de Florence, de Montpellier et de Narbonne.
Pendant la période que nous étudions, les Provençaux ne font plus guère parler d’eux dans tonte la région de l’Ârchipel et du Pont Même à Constantinople et à Péra, c’est à peine si, de temps à autre, on en trouve quelque trace.’ Mais il en est tout autrement poui* deux villes situées l’une en face de l’autre, sur les deux rives de l’Âdriatique : Ancône et Raguse; les soui-ces nous les montrent, au cours des derniers temps du Moyen-Age, spécialement adonnées à un trafic des plus actifs avec les pays possédés par les Grecs et par les Osmanlis.
' P. ei. Capmany, H, 247.
’ Voyez entre autres, Zhiahmau, Die UnionsrerhaneUimgen xwùehen der orientnlisehen und rSmùehm Kirehe, p. 118.
* Capmany, II, 218 , 231, 266 , 273; append. , 61, 66 et s.; Doe. auUe reiax. tote., p. 169—172 fiogia, cnria consulatua). On trouve encore, en 1463, un consul catalan dans les rangs des défenseurs de Constantinople: U eut la tête tranchée par ordre de Mahomet II (Leon. Chienais, dans les Atti delln Sor. lu/., XIII, 246,
236; Phrantzès, p. 252 et s., 298). D y avait aussi un navire catalan dans le port de Constantinople an moment de la catastrophe: Phrantzès, p. 238.
‘ Capmany, II, 168.
‘ Ibid, n, 232 et s.; app., p. 59 — 60,
* Ibid. II, 278; rv, app., p. 5.
’ Cependant, il y avait précisément un navire provençal dans le port de Constantinople au moment de la prise de la ville par les Turcs: Phrantzès, p. 288.
I. Osmanlis, Gréai et France dans la péninsule des Balkans. 293
Ancône avait toujours sa colonie de commerce à Constantinople: elle renouvelait les consuls de trois ans en trois ans, et, dans le choix de ces personnages, eUe tenait parfois compte des préférences personnelles de l’empereur grec; cela ne l’empêchait pas d’ailleurs d’envoyer des ambassadeurs spéciaux (1380, 1392) chargés de prendre activement la défense de leurs concitoyens et d’obtenir le retrait des mesures nuisibles aux intérêts de leur commerce. ‘ Ses marins parcouraient constamment les eaux grecques; Ciriaco Pizzicolle, qui visita plusieurs fois Péra, d’abord comme marchand et plus tard comme antiquaü'e, ne montait pas d’autres navires que ceux d’Ancône. Nous trouvons ici un exemple de l’influence exercée sur les marchands instruits par l’étude des humanités, alors dans tout son éclat: de longs séjours dans les localités classiques de la Grèce antique développaient en eux le goût des recherches archéologiques. Ce Pizzicolle parcourut en tous sens la Grèce, l’Archipel, les côtes de l’Asie -Mineure, pour découvrir des monuments de l’antiquité, relever des inscriptions, collectionner des monnaies etc. D fut d’ailleurs puissamment secondé dans ses recherches par les nombreux Génois établis dans le Levant’ Mais passons: il nous reste k faire connaître encore les Anconitains sous un autre rapport Avide de rivaliser avec la grande puissance commerçante de l’Adriatique, mais réduite par sa faiblesse à un rôle secondaire, Ancône nouait volontiers des relations avec les ennemis de Venise. On comprend donc qu’elle devait, à l’égal de Gênes, prodiguer aux Turcs les démonstrations d’amitié. Les marins anconitains leur fournissaient la contrebande de guerre et ce commerce prit de telles propoilions , qu’au mois de septembre 1430, le gouvernement vénitien déclara que, dorénavant, il se verrait dans l’obligation de considérer comme ennemi et de traiter comme tel tout navire anconitain qui tenterait de passer les Dardanelles.* Au moment où cette déclaiation fut faite, Venise était en gueire avec Mourad II et une flotte vénitienne opérait devant Gallipoli; nous ne savons si la menace flit suivie d’exécution, mais peu importe; il nous suffit qu’elle constate l’attitude amicale
' UakuBcer, Uonum. hitl. îilar. mtrùi., I. 1, p. 161 — 163. En général, on parait avoir été oatisfait, é Ancône, du traitement accordé à «es nationaux, & Conetantinople; ce fut même le motif d'une réception solennelle qu'on y organisa, en 1430, pour fêter, é son passage, une ambassade de l'empereur grec : Md. p. 162 et s.
* Une partie des lettres écrites par lui au cours de ses voyages a été publiée par M. Uehus dans V Itinerarium Cyriaci An-
conitam et par M. Targioni Tozzetti dans les Relaxioni d'alewii riaggi fatti netta Toecana, V, 408 et ss. Ces extraits font désirer la publication intégrale de ces lettres: l'intérêt bien connu que portent MM. Mommsen et de Rossi & tout ce qui concerne ce vieux collectionneur nous permet d'espérer que notre vœu ne tardera pas à être exaucé.
’ Makuscev, 1. c., p. 168 et s.
:}94 Troisième période. — Décadence du commerce du Lernnt.
des Anconitains à l’égard des Turcs. Elle devait avoir pour conséquence naturelle d’assurer aux marchands de cette nationalité un bon accueil sur le territoire turc, alors même qu’ils n’apportaient pas de matériel de guerre, et de leur ouvrir plus d’un marché fermé pour les autres.
Quant à Raguse, ses marchands ne se bornaient pas au commerce maritime. Depuis l’époque où nous nous sommes occupés d’eux, ils avaient multiplié leurs voyages et leurs relations sur les voies de terre qui traversaient la péninsule de l’Hémus. Ils avaient eu l’habileté de conclure des traités avec les princes slaves et ne négligeaient point de les renouveler;' ils s’en trouvaient fort bien. De leur côté, les Osmanlis, qui cependant empiétiaent chaque jour sur le territoire slave, les laissaient traverser la frontière sans difficulté. Le motif de cette tolérance était que le gouvernement de Raguse saisissait toutes les occasions d’affirmer sa bonne entente avec la cour d’Andrinople. A cet égard, il était très heureux pour elle de ne plus avoir à sa tête un comte vénitien; cela la dispensait de l’obligation de conformer sa politique ù celle de Venise. Ce changement .s’était opéré en 13.58; Venise avait, à cette époque, cédé Raguse au roi de Hongrie qui lui laissait une libellé d’action k peu près illimitée. Cette situation lui permettait d’éviter les occasions de conflit avec les sultans, et même de les maintenir toujours d’humeur bienveillante à son égard par des ambassades, par des présents envoyés au moment opportun. Elle dut, k la vérité, se résoudre plusieurs fois à augmenter le chiffre du tribut qu’elle leur payait, mais le sacrifice était amplement compensé par les bénéflees du commerce. Pendant l’époque que nous étudions, les Annales de Raguse font encore mention de divers traités ou renouvellements d’anciens privilèges consentis par les sultans en faveur de Raguse.* M. Miklosicb a publié la traduction en langue serbe de deux de ces documents, signés par Mourad II et remontant aux années 1430 et 1442.*
Cette amitié avec les Turcs n’empêchait pas les marchands de Ragu.se de visiter Constantinople alors encore au pouvoir des Grecs, et la Morée, d’où les Francs avaient été expulsées, mais dont les principautés étaient restées aux mains de despotes de race gi-ecque. Le gouvernement de leui’ rtlle natale entretenait partout des i-elations pour leur ouvrir la voie.
En 1461, c’est à dire deux ans avant la chute de Constantinople et neuf ans avant la conquête de la Morée pai- les Turcs, un certain Volzo Bobali reçut de son gouvernement la mission d'aller visiter successivement tons les princes de la maison de Paléologue encore en
' Miklosicb. Mon. Sert., passim. * Momwi. serb.. p. 36S et s., 409 et se.
’ Liiccari, I. c., p. 82, 88, 93, 9ti.
I. Osmanlis, Grecs et Francs dans la péninstde des Bcdlcans. 295
possession de leurs domaines héréditaires. Au mois de juin, il était à Constantinople, à la cour de l’empereur Constantin XI Dragazès: pendant les mois de juillet et d’août, il visita les despotes Thomas et Démétrius, frères de l’empereur: le premier avait sa résidence à Clarema et gouvernait la partie occidentale de la Morée; le second, fixé à Misithra. régnait sur la partie orientale de la péninsule (l’Achaïe).
