‹ Histoire du commerce du Levant au moyen-âgeChapitre 11 sur 49 · Pertz, SS. m · texte numérisé non relu

Pertz, SS. m

' IKansi, CoU. eoneil., XVII, p. 34—38, * Mansi, loc. cit, p. 178.

IL — De Vapparition de Mahomet aux croisades. 99

rangs des chrétiens; mais le chroniqueur, en citant leurs noms, ne manque pas d'ajouter que, peu de temps auparavant» ils tenaient encore pour les Sarrasins.^ Cette obstination des habitants de Naples, de Graëte et d'Amalfi à conserver l'alliance des infidèles trouve parfidtement son explication dans leurs relations commerciales. Nous en possédons des indices certains pour les Napolitains, au IX® siècle: en 836, Sicard, prince de Bénévent, conclut un traité de paix avec Naples, mais il mit comme condition que les Napolitains s'interdiraient d'acheter des sujets lombards et de les revendre de l'autre côté de la mer.' Cest une nouvelle preuve que les Napolitains faisaient le commerce des esclaves avec les pays mahométans et, sans doute, ils chargeaient en retour les produits de ces pays.^ Nous voyons également, vers 870, les Amalfitains trafiquer activement avec les Arabes. En 871, quand le prince Âglabite Mohammed-Ibn-Ahmed envoya son lieutenant Abdallah attaquer Saleme, un AMcain, qui avait des moti& de reconnaissance envers Waifre, prince de cette vUle, l'avertit par l'intermédiaire d'un certain Amalfitain , nommé Florus; ce Horus se trouvait alors en Afrique avec quelques-uns de ses concitoyens pour affaires de commerce et il avait assisté à tous les préparatifis de l'expédition sans se douter de leur objet ^ Le point de concentration de la fiotte était probablement £1-Mehdia, port de la ville populeuse de Eairouian, résidence des princes Aglabites. Le voisinage de la côte septentrionale d'Afrique y attirait naturellement les Amalfitains, et les relations qu'ils entretenaient là avec les Arabes étaient une excellente préparation à celles qu'ils lièrent probablement plus tard avec ceux de l'Egypte et de la Syrie. Un contrat d'échange conclu entre plusieurs Amalfitains, à Saleme, en 973, plus de cent ans après l'incident que nous venons de rapporter, est la preuve la plus ancienne que l'on possède de voyages en Egypte pour affaires de commerce entrepris par cette population de marins; on y voit que le traité ne devait entrer en vigueur qu'au retour de l'un des contractants, qui se trouvait en ce moment à Babyloue, c'est à dire au Caire. ^

Ainsi, dès le X® siècle et peut-être plus tôt encore, le commerce d'Amalfi avait des ramifications jusqu'à Alexandrie et jusqu'au Caire: en

1 Leo Manicaniis, Chrome, mcmast, Hodceporieum S. WiUibaldi, éd. ToUer

Ckum., dans Pertz, SS. Vu, 616 et s. et Molinier, L c, I,.S66.

' Capüulare Sieardi, dans Pertz, Legg. ^ Chron, Saiem., loc. cit, p. 688, et

IV, 218. Amari, Storia dei Musulmani tU SietUa,

' D'un autre côté, WiUibald, évêque I, 883 et ss. d'Eichfltädt, dont le pèlerinafire à Jérusalem ^ De Blasio, Séries prindpum Longab.

est célèbre, yit, en 722, dans le port de Salem. Append. p. cxxxyii, et i. Naples, un vaisseau nrenu d^Éf^^pte; voyez

100 IVciwÄrc période. — Des grandes invasions aux croisades,

même temps, tout marchand d'Âmalfl pouvait parcourir Venynre grec dans toute son étendue sans rencontrer de barrière. C'est que, si cette ville n'avait pas dans ses murs un gouverneur nommé par Byzance, si même elle élisait ses chefs (qui reçurent à la fin le titre de doges) parmi les vieilles &milles de la ville, elle reconnaissait l'empereur grec pour son suzerain et cet état de choses dura jusqu'en 1073.^ H est vrai que l'influence de l'empereur se bornait à décerner des titres grecs, purement honorifiques d'ailleurs, aux principaux personnages de la ville. Si relâchée que f&t sa dépendance politique à l'égard de l'empire grec, elle avait cependant pour conséquence de permettre à un grand nombre d'Âmalfltains de prendre du service dans l'armée impériale.^ De plus, beaucoup de leurs compatriotes étaient fixés à Constantinople en qualité de marchands; ils y avaient des magasins à eux et formaient une communauté religieuse à part, comme nous le verrons. Us importaient en Occident les produits grecs concurremment avec les Vénitiens, et savaient se procurer et mettre dans le commerce les étoffes de pourpre dont la sortie était particulièrement prohibée.^ Pendant les quarante dernières années qui précèdent les croisades, tout ce que nous savons des relations d'Âmalfi avec Constantinople, de même qu'avec la Syrie et l'Egypte, se groupe autour de l'histoire d'une seule famille qui doit avoir été l'une des plus riches et des plus nobles de la ville. ^ Elle faisait remonter son origine à un certain comte Mauro. Au point de vue de notre étude, deux membres de cette famille surtout ont joué un rôle important: Maurus et son fils aîné Pankdéon. Tous deux avaient une grande situation à Constantinople; ils y possédaient une maison magnifiquement meublée;^ les historiens, les inscriptions accoUent toujours au nom de Pantaléon les titres de patrice et de consul (hypatos),^ que lui avaient probablement conférés des empei*eurs. D'ailleurs, il mettait son influence à leur service; il

^ Vers le milieu da XI® siôcle, un doge sehrift fur christliche Archäologie de Quast

d^Amalâ, chaasé par un souléyement, s'ar et Otto, n (1868), 100 et sa., et en second

dressa à Fempereur Constantin n Mono- lieu dans divers chapitres des Denkmäler

maque, et, avec son aide, obtint sa re- der Kunst des MittehUers in UnieritcUten,

stauration. Camera, MemoHe di Amalfi, de H. W. Schulz, 1, 242 et ss., II, 115 et

I, 243, 250 et s. ss., 235 et ss.

' liutpr. légat CpoL, dans Perts, SS. ^ Aimé, Uystoire de HNormani, pubL

m, 357. p. Champollion-Figeac, p. 231.

' Liutpr. ibid. p. 859. * Dans les passages dont j'extrais ce

* J'ai d^à publié une étude sur cette qui suit', Benzo lui donne le titre de pa-

fiimiUe et sur son importance, spécialement trice; Dans l'inscription gravée sur les

aupointdevuederhistoirederArtjdansle portes de S^ Paul à Rome, Pantaléon se

Deutsche KtmsiblaU, IX (1858) p. 238 et s.; donne à lui-même celui de Consul; yoy.

Strehlke en a également parlé, avec beau- Schulz, Denkmäler, n, 248. coup plus de détails, d'abord dans la Zeit- ^

//. — De Vapparition de Mahomet aux croisades, 101

travailla à former une coalition ponr la destruction de la suprématie des Normands en Italie: en 1062 et 1068 il multiplia ses efforts, soit I>ar lettres, soit personnellement, pour entraîner l'anti-pape Honorius II (Cadalofis) et, par lui, la cour allemande (les tuteurs du roi Henri IV) à &ire cause commune contre les Normands^ avec l'empereur grec Constantin X Ducas. Celui-ci rassemblait en ce moment des troupes dans la Fouille pour arrêter leurs envahissements;^ Maurus, de son côté, agissait dans le même sens que son fils; il aidait de ses conseils le duc de Saleme, Gisul^ et quand, sous prétexte d'un pèlerinage à Jérusalem, ce prince passa par Constantinople pour tenter d'entrainer l'empei-eur grec et de l'amener, à déclarer la guerre aux Normands, ce fiit encore Maurus qui lui donna l'hospitalité dans la maison de son fils Pantaléon.^ Ces tentatives d'agitation échouèrent; la domination normande continua de s'étendre et de se consolider, et même la ville d'Amalfi y contribua beaucoup, d'abord en faisant volontairement sa soumission à Bobert Guiscard (1073), et, en second lieu, en l'aidant à prendre Saleme (1076).^ Mais Pantaléon a laissé de lui des souvenirs plus durables et plus méritoires, sur un autre terrain, étranger, celui-là, à la politique. Mu par des sentiments de haute piété, il se plaisait à faire des dons, magnifiques aux églises et aux monastères de l'Italie méridionale; son cadeau préféré consistait en splendides portes de bronze, sortant des atdiers des fondeurs de Constantinople: il en offiit d'abord à la cathédrale de sa ville natale (avant 1066), puis à la célèbre église de S^ Paulhors- les -murs à Rome (1070) et, enfin, à l'église du pèlerinage de S^ Michel sur le mont Gargano, près de Manfredonia (1076). Ces chefe- d'oeuvre des artistes byzantins, transportés en Italie et exposés dans des endroits aussi fréquentés, devaient nécessairement y exercer une grande infiuence sur les progrès de l'art' A peine les portes de la cathédrale d'Amalfi étaient elles en place, que l'abbé du Mont

' Benzo, Pùn^yrteus, dans Pertz, SS. ' De Blasiis, op. cit., p. 64 et s., 82

XI, 615, 622, 628, 626 et 88. Benzo est et s.

certainement peu dj^e de foi; cependant, ' Aimé, op, cit., p. 129 et as., 281.

à mon ayis il est certain qu^ü n'a pas in- Ce voyage paraît deYoir*être placé entre

venté les négociations qu'il relate et qu'il les années 1062 et 1066 ; voyez Giesebrecht,

n'a fait que surcharger son récit d'orne- De lüterarum studüs a/pud Bähe primü

meata de détail: Giesebrecht va trop loin medii eevi $€BCuli8, p. 87 et s.

dansledouteMf»na/.ii/^aA.p.216, not2); * Sur la fixation de ces dates voyez

il me parait que Lindner et Hirsch ont Weinreich, De eonditione BciUœ inferions

replacé les choses à leur point exact Oregorio VU ponkifiee (Regiment 1864),

(Fortehungen %ur detOsehen Oesekichte, p. 84 et ss., 89 et ss.

VI, 514, Vn, 80); cf. de Blasiis, La in- ' Voyez Schulz, et l'article de Unger

surrexione PngUeae e la eonqudsta Nor- sur l'art grec au moyen ftge dans VEncy-

numnoy II, (Nap. 1864), p. 88 et s. dopédie générale de Ersch et Gruber, sect.

ibV ' 'Première période! — Des grandes invasions aux croisades.

Cafisin, Désidérius, en faisait prendre nne copie et en commandait de pareilles à Constantinople;^ pour les faire il envoya la mesure des portes de la chapelle de son monastère; Maurus, père de Pantaléon prit tous les frais â sa charge.^ A cette époque, les bâtiments primitifs du monastère subsistaient encore; si l'abbé Désidérius jugea néanmoins que, pour l'embellir,- il valait la peine de faire appel aux artistes étrangers, on peut se figurer ce qu'il pensa à cet égard lorsqu'il en entreprit la reconstruction dans des proportions grandioses; le travail grossier des AmàLfitains et des Lombards devait lui paraître encore plus insufBsant qu'auparavant; aussi fit -il venir de Constantinople et d'Alexandrie des artistes grecs et sarrasins, surtout pour les mosaïques, genre de travail où ils étaient bien supérieurs aux Italiens.^ H est probable que lorsqu'on avait besoin de faire venir ainsi de loin des ouvriers, c'étaient des marchands AmàLfitains qui les procuraient Au reste, quand il voulut avoir des objets destinés au mobilier de l'église, Désidérius envoya à Constantinople avec une samme d'argent un moine de son monastère, muni d'une lettre de recommandation pour l'empereur avec mission de faire fabriquer par les fondeurs, orfèvres, joailliers et peintres grecs les objets qui demandaient un travail d'une finesse à laquelle les ouvriers indigènes, fournisseurs ordinaires du monastère, étaient incapables d'atteindre.^

Mais revenons à Pantaléon. Les titres qu'on lui donne prouvent qu'il occupait une haute situation; cependant il n'est pas possible qu'il ait été à la tête du gouvernement d'Amalfl, car on a la liste complète des doges* de cette ville et on n'y voit figurer aucun personnage de ce nom. Par contre, on peut assez probablement supposer qu'il fut, du moins pendant un certain temps, â la tête de la edonie amaißaine de Constantinople.^ Cette colonie existait cer-

I, ToL LXXXiy, p. 4B8 et s. ; on peut croire dans Muratori SS. V, 76. Alpha/ni versus

que ces portes et d^aatres semblableSi qtd de situ, conetruetione et renovatiane ea-

forent fedtes pour diverses églises d^Italie nobii Caainensis, dans Ozanam, Doeum.

sur le iTpe de ceUes de Pantaléon, étaient inéd, pour servir à Vhist, litt, de V Balte,

montées en Italie<et qu'on y employait des p. 265.

plaques de bronze de fabrication grecque, *' Leo Ostiens. Chron. op. eu, y p. 7S2

que des marchands d'Amalfi rapportaient et s.

assez souvent sans destination précise. ' Camera, ùtoria délia eiUà e eosHera

^ Leo Ostiens. Chron. Casin.y dans di Ämalß (Napoli 1836), p. 149 et s.; du

Pertz, SS. Vn, 711. même, Memorie diAmalfi (Salemo 1876),

' Ce Mt ressort de Tinscription qui p. 261 et s. désigne Maurus comme le donateur, voy. " Caravita, / eodici e le arii a Monte

Scbulz, Denkmäler, U, 116 et s. Cassino, 1, 194, pense aussi que Pantaléon

' Aimé, p. 105. Leo Ostiens. op. eu., devait être Fun des ^'consoli marittîmi"

p. 717, 718. Id. De eonseer. eed. Casin., de Tune des colonies commerçantes d'Orient

//. — De rappctritian de Mahomet aux eraisades. 103

tainement; yoid un détail historique qui le prouve: quaud Gisulf, duc de Saleme, partit sous prétexte de pèlerinage, comme nous l'avons yu, il ayait pour compagnons Alfanus, évêque de Saleme, et Bernard, évêque de Palerme; ce dernier mourut à Ck)nstantinople et y M enterré dans le monastère amalfltain.^ C'était soit le monastère du S^ Sauveur, qui est mentionné dans une ancienne liste des archevêques d'Amalfl,' soit celui de Santa Maria de Latina, pour lequel le pape Alexandre IV donna en 1266 des lettres de protection qui existent encore.^ Si les Âmalfitains avaient à Gonstantinople des monastères à eux,^ c'est assurément qu'il y avait là une colonie originaire d'Âmatfl; on raconte* que, vers 1084, un noble Amalfitain, entrant au monastère du Mont Gassin, lui fit don d'un morceau de la vraie croix qu'il avait ei^ dans sa part de butin à Gonstantinople; le personnage à qui se rapporte ce trait ne pouvait certainement pas être un aventurier isolé. ^

Nous allons essayer de suivre pas à pas les traces de cette &mille patricienne d'Amalfl. Nous trouvons d'abord que les effets de la charité chrétienne qui inspirait les actes de Maurus s'étendaient jusqu'à AfUiocke, où il avait fondé et où il entretenait à ses frais un hôpital^ En coordonnant les traits épars dans la chronique d'Amatns, auquel nous empruntons ce renseignement, on voit que cette fondation avait été Mte en fetveur des pèlerins occidentaux: mais Antioche n'était pas un lieu de pèlerinage pour les Occidentaux; d'un autre côté, pour ceux qui allaient à Jérosalem, c'était un tel détour que bien peu de-

^ Aimé, p. 129 et s., et la petite epi- ^ Petr. diae. Chron. monast, Casm,^

taphe composée par Alfanns pour ses corn- dans Pertz, SS. VU, 742. payons de voyage, dans Giesebrecht, De ^ L^anteur de la relation dit que cette

liUer. stud. ap, BcU^ p. 37 et s. relique fut prise dans on palais, à Tocca-

' Voyez les Charhda qnseoporum et sion d'une ooiguration ourdie contre l*em-

arckiepiscoporum eceleeta Ämalfiiana, pereur Michel; ce renseignement ne suffit

dans Pansa, Istana éFAmalfiy (Nap. 1724) malheureusement pas pour fixer la date

287; et la Chron. archiepiae. Amalpk., dans de révénement, car il n'y a pas moins de

la RaeeoUa di varie ehroniehe dd regno quatre empereurs du nom de Michel dans

di NapoUy V, 166. On y Ut que Maurus, la période comprise entre 1084 et 1078,

archevêque d'Amalfi au commencement et les coigurations étaient chose jour-

du Xn® siècle, avait été précédemment nalière à Gonstantinople; La populace

abbé de ce momutère; c'est une erreur; pilla le palais en 1042, quand l'empereur

▼oyez UgheUi, B, saer. VU, 200 et s., 298. Michel V le Galfat ütt renversé du trône

' ügheUi, op. eu., p. 222 et s. (Gedren. Il, 589); mais, il y eut aussi des

^ n y avait aussi au mont Athos un scènes de pillage au moment du soulèvemonastère amalfitain, fondé au X« siècle, ment provoqué par Nicéphore Biyennius qui reçut des privilèges des empereurs contre l'empereur Michel Vu Ducas, en Alexis et Jean Gouméne; pour plus de 1078 (Niceph. Biyenn. p. 77, éd. Par.; détaila, voyez Ilaoncktj, ßvtamva* fttUttu Joh. Scylitz, p. 869, éd. Pia*.). (1877), p. 187 et s. ' Aimé, p. 281.

104 Premiere période. — Des grandes invasions aux croisades,

valent s'y résoudre: il est donc probable que Maoros, en fondant oet hôpital, l'avait destiné k recevoir et k héberger ceux de ses compatriotes que le commerce amenait snr ce grand marché de la Syrie. ^ Guillamne de Tyr nons fournit on argument ä l'appai de cette supposition, car il constate que déjà avant les croisades les ÂmaMtains avaimt leurs aubeiges k eux dans les ports de la Syrie; et il remarque que c'est sans doute là ce qui leur a inspiré le désir de posséder un refuge, un lieu de réunion semblable à Jérttsalem. En effet, ils y allai^t fréquemment soit pour leurs affaires, soit pour visiter les Lieux sainte, soit pour l'une et l'autre cause à la fois. Mais, pour fonder à Jérusalem un établissement de ce genre, il fiUlait l'autorisation du calife d'Egypte; or, les AmalfltÄJns se trouvaient dans les meilleures conditions pour l'obtenir; leurs relations commerciales avec l'Egypte dataient déjà de loin, et ils y étaient toujours les bien-venus, parce qu'ils apportaient d'Occident des objete recherchés par les Égyptiens et les Syriens. Aussi, dès qu'il eut connaissance de leur désir, le prince fiätimide alors régnant leur fit assigner un vaste terrain dans le quartier chrétien de Jérusalem. Us se mirent immédiatement à l'œuvre et l'on vit bientôt s'élever le monastère de S^ Maria de Latina,' destiné aussi à héberger à leur arrivée tous les Amalfitainfl. C'était un monastère d'hommes, auquel on adjoignit plus tard, à ce que rapporte Guillaume de Tyr, un monastère de femmes, destiné en outre à servir d'hospice pour les femmes d'Amalfl; enfin, on construisit un bâtiment spécial pour les pèlerins occidentaux pauvres et malades sans distinction de pays. Avant la prise de la ville par les croisés, tous ces établissemente furent longtemps entretenus snr le produit des aumônes que les bourgeois d'Amalfl envoyaient à Jérusalem ou y laissaient à la fin de leur séjour. La relation de Guillaume de Tyr,' à laquelle nous avons emprunté tout ce qui précède, semble mériter toute confiance; cependant il y a un point où elle n'est pas tout-à-fidt exacte. Les AmalfltAJns n'étaient pas les fondateurs de l'église Santa Maria de Latina; ihs n'en ftu^nt que les restaurateurs. Dans un document de l'année 993,^ on trouve déjà la mention d'une église de ce

' Au Q^ siède, nous trouvons des de- coite grte, qui prédominait dans le quartier

scendants d^un certain Maurus Vicarins chrétien de Jérusalem ; ToyesSanuto,iSp0r.

