II. Les Osmanlis
activité dans le commerce, surtout dans le commerce maritime, ils laissaient du moins le champ libre aux Occidentaux et ils leur donnaient les moyens d’appliquer leur énergie à toutes les branches du commerce et de faire venir les produits des régions les plus éloignées. Avec les Turcs, c’était tout le contraire; non-seulement ils n’avaient aucun goût pour le commerce, aucune idée d’en faire leur occupation, mais leur insatiable passion de conquêtes était précisément une perpétuelle cause de conflits entre eux et les principales nations commerçantes de l’Occident. Brutalement destructeurs, ils anéantirent les principaux marchés où s’exerçait l’activité industrieuse des Francs levantins, réduisirent en esclavage un grand nombre de colons, en forcèrent d’autres à chercher leur salut dans la fuite et ù retourner dans leur patrie, et enlevèrent à ceux qui avaient le courage ou se trouvaient dans l’obligation de rester la liberté de mouvements et l’indépendance essentielles à la prospérité du commerce. Us cherchèrent à supprimer à leur profit la prépondérance maritime de Venise, qui eût été si profitable au commerce, tandis que la leur était absolument improductive, et là où ils l’établirent elle finit pai- dégénérer en une piraterie efirénée. En favorisant les Ragusans, les Florentins et les Anconitains au détriment des Vénitiens et des Génois, ils accrurent dans leur pays l’importance de puissances de second ordre, condamnées à rester bien inférieures à ces dernières et par l’esprit d’entreprise et par l’étendue des ressources. Au temps de la prospérité de leurs entrepôts de Tana, de Gaffa, de Trébizonde, c’était par quantités immenses que les Vénitiens et les Génois y accumulaient les articles les plus précieux de l’Inde, de la Chine, de la Perse, de la Russie, qu’ils les chargeaient sur leurs galères, les transportaient au-delà du Bosphore, et les amenaient, au moins paitiellement, sur les marchés de Constantinople ou de Péra. Maintenant, ces entrepôts étaient déserts; seuls, les Arméniens y entretenaient encore péniblement un trafic restreint. Les Florentins songèrent bien, pendant quelque tempsi à faire faire par une galère le voyage de Caffa et de Trébizonde, mais rien n'indique qu’ils aient donné suite à ce projet; il est permis d’en douter, d’autant plus que nous savons qu’ils ne purent jamais assurer d’une manière régulière la marche du service de la navigation de Constantinople et qu’ils durent même finir par y renoncer complètement. Dans sa diatribe contre les Vénitiens, Dei écrit d’un air de supériorité affectée, qu’en nouant des relations avec Brousse, les Florentins, ses compatriotes, avaient eu le double avantage de s’y procurer plus facilement que les Vénitiens les épices, le coton et la cire et d’y ouvrir, en échange, un débouché à leurs draps, tandis qu’à .\lexandrie les Vénitiens ne pouvaient se procurer
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les épices que contre ai'gent comptant.' Il est possible qu’effectivement les Vénitiens n’eussent pas occasion d’échanger leuis marchandise.s contre des épices; mais il est certain qu’au point de vue de l’abondance et de la variété de ces articles, le marché de Brousse ne pouvait pas soutenir la comparaison avec celui d’Alexandrie et que les frais de transpoit pai' caravanes y élevaient énormément le pi-ix des épices. Au reste, ici, Dei omet un fait qu’il avoue dans d’autres passages,* et qui d’ailleuix ressort de diverses autres sources,* c’est que les Vénitiens visitaient également Brousse et y avaient des comptoirs.
