II. Les Osmanlis
A partir de ce moment, Péra fut ravalée à peu près au rang d’un village turc, dont les habitants chrétiens payaient l’impôt de la capitation et vivaient sous l’administration d’un “esclave" du sultan. L’espoir de se soustraire jamais au joug semblait bien définitivement perdu.
‘2” Les Osmanlis.
Au retour de Mahomet II à Andrinoplc, après la prise de Constantinople, divers personnages vinrent le complimenter sur sa victoire : dans le nombre se trouvaient les représentants de la mahone de Ckio et des princes de Lesbos.* Ceux-ci n’avaient pourtant pas lieu de se féliciter des événements qui venaient de changer la face des choses sur le Bosphore. Tôt ou tard ils devaient s’attendre à partager le sort peu enviable de Péra. Chaque fois que les Turcs équipaient une nouvelle flotte à Gallipoli, c’était un émoi général dans l’Aiehipel et dans le Pont,* Tous les petits princes de ces régions pensèrent que le seul moyen de prolonger leur existence était de payer tribut au sultan, et le premier soin de celui-ci fut de mettre à profit la terreur qu’il leur inspirait pour les pressurer à loisir. Dès les premières semaines qui suivirent la prise de Constantinople, on disait à Péra que Mahomet prétendait exiger des habitants de Chio le paiement de la capitation;* mais la nouvelle était prématurée. Le sultan attendit d’être rentré k Andrinople et là, quand les ambassadeurs viment lui présenter leurs compliments, il déclara que dorénavant Chio aurait à lui payer un tribut de 6000 ducats au lieu de 4,000, et Lesbos 3,000.‘ D se bonia là pour le moment et les princes de l’Archipel commencèrent à reprendre haleine.
Pendant ce temps, que faisait la mère-patrie en Occident? Y étaiton à la gueire, ou bien voulait-on essayer de la diplomatie? Il y avait beaucoup à dire contre la guerre; c’était une résolution désespérée. Elle ne pouvait évidemment manquer d’irriter le sultan; il ferait retomber sa colère sur tous les Génois qu’il pourrait atteindre et l’on risquait d’accélérer la ruine des colonies. Enfin, pour faire la guerre
qu'en partie; les Génois y avaient placé, à une certaine hauteur, des écussons portant des inscriptions et des armoiries et, jusque dans les derniers temps, on les y voyait encore d leur place.
' Critobul., p. 102; Duc., p. 314.
’ Atti délia Soe. lig., VI, 20.
’ Lettre de Lomellino, ibid. XIII, 231.
* Duc., p. 314; voy. aussi la lettre du grand-maître de Rhodes, dans Paoli, Cod. dipl., II, 131.
314 Iroisième période. — Décadence du commerce du Levant.
il fallait de l’argent, et le trésor public était plus épuisé que jamais. Cependant, quand Nicolas V fit prêcher une croisade générale par ses légats. Gênes, en sa qualité de puissance la plus intéressée, n’osa pas rester en arrière; elle redoutait d’attirer sur elle les malédictions universelles et de voii', en cas de succès, les Vénitiens ou d’autres encore mettre la main sur les territoires génois dans le Levant.' Tous ces braits de croisade ne produisirent aucun résultat: s’engager seule eût été une folie dont la République, dans son état d’épuisement, était bien incapable. Il fallut dont avoir recours à la diplomatie. On en revint à la première idée qu’on avait eue à la nouvelle de la chute de Constantinople et de Péra, c’est k dire à l’envoi d’une ambassade chargée d’adoucir le sultan et de lui inspirer des sentiments pacifiques. Dès le 28 septembre 1453, le doge s’occupa des moyens de se procurer les ressoui'ces extraordinaires indispensables pour les préparatifs de cette mission, car le budget ordinaire ne permettait pas d’en faire les frais.* Cependant, les choses traînèrent en longueui- jusqu'au 11 mars de l’année suivante: à cette date, Luciano Spinola et Baldassai-e Maruffo furent définitivement désignés.® Nous allons résumer leurs instructions. Les deux ambassadeurs se rendront dans le plus bref délai k la cour du sultan; néanmoins ils s’anêteront en route à Chio et k Péra, pour se renseigner auprès des autorités et des personnes d’expérience: ils tâcheront de savoir par elles ce qu’on peut demander au sultan sans manquer de dignité et avec quelques chances de succès. Quand ils seront admis en présence du sultan, ils lui rappelleront les relation» amicales qui ont de tout temps existé entre sa maison et la République, et ils le complimenteront au sujet de la prise de Constantinople, ajoutant que cette occupation offi-e, à divers points de vue, de nombreux avantages et qu’il y a lieu d’espérer qu’enfre ses mains la ville jouira d’une nouvelle splendeui'. Ils exposeront que Péra, au contraire, est malheureusement condamnée k dépérir, car dans l’état où elle est, exposée sans défense à toutes les attaques possibles, le commerce doit nécessairement hésiter à confier à ses entrepôts de gi-andes quantités de marchandises. Us prieront donc le sultan d’autoriser la restauration des murailles et des tours et de rendre la ville k la République génoise. Us tâchei-ont de lui faire comprendre qu’il ne peut en résulter pour lui qu’honneur et profit, car on y verrait alors affluer de nouveau les pierres précieuses, les di-aps, les soieries, et il en trouverait là à sa disposition autant qu’il en désirerait. Si le sultan met sur le tapis la question d’un tribut k payer, ils n’accepteront la discussion sur ce point
‘ AUt délia Soc. iig., XIII, 259 et M. * lb%d. XIII, 981 et M.