AntlocheniiB ou de Antiodda, avec le titre fidd orne., p. 178.

— 4e-Oomte8, à la tète du' gouvernement ' Lib. JLViu, cap. 4, 6.

d*Ama]il (SaeeoUa di varie ehromehe dd ^ Martène, Coll. Pä, monum., I, 347;

regno di Napoli, V, 148 et s.). D'après e^est nne mauvaise copie, basée snr un

cela il semble que les relations entre texte que M' Biant considöre comme au-

Amalfl et Antioehe remonteraient très loin, tbentique: Mém. de Vaead, des inser.

* De Latina — par opposition avec le XXXI, 2 (1884), p. 161 et as.

IL — De rappariéion de Mahomet aux croisades. 105

nom, sise à Jérusalem et propriétaire de différents biens en Italie; il est assez probable que c'est celle qui avait été fondée par Charlemagne, et qn'à canse de sa situation, dans le voisinage de l'église du S* Sépulcre, elle fat démolie en même temps que celle-ci, sur l'ordre donné, dans un accès de £uiatisme, par le calife Hakim-BiamriUah (1010); en tout cas, si elle avait été ruinée, les ÂmaMtains la reconstruisirent sur le même emplacement Guillaume de Tyr n'indique pas l'époque de cette reconstruction; le comte de Vogué ^ la place entre 1014 et 1023; c'est une erreur absolue, car, suivant Guillaume de Tyr, le terrain assigné aux Amalfitains pour les nouvelles constructions était situé dans le quartier chrétien; or, jusqu'en 1063, les chrétiens de Jérusalem vécurent dispersés dans la ville; c'est seulement cette année-là que le calife Moustandr billah publia l'ordonnance qui les obligeait à demeurer dans un quartier déterminé.' Donc, nous ne pouvons pas admettre que la construction de ces monastères et de ces auberges ait été antérieure à 1063; d'un autre côté, elle n'a pas pu être bien postérieure à l'année 1070,' car c'est l'année où le calife fut chassé de Jérusalem par les Turcs: cette fois, il est vrai, il ne tarda pas à y rentrer, mais il en ffit dépossédé définitivement en 1078; et certes les Turcs n'auraient pas tenu compte d'une concession accordée aux Amalfitains par le souverain égyptien. Quoiqu'il en soit, les bâtiments existaient en 1080, car, dans la visite qu'il fit à Jérusalem vers cette époque, Jean, évêque d'Amalfl, y vit deux hos^oes pour hommes et pour femmes, construits par ses compatriotes quelques années auparavant;^ il est certain que les hospices en question ne peuvent pas être autre chose que les auberges attachées comme dépendances aux deux monastères. D'un autre côté, la dernière fondation, celle de l'hospice destiné aux pèlerins occidentaux pauvres et malades sans distinction de nationalité, ne peut pas être postérieure à 1080; en effet, dès les années 1083 — 1085, elle était si bien connue en Occident, qu'on lui fiodsait donation de plusieures terres situées dans l'Albigeois (dans le midi de la France); un certain Âncelinus y était même chargé de recevoir et d'administrer ces donations (magister domus hosipUalis),^ Par l'effet de sa destination générale, cet établissement prit une rapide extension et devint le berceau du riche et puissant ordre de S^ Jean, tandis que les monastères d'où il était pour ainsi dire sorti, réduits à ne recevoir que des Amalfitains ou tout au plus des Italiens (suae gentis), ne tardèrent pas ä tomber

' Les ÉgUses de la terre soMiie, p. 949. ^ Voyez la PeHte chronique tPÄmalfiy

• Gnill. de Tyr; Ub. IX, cap. 18. ^ Ughelli, Arf «lera, VH, IM.

' Actes des ArchiTes de Toulouse,

' Cest avec raiBon que le comte Bîaat communiqués par Saige, dans la BOdiofixe cette date comme extrême timite; ihèque de VÈeoU des eharteSf Série Y, T. Âreh, de l'or, kU,, I, 28. V, p. 662 et ss.

106 Première période. — Des grandes invasions aux croisades.

en décadence. Ainsi, les marchands amalfltains enti*etenaient dans la Jérusalem sarrasine, non seulement pour leur propre usage ou pour celui de leurs compatriotes, mais aussi en fetveur de tous les pèlerins occidentaux, des établissements privés, où ils étaient sûrs de trouver des secours religieux et matériels, des soins en cas de maladie, des aumônes en cas de nécessité. Suivant Guillaume de Tjrr, tous les marchands amalfltains qui allaient à Jérusalem contribuaient, par d'abondantes aumônes, soit à la fondation de ces établissements, soit à leur entretien. Mais un passai de Sanuto^ nous apprend que l'un d'eux (negoHator quidam de Mdphia civitate) flt construire entièrement à ses frais le couvent de Santa Maria de Latina: Amatus va encore plus loin et nomme ce généreux marchand: c'est Maurus, le père de Pantaléon. D'après ce chroniqueur, il flt construire un hôpital à Jérusalem et lui assura d'abondants revenus pour son entretien; reste à savoir si, dans la pensée d'Amatus, il s'agit ici de l'auberge attachée au couvent de S^ Maria de Latina iou bien de celle qui devint le berceau de l'ordre de S* Jean.' Quoiqu'il en soit, que Maurus ait été le fondateur du plus ancien ou du plus récent de ces établissements, il nous suffit de connaître la part prise par lui à ces fondations pour préciser davantage les termes de la recherche chronologique à laquelle nous nous livrons en ce moment, car nous savons qu'api*ès s'être retiré des nombreuses affaires auxquelles il était mêlé, il s'enferma, en 1071, dans un doître, pour s'y préparer ä la mort'

Nous avons fût voir que le commerce des Amalfltains avait des ramiflcations dans une grande partie des pays riverains de la Méditerranée: nous en trouvons la conflrmation dans ces vers bien connus, où Guillaume de Fouille chante la gloire d'Amalfl:

Hue et Alexandri diversa feruntur ab urbe, Régis et Antiochi. Haec fréta plurima transit Hic Arabes, Libi, Siculi noscuntur et Afrî. Haec gens est totum prope nobilitata per orbem, Et mercanda ferens et amans mercata referre.^

^ Seer. fidd. crue,, dans Bongan. Il, ' Aimé, p. 282.

1^®- * Qtsta BoberH Wiseardi, lib. m, v.

' Voyez Strehlke, dans la Zeäsckrift 4SI et as., éd. Pertz, SS. IX, S76. Ayant für ehrisäiehe Archäologie und Kunst, cette édition, on lisait, au Yen 483, de Quast et Otto, n (1858), p. 118— Indi, au lieu de Libi, mais il n'y a pas 120; il attribue d'aiUeuis à Pantaléon la è, songer qu'il ait jamais existé des refondation des hôpitaux d'Antioche et de lations directes entre les Indiens et les Jérusalem, mais il me semble qu'il n'arrive Amalfitains. à ce résultat qu'en forçant le sens du texte.

il. — De Vapparition de Mahomet aux croisades. 107

Ce trafic enrichissait Âmalfl, et ses marchands entassaient dans leurs magasins les articles les plus rares et les plus prédenx. La soie y abondait tout particulièrement^ un jour, Désidériùs, abbé du Mont Cassin, attendait la visite du roi Henri IV; il acheta à Âmalfl, pour lui en &ire hommage, vingt pièces de soie dites triblaUia (pourpre tricolore): ce nom grec indiquait déjà le pays où elles avaient été &briquées.* Ce détail nous donne à penser que le monastère du Mont Cassin tirait habituellement d'Âmalfl les articles du Levant dont il avait besoin, et il est permis de supposer que ce furent des. marchands amalfltains qui fournirent l'étoffe des nappes d'autel en soie de Byzance et d'AMque, et les cierges du Caire (Babylonia) que l'abbé Théobald donna au commencement du XI^ siècle au monastère de S^ Liberatore près Chieti, succursale du Mont Cassin.^ Nous avons déjà montré précédemment que Rome faisait très probablement aussi venu- d'Amalfl les grandes quantités d'articles d'Orient dont elle avait besoin.

Malheureusement pour les Amalfltains, la situation politique qui avait été l'élément le plus puissant de leur prospérité commerciale ne pouvait pas se prolonger indéfiniment. Elle se résume en deux mots: à l'intérieur, autonomie dans la gestion de leurs affaires; à l'extérieur, dépendance à peu près nominale à l'égard de l'empire grec Trop faibles pour résister à leurs puissants voisins, ils devaient être écrasés par eux et ne le furent que trop tôt L'avant -dernier des princes lombards de Saleme, Guaymar IV, s'empara d'Amalfl en 1039; en 1053, la partie la plus indépendante de la bourgeoisie se souleva et crut se débarrasser du joug qui pesait sur elle en faisant assassiner Guaymar; effort inutile; le flls de Guaymar, Gisulf rétablit son pouvoir sur la ville et ne le fit que plus cruellement sentir. Impuissante à reconquérir à elle seule sa liberté, Amalfl appela à son aide le duc normand Sobert Guiscard (1073). Saleme fut prise, Gisulf chassé de son trône et envoyé en exil (1076—1077), mais Amalfl perdit pour toujours son indépendance; la république avait vécu; elle fut incorporée au royaume normand.^ Ce changement dans sa situation politique porta un coup

^ Ghiill. Ap. 1. c'y. 478 : "Nulla magis du Mon^Oassin achetait des draps de laine

iocuples argento, vestibus, auro." Amatus à Pise ; voyez Tosti , Storta deila badda

(p. 38) qualifie Amalfi de "viUe où Por et di Monte Cassino, U, 426 et s.

la soie abondent." " Voyez Fétat ôti^li par lui en 1019,

' Leo Ostiens. 1. c. p. 711. Pour Fex- dans Murât Antiq. it., TV, 767 et ss.

plication du mot triblattia, voyez Petr. * Sources: Chron. Amalph,, dans Mn-

Damian. I^nst. IV, 7: **triblathon pallium rat Antiq. ù., I, 311: Amnal. Cav., dans

vocatur, quod trium cemitur esse oolo- Pertz, SS. ni, 190; Aimé, p. 229 et s.,

rum." Suivant un privilège de la com- 285 et ss., 247 et ss. ; Leo Ostiens. L c.

tesse Mathilde de Toscane, le monastère p. 672, 685, 736. Pour la chronologie

108 Premiere période. — Des grandes invasions aux croisades.

mortel au comm^ce d'Amalfi avec le Levant. On sait que les Nonnands étalent les ennemis les plus acharnés des Grecs; non contents de les avoir expulsés de lltalie, ils ne tardèrent pas à aller les attaquer jusque chez eux. Or, du jour où les Amalfltains avaient cessé d'être les sujets de l'empire byzantin, iLs étaient devenus ceux de ses ennemis: dès lors, ils perdirent les bonnes gräce3 de l'empereur qui reporta toutes ses faveurs sur les Vénitiens. Ce fut pour eux une dure humiliation, le jour où l'empereur Alexis Comnène décréta (1082) que tout Âmalfitain, propriétaire d'une boutique à Gonstantinople ou dans toute autre ville de l'empire, aurait à payer à l'église S^ Marc de Venise une contribution annuelle de trois hyperpres.^ Jusqu'alors les Amalfitains et les Vénitiens s'étaient &it concurrence dans des conditions d'égalité complète; à partir de ce décret, les Amalfitains tombèrent dans la subordination à l'égard des Vénitiens et durent s'avouer que leur étoile pâlissait, tandis que celle des Vénitiens acquérait de jour en jour un nouvel éclat.

Graete paraît aussi avoir pris une certaine part au commerce de la Grèce; en 1064 mourut à Gonstantinople, après avoir pris diverses dispositions testamentaires,' un certain Jean, de Gaëte; il est assez vraisemblable qu'il s'y était fixé pour faire le commerce.

Mais nous ne pouvons pas nous arrêter à discuter ces hypothèses et nous allons passer à la Haute-Italie.

Là, dans tout ce qui tenait au commerce, le premier rôle appartenait aux Vénitiens, dont Cassiodore disait déjà, on le sait, que leurs navires parcouraient sur les mers des distances incommensurables. Leurs ancêtres, fdyant devant les hordes barbares, s'étaient réfugiés avec tout leur avoir sur les îles de la Vénétie. Cette Vénétie insulaire n'était séparée de la terre ferme que par un étroit bras de mer, mais il était assez large pour mettre sa population de marins à l'abri des bouleversements dans lesquels étaient enveloppés tous les autres peuples de l'Italie; c'est grâce à cette circonstance qu'elle put se créer une vie sociale et poUtique propre. Les souverains de la Haute-Italie firent plus d'une tentative pour étendre leur domination à ces îles; plus d'une fois même, un paii;i s'y forma en leur faveur, mais toujours le reste de la bourgeoisie, fidèle à ses maîtres héréditaires, les empereurs de Byzance, eut la force de réagir. Le joug de Byzance ne

voy. Wdnreich, De eonditione Balia infer. * Taf. et Thom. I, 52: Anne Gomn.

p. 8d, 84—87, 89—91; Kœpke, daoB les I, 286, éd. Bonn. Arehiv. der Oes. für deutêche Oeseh.. * Lettre d^Hilarius, sacerdoe et mona-

IX, 170 et B.; Hirsch, art sur Amatus, chus et magn» eodeeÛB novœ Romœ eu-

dans les Forschungen »ur Deutschen Oeaeh. bicularius, à Léon évêque de Qaéte, dans

Vm, 817 et ss. Ughelli, ßaL sacr., I, 588 et s.

IL — De l'apparition de Mahomet aux croisades. 109

pesait d'ailleurs pas d'un poids bien lourd sur la population des îles, et à cela U y avait deux causes: l'éloignement d'abord, puis les circonstances qui obligeaient les empereurs à la ménager, pour ne pas la jeter dans les bras des souverains de la Haute-Italie. Les doges, qui, ^ dès l'an 700, gouvernèrent l'État, furent, dès le commencement, élus libre- ) ment par leurs concitoyens, mais leur élection était soumise à l'approbation des empereurs: ceux-ci s'immisçaient peu dans l'administration intérieure de la commune vénitienne, mais, pour toutes les relations extérieures, ils donnaient aux doges des instructions qui leur servaient de règles et, en cas de guerre, ils appelaient sous leurs drapeaux les forces de y Venise; coi^me les conflits étaient fréquents dans la Basse-Italie entre les Grecs et les Arabes, cet appel se renouvelait assez souvent Ainsi placé entre deux grandes puissances dont l'une ne le retenait plus en son pouvoir que par des liens de lour en jour plus lâches, et dont l'autre cherchait en vain à l'annexer, le petit état vénitien faisait chaque année un nouveau pas vers son autonomie; il avait, à cet égard, une grande avance sur toutes les autres villes dltalia Ces conditions étaient trop favorables au commerce pour que la bourgeoisie vénitienne n'en tirât pas un grand avantage. Xa situation géographique de Venise, toute son histoire, la destinaient au rôle dlntermédiaire entre les peuples d'origine romano- germanique et l'Orient On peut dire que chacun des deux partis qui se disputaient le pouvoir, le parti italien ' et le parti byzantin, résolvait l'une des deux &ces de ce problème et avait sa raison d'être non seulement sur le terrain politique, mais aussi sur le terrain commercial Le parti byzantin travaillait au \ maintien de la situation à l'égard de l'empire grec, dût Venise rester soumise à une nation étrangère; cette politique était favorable au plus haut point à l'extension de son commerce, ouvrait à ses navires de nombreux ports en Orient, lui assurait de vastes débouchés pour i l'écoulem^t de ses marchandises et, chose plus précieuse encore, l'accès ' à des marchés richement fournis de produits du Levant Le parti ^ italien, lui, poussait de toutes ses forces à l'union avec les souverains i du continent voisin; et, en cela, il représentait aussi l'un des intérêts vitaux de Venise. H lui était, effectivement, indispensable de conclure avec ces princes des traités de paix et d'amitié, afin de conserver la ' libre pratique des routes et des cours d'eau par où les mai*chandises de terre ferme arrivaient à Venise pour passer de là en Orient, et par où les articles du Levant importés par les Vénitiens se répandaient sur le continent Le résultat de ce dualisme fut d'une part l'accroissement des fortunes particulières et l'agrandissement de l'importance de la communauté, d'autre parts la multiplication du nombre des Vénitiens inspirés par un véritable patriotisme, qui comprenaient combien il leur importait de

110 'Premäbre période. — Des grandes invasions aux croisades.

ne se donner ni à l'une ni à l'autre des puissances rivales, et voulaient faire de Venise une ville indépendante et un terrain neutre, un marché libre, ouvert aux produits de l'Orient et de l'Occident

Dès l'époque carloviogienne, le commerce des Vénitiens avait atteint ^ l un grand développement Sans parler des comptoirs qu'ils avaient ouverts dans leurs voisinage sur le territoire de Bavenne,^ ni du marché de Borne, qu'ils fréquentaient assidûment et où les attiraient d'autres moti& encore que la chasse aux esclaves, nous nous contenterons de mentionner que leur navires faisaient des voyages d'aller et retour entre l'Afrique et la Sicile, transportant des voyageurs^ en même temps que des marchandises et qu'ils visitaient déjà fréquemment la Syrie ^et VÊgypte. Lorsque, pour des moti& que nous avons exposés, l'empereur Léon Y l'Arménien (814 — 820) interdit aux commerçants de son empire toute I communication avec ces pays, le doge alors en fonction à Venise prit la même mesure pour ses compatriotes;^ cet édit n'aurait aucun sens s'il n'avait point existé de relations commerciales entre Venise, la Syrie et l'^Jgypte. Quelques années plus tard (827 ou 828),^ soit que l'interdit eût été levé, soit qu'il fut mal observé,^ il y avait des mar- / chauds vénitiens à Alexandrie; ils trouvèrent même moyen d'y dérober les reliques de S^ Marc, qui devait devenir le patron de leur ville natale et qui, si nous en croyons la légende relative à la translation de ses reliques,^ avait été jusqu'alors l'objet d'une vénération particulière de la part des Vénitiens qui se trouvaient à Alexandrie.

Pour la désignation des produits de l'Occid^t que les Vénitiens fournissaient aux Grecs et aux Arabes, nous en sommes réduits à des hypothèses: c'étaient probablement surtout des draps, des bois de con* struction, des armes et ... des esclaves. Nous savons mieux ce qu'ils rapportaient de l'Orient; la fEuneuse chronique du moine de S^ Gau nous fournit à cet égard de précieux renseignements: il raconte que, pendant un voyage de Oharlemagne en Italie, un certain nombre de ses compagnons se couvrirent un jour de vêtements dont la magnificence contrastait avec l'austère simplicité de l'empereur; ils les avaient achetés r à Pavie, où se tenait en ce moment une foire; il y avait là des marchands vénitiens, qui vendaient des articles précieux du Levant (ex

^ Cemii, L c. I, 469 et s. Canale, dans VArekiiv stor. ital, T. VIII,

* Cenni, L c II, 79; JaflEê, Monum. P- 710.

