‹ Histoire du commerce du Levant au moyan-âge [microform]Chapitre 95 sur 251 · Les Osmanlis · texte numérisé non relu

Les Osmanlis

possible que la colonie se recrutât au moyen de nouveaux arrivants, car, dès le début des hostilités, la Seignaeurie avait interdit les départs de grands navires marchands pour Constantinople,* et d’ailleurs l’effroi inspiré par la cruauté des Turcs eût suffi pour arrêter le trafic.

A partir de 1479, on s’efforça des deux parts d’éviter les grands conflits: les occasions ne manquaient pourtant pas. Pendant les dernières années de sa vie, Mahomet ü entreprit dans la mer Ionienne et dans la mer Adriatique des expéditions qui ne laissèrent pas que d’étre inquiétantes pour Venise; d’antre part, les excitations venues de l’extérieur tentaient de faire sortir la Seigneurie de son inaction; mais, malgré tout, elle reculait devant la perspective d’une rupture. D’un autre côté, quand Mahomet mourut, il eut pour successeur, dans la personne de Bajazet II (1481—1612), un prince d’humeur plus pacifique.’ En réponse aux compliments que lui avait apportés Antonio Vitturi au nom de la République, il lui accorda, le 16 janvier 1482, de meilleures conditions qu’elle n’en avait eu sous le gouvernement précédent:’ en premier lieu, il lui fit remise de la somme de 10,000 ducats qu’elle devait payer annuellement; en second lieu, il l’autorisa à verser en trois termes une somme de 60,000 ducats, représentant le dernier tiers de la dette laissée au moment de leur fuite par les fermiers de l’alun; enfin, il réduisit de 6 ®/o ^ 4 */# les droits (d’importation?) imposés jusqu’alors aux marchands vénitiens.^ Il garantit à nouveau le maintien du baile avec tous ses droits et ses franchises traditionnelles; mais cette clause ne fut maintenue que pendant dix ans; En 1492, ayant appris que le baile Girolamo Marcello envoyait à son gouvernement des dépêches chiffrées, il lui fit signifier de quitter le pays dans les trois jours. En outre, il déclara qu’il lui était impossible dorénavant de tolérer à sa cour la présence de balles vénitiens ou d’autres résidents étrangers parce qu’avec leurs écritures mystérieuses, ils faisaient connaître au dehors les secrets de son gouvernement II adressa d’ailleurs un appel aux marchands vénitiens pour les engager à rester sans crainte dans son empire, et, comme la Seigneurie témoignait quelque inquiétude, il la rassura en affirmant qu’il n’avait nuUement la pensée de rompre la paix. La Seigneurie fit des démarches pour obtenir le retrait de sa dé-

’ilalipiero, p. 11.

'a l’occasion d'une révolte de janis- •Ses qui eut lien avant l’avénement de 'prince, les maisons des riches marchands énitiens et florentins de Constantinople t<wit pillées. Diarium Parmense, p. 876.

^liklosicb et Muller, Acta gr<eea, III, 813— S 7. La traduction italienne n’est

pas encore publiée. Navagero (p. 1168) résume les principaux passages du diplAme.

* “I cinque per cento a’ mercatanti Veneziani siano ridotti in qnattro:“ Navagero, p. 1168. Cet article ne se retrouve pas dans le texte grec, ce qui ne laisse pas que d’étre assez curieux.

330 Troisième période. — Décadence du commerce du Levant.

cision; elles le trouvèrent inflexible et la colonie vénitienne dut, pendant une longue suite d’années, se passer de chef.‘

Finalement, certaines puissances italiennes, jalouses de la prospérité de Venise excitèrent le sultan contre elle; le moment était bien choisi, car, depuis quelque temps, Venise gagnait du terrain dans le Levant et le sultan se montrait inquiet. En 1498, la Seigneurie s’était substituée en Chypre é la reine Catherine; depuis la mort du duc de Naxos. Giovanni 111, de la maison de Crispo, tombé sous le poignard d’un assassin, elle faisait administrer l’ile et ses dépendances pai' des gouverneurs À elle.’ Le sultan commença donc des armements: ne se sentant plus en sûreté, les marchands vénitiens résolurent de quitter Constantinople et d’expédier une partie de leur avoir par la route de Raguse. Mais le gouverneur de Constantinople saisit la caravane organisée dans ce but et fit vendre son chargement; quant aux marchands eux-mémes.’ il les fit aiTêter et enfermer dans un château, situé sur la mer Noire (juillet 1499).* En attendant, les hostilités avaient déjà commencé en Grèce. Au cours de la campagne, une grande armée turque se pré- ■senta devant les murs de Modon; les fortifications de la place avaient une grande réputation de solidité; néanmoins, en quelques semaines la puissante aitillerie des Turcs y eut pratiqué des brèches par où les masses ennemies pénétrèrent le 9 et le 10 août^ Le 16, Coron partageait le même sort.® Un petit succès consola un peu les Vénitiens de cette série d’échecs; on reprit aux Turcs la place de Zonchio (Junch, le vieux Navai'in); pendant quelque temps, on put se flatter de l’espoir d’en faire une base d’opérations pour reprendre Modon et Coron; mais, le 20 mai 1601, on la reperdit définitivement.’