Bobali exposa à l’empereui’, au nom de la commune de Raguse, le désir d’établir un consul à Constantinople et d’obtenir la concession d’un terrain pour la construction d’une maison d’habitation (\6vt8,a ), destinée au consul, et d’une église. Il obtint ce qu’il désirait: l’empereur autorisa en outre les citoyens de Raguse à s’établir dans sa capitale en nombre illimité et il fixa poni' eux les droits de douane au taux de 2 % û l’importation et à l’exportation. Il décida encore qu’en cas de réclamations pour dettes, les sujets grecs qui auraient à porter plainte contre des citoyens de Raguse devraient s’adresser au consul de cette nation, et réciproquement les marchands de Raguse devraient citer les sujets grecs devant les tribunaux indigènes. Dans le cas où un citoyen de Raguse viendrait à partir sans payer ses dettes, au lieu de s’en prendre à un de ses compatriotes, bien innocent de ce méfait, et de l’en rendre responsable, le gouvernement grec devrait dorénavant adresser une réquisition à celui de Raguse qui, de son côté, userait de contrainte pour forcer le coupable k se libérer. ^
Le texte des concessions accordées par le despote Thomas aux marchands de Raguse est conçu en termes analogues et même parfois identiques: elles s’appliquent aussi bien à ceux qui ne feront que visiter les places de commerce de son temtoire, qu’à ceux qui voudraient s’y fixer: ceux-ci seront administrés par des consuls librement élus par eux. La seule différence, c’est que le prince n’exige le droit de 2 % 1®*
ventes en détail; pour les ventes en gros, il se contente de IV» ®/o ’ Démétrius, plus généreux, leur accorda l’exemption entière des droits de douane et des taxes locales.®
Il suffit de jeter un coup d’œil sur la carte pour comprendre que la Morée devait être nécessairement un des premiers pays visités par la marine marchande de Raguse; c’est une question de voisinage; en somme, les traités dont nous venons de parler marquaient seulement la reprise de relations anciennes. Dès le XIV® siècle, les marchands de
* Taf. et Thoin., Oriecli. Orig. Urk. Kur GeseJi. de* Freùtaats Ragusa, dans les Sitxungsberichte der Wiener AJcad., philos, hist. Cl., VI (1861), 529 — 531; Uiklosicb et Muller, Acta graca, ni. 228
’ Taf. et Thom. , Oriech. Orig. Urk., 1. c., p. 531—633; Mikl. et Muller, 1. c., p. 230—232.
* Taf. et Thom., Oriech. Orig. Urk., 1. c., p. 533-535; Mikl. et Muller, 1. c., ni, 232—234.
396 Troisième période. — Décadence du commerce du Levant.
Raguse importaient à Ancône de la soie de Clarenza ou des environs et des soieries de la Morée.' Dans le document où nous relevons ce détail, nous voyons qu’il est encore question d’épices, de sucre, de soie, originaires de la Tatarie et de la Oazarie : ceci est fait pour nous donner une hante idée des relations du commerce ragusan et nous démontre qu’elles s’étendaient bien au-delà des pays dont nous parlions plus haut.
Toutes les nations commerçantes que nous avons citées jusqu’ici étaient depuis longtemps déjà en relations d’afl'aires avec les provinces situées dans la péninsule de l’Hémus. Il nous reste à parler d’une nouvelle venue: Florence. Pegolotti nous apprend que, de son temps, les Florentins jouissaient déjà d’une réduction des droits de douane dans l’empire byzantin: c’est une preuve incontestable de négociations préalables entre les deux puissances. Les marchands de Florence et les produits de son industrie, en particulier ses lainages, pénétraient jusque dans les contrées les plus reculées de l’Orient; il était donc naturel qu’on les tronvât à Constantinople,’ en Morée et dans les îles de la Grèce. Mais Florence était située au cœur de l’Italie et son territoire ne s’étendait pas jusqu’à la mer; poui' exporter ses produits dans le Levant, elle était obligée d’avoir recours à des ports étrangers et plus ou moins éloignés, tels que Gênes, Ancône, Venise. A la ftn de ses jours, songeant aux immenses richesses de sa ville natale, le doge de Venise, Tommaso Mocenigo, dans une allocution devenue célébré, disait aux hauts fonctionnaires réunis autour de .son lit de mort (1423): “Vous savez que les Florentins nous envoient chaque année seize mille pièces de drap que nous écoulons dans la Barbarie, en Égypte, en Syrie, en Chypre, en Romanie, à Candie, dans la Morée et dans l’Istrie; ils nous livrent, en outre, des articles de toutes sortes, dont la valeur s’élève à 70,000 ducats par mois, ce qui fait 840,000 ducats par an, et ils nous achètent en échange des laines de France et de Catalogne, des draps cramoisis, des laines cardées, de la soie, des fils d’or et d’argent et des pierreries.“ • Mais les Florentins n’étaient pas toujoui-s obligés d’aller si loin chercher un port: plus près d’eux, en Toscane même, ils avaient à leur disposition le Port Pisan; dès une époque reculée, ils avaient fait passer par là une partie de leurs articles d’exportation. Des traités conclus en 1264 et en 1266 leur garantissaient le transit en tianchise à travers la ville de Pise, pour les articles à destination de ce port* Si l’accord n’avait jamais été troublé entre les deux villes, les Florentins n’eussent
' Ce détail ressort d’un traité du 33 oct. 1373 entre Baf^ise et Ancône, publ. p. Makuscev, I. c., p. 111 et ss.
’ Pegolotti (p. 20) y constate l’in^po^ tiitiou de “panni fiorentini.“
’ Romanin, IV, 94 et s.
* Ammirato, Stor. fior., II, 101, 107.
La taxe d’octroi dont il est parlé ne s'appliquait qu’aux articles importés.
I. Osntanlis, G^ecs et Francs dans la j>éntftsule des Balkans. 297
évidemment jamais songé à détourner leur trafic du Port Pisan et à confier leurs marchandises à d’antres qu’aux marins pisans. Mais la querelle des Guelfes et des Gibelins qui divisait toute lltalie fit de Florence et de Pise deux ennemies irréconciliables. Pendant des périodes entières, le Port Pisan était fermé aux Florentins; tantôt la marine pisane leur refusait ses services, tantôt il paraissait imprudent de les lui demander; pour sortir de cette pénible situation, iis firent l’essai de louer des navires français, dont les capitaines venaient prendre leurs marchandises dans les rades de Motrone et de Pietrasanta;* mais ces rades étaient peu sûres ; leur attention se tourna alors vers un port vaste et assez bien abrité, celui de Talamone, situé à environ huit milles au nord du promontoire de Monte Ârgentaro, sur le territoire de Sienne; c’était pour cette dernière ville une bonne aubaine et elle entreprit avec ardeur l’amélioration du port et de la route qui y menaits En 1311, le célèbre Baldncci Pegolotti demanda pour ses compatriotes au gouvernement siennois l’autorisation de diriger leurs marchandises sur ce poit, tant par terre que par mer;* on pense si sa requête fut bien accueillie. Ce traité fut encore renouvelé en 1366. Avec cette pièce en main, quand on voulait, au Port Pisan, violer leurs immunités (1321, 1343) les Florentins pouvaient répondre en abandonnant ce port et en transférant leur entrepôt à Talamone. C’était chaque fois un désastre pour la ville de Pise, car, d’une part Florence exportait déjà plus que Pise elle-même',, de sorte que Pise et son port perdaient immédiatement une source de bénéfices certains; d’autre part, l’exemple des Florentins entraînait des marchands d’autres nationalités et c’était Talamone qui en profitait Furieux, les Pisans voulurent en interdire l’entrée et la sortie aux navires de commerce; mais les Florentins et les Siennois faisaient bonne garde; ils prirent à leur service des galères provençales et génoises et, tandis que les premières tenaient les galères pisanes en échec devant Talamone, les secondes firent sauter la chaîne du Port Pisan. Les deux ennemies finirent pourtant pai* se réconcilier en 1364: en 1369, un homme animé de sentiments d’amitié pour Florence, Pietro de’ Gambacorti, arrivait à la tête du gouvernement de Pise ; un de ses prcmieis actes fut de rendre aux Florentins leui-s anciens privilèges; comme le port de Talamone, très incommode à cause de son éloignement et très malsain à cause de la malaria, n’était pour eux qu’un pis-aller, cette restitution volontaire les décida à l’abandonner pour toujours et le Port Pisan redevint leur entrepôt.* Cependant, le désir d’avoir un port à eux devenait de jour en joui-
' Reumont, Lorenxo rf«’ Mediei, 1, 94. ’ Sur ce transfert , voyez Capponi.