Oarol p. 327; cf. Amail, Boria dei Mu- '^ En effet, personne ne consentira à

9ulmam di Sieilia, I, S26 et ss. admettre qu^ils eussent été poussés malgré

' Dandolo, p. 167. eux par Torage dans le port d'Alexandrie

* Sur l'époque, voyez les notes jointes (DandoJo, p. 170).

par Zon et Gicogna, à la Chronique de *" Aeta SS. Bail., Avril, HI. 363 et ss.

//. — De Vapparition de Mahomet aux croisades. 111

transmarinis partibns). Le chroniqueur ne nous fiât pas connaître Fori- Sfine de ces vêtements, mais, pour les fourrures d'hermine, tout indique Byzance, à cause de ses relations avec la Russie, et, pour la pourpre de Tyr,^ la Syrie; les étoffes multicolores, à fl^^ures d'oiseaux brodées ou tissées dans l'étoffe,' pouvaient être grecques ou arabo-perses, car le goût de ce genre d'ornements était commun aux deux races. Ce passage nous met sur la trace de la direction que prenaient les marchandises importées par les Vénitiens. Charlemagne conclut avec l'empereur d'Orient divers traités d'alliance; il est très probable qu'à cette occasion celui-ci prit en main les intérêts des Vénitiens et que Charlemagne leur accorda liberté entière du commerce dans ses états. La charte relative à cette concession n'existe plus, ü est vrai; mais on peut en rétablir approximativement le contenu, soit au moyen des lettres de confirmation données par les empereurs et rois ses successeurs et où l'on rappelle le diplôme de Charlemagne, soit au moyen de la Chronique â^AUino;^ ce qu'on peut affirmer d'une manière à peu près positive, c'est que Charlemagne accorda aux Vénitiens la liberté de commerce dans son empire, sous condition qu'ils payeraient les droits usuels, aux points de débarquement et aux passages de rivières. De toutes les provinces de ce vaste empire, la Haute-Italie était la plus rapprochée de Venise; deux voies, le Pô et l'Adige dont les embouchures sont peu éloignées de la ville, et dont les sinuosités forment comme deux grandes artères commerciales, donnaient accès à ses navires jusqu'au cœur du pays. Par le Pô, ils remontaient jusqu'à Pavie, et cette ville, placée au déboudié des grands passages des Alpes, communiquait avec la France, la Suisse et

' n paraît donc que la manufacture ' Pour ces lettres de confirmation, voy. de pourpre de Tyr aurait continué & sut»- Bomanin, Storia ai Venexia, I, 869, 864, sister sous la domination arabe; seulement) 866, 884; et pour l'ensemble, Pétude de eUe ne travaillait plus pour la cour de Eohlschtttter, Venedig unter dem Herxog Constantinople; ici, cette fieibritsation se Pder IL Oraeoh (Gdtt 1868) p. 75et8S. faisait aux frais du trésor, dans la rési* Voici le passage en question de la ehro* denoe même de l'empereur; c'est la con- nique (Areh. stor. ikU. YIU, 220): ''conclusion que tire W. A. Schmidt (For- firmavit inter ItalisB et YenetisB regiones sehungen auf dem Gebiete des Alterthums, omnia per ordinem consuetudinis Marchœ part I, p. 207) de la fréquence de la dare et negotium habere.'' Le nouvel mention de blatta byzantea, dans Anasta- éditeur (Mon. Oerm. htst. SS, XIV, 52) sins Bibliothècarius. écrit à la place des mots Marehœ dare,

* Le chroniqueur fait une satyre et qui sont inintelligibles, ma/r^keaaßre=meT-

semble croire que c'étaient de véritables eaâaure.

oiseaux & plumages variés que les cour- ^ Comacchio est située prés de l'em-

tisans appliquaient sur leurs vêtements, bouchure de ce fleuve. Dans un traité

Beckmann le prend par trop au pied de de commerce conclu en 780, entre le roi

la lettre (Beiträge %Mr Oesekiekte der Er- lombard Luitprand et cette ville , nous

findungm, V, 68). trouvons l'indication d'un article d'ori-

112 Première période. — Des grandes invasions aux croisades.

TÂUemagne par le grand S^ Bernard et par le Splugen. ^ Pavie était alors nne ville considérable, et les Vénitiens y portaient, à ce qu'il semble, de préférence, les produits du Levant Nous ne saurions dire si la ville de Vérone, sur FAdige, et, plus loin encore, le Tyrol tiraient quelque profit du commerce des Vénitiens avec le Levant

Après Fépoque carlovingienne, le trafic de Venise avec les Grecs byzantins devint de jour en jour plus actif; les relations incessantes que les doges entretenaient avec les empereurs y contribuèrent d'ailleurs pour une bonne part* Luitprand, évêque de Crémone, qui séjourna à deux reprises à Constantinople en qualité d'ambassadeur, une fois, en 949—950, l'autre en 968, y trouva un grand nombre de Vénitiens dans l'armée grecque; il vit aussi, dans le port, des vaisseaux marchands vénitiens et il remarqua que les agents des douanes grecques les visitaient et se faisaient montrer les soieries déjà chargées; après cet examen, ils timbraient certaines pièces, qu'il était alors permis d'emporter, et mettaient l'embargo sur certaines autres, dont l'exportation était interdite par les lois. H parla lui-même à ces agents et leur expliqua que leurs mesures prohibitives étaient dérisoires, que les Amalfltains et les Vénitiens exposaient sur les marchés d'Occident les plus belles soieries byzantines, celles précisément dont l'exportation était défendue, et que, par conséquent, il était bien facile d'échapper aux conséquences de la visite offtcielle.^ Les expéditions de navires marchands de Venise vers la Grèce devaient être fréquentes sinon régtdières; un détail entre autres l'indique: les Vénitiens faisaient le service du transport des lettres entre la Haute -Italie, l'Allemagne et l'empire grec. Cette circonstance fut un jour cause de difftcultés des plus pénibles. En 960, il arriva par cette voie, à la cour, des lettres qui y causèrent un grand déplaisir, et la mauvaise humeur de l'empereur retomba sur ceux qui les avaient apportées: aussi, les lettres par lesquelles les autorités de Venise se recommandaient, eux et leurs subordonnés, à sa bienveillance, furent-elles fort mal accueillies. Le doge Pietro Gandiano IV en fut informé et défendit sur le champ d'une manière absolue ce service de correspondances, afin que jamais une lettre malencontreuse, étourdiment remise, ne pût faire perdre aux mar-

gine indubitablement orientale, le poivre * A oe point de vue il est instructif

(voyez Cod, dipl. Longob., dans Troya, de parcourir la compilation d'Armingaud,

Stcria cPBalia nd meddo evo, IV, 3, p. Venise et le Bas-empire, dans les Arekivea

632). Étaient-ce les Vénitiens qui Fim- des missions scientifiques. Série Et, T.

portaient? IV, p. 328 et ss.

^ Voyez les remarques de Kohlschtttter, ' Luitpr. 1. c. p, 350, 867, 369. Op. cit., p. 18.

IL — De T apparition de Mahomet aux croisades, 113

chands vénitiens la faveur impériale dont ils avaient tant besoin; les lettres du doge étaient, dorénavant, seules exceptées de cette mesure.^ Les relations des Vénitiens avec les SaiTasins pouvaient donner lieu à des difficultés plus sérieuses encore. Au nombre des objets qui faisaient habituellement partie du chargement des vaisseaux vénitiens se trouvaient les armes et les bois de constructions navales, ceux-ci provenant surtout des forêts de la Dalmatie, celles-là sortant peut-être des foires de la Styrie et de la Carinthie.^ Les empereurs guerriers de la dynastie Basîlienne devaient naturellement être furieux de voir des capitaines de vaisseaux vénitiens fournir des munitions de guerre aux Sarrasins, contre lesquels ils soutenaient une lutte acharnée en Âsie-Mineure, en Syrie et en Crète. Eîn 971, l'empereur Jean Zimiscës fit porter ses plaintes au doge par des ambassadeurs, et menaça de faire mettre le feu aux navires employés à ce trafic, partout où on les rencontrerait. Immédiatement le doge interdit, sous peine d'une forte amende et, en cas d'insolvabilité, sous peine de mort, de vendre des armes aux Sarrasins, ou de leur livrer chez eux des bois pouvant servir soit à la construction, soit à l'armement des vaisseaux; les planches de frêne ou de peuplier de cinq pieds de long et les utensUes en bois (écuelles, jattes) étaient seuls exceptés. Cette mesure fut appliquée sur le champ à trois navires qui se préparaient à faire voilé, deux pour El-Mehdia, le port de Eairouan, et le troisième pour Tripoli (Afrique). 5 H ne faudrait pas conclure de ce fait particulier que l'Afrique septentrionale tàt le principal débouché des bois et des armes; l'empereur grec ne se serait probablemement pas donné tant de peine pour arrêter ce trafic, si Venise n'en avait pas fourni aussi aux Sarrasins d'Egypte et de Syrie.

Le moyen le plus radical eût été d'obtenir des autorités vénitiennes la suppression absolue de toute relation commerciale avec les Sarrasins; mais l'empereur grec savait bien qu'il se heurterait à une résistance

* Taf. et Thom. I, 21. NatureUement, beau-père de Romain, et le fils de Hugues,

ces lettres de Bavière, de Saxe et de Lothaire, pour lequel l'empereur avait

Lombardie avaient trait à la politique, intercédé auprès de Bérenger (Liutpr.

A cette époque, ^empereur d'AUemagne dans Pertz, SS. lU, 337) était mort, du

OtbonI% et le marquis Bérenger dlvrée moins le bruit public Taffirmait, empoi-

^ disputaient la possession de la puissance sonné de la propre main de ce même Bé-

royale en Italie. La cour de Byzance renger. On peut donc supposer que les

avait des relations amicales avec le pre- auteurs des lettres en question étaient

mier de ces princes; l'empereur grec Bo- des ennemis d'Othon I^. main U, qui régnait en 960, ne pouvait ' Voyez les excellentes remarques de

pas vouloir beaucoup de bien au second: Gfrörer, Qregor VU, VU, 216 et ss. en effet, c'était Bérenger qui avait ex- • Taf. et Thom. I 25 — 80.

puisé d'Italie le roi Hugues de Provence,

114 Rremière période. — Des grandes invasions aux croisades.

opiniâtre, et il n'osa pas mettre en avant une pareille exigence. En effet, les Vénitiens s'étaient tellement accoutumés à ce commerce qu'il était devenu pour eux une nécessité vitale. Us ne supportèrent la restriction qui leur était imposée que parce qu'ils sentaient eux-mêmes qu'un appui, même indirect, fourni à des infidèles pour faire la guerre à des chrétienSy serait un attentat à la morale publique. En somme, leurs efforts tendirent toujours à étendre et à consolider de plus en plus leurs relations avec le monde sarrasin. Le doge Pietro n Orseolo, qui mit sa gloire, à accroître l'édat et la richesse de sa ville natale,^ et qui joignait à ce sentiment patriotique un esprit large et dénué de préjugés, envoya des ambassadeurs à "tous^ les princes sarrasins et sut se concilier leur bon vouloir.' On comprend qu'il y a ici un peu d'exagération et qu'il faut faire quelques réserves. Ainsi, M"^ Eohlscbiitter ^ excepte avec raison la cour des Ommiades de Cordoue; pour moi, je pense qu'on pourrait exclure aussi Bagdad, dont la situation lointaine à l'intérieur du continent en rendait l'accès dififtcile pour des voyageurs chrétiens. Ces ambassadeurs allèrent au contraire, très probablement, visiter les cours d'Alep, de Damas, du Caire, de Eairouan et de Palerme,^ et ils en apportèrent, sans doute, des privilèges garantissant de nouveau aux marchands vénitiens un bon accueil chez les Musulmans de la Syrie, du nord de l'Afrique et de la Sicile. En même temps, Orseolo envoyait des ambassadeurs à Constantinople, où régnait alors l'empereur Basile n avec son frère Constantin comme co- régent, et faisait demander par eux une réduction des droits frappés sur les navires marchands vénitiens dans l'empire grec De tout temps, en effet, tout vaisseau afrété par des marchands vénitiens, venant de Venise ou de tout autre port, avait à payer à l'entrée du détroit d'Abydos (de Abido venientejy c'est à dire des Dardanelles, une taxe qui ne devait pas dépasser deux solidi. Mais, peu à peu, il s'était glissé des exigences plus grandes sous un prétexte ou sous un autre; une enquête, faite probablement à la demande de l'ambassadeur de Venise, démontre qu'en réalité on avait souvent réclamé et fait payer effectivement plus de 30 solidL L'empereur rétablit le droit d'entrée à deux solidi. Le droit de sortie pouvait sans inconvénient être plus élevé, parce que les Vénitiens exportaient de l'empire grec des produits incomparablement plus fins et plus chers que ceux qu'ils y importaient; il fut fixé à 15 solidi seulement, de sorte qu'à partir de ce moment, les vaisseaux vénitiens eurent à

* Jokannü Ùiaeoni Chron. Vend,, dans ' Venedig unter Peter II. Orseolo^ p. 16. Pertz, SS. Vn, 29. * Kohlschütter, Op. eu. p. 16—17:

* Joh. Diac 1. c; Dandolo, dans Mnrat GfrOrer, Byxa/ntinüche Qeschiehten I, 375. XTI, 223.

IL — De VappariHon de Mahomet aux croisades. 115

payer en tout 17 solidi. Gomme cela constituait une faveur tout spéciale, il fut interdit aux Vénitiens, sous peine de se la voir retirer, de charger sur leurs vaisseaux en les déclarant comme leurs, des marchandises appartenant en réalité à des Amalfitains, à des Juife, à des habitants de Bari^ etc. D'un autre côté, pour ôter tout prétexte aux surtaxes contre lesquelles les Vénitiens avaient réclamé, on ôta aux employés inférieurs de la douane et aux surveillants deâ ports la visite y des vaisseaux vénitiens et la juridiction sm* leurs équipages, et on en chargea, comme autrefois, un employé supérieur des finances, le Xoyo" ^itffç rcày ohuuxHœv. Enfin, il fut arrêté que les vaisseaux qui voulaient repartir ne pourraient être retenus sans motif sérieux pendant plus de trois jours. De leur côté, les Vénitiens durent s'engagei* à mettre en tout y temps des vaisseaux à la disposition du gouvernement grec pour le transport de ses ti*oupes en Italie. Ce décret important fut rendu au mois de mars 992,^ mais nous n'en possédons pas le texte grec original; ^ nous n'en avons qu'une traduction en latin barbare et encore est-elle très incomplète.*

Après avoir communiqué une nouvelle impulsion au commerce de Venise avec l'Orient par les voies diplomatiques, il restait à supprimer un obstacle que la force seule pouvait faire disparaître, les pirates de Croatie; c'est ce que fit Pietro Orseolo en l'an 1000; il in- ' fligea à ces pirates une sévère leçon et leur imposa un tribut* Après ; ce coup de vigueur, il obtint encore la soumission volontaire des Dalmates de Romanie jusqu'à Raguse; dès lors Venise fiit la maîtresse ■. incontestée de l'Adriatique.

Tous ces soins n'empêchaient pas le doge de s'occuper d'assurer à son peuple le libre parcours des fleuves et des routes d'Italie. Il renouvela à plusieurs reprises avec son ami l'empereui- Othon DI les anciens traités;^ depuis Charlemagne, ils avaient d'ailleurs été confirmés par divers souverains de la Haute -Italie et, en dernier lieu encore, par Othon V^ et Othon II; chaque fois, il avait été spécifié que le prince prenait sous sa protection les mai*chands vénitiens en voyage dans ce pays.^ Sous le gouvernement d'Otto Orseolo, fils et successeur de

* Longombardos de civitate Bari. * Sur l'époque & laqneUe se place cette

* Sur cette date, voyez Kohlschtttter, courte mais glorieuse campagne, voyez p. 65 et s. Hirsch, Heinrich H,, I, 168, not. 3 : Kohl-

' Taf. et Thom. I. 36—39: Cf. la dis- schtttter, Op. cit. p. 39.

cossiondeKoblschütter, C)p.ct/.,p. 11— 14, ' Pour celui de 992, voyez la pièce

65 et s.: Qirörer, Op. eu. p. 359 et ss.; dans Bomanin, I, 383et88., et pour celui

mais ici, comme d^ailleurs en général, cet de 996, voyez Job. Diac. Chronic, vetiei.

écrivain a trop la prétention de lire entre l. c. p. 30.

les lignes. " ^Civitates et loca, per quae soliti

116 Première période. — Des grandes invasions aux croisades,

Pietro n (1009 — 1026), un décret de l'empereur, Henri n probablement,^ interdit aux Vénitiens d'exposer leurs soieries (pallia) en vente antre part qu'à Payie et sur deux autres marchés dont il est difficile de déterminer la situation (Mercatum S. Martini et OUvum);^ mais cette restriction à la liberté de leur commerce fut sans doute provisoire. En général, il ne pouvait pas être contraire aux intérêts des Allemands que les Vénitiens répandissent au loin les produits de l'Orient, car ils étaient, comme les Lombards, obligés de s'adresser à Venise pour ceux dont ils avaient besoin, et Venise se chargeait en retour d'écouler leurs produits en Orient Aussi, même au centre de l'Allemagne, on suivait avec intérêt les voyages des Vénitiens; en 1017, quatre grands navires chargés d'épices ayant Mt naufrage, la nouvelle de cette catastrophe se répandit jusqu'à Mersebourg, dont l'évêque Thieimar eut soin de la consigner dans sa chronique.^

Nous pouvons encore signaler, comme marquant une nouvelle étape dans la marche progressive du commerce de Venise, les privilèges et les faveurs accordés à cette ville par l'empereur Aleocis I^ Comnèncy en reconnaissance des secours qu'il en avait reçus dans un moment critique. A peine était-il monté sur le trône (avril 1081), que l'intégrité de son empire se trouva mise en question par une attaque des plus dangereuses. Un prince habile dans tous les arts de la guerre, le duc normand Bobert Guiscard, réunissait dans ses ports de Brindisi et d'Otrante une aimée peu nombreuse, mais excellente, avec laquelle il se proposait d'enlever quelques provinces à l'empire gréa L'empereur pouvait opposer aux Normands des troupes nombreuses et aguerries, à qui ni la hardiesse ni la bravoure ne faisaient défaut; et néanmoins il crut nécessaire de chercher des alliés. Une bonne flotte était un précieux auxiliaire; elle pouvait susciter à l'ennemi de sérieuses difOicultés, soit en pleine mer, soit au moment d'nn débarquement; avec un peu de chance elle pouvait même anéantir l'expédition tout entière. Mais l'empereur n'avait pas grande confiance dans sa propre marine; il s'adressa donc à la i*é-

sunt discurrere Venetîci sive negotia agere, storiche de* Veneti primi e second* , T.

nemo Ulis contradicere praesumat ..." : VI, part. 2. Venez. 1797, p. 236) a rai-

ainsi s'exprime la charte d'Othon lu: son de placer le mercatum S. Martini à

voy. Bomanin, 1. c. Campalto, près Mestre; quant à Olivum,

^ GfrOrer, Op, ait, p. 485. Au reste, ce n'est certainement pas OUtoIo; car il

cet empereur avait confirmé, en 1002, les n'est pas possible que n'importe qui interdît

traités des Othons avec Venise; Hirsch, aux Vénitiens de mettre des soieries en

Heinrich U, I, 2d5. vente dans une île qui leur appartenait;

' Supplément ajouté à la fin du Codex or, Olivolo est une des lies qui composent

urbinas de la chronique de Johannes la Venise actuelle. Diaconus, dans Pertz, 1. c p. 38. Je ne ' Pertz, SS, lU, 860.

sais jusqu'à quel point Filiasi (Memorie

IL — De rapparifiofé de Mahomet auœ croisades. 117

publique de Venise. Il lui envoya des présents, en promit d'autres même en cas d'insuccès, et céda à toutes les exigences des personnages envoyés à Gonstantinople par les Vénitiens à l'effet de conclure l'alliance.^ Cela d'ailleurs eût été à peine nécessaire, car les plus chers intérêts de la république devaient la lui faire désirer. Elle ne pouvait pas voir d'un œil indifférent Naples et Byzance, ou même seulement les côtes grecques et italiennes de l'Adriatique, au pouvoir d'une seule puissance, surtout d'une puissance jeune et guerrière comme celle des Normands; c'était une question de vie ou de mort pour son commerce maritime. A supposer encore que les Normands n'eussent réussi à prendre possession que des côtes orientales de l'Adriatique, ou seulement des îles Ioniennes, Venise même n'eût pas été à l'abri de leurs attaques. Robert Guiscard n'avaiMl pas déjà, en 1075, fait une tentative pour s'emparer d'une paii;ie du territoire vénitien, en attaquant la région des côtes de Dalmatie? mais alors les Normands avaient fait répreuve de la supériorité de la maiine vénitienne; le doge Dominique Selvo les avait chassés de Dalmatie et les districts de Spalato, Trau, Zara et Belgrade durent prendre l'engagement que jamais un de leurs citoyens ne ferait appel aux Normands ou à un autre ennemi de Venise.' Ce détail paraîtrait démontrer qu'une partie de la population de la Dalmatie était portée à prendre parti pour les Normands et songeait à ébranler, avec leur aide, la suprématie de Venise. Pour en revenir à Tannée 1081, quand ßobeii; Guiscard attaqua l'empire grec, la ville libre de Kaguse envoya à son aide une flotte qui combattit à côté des navires normands.' Dans ces conditions, on le comprend, les Vénitiens ne se firent pas longtemps prier par Alexis, Au mois de juillet 1081, trois jours avant la date fixée par l'empereur, leur flotte, équipée en toute hâte, montée par de nombreux marins et commandée par le doge Dominique Selvo en personne, paraissait dans leux eaux de Durazzo. Cette place était la def de l'empire grec à l'ouest;^ c'est le motif qui avait déterminé les Normands à diriger sur elle leur principal effort, et ils l'assiégeaient par terre et par mer depuis le 17 juin.^ Les deux flottes

' Aune Conmène, Alexiany éd. Bonn. Tempire byzantin. (Fuldaer Oytrinasial-

I, 191 et s. Programm, 1854) p. 11.