Bien que fondé par un peuple de race asiatique, l’empire turc avait peu de relations avec l’Asie proprement dite, et particulièrement avec les pays dont les produits fournissaient au commerce son principal aliment. Comme nous l’avons déjà dit, les Occidentaux, par les mains de qui passait autrefois ce trafic, n’étaient plus là; les caravanes, qui seules, dorénavant, transportaient les produits de l’Orient à travers l’Asie- Mineure, ne pouvaient pas remplacer les galères vénitiennes et génoises qui allaient auparavant les chercher dans le Pont j)our les appointer dans le Bosphore. Enfin, les gueri-es à chaque instant renouvelées des sultans Osmanlis contre les princes de Caraman, la lutte acharnée qu’ils eurent à soutenir contre le prince turcoman Ouzoun Hassan, la fi-oideur de leurs relations avec les souverains persans de la dj-nastie des Sofis, étaient autant d’obstacles qui séparaient Constantinople de l’extrême Orient et y rendaient impossibles les arrivages régulière des épices et des autres produits de ces régions.* Malgré cela, ils n’y faisaient point défaut d’une manière absolue, car, dans sou manuel du commerçant, Pasi * mentionne, parmi les articles qui se trouvaient sui- le marché de Constantinople, la rhubarbe, le musc et la manne, et il note que c’était de là que Venise tirait ces articles ainsi que certaines autres drogues. Mais ils y devenaient de plus en plus rares et les articles d’expoilation de l’empire turc se composaient en majeure partie de produits indigènes fabriqués et naturels. Parmi les premiers, nous citerons les camelots d’ Angora, les tapis, les maroquineries fines fabriquées par les artisans turcs des deux rives du Bosphore; parmi les seconds, la cii-e (cere eagore, cire de Bulgarie), l’alun,* la laque et la graine d’écai'late, le coton et surtout
' Pasaini, n, 841.
' Ibid. p. 335.
’ Miklosich et Uoller, Acta graca, m, 349.
* Lee Turce eux-mêmee envoyaient des navires à Alexandrie et & Damiette, pour y prendre des carg^aisons d’épices ^ mais ces navires étaient assez fréquemment
arrêtés par des corsaires qui leur enlevaient leur chargement et le portaient & Rhodes, où ils trouvaient A s’en défaire à bas prix: Pasi, p. 47.
‘ Pasi, p. 43 et ss., 144.
* Dans une lettre adressée au pape Pie II, Giovanni de Castro prétend que la valeur de l'alun consommé en Occident
///. IJ Asie -Mineure turque.
le blé. Venise était accoutumée à tirer de la Turquie des quantités énormes de grains et, sous ce rapport, le contre-coup des guerres avec la Porte s’y faisait vivement sentir dès qu’elles se prolongeaient tant soit peu.’
En échange des articles qu’il tirait de la Turquie, l’Occident lui fournissait en quantités notables des produits de son industrie et, en particulier, des draps et des soieries. On sait que les Florentins excellaient également dans la fabrication du drap et dans celle de la soie, et que les articles sortis de leurs manufactures s’écoulaient facilement, non-seulement dans tout l’Occident, mais encore en Turquie et spécialement dans certaines villes telles que Constantinople et Péra, Andrinople, Gallipoli, Salonique, Brousse.* Toutes les fois qu’il est question d’articles apportés à Constantinople par des navires florentins, les auteurs mentionnent immanquablement les draps, spécialement les draps fins et les soieries, brochées d’or ou non.® L’entourage du sultan, nous l’avons vu, achetait volontiers les produits des manufactures florentines; mais les draps qui se vendaient en Turquie ne venaient pas tous de Florence; ainsi, en 1509, la République de Venise, menacée de toutes parts et près de succomber, se vit réduite à rechercher l’alliance tui’que. Au cours des négociations, elle essaya d’enlever aux fabricants de Ragusc, de Florence, d’Ancône et de Gênes les commandes de draps que leur faisait le sultan, et pour arracher k celui-ci la résolution désirée, l’amba-ssadeui' vénitien lui exposa que les bénéfices qu’il procui-ait à ces républiques ne leur servait qu’à forger des armes contre Venise, et qu’il ferait mieux de s’adresser à celle-ci, où il tronverâit les mêmes articles aux mêmes prix.*
3* L Asie -Mineure tnrqne.