’ Arehir. tlor. ilal. , 3* série , XII, •itoria delta repubbliea di Firenxe, I, 265 a* part., p. 72 — 74. —274; Pagnini, Delta deeima. II, 22—
298 Troisième période. — Décadence du commerce du Levant.
plus vif chez les Florentins. Où le chercher? A l’embouchure de l’Amo. naturellement Mais, pour atteindre ce but, il fallait commencer par assujétir Dise, déjà bien déchue de son antique grandeur et courbée, depuis 1399, sous la domination des Visconti, des étrangère. La conquête ne fut pas difficile et il n’y eut pas besoin d’un grand déploiement de forces, cai' ses propres maîtres la vendirent et la livrèrent par trahison. Le 9 octobre 1406, les Florentins y faisaient leur entrée. Malheureusement, pour le reste du tenitoire, c’est à dire pour la partie qui les intéressait le plus, le maréchal de Boucicaut, gouverneur français de Gênes, avait pris les devants; il avait mis la main sui' le Port Pisan et sur Livourne (août 1406) et les Florentins durent patienter encore seize années avant de retrouver une occasion propice. Elle se présenta enfin au bout de ce délai; le doge de Gênes, Tommaso da Campofregoso avait un besoin pressant d’argent pour faii e face à ses ennemis ; les Florentins ofirirent de le lui fournir s’il consentait à leur céder les deux ports: le 27 juin 1421, les parties étant tombées d’accord pour une somme de cent mille écus d’or, le marché fut conclu. ‘ Le \ieux Port Pisan commençait à s’ensabler et menaçait de devenir bientôt impraticable, mais les progrès de sa décadence correspondaient au développement de celui de Livourne, son voisin et son héritier désigné. La possesion de ce port mit les Florentins en état de .se rendi'e indépendants des marines étrangères* et d’en créer une pour eux-mêmes. Dès l’année 1421, le 28 novembre, on nomma de nouveaux fonctionnaires appelés Consoli del mare: leurs attributions comprenaient la création d’un arsenal maritime, l’organisation d’un service de croiseurs poui' la protection du port, la construction, l’équipement et le recrutement des équipages de galères de commerce. Des décrets successifs (1422, 1423) leur conférèrent pleins pouvoirs, d’une part pour l’envoi d’agents diplomatiques à Alexandrie et à Constantinople, avec mission d’aplanir les voies aux nouveaux services de navigation que l’on se proposait de créer, d’autre part pour la nomination de consuls chargés de veiller, dans les stations d’outre-mer, aux intérêts de leurs nationaux (les postes d'Alexandrie et des Baléares sont nommément indiqués dans le décret).* n existait déjà de fait des colonies de commerce dans la plupart des stations importantes de l’Orient; elles n’étaient donc pas à fonder. La possibilité d’entrer en relations directes avec les débouchés du commerce procura à Florence un surcroît de richesses et de prospérité; il est à
26, et surtout la belle étude de il. Luciano Banchi, / porti délia maremma Setuse durante la repubbliea, dans VArehir. star, ilal., 3® série, X— XU (1869—1870).
' Canale, Storia di Oetwra, IV, 146.
178 et 8.; Pagnini, 1. c., p. 30.
’ Bened. Dei (p. 275) attribue à cette circonstance la haine des Vénitiens contre les Florentins.
’ Doc. sulle reloA. loec., p. 279 — 283.
T. OsmauUs. jfrrecs et Francs dans la péninsule des Balkans. 299
peine besoin de le dire, mais un fait d’un autre ordre y contribua également. En s’annexant la république de Pise, Florence s’était substituée à celle ci; elle était devenue légalement son héritière et, en cette qualité elle pouvait réclamer comme siens toutes les propriétés et tous les droits dont sa sujette avait eu la jouissance dans le Levant. Elle n’y manqua pas: dès 1416, elle faisait présenter sa requête à Manuel par un bourgeois florentin du nom de Bettino Bartoli, établi à Constantinople: elle demandait que l’empereur voulût bien l'autoriser à prendre possession de l’église et de la loggia autrefois concédées à Pise et qu’il daignât transmettre aux Florentins les anciens privilèges des Pisans. De son côté, elle promettait de faire réparer les bâtiments que la colonie pisane avait laissé tomber en ruines et d’imprimer à son trafic avec Constantinople une activité qu’il n’avait pas encore atteinte jusqu’alors.* D ne paraît pas que la négociation ait abouti du vivant de Manuel; comme l’organisation d’un service de navigation .subissait des retai'ds, Florence elle-même ne jwussait les choses qu’avec une ardeur très modérée. En 1429, on désigna bien une galère de commerce tiui devait faire le premier voyage de Constantinople; on ordonna â ses patrons de prendre leurs dispositions de manière à faire au moins deux fois la traversée en dix-huit mois;* mais l’inauguration d'un service régulier de navigation n’eut lieu en réalité qu’en 1436. En effet, à cette date, plusieurs vaisseaux chargés de marchandises mirent à la voile pour Constantinople : quelques marchands y avalent pris passage; dans les lettres de recommandation que les autorités florentines leur donnèrent pour l’empereur, cette expédition est désignée comme la première qui soit partie de Florence pour Constantinople.’ A cette occasion, le gouveimement de la République fit de nouveau réclamer de la haute bienveillance de l’empereur des privilèges analogues à ceux dont jouissaient les marchands d’autres nations; des négociations en ce sens avaient déjà été entamées en 1430 avec une amba&sade grecque.* Mais l’empereur se faisait prier: il n’accorda enfin ce qu’on lui demandait qu’à l’occasion du grand concile convoqué à Florence pour travailler à la réunion de l’Église grecque et de l’Église romaine. On sait que le gouvernement florentin multiplia les démarches pour faire transférer le concile dans ses murs; comme l’empereur désirait y assister, il mit deux galèi'es à sa disposition pour l’y amener avec les dignitaires ecclésiastiques qui l’accompagnaient, en désigna deux autres
’ Doc. suite relax, tosc. p. 149 et s.
’ Ibid. p. 283 et 9.
’ Ibid. p. 162 et 9.: “cuin ad pneeena ütatuerint cives nostri nonnullas naves mercibus onustaa ad civitatem CoustantinopolitaDam transmittere ac dare pria-
cipium hujusmodi navigationi atque comluertio , quod speramus fore commodum et utile non solum nostris, renim etiani hominibus vestris . . . .“
• Ibid. p. 166.
300 Troisième péricde. — Décadence du commerce du Levant.
pour la défense de la capitale pendant l’absence du souverain, et ofirit une avance de soixante à cent mille écns pour les frais du concile. Son désir ayant été exaucé, il prépara une brillante réception à tous les membres du concile, mais particulièrement à l’empereur Jean et aux Grecs en général.' Ën témoignage de sa gratitude, l’empereur, au moment de son départ qui eut lieu au mois d’août 1439, laissa une bulle d’or contenant une série de faveure accordées par lui au commerce florentin.* Elle donnait aux Florentins la jouissance de l’église de S. Pierre à Constantinople, propriété des Pisans jusqu’au XTV® siècle, ainsi que de leur ancienne maison commune (Xovréia, loggia, porticus), avec autorisation d’y faire flotter la bannière florentine k côté de l’étendard grec. Elle leur permettait l’achat ou la construction de trois maisons destinées au logement des marchands de passage et prévoyait une augmentation de ce nombre en cas de besoin. Elle reconnaissait à la commune de Florence le di-oit de nommer k l’avenir k Constantinople des consuls chargés d’administrer la colonie sédentaire de leur nation et munis de pouvoirs judiciaires comme les autres consuls. Les droits de douane restaient fixés à 2 ®/o- Ce déciet fixe la date de la constitution régulière d’une colonie florentine k Constantinople; jusqu’alors les Florentins s’étaient abrités sous le drapeau catalan-, le 16 nov. 1437, ayant besoin de faire enregistrer en justice un acte poui- lequel ils comparaissaient comme acheteurs dans un grand marché d’alun, c’était encore le chancelier du consulat catalan - florentin qui l’avait reçu dans la maison commune des Catalans.' Ce fut aussi seulement à partir de ce moment que le sei-vice de la navigation entre Florence et la Romanie commença de suivre une marche régulière.' Une ordonnance du Consul de la mer, en date du 27 mars 1447, fixait dans l’ordre suivant les points où les galères devraient faire escale sur la route de Constantinople: Modon, Négrepont, Gallipoli à l’aller et au retour, et en outre, Chio et Rhodes au retour.® R y avait toujours un certain nombre
' I«.s documents à l'appui des faits que nous venons de raconter ont été publiés par M. Cecconi dans ses Studj storici ntl roncilio di Firenif, et, depuis, Us l’ont été de nouveau dans les Doe. sttlle relax, tose., p. 169 et ss.