' Dandolo, p. 248; Taf. et Thom. I, ^ C'est la date indiquée par Anne 41, 43; Lucius, De rcgno Dalmat. lib. Comnène, Op. eu. éd. Bonn I, 187; l'Ail, p. 85. non. Barensis, dans Murât. lu, 173, in-

' GuiU. Apulus, lib. IV, v. 134, 302. dique le mois de juin; Lupus Protospar

* Cest la qualification donnée avec tharius, dans Pertz SS. Y, 60, recule réraison à cette ville par Karl Schwartz vénement jusqu'au mois de juillet , mais dans sa remarquable monographie des cela est faux, campagnes de Robert Guiscard contre

118 Première période. — Des grandes invasimis aujr croisades,

s'abbi-dèrent avec fureur et engagèrent une bataille de trois jours; ^ le second jour, les Vénitiens forcèrent l'entrée du port et obligèrent l'ennemi à leyer le blocus du côté de la mer;^ le troisième jour la déroute de la flotte normande était complète. Pendant ce temps, Alexis s'avançait par terre sur Durazzo: il livra, en vue de la ville, une bataille décisive qu'il perdit. Réduit à fuir, il eut le temps de confier la défense de la citadelle à une troupe d'élite choisie parmi les Vénitiens habitants de Durazzo et de remettre le commandement de la ville à

y un nommé Comiscortès. * Anne Commène rapporte que les Vénitiens et les Amalfitains, en majorité dans la population de Durazzo, découragés par la défaite de l'empei*eur et efirayés de la pei*spective d'un nouveau siège au printemps suivant, décidèrent d'un commun accord d'en ouvrir les portes au duc normand.^ Les chroniqueurs normands, mieux instruits, racontent avec force détails comment la ville succomba par la trahison d'un seul Vénitien et malgré une vigoureuse défense.^ En tout cas, l'empereur ne fit pas retomber sur Venise la faute de ses colons de Durazzo ou plutôt d'un seul d'entre eux; après la victoire navale dont nous avons parlé, il avait envoyé de magnifiques présents au doge et à ses lieutenants;^ au mois de mai 1082, il tint sa promesse et, en récompense de l'aide qu'il avait reçue de la république, il lui

"^ accorda, par une bulle d'or, une foule de faveurs et de privilèges. Anne Commène en donne un aperçu, mais elle commet une erreur de date en les rattachant aux événements de l'année 1084; cette fois, pour repousser une dernière tentative de Robert Guiscard, une fiotte vénitienne opéra encore dans la mer Adriatique, mais avec moins de succès. ^ Le texte original de cette bulle paraît être perdu, mais elle a été reproduite littéralement dans deux diplômes postérieurs, accordés par les empereurs Manuel et Isaac.^

Je passe sous silence les présents magnifiques distribués à cette occasion aux églises de Venise, les titres pompeux accordés au doge et

* Pour les détails, voyez Schwartz, p. * Anne Comnène, éd. Bonn, I, 194. 1^ — 18. ' /j^. éd. Bonn, I, 286 et s.

' Lupus Protosp. Und. p. 60 et s.; « ^^^ ^^ ^j^^^ j ^^^^ 116-123,

Dand. p. 248 et s. 182—186. L'historien Lebret en a eu sous

Anne Comnène, I. c. éd. Bonn, I, 221. j^^ ^^^^ ^^^ ^^^^^^ ^ p^^ différente,

* Anne Ck)mnéne, éd. Bonn, I, 223. ^j^^ig ji ^^gu ^ donné que quelques frag- ^ Gau Ar. Malat. p. 584 et s.; Guil. ments (Qeschiékte von Venedig y I, 275).

Apulus, lib. IV, y. 449 et ss.; FAnon. La date indiquée dans Taf. et Thom. est

Barensis fixe la date de la prise de Du- la conséquence d'une correction nécessaire

razzo au 21. février 1082, 1. c. p. 154; faite par l'éditeur; en effet, Tannée 6200

Lupus Protosp. p. 61, indique le mois de de Tère grecque (p. 123) correspond à

janvier. une époque bien éloignée de celle d'Alexis.

IL — De V apparition de Mahomet aux croisades. 119

au patriarche pour eux et leurs successeurs, et je me contenterai de rappeler que c'est à ce moment que les marchands am^üifitains fixés dans Tempire grec devinrent tributaires de Féglise de S* Marc. Le point essentiel ^ du diplôme était le privilège accordé aux marchands vénitiens de vendre et d'acheter sur tous les points de l'empire grec, sans être inquiétés par les agents des douanes, des finances ou des ports: interdiction était faite à ces derniers de visiter leurs marchandises ou d'exiger un impôt de ce chef au nom de l'état Cette mesure plaçait tout d'un coup les Vénitiens hors de pair à l'égard de tous leurs concurrents. C'était une série innombrable de ports qui leur étaient ouverts, sans qu'ils eussent dorénavant rien à payer, soit pour le stationnement de leurs vaisseaux, soit pour le débarquement et le déchargement de leurs marchandises; c'étaient d'immenses territoires qu'ils pouvaient parcourir, sans avoir à payer de droits ni à l'importation, ni à l'exportation, ni à l'achat, ni à la vente. Cette concession de faveurs extraordinaires fut probablement pour les Vénitiens l'occasion d'un nouveau développement de leur activité commerciale dans l'empire grec; le diplôme qui nous occupe les y invitait d'ailleurs, car il énumère à titre de places de commerce ouvertes aux Vénitiens, mais sans que cette énumération comporte une restriction à l'égard des autres, un grand nombi'e de villes situées sur les bords de la mer, ou d'un accès facile pour les marchandises venues par mer. La liste comjnence par le nord de la Syrie avec les noms de Laodicée et d'Antioche;^ de là elle suit la cote méridionale de l'Asie-Mineure, nomme les villes de Mamistra (Mopsueste), Adana (corruption pour Adatia) et Tarse en Cilide, Attalia (Satalia) en Pamphylie; puis elle remonte au nord et trace une ligne qui, passant par Strobilos en Caiîe aboutit à Chio, Ephèse' et Phocée (Foglia): sautant tout à coup en Europe, elle ouvre une seconde série avec des noms de villes situées dans la partie du territoire grec qui faisait face à l'Italie: nous y trouvons les noms de Durazzo, Avlona, Bonditza avec llle de Corfou, Modon et Coron, Nauplie et Corinthe dans le Péloponèse, Athènes et Thèbes dans la Grrèce centrale, puis

tandis que, si la date 6600 (p. 136), ou uommé Constantin Bodinus, qui y était 1092 de Tère chrétienne, est exacte, il retenu en captivité par les Grecs (vers en résulterait que les Vénitiens auraient 1070; voy. Joh. Curopal. éd. Bonn, p. 718); attendu dix ans la récompense de leurs une autre fois, les gfens de Bari qui exservices, écutèrent le vol de reliques à Myre en * Nous possédons divers indices qui 1086— 1087, avaient rencontré auparavant, démontrent que les Vénitiens visitaient àAntioche, des Vénitiens qui couvaient le déjà cette ville antérieurement aux cröi- même projet

sades : un jour, par exemple , des marins ' Je reparlerai plus tard du nom de

vénitiens délivrèrent le fils d'un roi serbe. Théologos, donné id à Ephèse.

120 Première période, — Des grandes invasions aux croisades,

Négrepont (Eorippos), Démétrias dans le golfe de Volo, Thessalonique, Chrysopolis au dessus de l'embouchure du Strymon, enfin les villes de Thrace, Perithéorion, Abydos (dans la Chersonnëse), Andrinople, Apros, Héraclée et Selymbria sur la mer de Marmara et, tout à fait en dernier, Constantinople, désignée ici comme dans beaucoup d'autres documents par le nom de Megalopolis^ (la grande yilleX nom d'ailleurs parfaitement justifié, n va de soi que les Vénitiens fréquentèrent plus que jamais, à pai*tir de ce moment, les ports et les marchés de l'empire grec et qu'ils surent mettre ä profit la situation privilégiée qui leur était fidte en qualité de nation la plus favorisée. Il devait se passer bien du temps avant qu'une autre nation fat en mesure de leur disputer le premier rang.

A ce moment, les Génois et les Pisans, leurs futurs rivaux, ne se montraient pas encore sur le territoire de l'empii'e. Les Vénitiens et les Amalfitains avaient été, de tout temps, attachés à la Borne orientale par des liens politiques; pour Gênes et Pise, cette dépendance n'avait au contraire jamais existé, car ces deux villes étaient situées dans la partie de l'ItaJie où les Goths, les Lombards et les Francs s'établirent et dominèrent successivement. Par l'effet de l'influence germanique sur ces régions, le développement de l'autonomie communale y fut plus lente que dans les autres villes; dans le commencement, c'était la puissance royale représentée par des comtes ou des ducs, qui pesait lourdement sur les autorités locales; plus tard, ce furent de puissants seigneurs féodaux qui les tinrent en bride. Au XI® siècle, les marquis de Tuscie (Toscane) exerçaient leur juridiction, en qualité de comtes, dans la ville de Pisé,^ soit en personne, car ils y tenaient souvent leur cour,^ soit par l'intermédiaire de leurs vicomtes, et, ä la même époque, les marquis de la maison des Oberti avaient leur tribunal dans les murs de la ville de Gêne&^ Ce fut seulement peu de temps avant la première croisade, comme nous le verrons plus loin, que les bourgeois des deux viUes, mettant en commun leurs efforts, réussirent à conquérir leur autonomie communale. Tant qu'elles eurent à lutter pas à pas contre de puissants seigneurs teiritoriaux pour la consolidation de leurs libertés politiques, les deux villes destinées à jouer un si grand rôle par leur commerce et par leur marine virent obstacles sur obstacles s'opposer à leurs progrès. On sait que l'Italie méridionale n'eut pas seule à souffrir des incursions

* Voyez p. ex. Nicet. p. 205 , 622 ; ^ Chron. S, Hubert. Ändag., dana Pertz,

Enstathius 0pp. p. 284, 271, 273 et s.; SS. Vin, 583; Fiorentiiii, Vüa della^

Doeumenti suUe relaxioni toscane eoW Orancontessa Matilda, 2® éd. II, 130. Oriente, p. 42. * Monum, kist. pair. Ckart^f I, 527

' On en voit un exemple dans llurat. —529. Antiq. Hol. m, 1091,

IL — De V apparition de Mahomet aux croisades. 121

des Sarrasins; les côtes de la Toscane et de la Ligmie reçurent aussi la visite de ces redoutables hôtes; Gênes fiit prise et pillée par eux en 985;^ Pise subit deux fois le même sort en 1004 et en 1011.^ Ce ne furent heui*eusement que des accidents, et les traces en furent vite effacées, mais il n'en restait pas moins pour les deux villes l'impossibilité de s'agrandir tant que les pirates arabes demeureraient maîtres de la partie occidentale de la Méditerranée et menaceraient la sécurité des marines marchandes chrétiennes. Déjà, ils étaient maîtres de la Sicile et des îles Baléares, et la situation était assez pénible; s'ils étaient anîvés à s'établir d'une manière permanente en Sardaigne, comme des invasions répétées pouvaient le faire craindre, c'en eût été fait de la marine de la Ligurie et de la Toscane, resserrée et menacée de tous côtés. Pour parer à ce danger, les Pisans tentèrent de vigoureux efforts et les Génois les appuyèrent bravement Deux fois, en lOlB et en 1016, ils dirigèrent leurs flottes de guerre sur la Sardaigne où, peu de temps auparavant, s'était établi un chef des Arabes d'Espagne, Mogahid-ibn-Âbdallah-el-Amiri (Mugetus, Museto):^ ils réussirent à l'en expulser.^ Enhardis par ce succès, les Pisans allèrent chercher les Arabes d'AMque jusque chez eux et, en 1034, ils s'emparèrent de Bône.^ L'été de l'année 1087 fiit signalé par une importante campagne. A cette époque, régnait à Mehdia le prince Temim (1062 à 1107), de la famille des Zeirides, fameux pirate dont les courses portaient au loin la terreui' sur la Méditerranée; il retenait en esclavage de nombreux prisonniers chrétiens et avait maltraité quelques marchands pisans. Il fallait venger ces affi:x)nts, et ce fut le pape Victor lu qui donna le signal de la levée de boucliers;^ un chef ecclésiastique, un certain

* Amari, Storia dei Musulmani di •' Dove, 1. c. p. 50, 63 et ss. Il n'est Sicilia II, 181 et s., donne nne nouvelle pa« prouvé que les Arabes aient longtemps version de cet événement, d'après les possédé la Sardaigne; voyez Dove, p. 51; écrivains arabes; dans les chroniques oc- Amari, 1. c. III, I^ p. 5 et ss., 12; Biddentales il a pris de très bonne heure blwth. Arabo-sicid. trad. I. 4o6 tt ss.

la forme d'une légende et l'indication de * Marang. loc. cit.; Dove, p. 65—67.

l'époque reste dans le vague; voyez Liutpr. Amari, 1, c. p. 8, 9. Antapod., dans Pertz, SS. HI, 316 ; Dan- * Ce fait est rappelé par un inscription

dolo, dans Murât. XU, 201; Jac. de Vo- gravée sur les murs de la cathédrale de

ragine, ibid. IX, 10 et s. ; cf. Pallavicino, Pise, sans date; voyez Morrona, Pis. illustr.

Intomo ad alcuni passi del eodice araho- I, 155; Marang., 1. c. p. 238; Amari, 1. c.

siculo di M. Airoldi, dans les Mem. delT p. 13, émet la supposition que des vais-

Âead. di Torino, 2« série, T. Il, 120 et ss. seaux génois et provençaux avaient pris

* Marang. Annal. Pis.j dans Pertz, SS. part à cette expédition.

XIX, 288. n donne les années 1005 et ^ Petr. Diac Ckron. Cassin.^ dans

1012, mais c'est probablement parcequ'il Pertz, SS. VU, 751. suit la chronologie pisane; voy. Dove, De Sardinia itisula, p. 65 et s.

122 Première période, — Des grandes invasiofis atw croisades.

''praesuV Benedictus, fut mis à la tête de Texpédition ; des soldat» romains y prirent part sous les ordres de l'Amalfltain Pantaléon.^ Mais le gros de l'armée, dont les sources arabes estiment la force à 30,000 hommes, montés sur 3 à 400 navires,* était composé de Pisans et de Génois. On s'empara d'abord de la ville de Zuila, sorte de fauboui*g commerçant situé à une portée de trait de Mehdia, puis de cette ville elle-même. Réduit à s'enfermer dans son château-fort, Temim n'obtint le retrait des chrétiens qu'au prix des plus durs sacrifices, paiement de sommes considérables et délivrance des prisonniei*s; il dut, en outre, pi-endi*e à l'égard de ses vainqueurs de loui'ds engagements, dont le plus important, pour les villes commerçantes, était l'admission en franchise de leurs maichands sur son territoire.' C'est ainsi que les Génois et les Pisans châtièrent les Arabes d'Afrique et ouvrirent la voie à leur commerce maritime.