’ nnd. VI, 21—23.
IL Les Osmanlis.
qu’autant qu’ils auraient des raisons de croire que le sultan songe sérieusement à restituer Péra aux Génois. S’il s’y refuse, il ne leur restera pas autre chose à foire que de recommander cette colonie k ses sentiments d’humanité et de lui transmettre les vœux des habitants eux-mêmes. Au cas où ils obtiendraient la restitution sollicitée, les deux ambassadeurs tireront entre eux an sort: celui qui sera désigné restera à Péra en qualité de podestat et devra s’employer activement k la réparation des fortifications et des fossés. Ils n’oublieront pas qu’un des points essentiels de leur mission est d’obtenir du sultan l’engagement formel et par écrit, de supprimer dans son empire toute entrave à la liberté du commerce et de la marine marchande de Gênes et de leur laisser toujours ouverte l’entrée et la sortie de la mer Noire. Ils demanderont encore au sultan, au nom de la ville de Gênes, la faveur de pouvoir tirer chaque année de son territoire une certaine quantité de blé à déterminer. Enfin, ils lui feront obsenœr qu’il a disposé de propriétés particulières situées à Péra et que le paiement d’une indemnité de ce chef ne serait que de stricte justice. Mahomet, on se le rappelle, avait fixé un délai, passé lequel les biens des habitants de Péra émigrés seraient mis en vente; mais, sans tenir compte de ses propres prescriptions, il les avait fait vendre ou transporter ii Andrinople.'
On comprend difficilement comment le gouvernement génois pouvait se flatter de l’espoir d’obtenir de Mahomet II la restitution de Péra.* n est à supposer que sur les conseils des Génois établis k Chio, k Péra et à Andrinople, et certains k l’avance de l’issue de leur démarche, les amba.ssadeurs ne la tentèrent même pas-, on leur avait dit d’ailleurs de régler leur conduite d’après les conseils des habitants du paj^s. En tout cas, il est certain que la restitution n’eut jamais lieu. En somme, cette première ambassade n’eut aucun résultat: le sultan prétendit exiger un tribut pour Gaffa: les pouvoiro des ambassadeurs n’allaient pas jusque là et il est probable qu’ils profitèrent de cette cii constance pour rompre des négociations qui prenaient une mauvaise tournure.” Au retour, Maruffo mourut en route et Spinola, qu’on voulait charger d’une deuxième mission auprès du sultan, se récusa en donnant poui- prétexte de son refus l’état de sa santé.
Venise n’avait pas été moins atteinte que Gênes pai" la chute de Constantinople. Son baile mis à mort, plus de cinq cents citoyens ou sujets vénitiens faits prisonniers,* des fortunes entières perdues par ses
‘ AHi délia Soe. Liy., VI, 20.
* L'espoir dont on s’était bercé, à l'annonce des projets de croisade prêtés au duc de Bourgogne, n’était pas mieux fondé. Ibid. VI, 284 et s.
‘ Ibid. Xin, 267 et s.; VI, 118 et ss.,
‘ Romanin, IV, 527. Dans le nombre, il y avait beaucoup de Crétois.
