II. Les Osmutdis
des autres nations commerçantes,* les Florentins jouissaient de la liberté du culte, et l’église de S. Michel (à Péra) était périodiquement à leur disposition.’
Après Constantinople et Péra, les marchés où les Florentins s’établissaient de préférence, étaient ceux d’Andrinople, de Gallipoli et de Brousse;* le chroniqueur Dei cite ce dernier comme un des meilleurs parce qu’on s’y trouvait à portée des arrivages d’épices. Les marchands florentins qui visitaient les marchés turcs touchaient en passant à Chio.* Florence y entretenait un consul; de 1468 à 1470, ce poste fut occupé par un membre de la mahone, nommé Bemabo Paterio.* Les relations entre Florenœ et la mahone étaient, à ce qu’il semble, généralement satisfaisantes. Nous ne connaissons qu’un exemple de conflit, en 1461; les agents des douanes de l’ile saisirent des marchandises sur des navires florentins, parce qu’uh sujet de cette nation, nommé Bemardo Salviati refusait de payer à un Chiote, du nom de Gabriele Giustiniani, une somme considérable qu’il lui devait, paraît -il.® Au cours de leurs voyages, soit veis Constantinople, soit vers l’Elgypte ou la Syrie, les Florentins passaient souvent par Rhodes; il y avaient trouvé de tout temps des compatriotes établis soit comme marchands, soit comme banquiers. Le traflc y avait assez d’importance pour que le gouvernement florentin jugeât utile, en 1483, d’y envoyer Giovanni Gaetani avec mission de demander au grand-maître quelques allégements.’ Cependant. Rhodes comme Chio ne furent jamais pour le commerce du Levant que des stations intermédiaires d’une importance secondaire.
Nous avons parlé plus haut de bâtiments anconitains qui trans- )K)rtaient les marchands florentins â Constantinople® ou à Raguse. Mais avant d’aller chercher les étrangers, la marine d! Ancône était au service du commerce national Nous savons que cette ville entretenait déjà des relations très intimes avec les Turcs antérieurement à la chute de Constantinople; grâce â cette circonstance, la catastrophe n’atteignit pas
' Voyez la remarque générale sur la tolérance des .«ultans, dans le Dior. Farm..
’ Ce qui précède n’est qu’un abrégé des réglements d'administration décrétés pour la colonie, de 1488 à 1512, et publiés dans les Doe. suite relax, tose., p. 313 et as.
’ Voyez la liste des maisons de commerce florentines pour l’année 1489, dans Pagnini, Delta décima, II, 303 ; Doe. suite relax, tose., p. 244, 320 — 326. La localité de Moutaiiea, désignée comme domicile
d'un Florentin (ibid. p. 249), est Uoudania. sur le golfe du même nom, non loin de Brousse: v. Atti delta Soe. lig., V, 424; VI, 841.
* Dei, p. 205.
“ Ibid. p. 207, 211.
“ Doe. suite relax, tose., p. 190 et s.
’ Ibid. p. 236; voy. encore p. 218, 220 —224, 260—266.
" On en trouve encore un exemple dans le bref du pape de l'an 1613, publ. dans Paoli, Ood. dipl., IL 178 et s.
346 Troisihnr période. — Décadenee du rotumerce du Tjevaut.
sensiblement son commerce dans le Levant. Bien qu’elle fût placée sous la domination des papes, ceux-ci ne cherchaient pas à troubler labonne entente entre la bourgeoisie de cette ville et les infidèles. En 1476 seulement, Sixte IV donna k ses sujets anconitains le conseil de suspendre le départ de deux grands bâtiments mai’chands qui se disposaient â faire voile pour Constantinople. Le sultan préparait en ce moment une expédition contre la chrétienté, de sorte que ces deux bâtiments couraient risque d’être saisis par lui et incorporés à sa flotte. Dans l’opinion du souverain pontife, il valait donc mieux poiu- le moment s’abstenir d’expédier des mai'chandises à Constantinople, ou, tout au moins, ne les envoyer que par des bâtiments impropres à êtie transformés en navires de gueire.* .\ maintes reprise.s, des guems interrompirent le ti-afic entre Ancône et Constantinople, mais les marchands de cette ville furent toujours dans les bonnes grâces des sultans;’' leurs intérêts étaient représentés ou défendus tant par des consuls à poste fixe que par des ambassadeurs spéciaux.’ Pierre d’Anbusson, grand-maître de Rhodes, donna également aux Anconitains, en l’an 1500, un sauf-conduit destiné à favoriser leur trafic avec l’île.’