H était réservé à une autre nation de chasser les Arabes de la Sicile. Mais les Pisans ne se contentèrent cependant pas, de ce côté, du rôle de simples spectateurs. Depuis longtemps, malgré la présence des SaiTasins, leurs marchands visitaient cette île: ayant eu à subir de mauvais traitements de la part des maîtres du pays, ils suivaient avec intérêt les succès du duc normand Roger, précurseurs de la fondation prochaine d'une souveraineté chrétienne en Sicile. Cependant les progrès du duc étaient trop lents à leur gré; ils eussent voulu le voii' porter d'abord ses efforts sur Palerme, capitale de Kle et centre de la vie commerciale; mais il hésitait précisément à l'attaquer, parce que son armée était peu nombreuse et qu'une partie de ses forces était

* Le vers 100 du poème donne à ce Carvien in victoriam Pisanortmi, Genuefipersonnage le titre de hypatos (par cor- mtm et aliarum Italortim de Timtfw, qui ruption sipantus), c^est à dire consul, ce a été publié en trois endroits différenu«. qui semblerait indiquer qu^il s^agit ici du dans le Bulletin de VAcad, de Brux, X, fils de Maurus, dont nous avons déja parlé; part. 1, (1S43), p. 524 et ss., dans Edelevoyez Tarticle de Strehlke, dans les Denk- stan Duméril, Poésies populaires latines, mäler de Schulz, U, 244: Guiglielmotti, p. 239 et ss., enfin dans le Rendiccnto Storia délia marina pontifica nel media délia società ligure di storia patria pro evoy l, 218 et s., présente le fait autre- 1865 — 66, Genova 1867, p. 148 et ss.: ment: diaprés lui, Pantaléon aurait eu sous du côté des Arabes, Abou-s-Salt Omeia, son commandement des Amalfitains, et dont £1-Ti4jani a reproduit la relation les Bomains auraient eu pour chef un dans ses voyages (Joum. asiat. Série V. certain Pietro (Colonna?). T. I, p. 376 et s.), et d'autres dont Aman,

• Amari, 1. c. p. 102. (Stor. dei. mus, lU, 171, note) donne des " Pour cette expedition, les principales citations ; cf. du même, Bildiothee. Ärabo-

sources sont: du côté des chrétiens, Ma- Sic., trad. T. I, p. 440 et s., Il, 32 et s.,

range, 1. c. p. 239; Gaufr. Malaterra, dans 62 et ss., 153 et s., 213. Murât SS. V, 690 et s., et surtout le

//. — De V apparition de Mahanief mta: croisades. 123

occupée ailleurs. Les Pisans l'adjorëi^ent inatilement de s'unir à eux pour faire le siège de la ville. Devant ce refus, ils se décidèrent en 1062, à risquer seuls Taventure; leur flotte alla un jour attaquer le ^ port, fit sauter la chaîne qui en fermait l'entrée, y pénétra, s'empara de quelques vaisseaux sarrasins chargés de riches cargaisons et débarqua des troupes qui livrèrent sous les murs de la ville un combat heureux; mais là s'arrêta leur succès, elles ne purent s'emparer du corps de la place.^ n s'écoula encore une dizaine d'années avant que les Normands ^ fussent maîtres de Païenne,' puis, peu à peu, de l'île tout entière. La conquête de la Sicile par les chrétiens eut les plus gi*andes conséquences pour les nations maritimes de l'Europe. En leur ouvi'ant l'accès d'un pays qui conservait encore des di'oits à son antique réputation de fertilité, elle mettait à leui' disposition une quantité de produits naturels ou fabriqués, que les Ai'abes avaient eu le temps d'y acclimater pendant leui* longue occupation: sucre, dattes, coton, soieries. Les Âmalfitains,^ les Vénitiens,* les G^énoi8^ ne tardèrent pas à obtenir des / rois normands l'accès de l'île et l'autorisation d'y établir des comptoirs; ils purent approvisionner leurs magasins de ces produits et les faire venir sui* leui-s propi*es vaisseaux. Cet événement fit encore époque à d'auti*es points de vue. Tous les vaisseaux qui, d'Espagne ou de France, ou de la cote occidentale dltalie faisaient voile vers le Levant ou l'ÂMque septentrionale, devaient passer en vue de la Sicile, placée au milieu de leur route. Quelle différence pour eux à partir de ce moment! Désormais, ceux qui longeaient la côte occidentale de llle pouvaient atterrir tranquillement à Ti-apani;^ les vaisseaux marchands traversaient sans inquiétude le

' n existe dans la cathédrale de Pise Breviarium hùt. Pis. dans Murât. SS. VI.

une inscription qui contient la relation 168 ; Rauieri Sardo, dans les Archiv, ator.

de cette expédition (publ. par Morrona, VI, 2, p. 77.

Pisa iUustr. I, 157, 2« éd.) et en fixe la ' Hugo Falcandus, dans Del Re, Gro-

date (1063, diaprés la chronologie Pisane) ; nistiy p. 283 ; Gregorio , Consideraxioni

Marang. 1. c p. 238 et s., donne de plus le sopra la storia di Siciliaj T. Il prove,

jour; sauf ce détail il n'ajoute rien à p. 23, lig. 5, 6.

Vinscription. Le témoin le plus digne de * Mortillaro , Opère l, 379 et s.; 388

foi est G&ufr. Malat. p. 569; un autre ex- et s.; Taf. et Thom. I, 135 et s., 171 et

posé, très embrouillé, ou plutôt très cor- ss.; Bomuald. Salem, dans Pertz, SS.

rompu est celui d'Aimé p. 164 (voyez Giese- XIX, 460 et s.; Töche, Heinrich VI.,

brecht, Geseh, d, deutsch., Kaiserxeü HL, p. 630.

3, p. 1082; art. de Hirsch sur Amatus, ^ Leur établissement à Messine ne

dans les Forschungen xur deutschen Qesch. date que du commencement du XII® siècle,

p. 304; Aman, III, 102). comme nous le verrons plus loin. Us y

^ Je doute que les Pisans eux-mêmes possédaient le Fundicum S. Johannis : binaient réussi à k prendre, car le fait n'est nal. Jan,, dans Pertz, SS. XVIII, 108. relaté que dans des histoires très posté- ® Sur Timportance de cette viUe voy. rieures et très peu dignes de foi ; voy. le Ibu-Giobair, trad. p. Amari dans les Arch.

J24 Preniière fwriode, — Des grandes invasions attr croisades

détroit de Messine, dont les deux rives étaient au pouvoir de princes amis; faire escale dans les ports de Messine, de Catane, de Syracuse^ dont la prospérité se développait rapidement pai* le fait des croisades, n'était plus poui* eux une difficulté depuis que les privilèges accordés pai* les rois normands lern* garantissaient un accueil favorable, et qu'ils étaient sûrs d'y ti*ouver l'aide et l'appui de consuls de leur nation ou, tout au moins, de compatiiotes établis là poui* leurs affaires. Ces remai*ques nous ramènent au sujet spécial de notre étude, l'histoire du commerce du Levant.

Les capitaines maichands pisans et génois n'avaient pas tous attendu que la conquête de la Sicile assui'ât la sécurité complète de la route du Levant Quand nous lisons^ que Gisulf, prince de Saleme (1052 — 1077), mû pai* une insatiable rapacité, capturait fréquemment les vaisseaux pisans ou génois qui avaient le malheui* de passer devant Saleme, nous nous demandons involontairement quelle pouvait bien être la destination de ces vaisseaux, et la réponse nous vient de suite: ils devaient faire voile vers la Syrie ou vers l'Egypte par le détroit de Messine; mais nous en sommes absolument réduits à des suppositions. Poui* les Génois nous savons, par le témoignage d'un pèlerin anglais, qu'ils avaient, à cette époque, des relations commerciales avec la Palestine; en effet, après avoir achevé, au printemps de l'année 1063, son pèlerinage à Jérasalem, Ingulf, abbé de Croyland, put se rembarquer à Jaffa sui* une flotte marchande génoise.^ Dans le pèlerinage que Godefroi de Bouillon fit au S^ Sépulcre, avant la première croisade, (1094 ou 1095) avec le comte de Flandre et d'autres seigneurs, il navigua également, dit -ou, jusqu'à Alexandiîe, sur un vaisseau génois appelé ''la PomeUa'' et il le prit encore au i-etour.*

Mais les Génois et les Pisans ne commencèrent réellement à prendi-c une pai't active au commerce du Levant qu'à partir des croisades.

stor. it. App. 4, p. 41—43, ou mieux en-, pèlerinage eut lieu en même temps que

core, Aniari, BibL Arabo-sic. trad. 1,165 celui de Siegfried, archevêque de Mayence ;

et s.; Gregorio. Discorsi intorno alla mais, dans les relations de Lambert de

Sicilia , I, 135 et &*. Hersfeld, de Marianus Scotus et de l'Anna-

* Edrisi II, 81-83 constate Tétat flo- liste d'Altaich (Pertz, SS. V, 168 et ss.,

rissaut de ces trois villes à l'époque de 558 et ss., XX. 815 et ss.), il n'est pas

la domination nonnande; v. aussi Amari, question de vaisseaux génois.

Bibl. Arabo - sic. trad. I, 67 — 73 ; pour '' Cagaro, De liber, civil, orient, dans

Messine en particulier, voyez Ibn Qiobair, Pertz, SS. XVIII. 40. Ce pèlerinage n'est

op. cit. p. 33, et Amari, Bibl. eu. I, mentionné uuUe part aiUeurs, et, du reste,

144 et s. il est mis en doute par la critique histo-

- Gaufr. Malat. 1. c. p. 669, 590. rique; voyez la note du premier éditeur

^ Ingulpiki Abb. Croybind. Chronic,, de cet ouvrage de Caifaro, dans les Atti

dans Fell, Rer. anylic. script. I, 74; ce ddla Soc. Ligur. 1, 1, p. 59.

//. — De Vapparitimi de Mahomd aux croisades, 125

Jusque là, U était presque exclusivement entre les mains des Amalfitains et des Vénitiens; c'est à eux surtout que l'Italie devait ces produits de l'Orient, dont elle était si abondamment fournie et qui y contiîbuaient tant au raffinement des moeurs;^ à eux qu'elle devait la réputation d'êti'e la meilleure source de ces articles précieux et l'avantage d'en être l'entrepositaire pour le monde romano-germain.

Les Jni£3.

Avant de passer à la période des croisades, il nous reste à rechercher si, pendant les premiers siècles du Moyen Age, les Juifs qui vivaient dispersés au milieu des peuples d'Orient et d'Occident ne prenaient pas déjà une paît active au commerce du Levant. Ils ont joué de très bonne heure un rôle important dans le commerce. En Occident, les grandes invasions ne furent pas l'un des moindres éléments de leur fortune. Méprisés de toutes les nations au milieu desquelles ils vivaient, ils ne faisaient cause commune avec aucune d'elles; aussi, tandis que les peuples guerroyaient entre eux, pouvaient-ils, sans susciter la méfiance, aller et venir et faire de grands bénéfices sans couinr de dangers. Les rois des tribus germaines qui allaient se fixer dans les provinces occidentales de l'empire romain les avaient pour fournisseurs et, dans les nouveaux royaumes, plus d'un dignitaire de l'église ne se faisait pas scrupule de leur acheter des objets précieux.* Vivant presque uniquement du commerce, ils se concentraient à peu près exclusivement dans les villes commerçantes, imités en cela par les Syriens, que l'on trouve souvent cités à côté d'eux: Narbonne,* Marseille,* Arles,^ Gênes ,^ Naples,^ Palerme® etc., étaient leurs centres préférés. Reste à savoir si l'activité commerciale de ces Jui& d'Occident s'étendait jusqu'en Orient: c'est la question que nous allons discuter. Il faudrait être peu versé dans la connaissance des habitudes du langage de Grégoire de Tours pour admettre que l'expression „»pecies'\ par laquelle il désigne les marchandises des Juife, signifie simplement des épices: elle comprend

' Déjà, avant les croisades, des cen- ^ Gregor. M. Epüi. IIb. Vu, n9 â4;

seurs rigoureux reprochaient au clergé Coneü Narbann. ap. Mansi, L c.

italien de ne pas avoir de plus haut idéal * Grégoire de Tours 1. c. V, 11; VI,

que d'entasser sur sa table des épices des 17; Greg. M. Epist, I, 46.

Indes, et d'en abuser pour exciter une ^ Greg. M. 1. c; Yita Cœsarii, dans

honteuse sensualité: c'est ce qu'expriment les Äeta 88, Boü.j Août, T. VI, p. 69.

Batherius de Vérone, dans son ouvrage, * Cassiod. Var. 1. IV, ep. 33.

De eofUemtu eanonum, écrit en 9Ô3 (dans ' Procop; De heOo goth. I, 8, 16.

Dacheiy, Spieä. H, 188) et Petrus Dami- » Greg. M. Epist. IX, 65. ani, vers 1070 (Opuse. 31, cap. 6).

» Grégoire de Tours. Eist, frone. IV, 12, 85; VI, 5; VH, 33.

126 Première période. — Des grandes invctsions aux croisades.

d'une manière générale toutes sortes d'objets précieux; d'un autre côté, on lit dans la chronique du même écrivain qu'un certain Juif était propriétaire d'un vaisseau qui faisait la traversée de Nice à Marseille;^ mais il faudrait une certaine hardiesse d'imagination poui* conduire de là que les Juifs eussent, dès lors, des vaisseaux qui naviguaient sur toute l'étendue de la Méditerranée. Cependant, par-ci par-là, nous trouvons qu'il est fait mention de marchands juifs venus du pays des Francs pour visiter la Palestine; le commerce des esclaves, auquel ils s'adonnaient de préférence,* ne pouvait manquer de les mettre en relation avec les Musulmans; les médecins juifs étaient nombreux; ils étudiaient dans les livres arabes, et quand il s'agissait pour eux d'appliquer les connaissances ainsi acquises, ils avaient recours à des remèdes orientaux qu'on ne pouvait se procurer que par l'intermédiaii'e du commerce. Les Jui& parcouraient, à cette époque, comme marchands en gros, presque toutes les pai*ties de l'univers connu ; nous en possédons un témoignage positif dans un passage intéressant d'Ibn-Khordadbèh.^ Du temps de cet écrivain, c'est à dire vers le milieu du IX® siècle, il y avait constamment des marchands juifs qui faisaient, tant pai* terre que par mer, le long voyage du pays des Francs à la Chine. S'ils avaient quitté le pays des Francs par mer, ils débarquaient à Farama en Egypte, traversaient l'isthme de Suez en cinq jours, reprenaient la mer à Eolszoum, passaient devant les stations d'El-Djar (port de Médine) et de Djeddah (port de la Mecque) et entraient dans l'Océan Indien. D'autres fois, ils touchaient le continent asiatique à l'embouchure de l'Oronte, passaient par Anüoche (et Alep) et arrivaient à l'Ëuphrate, dont ils suivaient le cours jusqu'à Bagdad; de là, ils gagnaient l'Océan Indien par le Tigre et le golfe Persique. Mais, quelle que fût la voie choisie par eux, leur but était d'atteindre les bouches de l'Indus, l'Inde et enfin la Chine. Le retour se faisait par les mêmes voies, avec cette différence que tous ne regagnaient pas le pays des Francs: un certain nombre s'arrêtaient à Constantinople avec leurs marchandises. Sur les deux routes que nous venons de décrire, la plus grande partie du voyage se faisait par mer; mais il y en avait encore deux autres, très fréquentées, où les distances à parcourir par terre étalent beaucoup plus

^ De gioria martyrum, cap. 97. est le premier qui ait publié ce passage;

' Agobardi Opp.y éd. Baluze, p. 6â, 65: après lui Beinaud Ta incorporé dans sa

Rozière, Recueil général des formules, fameuse introduction à la Qéograpkie

n<» S7, 28, 29: Greg. M. I^nst, IX, 36. d'Aboulféda(l,^.hrmet8ê.); enfin, Barbier

' A. Sprenger (Some passages on tke de Heynard Ta publié avec le Livre des

early commerce of ihe Arabs, dans le routes entier d'Ibn-Khordadbeh (Joum.

Jowmal of the AsiaUc soddy of Bengal, asiat. Série 6, T. V, p. 61â et ss.); voyez

vol. XIV, 2« part, 3. 1844. p. 519 et ss.) aussi Richthofen. Chifta. I. 558 et s.

//. — De l'apparUion de Mahomet aux croisades. 127

longues que par mei*: ou bien, partant de France ou d'Espagne, on passait le détroit de Gibraltar, puis on traversait toute l'Afrique, la Syrie, la Babylonie, les provinces méridionales de la Perse, le Farsistan et le Kerman, et on atteignait ainsi les Indes ou la Chine; ou bien on traversait l'Allemagne ^ et les pays slaves jusqu'à la ville des Ehazares (Itil, au-dessus de l'embouchure du Volga), on passait la mer Caspienne, puis reprenant la voie de terre, on touchait Balkh en passant, et de là on se dirigeait vers la Chine par la Transoxiane et les pays des Tagazgaz (Ouigoures). Ibn-Ehordadbèh, maître général des postes, possédait une connaissance parfaite des choses de son métier, et ce n'est pas sans étonnemeid) qu'en parcourant les tableaux dressés par lui, nous voyons qu'il n'existait pas moins de quatre routes, fréquentées par les marchands, à l'aller et au retour, entre l'Europe occidentale et l'Asie orientale, et cela à une époque sur laquelle les sources occidentales sont si pauvres de renseignements que l'on serait tenté d'admettre que les relations entre ces deux parties du monde devaient être extrêmement i*ares. Ibn-Ehordadbèh nous fait encore connaître les articles que les marchands juiâ transportaient sur ces routes: dans le voyage d'Occident en Orient, c'étaient des eunuques, des esclaves des deux sexes, de la soie (elle ne pouvait guère provenir que de l'empire byzantin), des fourrures et des sabres; d'Orient en Occident, c'étaient du musc, de l'aloès, du camphre, de la cannelle et autres produits analogues. La patrie des Jui& capables de visiter un si grand nombre de pays et d'en comprendre les langues reste malheureusement pour nous un mystère. Ibn-Ehordadbèh leur donne une épithète que Barbier de Meynard rend, dans sa traduction française, par le mot Radanites et qui, d'après lui, serait l'indication de leur origine; mais en réalité c'est tout simplement un synonyme de ^coureurs de pays, migrateurs"^ et, par conséquent, cette épithète ne résout pas la question de savoir si ces Juife étaient originaires d'Orient ou d'Occident En faveur de la première hypothèse on peut avancer que, pour entreprendre de pareils voyages, il fallait posséder des connaissances géographiques qui ne se trouvaient que dans le monde arabe et particulièrement au centre, à Bagdad. Mais, d'un autre côté, depuis l'Espagne jusqu'à la Chine, il existait une série de communautés juives, s'enchaînant les unes aux autres presque sans interruption, où les Israélites de tout pays pouvaient trouver les informations les plus abondantes sur les diverses places de

' En réalité le texte porte ici le nom ' Goeje, Bibl. géogr. arab.y glosa,, p. 261.

arabe de TArmenie, mais un léger chan- Je dois avouer que je n*ai pas pu lire ce

gemeat donne, comme le démontre Bei- livre, par la raÎBon, qu'il ne contient que

naud, le nom arabe de PAUemagne, ce des textes arabes, qui correspond mieux à la suite des idées.

128 Pre)nière période. — Des grandes invasions aux croisades.

commerce, les roates et les occasions à saisir. Avec cet appui, les Jai& d'Occident pouvaient, eux aussi, entreprendre les voyages les plus lointains. On peut facilement admettre qu'ils organisaient de grandes expéditions dans l'intérêt de leur commerce, car l'époque carlovingienne, qui est précisément celle où écrivait Ibn-Khordadbèh, ftit pour eux une période de prospérité extraordinaire. ^ L'auteur arabe semble donner lui-même à entendre que les marchands en gros dont il parle étaient des Occidentaux, car, dans la description qu'il donne, il trace la route d'abord d'Europe en Asie, puis d'Asie en Europe.

partie des assistants exprima Topinion qu'ils appartenaient à des marchands juifs : mais le regard perçant de Charlemagne les eut bien vite reconnus pour ce qu^ils étaient, c'est à dire pour des pirates normands. Monach. S. OalL, dans Pertz.

SS. n, 737, 767.

* Grsetz, Qesch, der Juden, Y, 216 etss., 245 et SS. A cette époque, un vaisseau marchand juif n'était pas une rareté; un jour, des vaisseaux se trouvaient en vue de l'un des ports de la Qaule Narbonnaise, et, sur le rivage, on discutait pour savoir à quelle nation ils appartenaient; une

Deuxième période.

Développement. .

i. Fondation des colonies commerciales sur les côtes du Levant. (Époque des croisades.)

i. Les États croisés en Syrie pendant le premier sidcie de leur existence.

a) Les colonies commerciales dans les États croisés.