’ ün trouvera le texte original grec dans Miklosich et MuUer, Acta grteca, III , 200 et SS., ainsi que dans les Doc. sulle relax, tosc., p. 174 et ss., et une traduction latine dans Pagnini, Délia décima, II, 230 et ss. Par la même occasion Jean accorda à la commune de Flo-
rence le droit de nommer des notaires impériaux; Mikl. et Muller, l. e., p. 196 et ss.; Doc. nulle relax, tosc., p. 172 et ss.
* “In logia dominomm Catalanomm .... ego Petrns Samoyragensis publions notarius et curie consulatus dominomm Catalanorum et Florentenorum in regia urbe Constontinopolis canceUarius:“ Doc ndle relax, tosc., p. 169 — 172.
‘ 11 est question p. 284 et s.) de l’organisation d’un voyage pour l’année 1444.
‘ Doc. suUe relax, tosc., p. 291 et a.; cf. Amari, Dipl. arab., app. p. 51.
I. Osmanlis. Grecs et Francs dans la ))éninsule des Balkans. 301
de marchands florentins fixés en permanence k Bhodes et la défense de leurs intérêts donnait lieu à nne correspondance active entre leur gouvernement et l’ordre des Chevaliers de St Jean.* Le trafic avec l’île de Chio n’était pas non plus absolument nouveau ; mais, comme c’était une colonie génoise et que les Florentins tenaient de préférence avec les Vénitiens et les Catalans, il semble que de ce côté on ne leur fit pas un bien bon accueil; sans cela on ne comprendrait pas pourquoi ils devaient y payer des droits, même sur les marchandises non vendues, car ce n’était l’usage nulle autre part* Malgré ce désavantage, Chio était également avec Rhodes, Candie et Modon l’un des points où faisaient escale les galères florentines en route pour Alexandrie et Beyrout*
Tandis qu’à Florence l’organisation de services de navigation vers l'Egypte et la Syrie d’une part vers la Romanie d’autre part, n’était pas encore sortie du domaine de la discussion, un prince d’origine florentine, zélé poui- la prospérité de son pays. Antonio Acciainoli, duc d’Athènes. envoyait en mission auprès de ses compatriotes un certain Rinaldo Mezzola et les faisait inviter à organiser un trafic commercial avec son duché. Le gouvernement florentin accueillit ces avances avec joie et chargea Tommaso Alderotti de porter ses remercimcnts au duc. On comptait bien que sa bienvieillance se traduirait poui* les personnes en franchises et pour le commerce en privilèges an moins aussi étendus que ceux des Vénitiens et des Génois; l’ambassadeur devait le donner à entendre.* Cet espoir ne fut pas déçu; Antonio Acciaiuoli déclara qne son intention était de réduii-e pour les marchands florentins les droits de douane et les impôts à la moitié du taux habituel et de les traiter dorénavant absolument sur le même pied que les Vénitiens, les Catalans et les Génois.* De la cour du duc d’Athènes, Alderotti dut se rendre à celle de Carlo I" Tocco, prince de Céphalonie, dont la mère était une Bnondelmonti de Florence,* pour y remplir une mission analogie. Ce prince était alors un très grand personnage: à sa principauté insulaire il avait réuni le despotat d’Epire, ce qui lui permettait de prendre le titre de despote des Romains: d’autre part, U était seigneur de Clarenza et de quelques autres territoires en Morée. La mission d’ Alderotti dut évidemment être couronnée de succès, car les
‘ Doe. êtiUe rtlat. toae., p. 144, 161, 158; Fel. Brancscci, Diario, dans l'yircAtr. •for. üai., 4® série, VIII, 164.
’ Voir des réclanwtions à ce sujet (1480) dans les Doe. suite relax, tose.. p. 166 et 8.
' Amari, Dipl. arab., p. 442; app.,
‘ Instruction du 22 et lettre du 25 juin 1422, dans les Doe. suite relax, tose., p. 152 et 8.; l’instruction se trouve aussi dans Pagnini, Délia décima. II, 228 et s.
‘ Diplôme en grec, dans Uiklosicb et Uuller, Acta grceea, HI, 261, et dans les Doe. suite relax, tose., p. 163.
' Doe. suite relax, tose.. p. 162.
302 Tromhne périodr. — D^radetice du rommerre du Levant.
lettres de la Seigneurie de Florence à Carlo sont remplies de remerciement pour les preuves d’amitié données par le prince à l’ambassadeui; pour les faveurs et l’assistance prodiguées aux capitaines de navires et aux marchands florentins.* Mais tout en cherchant à se mettre au mieux avec les princes d’origine florentine, la Seigneurie de Florence ne négligeait pas le soin de se faire des amis parmi les despotes de Morée. d’origine grecque. En 1446, elle reçut un ambassadeur du despote Constantin que nous retrouverons à Byzance, dont il fut le dernier empereur;* cet ambassadeur donna beaucoup de nouvelles agréables, dit le document auquel nous empruntons ce renseignement ; dans le nombre il y en avait sans doute plus d’une relative au commerce.* Le successeur de Constantin, Démétrius, avait fait un séjour à Florence à l’époque du concile et en conservait le meilleui' souvenir; ayant eu occasion d’envoyer en Italie, en 1450, un agent nommé Athanase Lascaris, il le chargea, entre autres choses, d’aller se présenter au gouvernement florentin et de lui annoncer que, si les marchands de ce pays voulaient faire des affaires chez lui, son maitrc leur promettait une réduction des droits de douane à la moitié du taux ordinaire et l'exemption entière des autres impôts.* Il n’est pas sûr que Florence ait en le temps de profiter de cette offre, car tout ce qui restait de la domination grecque en Morée fut détruit par les Turcs en 1460, et Démétrius lui-même fut emmené en captivité à Constantinople.
Mais nous nous sommes laissés entraîner au-delà des limites dans lesquelles le présent chapitre devait être renfermé: il est temps de revenir à l’histoire de l’empire grec. En provoquant la réunion des églises grecque et romaine, l’empereur Jean avait espéré obtenir l’aide de l’Occident; il n’en fut rien. L’Occident était déchiré par des luttes intestines et ses princes avaient assez à faire chez eux-mêmes;* d’ailleurs, les projets de croisade les laissaient froids et l’on vit bien à quel point la question de l’empire grec leur était devenue indifférente, quand le nouveau sultan, Mahomet II, qui avait succédé à son père Mourad II
' Doc. suite relax, losc. p. 164 et s.
’ M. Hopf (art. Qriechenland, op. cit., LXXXVI, 112) admet que ce “dispotna" n'était autre que Constantin : cette opinion est très soutenable.
' Doc. sullc relax, losc., p. 178.
* Miklosich et Uuller, Acta greeca. III, 206 et as.; Doc. stiUe relax. Igsc., p. 177 et s. Ce diplôme n’est pas daté: M. Muller, è la p. 207, lui avait attribué la date de 1382; è la p. 371 il change cette date
pour 1482: ce sont deux erreurs, car Démétrius ne prit possession de son despotat de Morée qu'en sept. 1449. et la mission de Lascaris en Italie est de 14ôO: voy. Hopf, op. cit., p. 112. 116.
‘ Sous ce rapport, Philippe le Boa duc de Bourgogne, semble seul faire exception: voy. de Barante, Hisl. des dues de Bourgogne, avec notes par Gachard (Brux. 1838), D. 117.
