II. Les Omanlis
Mais l’apparition d’nne flotte puissante envoyée par le sultan changea la face des choses; non-seulement les Vénitiens ne purent pas garder une seule de leurs conquêtes, mais encore cette guerre leur coûta Hle d'Eubée, le point d’appui de leur domination sur les Des et sur les mers de la région.
En 1470, Mahomet II se présenta devant les murs de Négrepont à la tête de forces de terre et de mer considérables. Quatre assauts échouèrent successivement; conduite par des chefs résolus et expérimentés, entre les quels ils convient de nommer le baile, Paolo Erizzo, solidement établie derrière des fortiflcations réputées imprenables, la garnison repoussa bravement toutes les attaques. Sa conflance reposait sur la flotte de Niceolo da Canale qu’on savait dans le voisinage. Le rôle tout indiqué de ce dernier était de rompre le pont de bateaux jeté par les Turcs entre l’îlc et la terre ferme, de couper l’ennemi de ses approvisionnements et de ses réserves, d’attaquer sa flotte et de la détruire. On avait tort de comptei' sur lui; il ne donna pas signe de vie; il attendait dans une lâche inaction l’arrivée de renforts: il attendit si bien que la garnison épuisée succomba â un cinquième assaut dirigé sur la partie la plus faible de de la muraille (12 juillet).^ Quand les Turcs pénétrèrent dans la place, une lutte désespérée s’engagea dans les rues; presque toute la population italienne, y compris les femmes et les enfants, fut massacrée; une partie de la garnison tint encore pendant quelque temps dans la citadelle. Â la fin, réduite à capituler, elle fut traitreusement passée par les armes. La chute de la capitale entraîna la perte de toute l’île; sur la rive opposée, Phtélion capitula â son tour (14 juillet) après une courageuse défense. Canale fit une tentative inutile pour reconquérir Négrepont; le gouvernement vénitien proposa de la racheter à prix d’argent;* il se heurta â un refus nettement ti-anché du sultan; d’ailleurs, celui-ci était résolu â ne faire la paix qu’à des conditions que la République trouvait trop lourdes et déshonorantes. La Seigneurie se vit donc contrainte de continuer la guerre bien qu’il en coûtât annuellement an trésor une dépense moyenne de 1,200,000 ducats.* Sur la terre ferme, les hostilités se reportèrent, pendant les dernières années, plus vers le nord, du côté de l’Albanie et du Frioul; sur mer, au contraire, la flotte
’ Au sujet de la conqnite de Négrepont par les Turcs, U faut citer, parmi les relations italiennes contemporaines:
1° les trois relations réunies par H. Polidori dans VArth. ttor. itai., Append. IX, p. 395 ; 9° Oiac. Bizzardo, La prtta di NegnpmUe, éd. Cicogna (con doc.), Venez. 1844 ; 3° Lettera di Oiaeomo Pugliete
dans Malipiero, Amiaii, p. 56 et ss.; 4° une relation officielle rédigée i Venise pour le pape; l'auteur se lamente sur la perte de ce “clipeus et propugnaculum omnium christianorum" ; Monum. Hung.
kitl., Aeta extera, V, 184 et s.
’ Romanin, IV, 360 et s.
* Malipiero, Anmüi, p. 66.
326 Troisihne période. — Décadetiee du commerce du Levant.
vénitienne porta, non sans succès, ses efforts sur les ports de l’Asie- Mineure, tels que Smyme et Satalia, Sequin, Korykos et Sélefkè; elle leur fit beaucoup de mal. Ce changement de direction avait sa raison d’être. Au cours de cette guerre, Venise soutenait à peu près seule tout le poids de la lutte; les puissances occidentales ne la secondaient que fort peu et d’une façon irrégulière; dans ces conditions, elle n’attachait que plus de prix à l’alliance du puissant Ouzoun - Ha.ssan (Uzum-Cassan), prince des Turcomans, le seul, il est \rai, des princes d’Orient qui ffft en état de se mesurer avec le sultan des Osmanlis. Par des voies qu’un peuple de marchands comme le peuple vénitien pouvait seul connaître et pratiquer, des ambassadeurs de la République pénétrèrent jusqu’au cœur de la Perse où régnait ce personnage, et Venise reçut en .retour ses ambassadeurs. On se mit d’accord avec lui sur les opérations militaires à entreprendre et sui' les conditions auxquelles ils serait possible de consentir à la paix; on lui fournit de l’artillerie de siège, on aida les princes de Caramanie ses alliés, à reconquérir les domaines de leurs pères en Cilicie. C'est au cours de ces négociations que la flotte vénitienne fit son apparition sur les côtes méridionales de l’Asie-Mineure : on n’était pas fâché de montrer à Ouzoun- Hassan de quoi elle était capable. Malheureusement, les espérances que l’on fondait sur les victoires de ce prince furent déçues. Vaincu à la grande bataille de Tcrdjan (26 juillet 1473), il renonça à recommencer la guerre et refusa, dès lors, toujours de prêter l’oreille aux instances qui furent faites auprès de lui en ce sens, tant au nom de la République de Venise qu’en celui du duc de Bourgogne.*
Venise finit par être tellement fatiguée de cette guerre quelle préféra accepter les conditions les plus défavorables plutôt que de la continuer.* Non -seulement elle dut renoncer à l’espoir de rentrer en
' On trouvera un exposé excellent des népfociations qui eurent lieu entre Venise et Ouzoun-Hassan, dans Berchet, Im rrpubblira di Venexia ci la Persia (Torino 1866), p. 1 — 21. Une partie des documents y relatifs a été publiée par M. Cornet dans les deux ouvrages intitulés: /yc guerre dei Veneti nell’ Asia, 14 70 — 14 74, et LeUere di GtoaafaUe Barbara, et le reste par M. Berchet lui-méme. dans l'ouvrage cité au commencement de cette note. Pour le duc de Bourgogne, voyez:
de la Ooste. Anselme Adortie, p. 289 et ss. ; Messager lies sciences histor., 1881, p. 2') et s.
’ Le traité de paix est parvenu jusqu'à
nous; ou en possède le texte original eu grec, et une traduction en latin; mais le texte grec seul a été publié dans Hiklosich et Muller, Acta grteca, III. 295 et ss. Divers auteurs en ont indiqué les clauses, mais avec des différences assez sensibles; voy. Xavagero, p. 1169 et s., Sanuto, ji. 1210, Malipiero. p. 121, Sabellico, p. 802. Uiov. Dario, ambassadeur vénitien, y apposa sa signature le 25 janv. 1479. Le lendemain, le sultan signait un firman (v. le texte dans Miklosich et Muller, III, 298) par lequel il déléguait Lutfy-bey pour aller à Venise procéder à la ratitication du traité, ce qui eut lieu le 15 mai.