Les expéditions de Gênes et de Pise contre les Sarrasins d'Occident, la conquête de la Sicile pai* les Normands, l'attaque tentée par Robert Guiscard contre l'empire de Byzance n'étaient que le prélude d'entreprises plus vastes, ayant l'Orient pour but, auxquelles tous les peuples d'Occident devaient apporter leur concours, des Croisades en un mot Ces expéditions suscitèrent un enthousiasme égal, à la cour des princes et dans les châteaux féodaux, dans les campagnes et dans les villes. Le sentiment religieux et mystique fut assurément le premier et le principal motif qui poussa toutes les classes de la société dans |le' mouvement; mais, à côté de cela, chacune poursuivait un autre idéal plus matériel: chez les princes et les chevaliers, c'était l'amour de la guerre et des aventui*es; dans les ba^esjdafises^ le désir de se so^traire à la situation intolérable créée par l'état social; dans la bourgeoMèjies villes, la soif du gain. Dans les grandes croisades menées par des princes de rnng plus ou moins élevé, les bourgeois des villes restèrent cokifondus dans la foule. C'est ainsi que les croisés originaires de Narbonne suivirent, comme tous les Provençaux, les étendards de Raimond, comte de Toulouse.^

Mais, à côté des grandes armées qui faisaient route par terre, des flottes, plus ou moins nombreuses, faisaient également voile pour la Syrie. Équipées et recrutées dans les ports italiens, elles menaient aux armées croisées des troupes composées de bourgeois citadins, opérant pour leur propre compte sous des che6 à elles; elles apportaient des auxiliaires très utiles sinon indispensables. A elles seules, les armées de terre eussent été incapables

' Baoul. de Caen, dans les Hist. des d'Aiguilhe, tbid. 2ti6. crois., hist. oceid. III. 676. Cf. Raim.

132 Deuxième période. — /. Fondation des colonies cotnnwrciales.

de prendre les ports fortifiés possédés par les Sarrasins en Sjrrie; toute la bravoure et la science militaire des chevaliers n'y pouvaient rien; il fallait des flottes pour compléter le blocus, des marins combattant sur mer pour tendre la main aux soldats combattant sui- terre. C'est sous cette forme que la bourgeoisie prit une part considérable aux événements militaires, c'est par là qu'elle acquit le dioit d'en recueillir des profits proportionnés à l'étendue des services rendus. Trois villes

^x\Kict surtout, trois républiques, Venise, Q^ies. et Pige représentèrent ainsi,

g\\AO(y* pendant le cours des croisades, l'élément bourgeois. ^^^ Jusqu'alors Gênes et Pîse avaient surtout exercé leur activité

commerciale dans la partie occidentale de la Méditen*anée; Venise avait parcouru de préférence la mer Adriatique et les eaux qui baignaient l'empire gi*ec Pour la première fois, les trois puissances se renconti-aient sur un teiTain commun, la Syrie. A côté des Vénitiens, depuis de longues années en possession de la liberté républicaine et d'une prépondérance incontestée sur mer, Génois et Pisans pouvaient avoir l'air de parvenus; cependant, depuis un certain nombre d'années leurs flottes guerroyaient contre les Sarrasins et elles avaient plus d'une glorieuse victoire à leur actif; d'autre part, la vie politique avait pris, dans les deux républiques, un rapide développement; lorsque s'ouvrit l'ère des croisades, elles étaient, depuis un certain temps déjà, en pleine possession de la libei-té communale, de sorte qu'aucune autorité étrangère ne pouvait plus mettre d'enti^aves à l'action qu'elles prétendaient exercer au dehors. Vers la fin du XP siècle, les bourgeois libi'es de Qénes avaient formé une association politique (compagna), dirigée paides consuls librement élus par eux, et qui prit le gouvernement de la ville en dépit de l'opposition des princes et des partis. Cette révolution fut, à ce qu'il semble, exécutée sous l'inspiration des archevêques, mais il n'est plus actuellement en notre pouvoir d'en retracer l'histoii-e. Les annales de Gênes, qui commencent à l'année 1100, relatent à leur début, non pas la création du consulat, mais sa restauration; en effet, à la suite de dissensions intestines, il avait été supprimé pendant un an et demi. Il faut faire remonter plus haut la date de l'établissement de la constitution consulaire, au moins jusqu'à 1098 et probablement encore plus loin.^ A Pise, la république eut des origines analogues. Après avoir fait si longtemps opposition à l'affranchissement de cette

* Arm, Jan,j dans Pertz, SS. XVm, «ne? 3//«e/-7/a/tWw, Berl. 1867, p. 40 et ss. :

p. 11, et Caffaro, De libercUione dvüatum à rapprocher des observationB de Waitz

OrienHe, ibid. p. 45. Pour plus de détails, dans les Forschungen zur deutschen Oe-

voyez Pawinski, Zur Wntstekungsgesehichie schichte, VU, 409 et ss. des Cofisulats in den Commufien Xord-

L Les étivts croisés an 1er siède de leur existetice. 133

ville, les marquis de Toscane avai^t vu, dans le courant du XI* siècle, leur influence s'aflfaiblir de plus en plus. Les vicomtes, leurs représentants, avaient pris parti pour la commune. D'un autre côté, l'ambition de quelques familles nobles, désireuses de substituer par la force leur pouvoir k celui des marquis, avait suscité de terribles querelles intestines où elles finirent par succomber. Vers l'an 1085, Tévêque Daibei-t parvint à faire accepter sa médiation et l'autorité de l'assemblée des bourgeois (commune colloquium civitatis) fut unanimement reconnue et établie par une charte de pacification.^ Cette charte parait marquer le point de dépait de l'autonomie réelle de la commune; il est vrai qu'il n'y est nullement question de la création des consuls, mais nous ti-ouvons, dès 1087 des ma^strats revêtus de ce titre' à la tête des Pisans dans l'expédition dirigée sur Mehdia, et encore dans des chaînes datant des années 1094, 1100 etc.^

Ainsi, au moment où elles prirent part aux événements mili- ^ taires qui se passaient sur les côtes de Syrie, Venise, Gênes et Pise n'étaient pas seulement des puissances maritimes de premier ordre; elles étaient déjà complètement organisées en républiques. Les premiers vaisseaux quittant leurs ports pour cette destination partirent isolément; ils portaient des vivi-es, des armes, des machines de siège, destinés à l'armée croisée qui faisait route de son côté par terre, ou encore des soldats isolés qui allaient la rejoindre.^ Mais, au mois de juillet 1097, un grand nombre de bourgeois de Gênes, des plus notables et des plus aptes à porter les armes, prirent la croix et partirent, montés sur douze galères; lorsqu'ils arrivèrent (vers la fin de novembre) dans le port de S^ Siméon, ä quelques milles ä!Antioche, l'année croisée avait déjà ouvert le siège de cette ville. Les nouveaux arrivants ne purent, néanmoins, assurer leurs communications avec le gros diB l'armée assiégeante qu'au prix de rudes combats; le plus grand nombre des Génois se joignirent aux autres croisés et partagèrent avec eux les fatigues et les souffrances du siège. Cependant, ceux qui n'avaient pas quitté les navires ne restaient point inactifis; ils s'occupaient à assurer les communications avec la mer et à approvisionner l'armée,

' Bonaini, Statuii Pisani, I, 16. des crois, L c. p. 276, 290 (dans Bong.

* Cf. les vers 161 etss. du poème latin I, 164, 173). Baldricus, dans Bong. I,

composé sur cette expédition: au y. 333 89. Orderic Vital, Hist eeeL, éd. Le

Hugues, vicomte pisau, est encore décoré Prévost, lu, 479. Guill. de Tyr, V, 4,

du titre de „capud urbis", mais ce titre VII, 21.

honorifique n'était plus en rapport avec ^ Caffar. De libérai, civ. Orient., dans

sa situation réeUe. Pertz, SS. XXTIT, 41 -44. Cf. Raim. d'Aig.,

^ Sur ces faits, voy. Pawinski, op. dt. dans le Recueil, 1. c. p. 242, 290 (dans

p. 28—40. Bong. p. 143, 173); GuiU. de Tyr, V, 4.

^ Raim. d^Aig. dans le Rec. des hist. .

134 Dmxieme période. — J. Fondation des colonies comniercifdes.

tâche difficile et qui devait être d'une extrême impoi-tance.^ Ils mii'ent garnison dans le port de S* Siméon, y exercèrent seuls les droits de souveraineté * et en restèrent en possession jusqu'au jour où il fut incorporé à la nouvelle principauté d'Antioche. Aussitôt après la prise d'Antioche, Bohémond, le nouveau prince, fit don aux Génois de trente maisons situées dans l'intérieur de la ville, de l'église S^ Jean, d'un bazar et d'une fontaine.* Par contre, ils s'obligèrent à prêter aide au prince contre tous ceux qui tenteraient de s'emparer de la ville. Dans ce traité, une clause spéciale concernait le comte Raimond de S»^ Gilles, qui occupait encore quelques points fortifiés de la place et i*efusait de les abandonner.* Bohémond aurait voulu que les Génois prissent l'engagement d'attaquer ce prince, au cas où celui-ci lui contesterait la possession de la ville; mais les Génois étaient très liés d'amitié avec les Provençaux; ils avaient des relations d'affaires avec S* Gilles;* ils refusèi-ent On se contenta donc de stipuler que, dans le cas où Raimond engagerait des hostilités contre Bohémond, les Génois oflriraient leur médiation, et que, si cette offre échouait, ils observeraient la neutralité. Effectivement, Raimond n'évacua qu'en rechignant les parties de la ville dont il avait pris possession et il fallut en chasser ses gens par force.

Parmi les croisés qui assistèrent au principal fait d'armes de la première croisade, la prise de Jérusalem, il y avait des Génois, en petit nombre il est vi'ai, car la république était en ce moment en pleine guerre civile; les consuls ayant été supprimés, elle n'avait plus de chefs, et c'était dès lors affaire aux particuliers d'équiper des navires pour de lointaines expéditions.^ C'est ainsi que quelques Génois, conduits par Guillaume Embriaco et par son fi-ère Primus arrivèrent sui* deux galères à Jaffa, où vinrent les rejoindre quelques autres navires montés par des croisés.' Désireux de se maintenir dans ce port, ils demandèrent du renfort aux princes, alors campés sous les murs de Jérusalem et ils l'obtinrent.

• "Solinum per se ceperunt" . . . dît * Charte du 14. juillet 1098, dau8

un document où sont résumés brièvement üghelli. M. saer. TV, 846 et s. les actes des Génois en Syrie, de 1097 à " Sybel, Oesek. der ersten KreuxxâUfe,

1105: lAb, jttr. I, 17. Nous reviendrons p. 446, 450.

sur ce document et sur le nom de Solinum ^ Cauale. Nuova istoria délia repubbli/ia

donné au port St. Siméon. Le fait se di Oenova, I, 352, n, 498 et ss. trouve confirmé par un autre; en 1101, ^ Voy. Pawinski, op. cit. p. 43 ss.

après la prise d'Arsonf et de Césa- " Le nombre total varie entre six et

rée, c^est là que les Génois se retirèrent neuf dans les msc. de Raim. d'Aig., Re-

(juxta Sulinum in pla^fia S. Parlerii) pour ctieil, 1. c. p. 294. H est singulier que

partager en paix leur énorme butin. (Amt, Oaffaro (De liber, or, p. 44) le fixe à deux

.^n. p. 14). Cependant cette occupation seulement ne dut pas se prolonger au delà de quelques années.

/. Les états croisés au 1er siede de leur existence. 135

Mais une flotte sarrasine pai-tie d'Âscalon vint, par une belle nuit, toaàre sur la flotte ancrée dans le port: la résistance était impossible: les Génois n'eurent point d'autre alternative que d'abandonner leurs galères; avant de les évacuer, ils débarquèrent tout ce qui pouvait servir & construire des machines de gueire et allèrent rejoindre les croisés devant Jérusalem, emportant avec eux tout ce matériel. Us se joignirent aux troupes du comte Baimond de Toulouse et rendirent, comme ingénieurs, de signalés services pendant le siége.^

Pise, de son côté, avait, dans le même temps, concentré toutes ses fol-ces pour organiser une grande croisade. Montés sur une flotte forte (le 120 navires, les bourgeois en état de porter les armes partirent pour la Syrie pendant l'été de l'année 1099 sous le commandement de l'archevéque Daibert. Quand ils arrivèrent devant Laodicée,' le plus fort de la campagne était fait; depuis le 15 JuUlet, Jérusalem était au pouvoir des- croisés: Bohémond d'Antioche sut leur persuader de bloquer pour son compte le port de Laodicée, alors au pouvoir des Grecs; mais les assiégés se défendirent bravement; les autres chefs de la croisade, qui désapprouvaient les projets de Bohémond, s'entremirent et le siège fiit levé pour cette fois. Bendus à eux-mêmes, les Pisans se mirent en marche ^^vers la Ville Sainte. Godefroi de Bouillon et ceux qui avaient résolu de rester avec lui étaient alors occupés ä organiser l'état et l'église; il n'était donc point question, pour le moment, d'opérations militaires, et les Pisans durent se contenter de contribuer aux travaux de fortification de Jérusalem et de Jaffa.' Daibert, leur chef, nommé patriarche de Jérusalem, resta en Terre Sainte et plus d'un de ses compagnons, sans doute, dut &ire de même, dans l'espoii* de jouir de sa protection. Jafia devint probablement leur principal centre, car Godefroi de Bouillon avait donné tout un quartier de la ville en flef au patriai*che (2 févr. 1100)^ et, en sa qualité de port de Jérusalem, elle semblait destinée & un brillant avenir. Nons verrons plus loin comment il s'y forma une colonie considérable de Pisans.

Si les nations commerçantes de l'Italie avaient pris une part importante à la fondation des états croisés, leur rôle fut encore plus considérable dans leur organisation. On peut affirmer que, sans l'assistance des flottes italiennes, jamais les Latins n'eussent pu conserver leurs

^ Pour ces faits, les principales sources * Probablement an mois de septembre ;

sont Gaff., 1. c. et Raim. d'Aig. p. 294, 296. voy. Hagenmeyer, Mkehardt Hierosoty-

3uiTantGniU.deTyr(VIII,9,10XlesQénoiB mita (Tnbing. 1877) p. 188. auraient eu dès Tabord Pintention d^aUer ^ Otsta triumphal, per Pisanos faetaj

rejoindre Tarmée et n^auraient demandé dans Murât. SS. VI, 100. C^uvn, Pis.t

ce renfort que pour les escorter; mais il dans Ughelli, B. saer, X, 121. panît bien qu^ils ne se décidèrent que *• GuiU. de Tyr, IX, 16.

par force à se replier sur l'armée.

136 Deuxième péi'iode. — J. Fondation des colonies coinmercUiles.

conquêtes. La possession des ports de toute la côte de Syrie était, évidemment, une question de vie ou de mort pour les états croisés; seule elle leur garantissait les communications arec l'Occident, d'où pouvaient leur arriver les secours en hommes et en argent, indispensables à leur conservation. Les souverains de ces états ne méconnaissaient d'ailleurs nullement l'importance des services rendus par les flottes italiennes, et ils surent prouver leur reconnaissance par la concession d'une foule de privilèges; de leur côté,^ les puissances maritimes de l'Italie, bien convaincues du besoin que ces princes avaient de leui* concom-s, avaient soin, avant la prise d'une place, de stipuler, comme prix de leur assistance, la cession de ceitaines propriétés et de certains droits, tant dans l'intérieur de la ville que dans ses environs. C'est ainsi que naquii^nt un grand nombre de colonies composées de bourgeois italiens, qui toutes devinrent des centres plus ou moins importants du commerce du Levant

Gk>defroi de Bouillon avait trop peu de forces à sa disposition pour s'emparei' des villes maritimes de la Palestine; quelques-unes étaient tellement fortes qu'il n'eût même pas pu y songer, s'il ne lui était airivé un secours inespéré; pendant l'été de l'an 1100,^ une flotte de SOO navires envii'on, montée par des Vénitiens, vint atterrir à Jaflh' et les nouveaux arrivants s'engagèrent à servir sous les ordres de Godefroi depuis la fête de S^ Jean Baptiste (24 juin) jusqu'à l'Assomption (15 aoât). En retour, ils demandaient qu'on leur promît dans chacune des villes déjà prises ou à prendre par les ci*oisés, tant dans les porte de mer que dans les villes de l'intérieur, la concession d'une église et d'un emplacement apte à l'établissement d'un marché; de plus, ils exigeaient, dans chacune des places qui seraient prises au cours de la prochaine campagne, la cession du tiers de la ville, et, si l'on réussissait à prendre Tripoli, ils la réclamaient en entière propriété, contre paiement d'un léger tribut annuel. Ënfin^ dans toutes les villes du royaume de Jérusalem, les Vénitiens devaient jouir de la franchise d'impôte, et défense serait Mte à tout vassal du roi de saisir les marchandises des navires vénitiens échoués à la côte.^ H parait bien que l'on se promettait de grands résultate de cette expédition; le fait est qu'on mit le siège devant Acre,^ un des porte de Syrie les plus importante, mais on ne

^ Sur la fixation de cette date, voyez dans un document contemporain, VHüton'a

Kugler, Boemund und Tanered, p. 68. transi, S. Nie. p. 19, SO. Dandolo est

* Dandolo, p. 358. Htstaria irons- très bref sur ce point: ^'immunitatis ob-

UUioms S. Nicolai, dans Flaminio Cor- tento privilegio^, écrit-il, p. 258, et c^est

ner, Ecel, Yenet, IX, p. 19; il y a une tout

faute de l'éditeur; au lieu de inopem, il * Hist, transi S, Nie, p. 22—95 (cette

faut lire in Jopem. source est la seule où ce fait soit men-

^ Telles sont les conditions indiquées tionné).

/. Les états croisés au 1er siede de leur existence. 137

put en venir à boat^ et il fallut se contenter de la prise de la petite ville de Caiffa, au pied du Carmel.»

Le siège de cette viUe^ n'était pas encore terminé lorsque Godefroi de Bouillon mourut (18 Juillet 1100); aucune disposition n'avait été arrêtée pour sa succession et comme, vers la même époque, Bohémond d'Antioche tomba entre les mains des infidèles, les états croisés de Syrie eurent à traverser une crise des plus difficiles. A l'automne de la même année, une aimée génoise débarqua à Laodicée; son arrivée était fort opportune: ses chefs prirent à tâche de résoudre les difficultés du moment; poui- commencer, ils contribuèrent de tout leur pouvoir à faire placer le comte Baudouin d'Édesse sur le trône de Jérusalem et à faire nommer Tancrède régent d'Antioche. Baudouin mit pour condition à son acceptation que les Génois feraient campagne sous ses ordres jusqu'à ce que l'on eût conquis deux viUes; les Génois acceptèrent de bon cœur cette nouvelle tâche et l'aidèrent, au printemps de l'an 1101, à prendre Arsouf et Césarée^ Le butin fttt si considérable, surtout à Oésarée,^ que chaque simple soldat reçut pour sa part 48 sous d'argent et deux livres de poivre;® l'objet }e plus précieux de tout le butin était le fameux sacro catino; il échut ' H la cathédrale de Gênes.' Ces brillants résultats ne contribuèrent pas peu à entretenir chez les Génois l'esprit d'aventures et à les attii'er f vers la Syrie et ses riches cités. Pour ceux qui voyaient les choses de ' plus loin, le butin n'était qu'un accessoire; ils comprenaient quelle source de richesses allait dorénavant ouvrir aux Occidentaux le développement de la vie commerciale sur les côtes de Syrie. Le jour de l'Ascension (26 mai) 1104, Acre ouvrait enfin ses portes au roi Baudouin ;» cette

' Dandolo, op, cit., se met en oontrar (Bagdad) et Babiloniam (le Caire) quasi

diction avec Thistoire en parlant d^une paradisus eorum yigebat .... medo luec

prise d'Acre. omnia ad nihilum redacta sunt."