‘ Malipiern, p. 141 et 8., 148, 152;

.Navagero, p. 1200; P. Bembo, p. 27; Sanuto, Diarii, I, 323, 39»; II, 139, 700.

’ Hopf, art. Orieehenland , op. cit..

’ Le plus coDsidérable de ces marchands était un certain Andrea Gritti; il tenait la Seigneurie au courant de tout ce qui se pa.ssait en Turquie (Sanuto,

Diarii, I, 880); Bajazet' le savait et le traita avec une rigueur toute particulière (I*. Bembo, p. 153; Sanuto, Diarii, III,

1656 et 8.; IV, 254); la fortune de Gritti fut confisquée, mais le sultan se déclara prêt à désintéresser tous les créanciers qui présenteraient des titres eu règle.

La maison Nasi, de Florence, était dans ce cas, et le gouvernement florentin donna

iV son agent des lettres en recommandation pour le sultan et pour le consul de Florence A Constantinople: Dor. suite reJoi tose., p. 249 et s.; Miklosich et Muller. Acta græca, m, 339.

' Sanuto, Diarii, III, 15, 129, 131.

1600, 1521, 1523, 1525, 1551—1558. Us ne furent relâchés que le 6 oct. 1501, et encore durent -ils payer une ranqon de 10,000 ducats: ibid. IV, 181, 243 et s.

‘ On trouve dans les Diarii de Sauut», à partir de la p. 445, une série de relations officielles et confidentielles sur la chute de Modon.

" Sanuto, Diarii, III, 770.

’ Ibid. IV, 47—49, 328.

Dl.;-

bv C'

’.llc ji

IJ. Les Osmanlis.

Qae l’on se rappelle ce qni a été dit précédemment de l’importance de Modon et de Coron pour la marine militaire et la marine marchande de Venise et l’on comprendra pourquoi le conseil des dix décréta qu’on ferait tout ce qui serait possible pour le salut de ces deux places fortes, en motivant sa résolution sur cette considération qu’il y allait pour la République de la conservation de sa prépondérance maritime, et pourquoi les recteurs de la Morée entreprirent de se défendre contre l’ennemi jusqu’à la dernière extrémité. Ils avaient conscience qu’il s’agissait du salut ou de la ruine de la République vénitienne et même de la chrétienté tout entière. Plus tard, en notifiant aux puissances amies la perte de Modon, le gouvernement vénitien, dans sa dépêche, la nommait le “nid dans lequel se réfugiaient autrefois tous les navires qui faisaient voile vers le Levant". * Après toutes les pertes subies pendant cette malheureuse guerre, Venise dut encore, pour obtenir la paix, consentir à la cession de Sainte-Maure. C’était l’une des premières conditions posées dans les préliminaires des 16 — 17 déc. 1602’ qui servirent de base au traité de paix du 10 août 1603.’ Ce traité contenait encore bien d’autres articles particulièrement durs à accepter pour une nation commerçante comme les Vénitiens; mais Andrea Oritti, habile diplomate, parvint à y faire introduire rétroactivement quelques adoucissements.* Par exemple, le sultan consentait au rétablissement d’un baile à Constantinople, mais la première rédaction stipulait le remplacement de ce fonctionnaire chaque année; Gritti obtint que le changement n’eût lieu que tous les trois ans: en ce qui concernait la colonie, le sultan prétendait soumettre à la capitation tout sujet vénitien résidant dans l’empire des Osmanlis depuis une année: Gritti parvint encore à faii'e changer cette clause et il fut admis que cette obligation ne serait applicable qu’après trois ans de résidence.