T. OsDianlis. Greca ei Francs dans ta /ycninsidc des Balkans. 303
au mois de février 1451, commença des prépai'atifs dont le but, on ne pouvait s’y méprendre, était la conquête de Constantinople. Aux félicitations et aux hommages qu’étaient venus lui apporter à l’occasion de son avènement les ambassa<leurs des princes chrétiens du Levant, parmi lesquels on cite ceux de Lesbos, de Chio et de Galata,* Mahomet avait répondu par les assui'ances les plus pacifiques : sui‘ la demande de Lorenzo Moro, ambassadeur de Venise (10 sept 1451), il avait renouvelé les traités conclus par la République avec ses prédécesseurs, confiimé en particulier l’une des clauses de ces traités, l’exemption de tout tribut en faveur du duc de Naxos.* Cependant il ne tarda pas à jeter le masque et à dévoiler ses projets sur Constantinople. Son premier acte en ce sens fut on le sait, la construction du château de RmmiJi Hissari sur la rive européenne du Bosphore, pendant l’été de 1462.’ R donna pour consigne au commandant du château d’arrêter tous les vaisseaux qui passeraient à sa portée, qu’ils vinssent de Gênes ou de Venise, de Constantinople ou de Caffa, de Trébizonde d’Amisus ou de Sinope d’exiger d’eux un tribut, et, en cas de refus, de les canonner et de les couler à fond.’ On peut se figurer ce que cette mesui-e avait d’onéreux pour le commerce italien. L’histoire rapporte le fait de trois capitaines vénitiens qui, revenant de la mer Noire, passèrent en vue de Roumili Hissari en novembre et décembre 1452; tous trois refusèrent de répondre à la sommation des Turcs: deux d’entre eux eurent l’habileté de tromper l’ennemi et s’échappèrent sans avaries; mais le troisième, nommé Antonio Rizzo, n’eut pas le même bonheur; son navire fut coulé à fond, lui-même condamné â être empalé, et la plupart de ses matelots eurent la tête tranchée. Le baile vénitien de Constantinople, Girolamo Minotto, envoya en toute hâte un agent auprès du sultan pour tâcher de leur sauver la vie, mais il arriva trop tard.’ En face de Roumili Hissari s’élevait le château d’Anadoli Hissari précédemment construit par Bajazet ; “ maître de ces deux positions, Mahomet pouvait à sa volonté fermer toute communication entre Constantinople et la mer Noire, c’est à dire affamer la population de Constantinople. Tous ses préparatifs étant achevés.
‘ Dnc., p. 233.
’ Bomanin, rv, 245 j Sanuto, VUe, p. 1164 — 1156 (clause introduite dans le traite de paix de 1454).
' Ducas, p. 237 et ss.; Phrantzès, p.
233 et 88.; Chalcoc., p. 332; Critobulos, dans Muller, Fragm. hisi. grac., V, 1, p. 68 et 88. ; Xic. Barbare, Oiomaie deW asaedio di ComtantinopoU , éd. Cornet (Vienne, 1856), p. 1. Dès le 13 mai's.
Oabriele Doria dénonçait dans le conseil de Gènes ce que cette construction avait de menaçant pour les nations commerçantes: Âüi délia Soc. lig., XIII, 222.
* Ducas, p. 246.
‘ Barbaro, L c., p. 2, 3, 5; Duc., p.
248; Zorzi Doldn, éd. Thomas (Müfichn.
Sùxungsber., 1868, II, 1), p. 8 et s.
° Eammer, Oetehiehle de» osmanûehen Reieh», L 235.
304 Troisihne }>ériode. — Décadence du commerce du Lerant.
il commença le siège de la ville le 6 avril 1463. Venise et Grênes comprenaient bien à quel point leurs intérêts étaient engagés dans les évènements qui se préparaient Constantinople et son faubourg étaient devenus une seconde patrie pour des centaines de citoyens des deux républiques; toutes deux avaient là des propriétés publiques et privées qui représentaient des sommes incalculables ; la chute de Constantinople, c’était les communications avec les colonies du Pont supprimées ou peu s’en fallait, c’était donc la perte de ces colonies elles-mêmes. Aussi l’appel de l’empereur ne trouva-t-il aucune des deux républiques insensible. Constantin Dragcu'es fit d’ailleurs tout ce qui était en son pouvoir pour entretenir les bonnes dispositions des Vénitiens; ainsi, il supprima tous les impôts mis jusqu’alors sur le commerce des courtiers et des marchands d’esclaves vénitiens, il accorda aux Vénitiens l’exportation des vins en franchise etc. etc.‘ Quand il envoya des ambassadeurs implorer l’assistance des puissances occidentales, les deux républiques appuyèrent leurs démarches de tonte leur énergie mais avec assez peu de succès, il faut le dire.* Venise était alors engagée sur le continent dans une guerre contre le duc de Milan; néanmoins, elle équipa une flotte de dix galères, qu’elle plaça sous le commandement de Jacopo Loredano; malheureusement, craignant que l’envoi d’un renfort isolé ne produisît pas d’effet utile, on retarda son départ pour attendre des vaisseaux promis par le pape et pai* Alphonse, roi de Naples, et quand on le mit en route, il était déjà trop tard.* Cependant, deux galèi'es vénitiennes se trouvaient dans le port de Constantinople depuis la fin de l’année 1462; leur commandant, Gabriele Trevisano, avait pour instructions, d’abord de coopérer à la défense de la ville et, en second lieu, d’escorter au retour trois grandes galères de commerce que l’on attendait de Trébizonde et qui arrivèrent effectivement* On s’attendait
' Romanin, IV, 345, not. 3.
’ Raynald, a. a. 1463, XXVHI, 606; Barbare, Oiomaie, doc., p. 71—73; Komanio, IV, 348; ÂUi délia Soc. lu/., Xni. 334 et 8.
' Sanut., p. 1148; Bomanm, IV, 848, 864 , 860, not, 1; Raynald, L c., p. 610, 614; Barbaro, p. 66. A propos de cea armements je prétends, d’accord avec U.
Vast (I^. siège et la prise de Contlaniinople. Restée hUt. mai et juin 1880, p. 14) qne, malgré les appels désespérés de l'empereur, Venise ne sortit pas de son inaction. Barbaro (p. 84) nous montre la flévreuse impatience des assiégéa attendant
l’arrivée de la flotte commandée par Loredano; si l’on veut se faire une idée de la tension des esprits et des espérances que l’on fondait sur ce secours, il faut lire la relation du florentin Tedaldi: publiée en premier par dom Martène dans le Thés, aneed., I, 1819 et ss. ; elle l’a été une seconde fois, sous une forme meilleure, par M. Vallet de Viriville, dans le supplément de son édition de la Chronique de Charles VU par Chartier, III, 30 et ss. Notre citation est empruntée & la dernière édition; le passage en question se trouve à la p. 30.
‘ Barbaro. p. 8. 68 — 71.
I. Osmanlis. Grers et Francs dans la péninside des Balkans. 305
à être assiégé d’un joui- à l’autre: ces trois galères et les bâtiments destinés à leur escorte formaient un contingent considérable qui pouvait être d'une grande utilité pour la défense de la ville. Tout ce qui s’y intéressait désirait les conseiTer ; naturellement, la colonie vénitienne de Constantinople et le baile, son chef, partageaient ce désir, car la présence de ces navires dans le port était jusqu’à un certain point une garantie de sécurité pour les personnes et pour les marchandises. Une assemblée des plus hautes autorités de la ville, tenue dans l’église de Sainte Sophie, s’étant prononcée pour le maintien des navires dans le port, le baile convoqua le giand conseil de la colonie pour le 14 déc. 1452 dans l’église de S. Marc,* Le conseil, qui, soit dit eu passant, rendit de grands services à la défense pendant le siège,* décida de retenir les capitaines des cinq navires sous sa responsabilité, de protester contre leur départ et de menacer chacun d’eux, en cas de désobéissance, d’une amende de 3000 ducats.* Les galères restèrent donc; postées dans la Corne d’Or, elles combattirent avec succès les bâtiments turcs et purent même débarquer une partie de leui-s équipages pour renforcer la garnison des murailles et des tours de la place. Le baile des Vénitiens, Girolamo Minotto, prit personnellement part à la défense: il occupait un poste situé dans le voisinage du palais de l’Hebdomon; la majorité des marchands, ses administrés, s’était rangée sous ses ordres; d’autres occupèrent sur d’autres points des situations importantes.*
Tandis que la République de Venise et sa colonie de Constantinople oubliaient tout pour la défense de Constantinople, une grande partie des Génois jouaient un rôle extrêmement équivoque. D est vrai que les Génois de Péra avaient été bien souvent en conflit avec les Grecs, mais cela ne les empêchait pas de reconnaître qu’il fai.sait meilleur vivre sous la domination faible et bénigne de ces mêmes Grecs que sous le régime tyrannique des Turcs. Aussi donhèrent-ils leur concours aux efforts tentés pour empêcher ces derniers de s’emparer de Constantinople; seulement, comme malgré tout il était probable que la ville finirait par succomber, ils n’aui'aient pas été fâchés de couvrir leurs
‘ Barbaroj ou lit à la p. 6, S. Uarco, à la p. S, S. Maria; ces deux églises, nous le savons, étaient les propriétés des Vénitiens.