* Cf. aussi AIT). Aq. dans Bong. pag. ^ Caffar. Ann. jan. p. 11 — 14; De 299—301. Ibn-Khaldoun, dans les Nor. liber, civ. or. p. 45—47; Lih. jur. I, 17. aef. Acad. IJpsal. XU, 67. ^ On prétend que c'est le calice dont

* C'est l'opinion à laquelle se range s'est servi N. S. Jésus Christ dans la Cène, avec raison Hagenmeyer, Ekkehardi Hie- Pendant longtemps on crut qu'il était rosolymiia, p. 202. fait d'une seule émeraude, d'une beauté et

* Les dates sont: pour la première le d'une taille incomparables, mais, en l'étu- 9 mai, par la seconde le 31 mai, d'après diant mieux on a reconnu que ce n'est les calculs de Hagenmeyer, iÄ^Ä-eÄ. fircroiïoA que du verre. Guil. de Tyr, X, 16; Jac. p. 220 et s. de Vorag., Chron. Jan. dans Murât. SS.

'^ Avant d'être prise par les croisés, IX, 82. La Revue arehéologiqm a donné

Césarée avait plus d'importance qu'après: une courte notice sur le saero catifw,

voy. de Vogué, Ijes églises de la terre ann. 1846, p. 149—167.

Sainàej p. 480: l'Anon. lat. dit: "Sarace- ® Foucherde Chartres, dans \è Recueil

uonxm tempore sub tan ta nobilitate flo- 1. c. p. 407 et s.; Alb. Aq. dans Bong.

f%bat Cesarea, quod inter Babilonem p. 836.; Guîll. de Tyr, X, 28; Caffar.

138 Detixihnw })€riode. — /. Fond/dton des colonies commerciales.

tbis encore, une flotte génoise avait considérablement aidé au succès et Ton put se demander qui gagnait le plus à cette conquête, des nations commerçantes d'Italie, à qui elle ouvrait un des ports les plus sûrs et les plus fréquentés de la côte, ou du roi Baudouin qui incorporait à son royaume une des places les plus fortes de la Syrie. Pour reconnaître l'importance des services rendus par les Génois, Baudouin leur concéda, dans chacune des trois villes conquises, un tiers de la ville, plus des terres aux environs en proportion égale. En outre, il leur accorda un tiers sur les recettes des douanes du port d'Acre, ce qui devait constitnei* un revenu considérable, et l'exemption d'impôts dans toute l'étendue du royaume. Enfin, pai* une mesure rétroactive, il leur fit don d'un quai*tier dans chacune des villes de Jérusalem et de Ja&, et leur assura ' pour l'avenir la possession d'un quartier dans chacune des villes qui seraient prises avec leur aide.^ Les Génois tenaient beaucoup à se faii-c garantir à perpétuité ces immenses propriétés. En conséquence, ils demandèrent à Baudouin et obtinrent l'autorisation de faire placer dans l'abside de l'église du S^ Sépulci'e, derrière le maître-autel, une plaque portant gravée en lettres d'or la liste des donations consenties en leur laveur; elle leur coûta 2000 besants d'or.* C'est le texte de ce document qui se trouve, il n'y a point à en douter,^ dans le Liber jurtum reiptMicœ Genuensis, immédiatement après la charte de concession dont nous venons de dire quelques mots; ce texte est écrit en lettres plus grandes que le précédent, et en partie à l'encre rouge. H renferme, en style lapidaire très abrégé, l'énumération des services rendus par les Génois aux états croisés contemporains de la pi*emière croisade, et celle des privilèges les plus importants à eux concédés par Baudouin.^ La première partie ne se boiiie pas aux événements survenus dans le royaume de Jérusalem proprement dît, cai* nous y voyons Antioche et S* Siméon son port, Laodicée, Tortose et Gibel (Gibellum) désignés comme le théâtre de divers faits de guerre auxquels les Génois ont pris part.

Les noms que nous venons de citer nous rappellent qu'il nous reste encore à parler du rôle joué par les Génois dans la partie moyenne de la Syrie. Là, ils contribuèrent puissamment à la formation du comté de Tripoli, cet état que le comte Raimond de Toulouse et ses successeurs acquirent morceau par morceau. A l'automne de l'année 1101,

Ann. p. 14; De libérât, p. 47; Lib. jur. dans sa Lettera a Oasp, Scioppio suUe

I, 17. co8e di Qenova, et Ansaldo a, réoemitent,

' Fouch. de Chartr. Recueil^ p. 3S7 et s. ; exprimé la même opinion (Atti deUa Soc.

Guill. de Tyr, X, 14, 28; CaflFar. De libe- Lig. I, 1, p. 71). , Langer (Polit, Oesch.

rat, p. 48; lAb, jur. I, 16 et s. Genua's und Pisa's im Xu. Juhrh,

' Caff. De liber, p. 48, 49. (Leipz. 1882) p. 166) est du même "îCT^ "" Le sénateur Federici l'admettait d^jà ^ Lib. jur. I, 17. \

/. Les états croisés an 1er siècle de leur eristence.

une petite flotte quittait le port de Gênes*; arrivés en Syrie, les hommes qni la montaient se joignirent au comte Baimond et l'aidèrent à exécuter un coup de main sur la ville de Tortose; la ville ftit prise au bout de quelques jours de siège, à la fin de 1101 ou au commencement de 1102.* Cette conquête fut le noyau du comté de Tripoli. En 1104, Baimond prit une deuxième ville, Gibdet, située entre Beyrouth et Tripoli, avec l'aide d'une autre armée génoise, la même qui avait pris Acre,' Mais le point le plus important de cette région, Tripoli ,

* Elle rencoutra à Corfoii TescÄdre qui rapportait à Gèues le butin fait à Céî«arée, de juillet à octobre: cf. Caifar. p. 14, 47.

' Fonch. de Chartr. L c. p. 399; Alb. Aq. dans Bong. p. 326; GuiU. de Tyr, X, 13, 19; Caff. De liber, p. 47: Annal. Jan. p. 15: pour ce dernier passage il faut sans doute admettre que les mots:

"Tortosa de Suria capta fuit," se rapportent à Tannée 1102, car la date de 1103 n^est pas possible. Tous les historiens arabes, Aboulféda, Ibn-Alathir (Ree. des hist. des crois, hist. orient. T. I, p. 6, 212) Ibn-Khaldoun (d'après Tomberg, dans les Nova acta reg. acad. scient.

Upsai. Xn, 1844, p. 58) placent la prise de cette viUe dans Tannée 495 de Thégire, qui commence le 25 octobre de Tannée 1101 de Tère chrétienne. Caffiaro (De liber, or. L c.) fait remonter cet événement à Tannée 1101; Fouch. de Chartr., probablement aussi. En tout cas, d'après le récit que fait ce dernier à la fin du quinzième chapitre et au commencement du dix-huitième, il n'est pas possible de dépasser le jour de Pâques 1102.

^ n est vrai qu'il existe une charte du 16. janvier 1103, d'après laquelle Baimond de Toulouse fait don au monastère de S^ Victor, de Marseille, de la moitié de . . . GibeUet que inter Tripolim et Berutum sita est ... (D. Vaissette, Hist. de iMfiguedoc, nouvel, éd. ni, p. 618 et s.; Assises de Jérus., U, 479; Cartulaire de S^ Victor, dans la CotUct. des doc. inéd. n, 151). Sybel (dans la Zeitschrifl für Oesehi^htstciss. lu, 62) déduit de là que

Gibelet devait nécessairemeut avoir été prise avant la fin de Taunée 1102, et Kugler (Bœmund u. Tbticredy p. 68) se range à cet avis. Mais il faut étudier de plus près le passage en question; le donateur y expose les motifs de sa gén^ rosité: ''quatenus onmipotens Deus praedictorum Sanctorum et congregatiouis intercessionibus et meis propiciari dignetur iniqidtatibus et suœ paucissimse christianitati se opponat aversitatibus:^ il me semble que la conclusion des deux auteurs ci- dessus n'est pas irréfutable. Baimond, malgré le peu de forces dont il disposait, avait bien tenté, en 1102, une attaque sur Gibelet, mais il avait échoué; ce prince était doué d'un esprit mystique et superstitieux; il était donc tout naturel qu'il crût s'assurer du succès en vouant à S^ Victor une partie de la ville qu'il désirait conquérir. Si Gibelet avait été réellement prise en 1102, ou devrait en trouver trace dans les chroniques. Or il n'en est rien; les chroniqueurs arabes, Âboulf. op. cit p. 7, Ibu- Alathir, op. cit p. 219 et Ibu-Khaldoun, op. cit. p. 60, placent unanimement la prise de la ville en 1104; d'après eux elle ne précéda que de fort peu la prise d'Acre; le Gode arabe Quatremère, dans Kugler, op. cit. p. 68, précise même la date: 28 avril 1104; de plus, les sources génoises indiquent la même époque (Gaif. Annal. Jan. p. 14; De liberal, p. 47; Regni ierosol. hist. p. 49). Pour soutenir encore les conclusions que l'on veut tirer de la charte en question, il faudrait dire que le Gibel qui fut pris en 1104

140 Deiurièfne période, — /. FondrUion des colonies commerciales.

opposa plus de résistance; les Sarrasins s'y défendirent avec achainement et le siège se prolongea pendant des années; à la mort de Baimond, en 1106, il n'était pas encore terminé. Deux de ses parents, Guillaume, comte de Gerdagne, son neveu, et Bertram, son fils naturel, élevèrent des prétentions à l'héritage de ses possessions de Sjrrie et à la direction des enti*eprises commencées pai* lui: tous deux s'adressèrent à Gênes, afin d'en obtenir l'aide nécessaire pour terminer le siège de Tripoli: l'un y envoya des ambassadeurs, l'autre s'y rendit en personne. Ce fut Bertram qui l'emporta. Au commencement de l'année 1109, il repartait de Gênes pour la Syrie avec une flotte de 60 navires. La mort de son compétiteur lui ayant permis de prendre possession de toutes le^^ conquêtes de sa maison en Syrie, il renonça, par acte du 26 juin de la

n^était pas le petit Gibel ou Gibelet, mais le grand Gibel (Gibellum) et que les auteurs des sources, ont commis une confusion. Le fait est que, dans la suite de leur récit, les auteurs arabes, revenant sur la prise de la ville qui fait Tobjet de cette discussion, se servent du terme arabe qui signifie Grand -Gibel (Aboulf.

p. i); Ibn-Âlath. p. 236; Ibn-Ehald. p. 66); la ville conquise qu'ils désignent serait donc une fois Gibelet et, l'autre fois, Gibel: mais, dans les sources génoises cette contradiction n'existe pas; elles disent expressément que Tarmée génoise qui prit Acre avait pris aussi Gibelet (Gibellum minorem, Gibellettum) ; et elles fgoutent qu'après la prise de la ville Raimond eu céda un tiers aux Génois, et que, plus tard, sou fils Bertram leur fit à son tour cadeau des deux autres tiers, de sorte qu'à partir de ce moment ils possédèrent la ville de Gibelet en entier (Caif. p. 47, 48; son dire est confirmé par le Lib. jur. I, 18). Rien de tout cela n'est applicable & Gibel, où la commune génoise n'eut jamais de grands biens, mais seulement à Gibelet, qui resta toujours leur propriété en totalité, du moins tant que les Occidentaux furent maîtres de la Syrie. Les sources génoises vont nous servir encore à détruire une autre erreur, celle de Weil, Qesch. d. Chalif, HI, suppl. p. vi.; il prétend soutenir que la ville qui Ait

prise en 1104 était bien Gibel. Et voici sur quoi il s'appuie: Albert d'Aix rapporte que Raimond partit de Tortose pour aUer à la rencontre des Génois ses alliés sur la route de Laodicée, et que leur but commun était de faire le siège de Gibelet; or, dit Weil, Gibel se trouve précisément entre Tortose et Laodicée; donc, cette ville seule pouvait être leur objectif. Ce raisonnement est spécieux; seulement Albert d'Aix commet facilement des confusions de lieux et de dates et les sources génoises contemporaines méritent plus de créance que lui; or, elles disent qu'au moment de l'arrivée des Génois, Raimond était occupé à faire le siège de Tripoli; il est donc certain qu'il ne pouvait pas partir de Tortose pour se porter à leur rencontre. Enfin, il nous reste à discuter une indication de Guillaume de Tyr: à l'en croire, Gibelet n'avait pas été pris par RaifQond mais par Bertram, et seulement en 1109. Ce qui est vrai, c'est qu'en 1109 Bertram fit don aux Génois de Gibelet en entier, mais son père l'avait conquis et en avait lui-même donné une partie aux Génois. Le fait de la prise de Gibel par Tancrède avec les concours des Génois appartient à une toute autre expédition et eut lieu dans cette même année 1109. Guillaume de Tyr a confondu les deux événements en un seul; voy. Rugler, op. cit. 43, 76.

/. Les éttUs croisés au 1^ siècle de leur existetèce.

même annéeS en &year de ses alliés, à la possession de Gibelet^ que Kaimond s'était réservée; Gênes eut dès lors la propriété entière de cette ville; de plus, Bertram fit don à la république génoise du château dû connétable Roger^ et d'un tiers de la ville de Tripoli du côté de la mer, avec le port et les îles situées en faoe.^ Il est vrai que Tripoli/^ n'était pas encore en son pouvoir, mais on pouvait dès lors en prévoir la chute d'une manière certaine. La ville se rendit en effet quelques semaines après, vers le milieu de juillet^ Après ce beau &it de guerre, les che& de la flotte génoise conclurent une alliance avec Tancrède, prince d'Antioche, et l'aidèrent à établir le blocus autour de 6rihellHtn qui capitula le 23 juillet^ La prise de cette ville acheva de i-elier la partie des côtes de Syiîe possédée par le Provençaux au district septenuîonal occupé par les Normands: c'était un pas immense pour la conservation des états croisés en général Cependant, il restait encore, entre le royaume de Jérusalem et le comté de Tripoli, une lacune très dangereuse. Acre, la ville la plus septentrionale du royaume et Gibelet, la plus méridionale du comté, étaient séparées pai* une large bande de

' Lîb. Jur, I, 18. D. Vaiasette, Eist, de Languedoc, IV, 348 et 8.

' Dans la charte, au lieu de: Castrum Rogerii et stabularii, il faut lire: constabularii. Le nom du connétable Boger se retrouve très fréquemment dans les chartes de la première moitié du Xn® siècle pour le nord de la Syrie. Son Castrum est sans doute la localité qu'on trouve plustard sous le nom de Puy du connétable, ou Poggio del Conestabile, située à dix milles au sud de Tripoli, à yev pr^s è égale distance entre Nefin et Batro^ , voy. Cont. de Guill. de Tyr, p. 898; Sanuto, Seer. fid. crus. p. 85, avec carte; Uzzano, p. 285; Atlante Iauxoto, dans les 'Atti délia società Ligure, V, 116. On voit encore à l'est du cap Theuprosopon quelques restes de ce nid d'aigle, qui commandait autrefois l'étroit défilé où passe la voie romaine de Batroun (communiqué par M' le prof. Neumann, de Vienne; ce renseignement confirme l'indication de Bey sur la situation de ce château, dans son Périple des eûtes de Syrie, Archiv, de Vor. latin, U, 2, 1882, p. 389.)

' Ritter (Erdk. XVn, 1, p. 606, 619

et s., 625) en donne la description. A l'époque des croisades, une de ces petits Des était dédiée & St Nicolas. WUken, Oeach. d. Kreuxx, VU, 706.

* Foucher de Chartr. p. 420; Caffar.

Annal, p. 15; De libérât, p. 48; Hiet. regni kieroe. p. 49; Guill. de Tyr, XI, 10. Xugler, op. cit. p. 74, conteste avec raison les dates données par GuilL: il se base sur les indications chronologiques de Foucher et des chroniqueurs arabes; on fera bien de les rapprocher des notes de l'éditeur français de Foucher; elles donnent une idée plus claire de sa mè* thode chronologique. Hagenmeyer, Wceli, p. 828, adopte avec Foucher la date du 18 juillet pour la prise de la viUe.

* Ann. Jan. p. 15 : ''GibeUum migorem absque prœUo habuerunt*' Sidvant Ibn- Abith. p. 274 et Ibn-Khald. p. 71, ce fàt en réaUtô Tancréde qui prit la ville, ce fut lui qui l'annexa & la principauté d'Antioche, et il céda, dans l'intérieur, aux Génois une place & bfttir. Là les auteurs arabes précités et GuiU. de Tyr font une confusion entre les deux GibeUum; voy.

Kugler, op. cit. p. 74 et s.

142 Deuxième période. — i Fondation des colonies commerciales.

territoire non conquis: sur oe territoire s'élevaient les villes de Tyr, de Sidon et de Béryte; dorénavant le principal soin des rois de Jérusalem devait être de les arracher définitivement aux Sarrasins et de les annexer à leur propre royaume. Dans le cours de l'année 1110, le roi Baudouin réussit à conquérir deux d'entre elles, Bér^ et Sidon^ la première, le 17 mai, gi*âce à l'appui d'une flotte génoise^ la deuxième le 11 décembre, avec l'aide de croisés du Nord, conduits par Sigurd Jorsala&ri^ et d'une escadre vénitienne commandée par le doge Ordekto Falier en personne. Les chroniques des croisades ne signalent pas la coopération des Vénitiens en cette circonstance, mais elle a été affirmée plus tard par Dandolo dans sa relation,^ et son dire est confirmé paides chartes^ où il est constaté qu'à l'occasion de la prise de Sidon (in acquisitione Sidonis), le roi Baudouin a concédé à l'église de S^ Marc à Venise et au doge Qrdelafo Falier diverses propriétés et divers droits à Acre. Le texte primitif de la charte en question a été perdu, de sorte que nous n'en connaissons que ce que nous venons de citer, mais il est extrêmement probable qu'elle renfermait également des cessions de propriétés en faveur des Vénitiens.

D faut franchir une période de plus de dix années pour voir repai*aître une flotte italienne sur les côtes de Syrie. Pendant cet intervalle, les Pisans guerroyèrent contre les Sarrasins dans l'île Majorque, qui fut un instant (1114) conquise par les chrétiens, mais ne tarda pas à lernéchapper de nouveau. Les deux républiques de Gênes et de Pise étaient en lutte ouverte et cet état de choses, en se prolongeant, fut le principal obstacle qui les empêcha de donner suite à leurs entreprises en Orient. Sous le règne de Baudouin II, cette abstention des Occidentaux réduisit les chrétiens de Syrie aux plus pénibles extrémités. Leurs ennemis les harcelaient à la fois au nord et au sud, et, au moment où sa présence eût été le plus nécessaire au midi, le roi se trouvait obligé de défendre au nord la principauté d'Antioche, dont le prince était entre les mains des infidèles. Baudouin adressa i. Venise une demande de secoui^ conçue dans les termes les plus pressants: il avait eu soin d'y joindre les promesses les plus séduisantes,^ et comme le pape l'appuyait de tout son pouvoir, son appel fut favorablement accueilli du peuple vénitien et de son doge Domenico MichieL Une flotte, forte de

* Afm. Jan. p. 16; Fouch. de Chartr. * Taf. et Thom. I, 86, 91, 145.

p, 480 et 8.; Alb. Aq. p. 862; GuiU. de e Hisioria dueum Venetiearum, éd.