Jusqu’ici nous avons nommé les plus impoilantes des villes d’Italie (|ui entretenaient un trafic avec les Osmanlis; mais l’énumération serait incomplète si nous négligions Sienne. En général, les Siennois laissaient à d’autres les voyages au long cours; ils fréquentaient peu l’Orient; s’ils avaient besoin d’épices, ils allaient les chercher à Venise ou en Sicile. Le tissage était leur principale industrie et ses produits avaient plus de débouchés en France, en Espagne, en Angleterae et en Allemagne que dans le Levant. Cependant, vers la fin du Moyen-Age, ils reconnurent qu’on pouvait les écouler avantageusement en Turquie et dès lora, il y eut toujoui's à Constantinople un certain nombre de marchands de cette nation. De là à souhaiter d’y avoir un consulat à eux comme les autres nations commerçantes, il n’y avait qu’un pas et la Seigneurie de Sienne se fit l’intei-prète de ce vœu dans une lettre du 1 1 août 1489 adiessée au sultan; elle y désignait à son acceptation, comme premier titulaire, un certain Nicolas, médecin et philosophe (?), natif de Sienne.® Cependant, après une expérience de trois années, elle dut s’avouer que la colonie était trop peu nombreuse pour avoir sa vie propre et que les aflaires traites par elle n’avaient pas assez d’importance pour justifier les trais d’un consulat .spécial. En conséquence,
' Hakuscev , Monum ]>. 171.
’ Ibid. p. 172, 175.
” Ibid. p. 22, 464.
' Ibid. p. 164 et ».
SUir. merid.. Lueiauo Banclii, I parti delta wa-
remma Seneee durante la repubblica ; Arekiv. êtor. ital., 3® série, X, 1, p. 78 et s.; Xn. 2® part. p. 58 et ».
IL Les OsmanUs.
elle pria la république de Florence d’autoriser les Siennois à s’adjoindre aux Florentins et le consul florentin à les prendre sons sa protection, ce qui fut accepté (1501).*
 côté des Italiens, les marchands de Baguse sui'ent se maintenii' dans les bonnes grâces des sultans. Ils en avaient obtenu des passeports’ qui leur assuraient le libre parcours des routes de caravanes jusqu’au Bosphore, à la mer Noire et aux bouches du Danube. De tous ceux qui flrent ces voyages pendant le Moyen-Âge, il n’en est malheureusement pas un qui nous ait laissé son itinéraire. C’est par un Vénitien. Ramberti (V. plus haut), que nous connaissons la route qu’ils suivaient d’ordinaire pour atteindre Constantinople: elle était dangereuse sur certains points et à peu près impraticable sur d’autres, k propos de l’un des gites d’étape de cette route, celui de B^otcha (qu’il nomme Cozza), Ramberti note expressément que les marchandises expédiées de Raguse à Constantinople ou réciproquement passaient par cette localité.’ Dans certaines grandes stations, particulièrement dans celles qui se trouvaient situées sui- un embranchement de routes importantes, les Ragnsans entretenaient des colonies paidbis nombreuses, autour des- ((uelles les autres Latins venaient habituellement se grouper. Citons, par exemple, celles de Novi-Bazar,‘ de Sophia (Sredez),’ de Tatai- Bazaidjik, de Philippopoli , d’Andrinople ,« à côté desquelles nous nous permettrons encore de nommer, bien qu’elles fussent situées en Bessai'abie. celles de Kilia et d’Akjerman, où les Turcs avaient déjà trouvé, au moment de la conquête, des Ragusans dont ils avaient pillé les magasins.’ Les Ragusans mettaient leur orgueil à fonder et à entretenir dans ces colonies des églises où l’on célébrait le culte catholique-romain." On comprend d’après cela (ju’ils devaient trouver les papes bien dis-
' Dnr. suite relax, tasr., p. 2BO et «.
’ Passeports signes par Mahomet II, l'un en 1480, l'autre sans date, par Bajazet II en 1481, par Sélim I" en 1617: Miklosich, Mon. sert., p. 533 et s., 534 et 8., 526 et ss., 650 et as.; cf. I.uccari, p. 96, 101, 127; Engel, Oeseh. ton Ragusa, p. 196.