316 Tromhttc période. — Décadence du commerce du Levant.
marchands: c’étaient autant de coups auxquels elle ne pouvait rester insensible. Mais ce n’était pas tout : la victoire avait singulièrement accru la puissance de l’ennemi, surtout sur mer, et dès lors la République avait tout à craindre pour ses propres possessions et pour ses protégés en Grèce. S’il faut en croire un littérateur, Filelfo,* le doge Francesco Foscari proposa de prévenir les empiétements probables des Turcs par une attaque immédiate. Cette proposition fut discutée dans le sénat, mais l’opinion contraire prévalut. Déjà, en envoyant l’amiral Jacopo Loredano à Constantinople avec une flotte destinée à protéger la ville, on lui avait donné pour instruction de manœuvrer de manière à éviter toute acte de nature à engager la République dans une guerre avec le sultan; en outre, on lui avait adjoint un diplomate, Bartolommeo Marcello, avec mission de travaiUer, si la chose était encore possible, à amener un accord entre l’empereur et le sultan.’ Constantinople prise par les Turcs, la situation était encore plus nette: il s’agissait de conserver la paix avec le sultan si l’on ne voulait pas risquer de perdre encore davantage. En conséquence, on envoya à l’amiral Loredano l’ordre de couvrir les îles chrétiennes et particulièrement Négrepont, tandis que Marcello se rendrait auprès du sultan, d’abord pour demander la mise en liberté des Vénitiens prisonniei-s, puis pour préparer la voie à la reprise des relations pacifiques. Effectivement, Marcello réus,sit, le 18 avril 1464, à arrêter les bases d’un accord:* le duc de Naxos y était compris comme vassal de Venise seule et comme non tributaire du sultan. Nous ne relèverons dans ce document que les points qui ont trait au commerce et à la colonie de Constantinople. Ce qui frappe tout d’abord, c’est que la République est autorisée à entretenir comme autrefois, à Constantinople, un baile chargé de l’administration de la colonie vénitienne et de la juridiction en matière civile à l’égard de ses nationaux:* ordre est donné au Soubachi (gouverneur de la \ille) de prendre, à la réquisition du baile, les mesures nécessaires pour la suppression de tout obstacle qui pourrait l’entraver dans le libre exercice de ses fonctions consulaires. Il n’est pas question de quartier particulier ni de propriétés communales assignées ou conservées à la colonie administrée par ce baile.* D est seulement sous-entendu que les sujets vénitiens poun-ont se fixer, avoir des es-
’ Cité dans Zinkeisen, Gesch. des osman. Rcichs in Kuropa, H, 19.
’ lioroaniu, IV, 254, 527.
' Le texte de ce traité se trouve daus Kumauin, IV, 628 et ss., et dans Sanuto, Vitedei dogi, p, 1164 — 1158: Marin. VH. 28,8—287.
* “In civil rezer et govemar et justitia adininistrar.“
* Un codicille d une date postérieure porte que les Vénitiens pourront prendre ]K)S8ession des magasins et des églises qui avaient été jusqu’alors à la disposition des Anconi tains. Hopf, Oriecheniand. 1. c., p. 1 18.
Tl. Les Osmanlis.
clives, mourir et tester dans la capitale ou sur tout autre point de l’empire turc. Ils pourront aUer et venir; les navii’es vénitiens pourront entrer dans le port de Constantinople et en sortir sans difficultés et sans tracasseries ; en cas de mort ou de naufrage, l’avoir des colons sera placé sous la protection des autorités. Les marchandises vendues par eux seront frappées d’un di’oit de 2 ®/o ; celles dont ils n’auront pas trouvé le placement pourront être remportées en franchise. Les articles achetés par eux pour l’exportation seront également soumis au droit de 2%; l’argent en barres ou monnayé en sera exempt; mais les Vénitiens seront tenus de verser à la monnaie du sultan, pour y être frappés, tout l’argent non monnayé et tous les fragments de pièces d’argent qu’ils auraient apportés. Rien ne s’oppose k l’impoi-tation ou au transit d’esclaves chrétiens,^ venant de la mer Noire, mais pour ceux qui seront vendus dans l’intérieur , il sera payé un di'oit de 2 7o- Au contraire, les Vénitiens ne pourront jamais détenir, pour en faire le commerce, des esclaves musulmans: ceux qu’on trouverait chez eux seront mis en liberté sans indemnité. Enfin, le sultan promet de contraindie les Génois de Péra, débiteurs de sujets vénitiens, de .s’acquitter envers leurs créanciers.