’ Ibid. p. 16, 28, 37, 38.
’ Ibid. p. 6 — 11 ; Duc., p.865. Phrantzés (p. 238) et Léonardo de Cbio (p. 342) diseut qae l'empereur donna l’ordre de retenir cea navires dans le port; cela est vrai, m»i* seulement en tant que ce fut lui
qui provoqua la décision de la colonie. Au reste, nous n'avons pas énuméré tous les navires auxquels fut appliqué la même mesure : pour être complet , il faudrait ajouter encore trois bâtiments vénitiens et trois crêtois; Barbaro. p. 3, 4; Phrantz., p. 238.
‘ Voy. Mordtmann, Die Belageruttg uiid Eroberuny ton Comtautinojtel, p. 45 et SS., et les citations de cet auteur.
306 Troitü-me période. — Décadence du commerce du Lei'nnt.
derrières. Quand le siège devint imminent, ils firent demander du renfort à Gênes pour la défense de leurs fortifications: au cours des dix deiTiières années, ils les avaient considérablement augmentées et perfectionnées: la mère-patrie leur envoya des hommes et du matériel de guerre.* Mais, au lieu d’accepter franchement la situation, les Pérotes envoyèrent une ambassade au sultan, pour lui faii-e savoir qu’ils désiraient conserver sa bienveillance et observer fidèlement les traités. Mahomet II les assura de ses sentiments d’inaltérable amitié, mais à condition qu’ils s’abstinssent de venir en aide aux habitants de Constantinople;* en attendant, comme il ne se fiait pas à eux, il établit un corps nombreux sur les hauteurs où s’élève la moderne Péra, pour surveiller le faubourg,* tandis que lui-même attaquait la ville par le côté opposé. H n’avait pas tort de se défier: les Pérotes se chargèrent de le lui prouver eux -mêmes; en effet, tandis que d’un côté ils allaient souvent visiter le corps d’armée placé en observ'ation devant leurs miu^ lui prodiguaient les démonstrations d’amitié, lui portaient toutes sortes de choses qui pouvaient être utiles ou agréables aux soldats, de l’autre, ils profitaient de l’ombre de la nuit pour passer à Constantinople et, le lendemain, ils combattaient à côté des Grecs.* Le sultan le savait: aussi, s’il arrivait parfois que son artillerie eût coulé à fond quelque navire maichand génois ou démoli quelque maison de Péra, il ne s’en inquiétait pas outre mesure, et, si les Pérotes portaient plainte, il refusait assez sèchement de les entendre.* Mais si le sultan avait des motife de mécontentement contre eux, les Grecs et leurs amis en avaient bien davantage: un jour les Turcs entreprirent de transporter leurs vaisseaux par terre, de Bechiktach jusque dans le bassin intérieur de la Corne d’Or, où ils se postèrent ensuite tout près de l’arsenal maritime (navarchio) de Péra;® on a accusé les Pérotes de les avoir aidés de leurs conseils et même plus activement encore.* La chose n’a jamais
' Fogl. , p. 60S; Oinatin. , fol. 205; Duc., p. 265; Barbaro, p. 20.
’ Ducas, p. 267; Zorzi Dolfin, l.c., p. 15.
’ Chalcoc., p. 383; Phrantz., p. 237.
‘ Duc., p. 275; Leon. Chiens., 1. c., p. 239; Zorzi Doiftn, I. c., p. 15. D'accord avec ces écrivains, un témoin oculaire, le florentin Jacopo Tedaldi, rapporte que, Péra n'étant pas assiégée par les Turcs, le plus grand nombre des habitants put prendre part ü la défense de la capitale. De son côté, dans une lettre écrite après la chute de Constantinople, le podestat de Oalata affirme qu’il n’a .oucune
négligence à se reprocher et qu'il a dirigé sur la ville, pour y prendre part à la défense, tous les mercenaires de Chio, toutes les troupes venues de Gênes et la plus grande partie des bourgeois de Galata; voy. Lettre écrite de Péra, dans les Nof. et eitr., XI, 76; Atti délia Soc. lig.. Xm, 230.
‘ Phrantz., p. 259 ; Duc., p. 278 et s. ; Barbaro, p. 35.
‘ Barbaro, p. 27 et s.
’ Mordtmann (p. 59) l'admet; mais Sanuto (p. 1148) se borne à dire qu'on a fait un reproche aux Pérotes de n'avoir
I. Omnnlis, Grecs et Francs dans lu péninsule des lUdhins. 307
été prouvée; mais, quand le conseil de défense eut décidé de faire une sortie pour enlever ces vaisseaux, ce fut bien eux qui trahirent le secret et firent par là manquer le coup.' Ceci dit, nous ne saurions assez insister sur l’assistance que les Grecs, dans leur détresse, reçurent d'une admirable troupe de soldats accourus de Gênes et de Chio:® loin d'agir avec la duplicité de leurs compatriotes de Péra, ceux-ci se vouèrent coiqjs et âme à l’œu\Te de la défense. En première ligne, il faut citer Maurizio Cattaneo qui, à la tête de trois navires génois et d’un bâtiment gi’ec, s’ouvrit de vive force un passage à travers la flotte turque, pénétra dans la Corne d’Or et, dans la suite, défendit bravement une section des murailles de Constantinople.* Mais le héros dont le nom doit être proclamé enti-e tous, c’est Giovanni Guglielmo Longo, des Giustiniani de Chio. Jusqu’alors, avec «leux vaisseaux et quelques centaines de compagnons bien armés, il faisait le métier de corsaii’e et désolait les îles de l’Archipel; à l'approche des Turcs, il alla offrir ses services à l’empereur grec. Chargé de la direction des travaux de défense, il s’était réservé un des postes les plus importants, mais aussi les plus périlleux, celui de la poite de Komanus: il y déploya autant de science militaire que de bravoui’e poui’ arrêter les progrès de l’assiégeant. H était véritablement l’âme de la défense: blessé à l’assaut du 29 mai et vaincu par la souffrance, il dut se faire transporter suison vaisseau (il mourut quelques jours après à Chio); de ce moment, tout fut fini; la résistance était brisée.'
En somme, toute la bravoui-e personnelle de l’emperem- et d’un certain nombre d’autres Grecs n’eût pas empêché la ville de succomber beaucoup plus tôt; s’ils purent prolonger la défense, ce fut grâce au concours des équipages exercés des navires italiens, des colons vénitiens.
pas empêché cette opération (ce qui d’ailleurs eût été, ce me semble, bien difficile. TU la force du corps d’observation turc). Une note marginale de B.irbaro (p. 27) dit qu'un chrétien en donna le conseil aux Turcs, et c'est tout: de même Leon. Chiens., 1. c-, p. 241; Zorzi Dolfln, p. 16.
* Duc., p. 277; Barb., p. 29 — 33; Sanut., p. 1149; Zorzi Dolfin, p. 20.
’ Mordtmann, p. 45 et ss.
* Leonard. Chiens., 1. c., p. 241, 245; Barbaro, Gioniale deU' assedio, )), 23; Phrantzès, p. 247 et ss. Quelques bourgeois de Péra avaient loué l’un des vaisseaux de Cattaneo et pa^'èrent la solde de l’é<iuipege: par la suite, ils demandèrent
le remboursement de cette dépense et l'obtinrent; Atti, XIII, 270 et ss.
* Critobulos, p. 74, 80 et s., 93 et s. ; Leonard. Chiensis, p. 237 et s., 243, 245, 247, 253; Phrantzès, p. 241, 246, 253, 263, 283 ; Barbaro, p. 13, 55 ; Tedaido, p. 23, 88 et autres. Comme sa présence à la tête des défenseurs était si indispensable que .son éloignement entraîna la chute de la ville, les jugements portés sur lui par les eontempomins (je mets même à part Barbaro, ennemi déclaré des Génois) lui sont généralement défavorables. Pour rétablir la vérité, voy. Mordtmann, p. 141; Ellissen, Analekten, III, introd., p. 75 et s.; suppl., p. 85, 103.