* Ramberti, I. c., p. 113, a.
* Ramberti, p. 114, a; Caterino Zen.
p. 8; .lirecek, Die IlandeUsIrasaeu und Bergtcerke ron Serbien und Bosnien irtehrend des Millelalters , dans le.s Abhandlungen der bakm. Qes. der Wissenschaflet}. 6» suite, X, 77.
* Ramberti. p. 116, a; Cat. Zen., p. 10;
Luccari, p. 1 15 ; Jireéek, Die Beerstrasse ton Belgrad naeh Qmslantinopel und die Balkanpdsse (Prag, 1877), p. 128. Il y avait là de grands magasins de draps appartenant à des Ragusans.
“ Pour CCS trois localités, voy. Jireéek. IBe Beerstrasse, etc.; p. 131 — 133.
' Luccari, p. 116.
“ Par exemple, l’église de S'® Marie d’Andrinople ; Luccari, p. 89 (a. a. 1431); Gondola Matteo, Relaxûme dello slalo délia religione nette parti d' Europa soUoposle al dominio del Turco , dans Banduri. Imperium orientale, II (éd. Paris), p. 104.
348 Troisihne période. - — Décadence du commerce du Levant.
posés en leui’ faveur quand ils allaient leur demander d’autoriser par jfrâce, leur trafic avec les Turcs mécréants; en 1468, Paul II leur accorda, sans se faire prier, une licence à cet égard.*
Parmi les articles que les marchands de Raguse allaient chercher dans les pays soumis au joug des Turcs, nous pouvons citer en particulier les pelleteries, la cire, le poivre, les objets en maroquinerie fine, spécialité d’Andrinople, l’or et l’argent des mines de la Serbie, que l’on transformait à Raguse en objets artistcment travaillés.’ Mais ce commerce d’exportation avait relativement peu d’importance; les Ragusans se livraient surtout à l’importation en Turquie des articles de fabrication européenne. Les soieries et les draps de Toscane anivaient par Âncône sur le marché de Raguse, où, d’ailleurs, il ne tarda pas à se monter des fabriques;’ de là, ils se répandaient dans l’intérieur. Ce marché recevait également de divers points de la péninsule d’autres articles fabriqués spécialement pour la Turquie.^ De la sorte, Raguse était un centre assez important d’échanges entre l’Orient et l’Occident et cette situation, qui était pour son commerce une source de beaux bénéfices, s’est maintenue jusque dans les temps modernes.
Enfin, parmi les nations qui conservèrent encore un consul à Constantinople sous la domination turque, nous Pouvons les Catalans. Pendant les dernières années du Moyen-Age, Barcelone recevait directement des marchandises de Constantinople. Sa marine était toujours représentée dans les eaux grecques, mais il faut avouer que si les navires marchands étaient nombreux, les corsaires ne l’étaient pas moins. On peut affirmer que le consulat catalan de Chio n’eût pas été conservé jusqu’au dernier jour de la domination chrétienne dans rae, si son maintien n’avait pas été nécessité par les intérêts du commerce de Bai'celone.’
Il ressort de tout ce qui précède que ce n’était pas la fréquentation des marchands occidentaux qui manquait à l’empire des Osmanlis; les uns parcouraient le paj's par les routes de caravanes, les autres, venus par mer, visitaient les ports et les côtes. Y trouvaient -ils en retour les nombreux articles de prix dont la réunion avait formé pour eux l’attiait de ces régions? Autrefois, quand les Byzantins étaient les maîtres du paj's, s’ils ne déployaient pas par eux -mêmes une grande
' Farlati, Ulyr. saer., \1, 180.
’ Philippua de Diversis, cité dans Apl>endini, Notiue mile anliehüà de' Ra- !/usei, I, 232; Bamberti, 1. c., p. 117, a. Ce sujet est traité spécialement dans les §§ 7 et 8 de l’intéressante étude de M. .lireèek intitulée: />!<■ Handclsstrasacn
and Bergwerke in tierbien wtd Bosnien.
” Appendini, 1, 233, 234.
* Phil. de Divers., Md. 233.
‘ Capmany, Mem., I, 2® part, p. 75.
II, 328; app., p. 62. 66.