A son départ de Constantinople, Gritti y laissa en qualité de vicebaile Lunardo Bembo; les nouvelles instructions rédigées pour ce fonctionnaire lui recommandaient surtout de se rendre utile à scs administrés, de travailler à la délivrance des Vénitiens prisonniers et de

' Hopf, np. eit., p. ISS et Sanuto, IHar., III, 445; Satha», Doc., I, 318 et s.

’ Sanuto, Diarü, V, 42 et »s. : texte grec dans Mikloaicb et Muller, Acta grctca. ni, 344 et as.

* Sanuto, V, 77. La source la plus importante pour l'histoire de ce traité de paix est la relation d’Andrea Qritti (dans Âlbéri, Relax, degli ambaec. venet., Ul, 3, p. 9 et SS. ; en abrégé dans Sanuto, Diar.,

V, 449 et ss). On trouve de nombreux détails sur les négociations, et quelques correspondances relatives à ce même sujet, dans Sanuto, Dior., H’, 302 , 319 et 8., 328; V, 16 et s., 22, 26 , 41 et s., Ih — n, 272 , 431, et dans Miklosich et Muller, 1. c., p. 340 et ss.; v. aussi Romanin, V, 162 — 164.

‘ Sanuto, Dior., V, 454; texte grec dans Miklosich et Muller, 1. c., p. 355.

332 Troisième période. — Décadence du commerce du Levant.

prêter, en cas de besoin, son assistance aux envoyés du duc de Naxos. Les malheureux qui rentraient de captivité, prisonniers de guerre ou victimes des corsaires, arrivaient toujours dans un état de dénuement complet, et l’obligation de pouvoir à leurs besoins constituait une lourde charge pour les balles: Gritti recommanda en conséquence à son gouvernement de se montrer un peu moins avare sur le chapitre du traitement à donner à Bembo et à ses successeurs.* Malheureusement, la question de traitement n’était pas tout: si élevé qu’il fût, cela ne changeait rien aux difficultés et aux dangers inhérents au poste luimême; aussi le gouvernement avait-il de la peine à trouver des candidats disposés à l’accepter et cette fois, par exemple, la nomination régulière ne put avoir lieu qu’en 1507.’ Contre toute attente, les relations entre Venise et la Porte ne furent plus troublées pendant les dernières années de Bajazet On put de nouveau songer à envoyer officiellement des galères de commerce à Constantinople. Cependant, une proposition faite en 1604 au conseil des Pregadi, dans le but d’organiser ce service avec stations intermédiaires à Zante et à Nauplie, ne put réunir la majorité des voix, et un certain Antonio di Polo qui allait mettre à la voile pour Constantinople avec une caravelle chargée de marchandises de prix, ayant demandé une escorte, on ne consentit à la lui fournir que jusqu’à l’entrée des Dardanelles.® Des guerres intestines absorbaient toute l’attention du sultan; Venise, de son côté, était en lutte avec ses voisins, soutenus par une puissante coalition (1** 1*83*® de Cambrai) qui lui disputait ses possessions de terre -ferme; avec ses seules forces elle était hors d’état de résister; aussi, bien loin de songer à recommencer la guerre contre le sultan pour reconquérir dans le Levant ses stations perdues, elle implora et obtint son secours contre l’empereur Maximilien.* A l’avénement de Sélim I", fils de Bajazet, elle envoya poui' le complimenter Antonio Oiustiniani; le nouveau sultan voulut bien renouveler les anciens traités, mais refusa absolument d’accorder les nouvelles concessions que lui demandait l’ambassadeur. H s’agissait du témoignage des chrétiens contre les sujets turcs dans les aftaires litigieuses, des testaments des sujets Vénitiens décédés en territoire turc, et enfin de la durée des fonctions des bailes.

' Gritti, Relax., 1. c., p. 43 et g.) Sanuto, Diarii, V, 77, 373, 448 et g., 723, 760, 780 et gg. etc.

’ Préface à la Relation d'Ânt Giugtiniani, dang Albéri, 1. c., p. 48.

“ Sanuto, Diarii, V, 868, 903.

‘ Romanin, V, 334, 363 et g., 386 et g.

Précédemment, l’empereur et Doroicc avaient offert au gultan de s’allier à eux et de partager à l’amiable le territoire vénitien, mais il avait refusé; v. Romanin. V, 363; Rawdon Brown, Calendar of $taia papera, venetian, IT, p. 44, n° 100.

Page 1