Telles qu’elles étaient inscrites dans le traité, les conditions de la reprise des relations avec le sultan eussent été tolérables: mais la situation était beaucoup plus belle sui- le papier que dans la réalité. Chez les Turcs, prince et peuple étaient encore si loin de la civilisation, que les Vénitiens obligés de vivre dans ce milieu se prenaient souvent à regretter le temps des Grecs aux mœurs si polies, aux manières si raffinées. Avec les sultans, il fallait s’attendre à tout moment à quelque emportement, à quelque sortie brutale, à quelque outrage au droit des gens; très épineuse, dangereuse même parfois pour tous les représentants des nations étrangères, la situation l’était doublement pour le baile vénitien, à cause de la fréquence des conflits armés entre sa nation et les Turcs. Ceux-ci, fiers de la supériorité incontestable de leurs armes, dédaigneux des arts de la paix, n’avaient pour les mai’chands étrangers que morgue et insolence: c’était un contraste absolu avec les Grecs, toujours mielleux dans leurs relations. Mais de toutes les nouveautés auxquelles les Vénitiens devaient dorénavant s’accoutumer, une des plus dures était la renonciation aux privilèges, aux faveurs arrachés successivement à la faiblesse des emperem's bj-zantins: c’était une étude à faire, de nouvelles coutumes, de nouvelles taxes
' “Teste’' est le mot juste: c’est celui U. Zinkeisen (II, 35) a traduit par Eigen-
qui se trouve dans Bomanin et dans Ua- thum, propriété, ce qui n’offre aucun sens,
rin; le texte de Sanuto porte “cose“ que
318 Troisième période. — Dér.ndertce du commerce du Levant.
toutes plus pénibles les unes que les autres. Pour n’en citer qu’un exemple, pendant des siècles, au temps des empereurs grecs, ils avaient joui de la franchise complète des droits de douane. Maintenant, il fallait reprendre l’habitude de les payer et cela sans illusions possibles sur la chance, d’en être de nouveau dispensés.
La paix conclue dans les conditions que nous avons exposées, les marchands vénitiens allaient donc reprendre leur trafic dans des conditions beaucoup moins bonnes qu’auparavant. Avec un peuple grossier, toujours en guerre d'un côté ou de l’autre, le champ des affaires était nécessairement restreint et, en outre, les bénéfices étaient diminués par l’obligation nouvelle de payer des droits. Avec cela, il était impossible de compter tant soit peu sur le maintien de la paix. L’humeur conquérante, l’ambition insatiable des Osmanlis devaient nécessairement devenir une source de conflits enüe eux et celles des nations occidentales qui avaient des possessions territoriales dans le Levant Eu tout cas, un duel décisif entre la première puissance maritime de l’Occident et la Porte était une éventualité à prévoir tôt ou tard, cai' il devenait de jour en jour plus éndent que la dernière n’entendait pas se contenter de ses conquêtes continentales et prétendait acquérir la prépondérance maritime dans l’Archipel et dans le Pont. Mahomet II travaillait avec passion k la formation d’une marine imposante; ‘ le voisinage des poils de Constantinople et de Gallipoli était, k cet égard, un élément de succès; mais créer un centre de puissance militaire n’était pas tout: au cours d’une guerre maritime, une flotte ennemie pouvait, par un coup de main hardi, le surprendre et le détruire; pour parer à ce danger, il construisit à l'entrée du déti'oit des Dardanelles les deux châteaux de ce nom, et dorénavant tout navire, avant de travereer le canal, dut s’y arrêter et y subir la visite.’
Venise évitait avec soin tout ce qui eût pu faire éclater prématurément la lutte décisive. En vain les papes Nicolas V, Calixte III et surtout Pie II (Piccolomini) excitaient en termes pressants les puissances d’Occident à une croisade générale où l’un des principaux rôles devait naturellement être réservé k la marine vénitienne, la Seigneurie ne bougeait pas. Elle avait trop d’esprit politique pour ne pas discerner la vanité et le peu de fond de ces grands projets et pour compromettre, en s’y mêlant, les intérêts de son commerce. Dans les diètes, dans les congrès, où l’on discutait sur la croisade, tantôt les ambassadeurs vénitiens se faisaient remarquer par leur absence; tantôt ils arrivaient ti'op tard, tantôt ils n’avaient pas de pouvoirs
' Clialcoc., p. 489, 6S19; Critob., p. 127, ’ Cbalcoc.. p. 529 et Critob., p. 146