Troisième période. — Décadence du commerce du Leratit.
catalans et autres, enfin des Génois qui sortaient secrètement de Péra pour apporter le secours de leurs bras : cela formait un contingent d’environ trois mille hommes ‘ qui s’employèrent héroïquement à la défense des murailles et du port. Constantinople prise par les Turcs, les marchands étrangera n’avaient plus qu’à fuir une ville devenue inhospitalière pour eux; les uns se sauvèrent sur des vaisseaux et de ceux-là le plus grand nombre put s’échapper;* les autres furent pris par les vainqueurs, soit dès le premier moment, soit dans leurs cachettes.* Qirolamo Minotto, baile des Vénitiens et le consul des Catalans (Phrantzès le nomme Petros Gulianos) furent décapités le lendemain (30 mai) pail’ordre du sultan, avec leurs fils et quelques-uns de leurs compatriotes; si les exécutions se bornèrent là, ceux qui en étaient menacés ne le durent qu’à la cupidité du sultan ou de ses pachas auxquels ils purent faire accepter des rançons plus ou moins considérables.* D’après les listes de Barbaro, trente-trois nobles vénitiens auraient sauvé leur vie en fuyant; vingt -neuf auraient été pris et vendus comme esclaves; cependant ces derniers purent tous se racheter et^ moins d’un an après la catasti-ophe , ils étaient de retour dans leur patrie.* Le pillage dura trois jours; il va de soi que les colonies de commerce y éprouvèrent de grandes pertes. D’après Tedaldi, elles s’élevaient pour les Vénitiens à 40,000 ducats (une variante donne 50,000),® pour les Florentins à 20,000, pour les Anconitains à plus de 20,000; celles des Génois étaient incalculables.’ En ce qui concerne les Vénitiens et les Génois, il y a lien de remarquer que les premiers firent eux -mêmes l’estimation de leurs
' Leon. Chien»., p. 244.
’ Un certain nombre de navires de commerce v6nitiens purent s’échapper nu moment de la catastrophe; on en compte un venant de Tana, deux de Caffa, un de Tréhizonde; ils faisaient tous route pour Venise, mais ou les avait arrêtés au passage h Constantinople: les Génois sauvèrent de même au moins huit bâtiments marchands; Barbaro, p. 67 — 59.
• Barbaro, p. 66, 67—69; Tedaldi, p.
29 et »., 35; Ducas, p. 296 — 298.
* Tarbaro, p. 69,66; Phrantzès, p. 293; Chalcoc. , p. 399; Leon. Chiens., p. 266; Le consul anconitaiu Angelo Boldoui fut mis en liberté: il dut cette faveur à ce nu’il avait été précédemment dans les bonnes grâces du sultan; Guglielmotti, 1. c. , II, 197 et 8. Ce renseignement se retrouve, également dans la Chronique
de Laxaro Bernabei (éd. Ciavarini, dans la CoUexione di documenli storici délia città e terre Marehigiane , I, 177 et s.); mais, d’après le chroniqueur, ce Boldoni aurait été non pas un consul, mais un capitaine de navire; enfin, d'après une indication de la Zeitschrift des histor. Vereitis fiir Niedersachsen, année 1874— 1875, p. 128, uot. 13, il g aurait lieu de croire qu'au moment de la prise de Constantinople le consul d’Ancêne dans cette ville se nommait Benevenutus.
‘ Barbaro, p. 60 et s.; Sanuto, p. 1160 et s. Un document émanant du sénat de Venise, publié dans fiomanin, IV, 627, parle de quarante nobles prisonniers.
® La galère vénitienne avec laquelle se sauva Tedaldi put emporter une somme de 20,000 ducats.
’ Tedaldi, p. 30 et s.
T. Osmanlts, Grecs et Francs dans la péninsule des Balkans. 309
pertes et que, d’après eux, elles atteignaient un chifire beaucoup plus élevé, soit 200,000 ducats, auxquels il faudrait ajouter encore 100,000 ducats pour celles des Candiotes,* tandis que les Génois, qui habitaient presque tous Péra, échappèrent au pillage : il est vrai qu’ils eurent plus que toute autre nation à soui&ir des suites de la catastrophe.
En effet, en voyant Constantinople aux mains des Turcs et livrée par eux au meurtre et au pillage, un grand nombre d’habitants de Péra furent saisis de terreur: les bandes victorieuses, maîtresses de la capitale, pouvaient d’un moment à l’autre envahir le faubourg et lui faiie. partager le même sort. Pour détourner cette redoutable éventualité, le podestat Angelo Giovanni Lomellino’ envoya au sultan une ambassade chargée de lui offrir des présents, de lui remettre les clefe de Péra et d’implorer sa bienveillance (bonam pacem). Comme il espéiait une réponse favorable, il adjura les habitants de rester tranquilles et les capitaines de navires de ne pas quitter le port. Pour mettre un frein à une fuite générale, peut-être aussi pour empêcher les pillards d’entrer dans la ville, il fit fermer les portes.® Un des généraux turcs, Zaganos Pacha, était venu dès le premier jour de Constantinople à Péra pour y proclamer la souveraineté de Mahomet; comme le podestat, il exhorta les habitants à rester: les Génois, leur disait-il, étaient les amis et les alliés des Turcs, ils n’avaient rien à craindre. Malgré tout, les esprits étaient si frappés, qu’une foule d’habitants se réfugièrent sur les vaisseaux avec femmes et enfants et profitèrent des ombres de la nuit pour mettre à la voile. Le sultan s’en montra très irrité: il déclara aux ambassadeui-s qu’il entendait que la ville se soumit à discrétion (celle terram liberam), ne leur cachant pas qu’il était parfaitement au courant des agissements des Pérotes pendant le siège. Les ambassadeurs ne purent qu’à grande peine lui arracher la promesse d’épai-gner la vie et la fortune de leurs concitoyens. Dans ces conditions, les habitants de Péra n’avaient plus qu’à attendre ce qu’il plairait au sultan de décider
’ Sanuto, p. 1151 J Zorzi Dolfin (fragment publié par M. Thomas) p. 41; Romanin, TV, 300.
’ Après Dncas (p. 296 et s.) et Chalcocondjlas (p. 400) les meilleures sources à consulter pour cette époque néfaste sont : nne lettre de Lomellino, du 23 juin 1453, publ. dans les AUi délia Soc. lig., Xin, 229 — 233 (c’est identiquement la Lettre écrite de Péra, publ. précédemment par Silrestre de Sacy dans Aot. et ecctr., XI, 75 — 79), une autre lettre, d’une date un peu plus récente, écrite par Franco
Giustiniani, de Chio (AUi délia Soc. lig., VI, 19 — 21) et la relation de Leonardus de Chio (ibid. XUI, 257).
’ Ce détail n’est, é la rérité, mentionné que par Barbare (p. 67 et s.) et le chroniqueur {doute une insinuation perfide: d’après lui, le podestat aurait commencé par rassurer le commandant des galères vénitiennes de Tana, puis il auiait fait fermer les portes pour l’empêcher de rejoindre sa fiotte et de mettre à la voile, ce qui équivalait à la livrer aux mains des Turcs.