En suivant la marche victorieuse des Osmanlis à travers les previnces européennes de l’empire gi-ec, nous avons pu constater que, dès le moment de leur apparation sur le seuil de l’Europe, il s’était établi enti'e
pour la teinture des laines s'élève annuellement & plus de 300,000 ducats et que.
jusqu'au jour où il écrit, tout cet argent a été versé entre les mains des Turcs, n annonce qu’il a eu le bonheur de découvrir de riches dépôts d’alun à Tolfa (1432) et exprime l’espoir que dorénavant cet état de dépendance n’aura plus de raison d'être: (lobellinus, CommetU., p.
186 et s.
‘ Ouichardin, Storia d’ilalia, lib. VI, T. n, p. 51, éd. Fribourg, 1774.
’ Dei, p. 240 et s., 276 et s.
’ Doc suite relax, tose., p. 208 , 236. 238, 285 , 324 et s., 327 , 336 , 338. 340, 342, 348, 349, 367—369.
* Romanin, V, 234.
352 Troisième période. — Déeadenre du rnmmerre du Tjei-rtui.
eux et les nations commerçantes de l’Occident des rapports de divei'se nature, et qu’au nombre de ces rapports il fallait compter les relations commerciales. De là ce fait assez étonnant à première vue, que, dès la première moitié du siècle, Andrinople, leur première capitale,
était visitée par des marchands vénitiens, catalans, génois, florentins, et que même un ceilain nombre d’entre eux y avaient fixé leur domicile.' Par un phénomène naturel, le contre -coup de ces relations se faisait sentir jusque dans les parties de l’Asie-Mineuie primitivement habitées par les Turcs et en particulier jusqu’à Brotisse, leur ancienne capitale. Et de fait, si Andiinople était ouverte aux Occidentaux, pourquoi Brousse leur eût-elle été fermée? Quand Bertrandon de la Broquiére, noble voyageur français, visita cette ville, il y trouva plusieurs marchands florentins et logea chez l’un d’eux. Il y rencontra également des marchands génois: il vit trois de ces derniers acheter à la caravane syrienne, avec laquelle il avait fait route, des épices qu’ils se proposaient de porter sur le marché de Péra,* Depuis une époque reculée, les caravanes de Syrie ont toujours traversé l’Asie- Mineure en diagonale, suivant la direction du sud-est au nord-ouest. Mais alors toute l’Asie -Mineure était au pouvofr de princes mahométans et les caravanes elles -mêmes étaient entièrement composé&s de musulmans. Leur but ne pouvait pas être Comstantinople, encore occupée par les Grecs: c’était nécessairement Brousse, la capitale des Osmanlis. Pour se procurer les articles qu’elles apportaient, les gens de Péra devaient aller en personne y faire leurs achats. Un grand nombre de marchands, des Florentins en particulier y formèrent des établissements. Cett# place offrait d’ailleurs l’avantage d’être en relations avec l’Asie centrale. On y recevait, par exemple, assez fréquemment, des caravanes venant de Tauris.^ La ville possédait deux bazars, l’un pour les soieries, les cotonnades, les pieives précieuses et les perles, l’autre pour le coton brut et le savon blanc.< C’était un attrait pour le commerce de l’Occident
Mais Brousse était un centre politique important: c’était la résidence de la plus énergique et de la plus belliqueuse des peuplades de l’Asie-Mineure; à ce point de vue, aucune autre ne pouvait se comparer à elle. Les petites principautés turcomanes de l’ouest de l’Asie-Mineure n’étaient pas en état d’opposer une longue résistance aux envahis.sements
' Bertrandon de la Broquiére. Voyoÿe tf outremer, p. 569.
’ Ibid. p. 550-652.
* Clarijo profita du passage d’une de ces caravanes à son retour de Samarkand;
Clavijo, p. 216. Le voyageur Tafur (p. 1 85) parle aussi de l’importance de Brousse comme place de commerce.
* Bertrandon de la Broquiére. Voyage eT outremer, p. 560.