310 Troi/tihne période. — Décadence du commerce du Levant.
k leur égard. Par son ordre, Zaganos Pacha rédigea un document' destiné à faire connaître ses volontés: il était conçu sous forme de finnan ou promesse jurée; en voici le résumé: la Wlle (castrum) de Péra ne sera pas détruite;* les habitants conserveront leurs maisons et leurs magasins, leurs vignes et leurs moulins, leurs marchandises et leurs vaisseaux; leurs femmes et leurs fils ne leur seront point enlevés; ces derniers ne seront pas contraints à entrer dans le corps des janissaires; lems églises resteront consacrées au culte chi'étien, mais il est interdit d’en construire de nouvelles et de sonner les cloches de bronze ou de bois dans les anciennes;* les Turcs n’habiteront pas au milieu d’eux, à l’exception de ceux que le sultan chargera de fonctions de surveillance; il sera défendu tant aux janissaires qu’aux esclaves du sultan de loger dans leurs maisons; ils seront libres de trafiquer par teiTC et pai’ eau; ils ne leur sera fait aucune difficulté et ils n’auront points de droits à payer: les mai'chands de Gênes auront également toute liberté d’aller et de venir, mais ils seront soumis aux droits conformément à la loi; les Pérotes sont exemptés de corvées, mais ils paieront une capitation (kharadj);‘ les colons pourront désigner parmi eux un Ancien (Protogeros) chargé de veiller à l’observation des règles de droit et des coutumes dans le traitement des aflaires de commerce. Naturellement il n’est pas question du maintien de leui- droit statutaire et de leur con-
‘ Le texte original grec de ce document se trouve dans Hammer, Oesch. dex Osman. Reiehs, I. 675 et ss. (avec ia traduction eu ailcmand), dans Miklusich et Muller, Acta gréera, III. 287 et s., et dans les Atti délia Soe. lig., XIII, 226 et sa., avec une traduction italienne de M. Belgrano. Il existe une traduction italieunc plus ancienne que celle-ci, et dans laquelle le traducteur s'est permis de faire des additions et des suppressions; elle a été publiée daus Zinkeiseu, Oesch. des ostnan. Reiehs in Europa, U, 26 et s. La Chronitjiee de Zorxi Didfino (voy. les extraits publiés par M. Tlioma.«, p. 38 — 40) eu contient une plus exacte, niai.s avec une date fausse (29 mai): elle est faite d’après une copie qui se trouve & la bibliothèque de l’Arsenal, é Paris: celle-ci itorte la date exacte: 867.
’ Le membre de phrase rà jtaiàou ro xànTiior rur n'a de sens qu'à la condition d'y insérer le mot pi, , comme le font
MM. Muller et Belgranu. On ne peut, d’ailleurs, y trouver une promesse spéciale du sultan de ne pas abattre les murailles de la place; ici comme partout, le mot castrum désigne la Wlle prise dans son ensemble ; c’est ce que fait remarquer avec raison M. Desimoni, dans le Gioni. ligust., I, 223 et s.
’ Ben. Dei (dans Pagniui, Délia décima dei Fiorrniini, II. 247) raconte que, plus tard, le sultan étant venu en personne à Péra livra à ses gens les églises de la ville avec faculté de les piller, à l’exception de celle de S. François: il fit notamment enlever les cloches, les reliques et l’argenterie; d'après le même auteur le sultan aurait fait démolir le couvent de Sainte4111aire et livré les religieuses à ses soldats pour en faire leurs femmes. Mais ce chroniqueur ne mérite qu’une confiance mésliocre.
‘ D'après Dei, 1. c., cet impôt était d'un ducat par tête.
7. Osmanlis. Grecs et Francs dans la péninsule des Balkans. 311
stitation: le seul passage qui pouri'ait prêter à une interprétation de ce genre me parait signifier seulement que les promesses contenues dans le présent document sont et resteront définitives. Il est même k remarquer que, dès les premières lignes, on déclare qu’au point de vue légal, Péra est tout simplement assimilée k toutes les autres villes turques.
La date de ce document est malheureusement difficile à déterminer : d’abord, l’indication du mois est complètement fausse; au lieu de Djonmada II (du 9 juin au 7 juillet), il faut lire Djonmada I (du 10 mai au 8 juin).* En second lieu la date, est remplacée par la désignation d’une décade, la dernière du mois en question. U nous est donc impossible de savoir d’une manière certaine si ce fiiinan fut publié le lendemain même de la prise de Constantinople (30 mai), comme on l’admet généralement, on seulement dans le courant de la première semaine de juin,’ qui se trouve également comprise dans la dernière décade du mois Djoumada L En d’autres termes: il est possible que ce firman ait été rapporté par les premiers ambassadeurs envoyés par le podestat Lomellino, et que le sultan retint auprès de lui jusqu’au lendemain, comme aussi il peut de faire que Babilano Pallavicini et Marco de’ Franchi, dont les noms figui-ent dans ce document, aient fait partie d’une deuxième mission; mais on ne peut affirmer ni l’un ni l’autre. D’après la lettre de Lomellino à laquelle nous avons emprunté les détails qui précèdent on serait porté k croire que le sultan congédia brusquement les premiers ambassadeurs. Le podestat ajoute qu’à partir de ce moment il !s’est complètement retiré de la direction des affaires et que tout s’est traité au nom de la bourgeoisie. D’un autre côté, il est dit dans le firman que Pallavicini et Franchi ont été délégués par les “Archontes" de la colonie; eux -mêmes sont décorés de ce titre d’archontes. Il semble donc bien que l’époque de leur mission devrait être reportée au temps où Lomellino avait abandonné à la bourgeoisie la décision des démarches à entreprendre.
Cependant, la démission de Lomellino n’avait pas été tout à fait aussi volontaire qu’il lui plait de le dire. D’après Chalcocondylas,* Zaganos Pacha aurait nommé, dès le 29 mai, un fonctionnaire chargé d’administrer Péra au nom du sultan. A côté de ce personnage, il n’y avait plus de place poui- l’ancien podestat Mais, à supposer même que
' Il est difficile de croire que la situation de Galata d l'égard du vainqueur n’ait pas été réglée avant le commencement de juillet: d'ailleurs, dans sa lettre du 23 juin, Lomellino fait les allusions les plus claires à ce firman.
’ IL Hammer (op. cit., p. 678, not. c)
écrit: “dans la copie italienne du document, la date indiquée est le commencement de juin;" et il pense que c’est une erreur; je crois au contraire, que cela doit être exact.
’ Chalcoc., p. 401.
312 Troisième période. — Décadence du commerce du Levant.
le sultan n’ait donné un gonverneur à la colonie qne pins tard, quand il quitta Constantinople pour retourner dans son ancienne résidence, et c’est ce que Lomellino semble donner à, entendre, il n’en reste pas moins que la proclamation de la souveraineté du sultan sur Péra avait mis fin, par le fait même, aux fonctions remplies par le podestat génois.* Quand ensuite parut le firman qui ne laissait aux Pérotes qu’une sorte de tribunal de commerce, Lomellino quitta le palais des podestats et se retira dans une maison particulière, puis il y rentra sur les instances pressantes de la bourgeoisie qui le suppliait d’y demeurer jusqu’au jour prochain de son départ.*
Cinq Joui-s après la prise de Constantinople, le sultan visita Péra en personne. H y avait fait procéder à un recensement de la population et. à cette occasion, on y avait découvert un grand nombre de maisons fermées et abandonnées par leurs propriétaires. H donna ordre d’inventorier les biens des absents et fixa un délai de trois mois pendant lequel ils pourraient rentrer et reprendre pos.session de leur avoir: passé ce délai, le tout serait confisqué à son profit. Un couiTier du sultan partit pour Chio où se trouvaient un grand nombre de Pérotes émigrés, avec une lettre de Lomellino qui les adjurait de revenir. Le podestat fit également savoir à Venise que les mai-chands de cette ville pourraient encore, avant l’expiration du terme fixé, faire retirer les marchandises qu’ils avaient en dépôt à Péra.
Restait à prévoir le cas où la colonie, soutenue peut-être par une flotte ou une armée envoyée par une puissance occidentale, tenterait de s’insurger contre la domination turque: le sultan s’appliqua à lui en enlever les moyens. Les Pérotes durent livrer leurs armes et leurs munitions; on emmena leurs artillerie (bombarâtp); leurs murailles ne restèrent intactes que du côté de la mer: du côté de la terre on démolit certaines parties es.sentielles de la fortification, on abattit des ouvTages avancés et des tours: on cite dans le nombre la tour de la Sainte Croix, située sur la hauteur; on combla les fossés, et, de la sorte, la place se trouva mise, suivant toute apparence, hors d’état de résister à une armée de terre.*
'.Francesco Oiustiniani écrit au doge de Gênes; “ad modo neque prêter pro dominatione vestra et nostra inclita republica admittitur neque vir spectatus •\ugelus Johannes Lomellinus aliqua fungitur juridictione nec veluti offlcialis dominatiouis restre ibidem amplius reveietur, quin ymo depositus et abdicatus est et
fortasse ut ajunt non omnino liber:“ Atti. VI, 20.
* n était, d’ailleurs, arrivé quand même à la fin de son temps; il quitta Péra au mois de septembre pour rentrer dans sa patrie; AIti, XUI, 224; VI, 21.
’ Même du côté de la terre, les fortifications ne lurent, eu somme, démolies