Tyr» XI, 13. I^monafeld, Mon. Oerm. hisL SB. XIV,

* Biant, ExptdMm et pèlerinages des 78; Dandolo, p. 269 et s. et Sanuto, qui Seaudiptares en Terre sainte, p. 190 et ss. s'inspire du précédent, dans Bongars. p.

* Murât, SS. XH. 964. 168: cf. Taf. et Thom. I. 86.

/. Les ééats croisés au 1er siècle de leur existence. 143

200 vofles^ partit de Venise dans le com*ant de Tannée 1122,' et le ' doge loi même en prit le commandement; mais son arrivée en Sj^e se ' fit longtemps attendre, parce que les Vénitiens s'étaient aiTêtés en ronte j ponr vider nne querelle avec l'empereur grec et avaient mis le siège \ devant Ciorfou. Pendant ce temps, la situation de la Palestine allait ; en s'empirant, le roi Baudouin était fait prisonnier par les infidèles (avril 1123); l'ennemi, parti d'Egypte, se préparait à envahir le pays par mer et par terre, et les habitants envoyaient courriers sur courriers aux Vénitiens pour hftter leur arrivée. Geis deniiers, se décidant enfin à s'éloigner de Gorfou, signalèrent leur arrivée en Syrie par une éda- { tante victoire navale qu'ils remportèrent sur les Égyptiens à la hauteur | d'Ascalon; de leur côté, les chevaliers avaient battu l'armée égyptienne quelques jours auparavant' Ces deux victoires relevèrent le courage des lieutenants du roi prisonnier; et ils se décidèrent à assiéger, avec l'assistance des Vénitiens l'une des deux places maritimes qui restaient encore aux ennemis, Ascalon ou Tyr. En conséquence, un traité^ fut f conclu, probablement vers la fin de 1123, à Acre, où la fiotte vénitienne I avait jeté l'ancre, entre les lieutenants de Baudouin, le patriarche Waremund et le connétable Guillaume de Bures (réunis à tous les autres seigneurs ecclésiastiques et laïques de royaume) d'une part, et les Vénitiens de l'autre; ce traité confirmait les promesses fiaites autrefois par le roi Baudouin et en ajoutait de nouvelles. H était stipulé que, si les Vénitiens contribuaient à la prise des deux villes qu'on se proposait d'attaquer en premier, un tiers de chacune leur appartiendrait en toute propriété, les deux autres tiers restant au roi, et le territoire serait partagé d'après le même principe. En outre, dans toute ville appartenant soit au roi, soit à l'un de ses barons, les Vénitiens devaient être

' C'est le chiffre donné par les chro- Warmundi, dans Taf. et Thom. I, 84;

niquenrs yénitiens; Fouch. de Chartr. p. Guill. de I^, 1. c. Vhùt. due. VenH.,

449 et Guill. de Tjr, Xll, 22, en in- 1. c.p.78et8.etDandolo,p.2708ontmoin8

diqaent d'antres. précis; suivant eux la bataille aurait eu

* Voici, d'après Fouch. de Chartres, lieu en yue de Joppé. Il est vrai que

1. c, comment s'établit cette date; la no- la flotte ennemie y avait mouillé quelques

tice du Cod. Ambros. sur Dandolo, p. 269, jours auparavant, mais, après la déroute

donne comme date :VIIIAugustiMC^ VU; de Tannée de terre, eUe avait battu en

à la place de ce chiffre il fout lire, non retraite sur Ascalon.

pas MCXVilil, (comme le veulent Taf. ^ On possède l'original et de bonnes

et Thom. I, 78) mais MCXXn. Entre le copies anciennes de ce traité; il a été

départ et l'arrivée en Syrie, qui eut lieu publié par Taf. et Thom. I, 79 et ss.

en 1128, il n'y a que l'espace d'un hiver, GuilL de Tyr l'a aussi intercalé intégrale-

que la flotte passa devant Corfou. ment dans son œuvre QLQ, 26); Dandolo,

' Sur cette victoire navale ''ante im- P- ^^^ Q'«>^ donne qu'un extrait portuosas Ascalonis ripas^, voy. le Pfuimn

144 Deuxième période. — /. FanéUxtion des colonies commerciales.

mis en poesession d'une rue, d'une place, d'une église, d'un bain et d'un four, le tout sans indemnité à payer, et libre de toute servitude. A Jérusalem, on leur assignerait un quartier d'une étendue égale à celai du roi.^ Â Acre, ils se réservaient d'avoir leur four à pain, leur moulin et leur bain spéciaux, nonobstant toute réclamation des autres habitants. Ils étaient exemptés de tout droit sur les achats et les ventes, de même qu'à l'entrée et à la sortie sur les territoires appaiienant au roi et à ses vassaux.

Le traité signé, on s'en remit au sort pour décider laquelle des deux villes ou ascâégerait d'abord. Ce fut le nom de Tyr qui sortit.^ D'un accès déjà naturellement difficile, cette place était encore entourée de solides fortifications: le siège s'ouvrit le 15 février 1124: jugeant la ville inaccessible par mer, les Vénitiens tirèrent toutes leurs galères à terre, à l'exception d'une seule qui était destinée à croiser devant le port, construisirent des machines de siège et combattirent bravement à côté des Francs;^ de plus, comme ceux-ci se trouvaient réduits à une terrible pénurie d'argent, ils leur vinrent en aide en leur avançant 100.000 besants d'or.^ La ville capitula le 7 juillet,^ et le traité reçut ' immédiatement son exécution; les Vénitiens occupèrent leur tiers en toute \ propriété;® on prétend même qu'en reconnaissance de leurs brillants services on leur ofrit la moitié ou les deux tiers de la ville, mais que le doge refusa.^ Bendu à la liberté peu de temps après cet événement, Baudouin ne manqua pas de confirmer^ les promesses de ses lieutenants; seulement il ajouta que les Vénitiens auraient à entretenir, pour la défense de Tyr, une troupe proportionnée aux revenus de leur tiers, et

* Pour les tenues même du traité voy. de Ohartr. p. 479 et ss.; Hist duc Vend,

(Taf. et Thom. I, 85) le passage corres- 1. c. p. 74; Dandolo, p. 271. pondant dans la traduction de Guill. de ^ Hist. duc. Vend. 1. c; cela fait en-

Tyr en vieux français (Ree. I, 66): "en viron 130,000 fr. la place de Jérusalem recevoient autant ^ Fouch. de Ohartr. p. 466.

de rante en leur propriété , corn II rois i * GuilL de Tyr, XTTT, 14; Dand. 1. c

seut avoir." ' Chron. AUin. 1. c. Suivant cette

' Ascalon ne fut prise que plus tard source on aurait foi-mé le projet d'élever sur

par le roi Baudouin Œ, sans la coopéra- le trône le doge à la place de Baudouin,

tion d'une flotte italienne. WUken place tombé en captivité: ce renseignement est

avec raison cet événement dans l'année certainement faux. 1163 ; cette opinion a été doublement con- ^ Cette charte de confirmation n'était,

firmée depuis; d'abord par une inscription sur les points essentiels, que la repro-

retrouvée à Barletta et publiée par Sdiulz, dnction du traité; Murât Ad. ccde. Dan-

dans ses Denkmäler UtUerücdiena 1, 188; dul. p. 274 et s., en donne un texte in-

puis par des souioes arabes (voy. Wlksten- correct et avec une date fausse, 1180;

feld, Geseh. der Faiimutm Ohalifen, Gcett. Taf. et Thom. I, 90 et ss., en donnent

Abh. XXVn, 1881, sect 8, p. 92.). une meilleure leçon et restituent U véri-

« Guill. de Tyr, XUI, 1—14; Fouch. table date, Acre, mai 1125.

J. Les états croisés au îer siede de leur existence. 145

dans la rédaction originale du traité; c'était l'engagement de ne jamais relever les droits de dooane perçus dans le royaume sur les nations qui faisaient le commerce ayec les Vénitiens. Ni omission ni supplément n'étaient assurément l'effet d'un hasard ou d'une erreur; c'est que, sur le chapitre des douanes, le roi ne voulait pas se laisser lier les mains.^ En résumé, il ressort de tout ce qui précède que les princes desj états croisés n'ont pas, pour ainsi dire, pris une seule des viUes mari-. ^ times de Syrie sans la coopération des flottes italiennes. Les Génois contribuèrent à la conquête du plus grand nombre; la part des Vénitiens | est plus restreinte, mais ils assistaient à la prise de Tyr, l'une des plus < importantes. Quant aux Pisans, après l'expédition conduite par l'archevêque Daibert, expédition si pleine de promesses et si pauvre en résultats, nous ne les voyons plus qu'une fois, en 1108, figurer comme alliés des croisés. Par une singulière coïncidence, il s'agissait encore une fois de prendre Laodicée, et les ennemis que l'on combattait n'étaient point les infidèles, mais les Grecs. La rivalité qui avait éclaté au nord de la Syrie entre les Normands et les Grecs avait abouti à une lutte définitive dont la possession de Laodicée était le prix et, des deux cotés, on luttait avec acharnement A peine le prince Tancrède était-il devenu maître de la ville (1103), après ^n siège d'un an et demi,' qu'une nouvelle armée grecque arrivait à la rescousse et reprenait la ville et le port. La citadelle seule, défendue par une garnison normande, se maintint longtemps contre un ennemi bien supérieur en forces.^ Elle finit cependant par capituler, à ce qu'il paraît, car Tancrède, occupé d'un autre côté, ne put lui envoyer de secours. Mais aussitôt qu'il eut recouvré sa liberté d'action, il reparut sous les murs de la place avec une armée pisane qui l'aida à la réduire et à l'incorporer à la principauté d'Antioche (1108).^ Avant la reddition de Laodicée, il avait déjà promis aux Pisans, en cas de succès (si Deus àliquo modo dederü ei civitatem), un quartier dans chacune des villes de Laodicée et d'Antioche pour y exercer leur commerce, la liberté complète du commerce

^ Ceci dit oontrairement à ce que pré- difficile d'établir à queUe époque elle avait

tend Wilken, Oesch, d, Ereuxx. p. 501. été détachée de Tempire; les renseigiie-

* Raoul de Caen, p. 708; Aime Oomn. ments founûB par Albert d'Aix (p. 680) n, 107; cf. Fouch. de Chartr. p. 407. sont très suspects, et GuiU. de Tjr (X, 23)

' Tudebod. contin. , dans le Beeiteil est peu au courant des choses de la piixt-

des küt. des crois, p. 228; Anne Conm., cipauté d'Antioche. Kugler, op. eu, p. 71,

II, 123—126; Baoul de Caen, p. 712, admet l'année 1106; Wilken, op. eu, II,

715 et s. 275 et s., l'année 1108. Le document d'ori-

* A l'époque (sept. 1108) où l'empereur gine pisane dont nous aUons parler tout Alexis et Bohémond firent la paix à Du- à l'heure tranche la question en faveur raz2so, Laodicée avait certainement déjà de la dernière date.

cessé d'appartenir aux Grecs; mais il est

146 Deuxième période, — L Fondation des colonies commerciales.

et la franchise de tous droits dans ses ports et dans ses états en général Après la prise de la ville, il confirma ses promesses par une charte conçue en termes à peu près analogues.^ On a prétendu qu'il y avait une flotte pisane à côté de la flotte génoise aux sièges d'Àrsouf et de Césarée en 1101, d'Acre en 1104, de Tripoli en 1109: quand on sait ce qu'étaient les rapports des Génois et des Pisans entre eux, il est bien permis de douter de cette confraternité d'armes. Si l'on songe de plus qu'à propos de ces trois expéditions, un seul chroniqueur peu digne de foi, Albert d'Aix, accouple les Pisans avec les Génois,' tandis que toutes les autres sources ne nomment que les derniers, on admettra difScilement que les Pisans aient paru à ces sièges, du moins comme corps de nation. Il est cependant certain, c'est un témoin digne de foi, Foucher de Chartres, qui le rapporte, qu'il y avait dans les rangs de l'armée génoise, aux sièges d'Arsouf et de Césarée, des Italiens d'autres nations,' et même il est probable que, soit à cette occasion, soit au siège d'Acre, un noble pisan, nommé Gandolfiis, combattit à côté des Génois avec un certain nombre de ses parents et s'y distingua d'une manière particulière, car le roi Baudouin P*^ étendit aux membres de sa famille la franchise des droits de douane qu'il avait acordée aux Génois.*

Après les trois villes maritimes dltalie qui travaillèrent d'une manière si effective à la fondation et à l'extension des états croisés, il faut citer une ville du midi de la France, Marseille. H serait à désirer que l'on pût mettre plus en lumière la part qui revient aux Marseillais dans cette œuvre. Il semble qu'ils durent déjà se distinguer à l'époque de la première croisade, car, en reconnaissance des services rendus par eux à Godefroi de Bouillon, son prédécesseur, Baudouin I®', accorda en leur faveur, en 1117,^ une charte qui leur permettait de tracer les limites de leur quartier dans la ville de Jérusalem de telle sorte qu'aucun étranger ne pût s'y loger, et d'y avoir un four particulier.

* LesdeuxcliartesaontderaimèellOS: Benaud y ajouta, mais seulement à titre

DalBorgo. Dipl, Pis, p. 86 et s.; Dooumenti temporaiFe, un autre terrain à bâtir situé

êuiU relax, tosc, eoU' Orienie, p. 8. Lao- sur le port: Dal Borgo, p. 86 et s., 94;

dicée était reliée & la mer par une rue Doc, suUe relax, p. 6, 15 et s.

à colonnades, particularité commune aux ' Éd. Bong. p. 810, 386, 861 et s.

yiUes de la Syrie (Bitter, dans les Abh. * Eeeueily p. 886.

der BerL AeacL, 1864, hisi. phil. Cl. p. * Lib. jtir. reip. Jan, L 16.

845 et 88.; ünger, dans la Beakncyel, db ' M. Deguignes donne un résumé de cette

Ersch et Gruber, V^ section, LXXXIV, charte dans les Mém, de VAcad, des ^cr.,

p. 882). Ce sont ces arcades avec Péglise XXXVU, 515; mais il l'attribue faussement

de St. Nicolas, construite à l'entrée, qui à Baudouin II; en 1117, Baudouin I^

formèrent la part des Pisans. Le prince (f 1119) régnait encore.

L Les états croisés au 1er siècle de leur existence. 147

Aux services rendus à l'origine, ils en ajoutèrent d'autres et surent se rendre utiles, non seulement au royaume de Jérusalem, mais aussi au comté de Tripoli, soit par une action directe dans les combats, soit par des avances d'argent, soit par de bons conseils. Tels sont les fiäits relevés à leur éloge par les rois Foulques d'Anjou en 1136 et Baudouin UI en 1162. La récompense de ces services fdt pour la commune marseillaise la franchise de droite de douane et d'accise et le droit de posséder une rue, une église et un four à Jérusalem, à Acre et dans toutes les villes maritimes du royaume.^

Il était naturel que toutes les nations commerçantes qui avaient fait des sacrifices d'hommes et d'argent pour aider à la formation des états croisés fassent, de la paît des souverains de ces étate, l'objet de £aveurs spéciales. D'autres au contraire, qui n'avaient pas pu rendre les mêmes services, y perdirent du terrain. Ce fut le cas des Amalfltains, qui avaient cependant d'anciennes relations en Syrie et auxquels cette circonstance aurait dû assurer une certaine avance. Avant les croisades, il y avait déjà un quartier amàlfitain ' à Antioche; il resta ce qu'il était; le quartier génois fdt construit à côté de lui; mais les nouveaux princes n'ajoutèrent que fort peu de chose par leurs dons aux propriétés des Amalfltains. Tout se borna à trois boutiques (edror cônes, est<icines=:stationes) sur le port de Laodicée, concédées par le prince Bohémond m.^ Dans la ville de Tripoli, ils obtinrent, au cours

^ La charte de Baudouin porte "villas delT antiea repubbliea di Ämalfi, I, 94;

de marina" (var. villas de mare), celle de mais le texte le plus correct est celui de

Foulques dit Sdllas* tout court La pre- Camera, Moria d'Amalß, p. 304, et du

mière se trouve dans Papon, Hut. de Pro- même, Memcrie di Amol fi, p. 202. Dans

venee IL Preuves, n® XVill, et dans Méry les derniers temps, Bey, dans son édition

et Quindon, Histoire des (têtes de la muni- refondue des Familles d'Outremer, de Du-

eipalité de Marseille, I, 183 et s.; la cange, a élevé des doutes sur Pexactitude de

deuxième, dans Papou, 1. c n® XIV, et la date (1163); il soutient que Tauteurde

(en extrait) dans Méry et Guindon, 1, 182. la charte est Bohémond n, qui hérita de

Gomme il est question dans la charte de son père Bohémond I^ en 1126, la princi-

Baudouin de sommes d'argent avancées par pauté d'Antioche. Mais le texte donné

les Marseillais, "ad succursum Esqualone et par Camera, qui est le plus exact et que

Joppe," ce détail donne à supposer que Bey ne connaissait pas, porte, au lieu de

la charte doit être en réalité, non de "Boamundus Boamundi filius", comme les

Tannée 1152, mais de Tannée 1153, car anciennes éditions, "B. BsBmundi fiL,"

cette dernière date est celle du siège et ce qui ne peut s'appliquer qu'à Bohé-

de la prise d'Ascalon. mond m, fils de Baimond de Poitiers,

* "Bttga, viens Amalfitanorum"; Ughelli, qui devint prince d'Antioche en 1163 ou

S, saer. IV, 847; Paoli, Ood. dipl, I, 1164 (Bey, p. 194); à Tépoque où le di-

27, 38. plôme fut rédigé il n'était encore que

' Ce diplôme se trouve dans Ughelli, seigneur de Laodicée et de Gabulum. h. saer. TU, 203, et dans Pansa, ütoria

148 Deuxième période. — L Fondation des colonies commerciales.

de la domination des croisés quelques maisons, ^ parmi lesquelles on cite la maison du vicomte et une halle; ils les conservèrent jusqu'à la reprise de la ville pai* les Sarrasins; les véritables propriétaires étaient les archevêques d'Amalfl ; ils abandonnaient, en général, les revenus du fondaco à des compatriotes qui en prenaient l'entretien à leur charge.' Pour en finir sur ce point ajoutons qu'Acre est, de toutes les villes du royaume de Jérusalem, la seule où l'existence d'une colonie d'Amaifitains soit démontrée. Us y possédaient des propriétés à côté du quartier pisan,^ et, de plus, dans le cimetière de St Nicolas, une partie réservée pour leurs morts et un ossuaire construit par un noble amalfitain nommé Manso.^ Je n'ai rencontré dans aucun document le nom d'un vicomte où consul amalfitain en Syrie.

Quelle différence entre les dons infimes consentis aux Amalfitains et les donations immenses, les cessions de ten*ain considérables accordées aux Vénitiens^ aux Génois, aux Pisans! Disons cependant de suite, pour être justes, que toutes les faveurs promises ne furent pas toujours réalisées et que plus d'une fut retirée postérieurement. Par exemple, le traité de 1123, qui ne fiiisait en réalité que renouveler, en les étendant, les promesses d'un autre conclu en 1100, reconnaissait aux Vénitiens le droit à un quartier complet (c'est à dire avec place de marché, église, bain et four) dans chaque ville du royaume de Jérusalem; il ne fut jamais exécuté à la lettre. H est vrai que les Vénitiens euxmêmes n'y tenaient sans doute pas absolument, du moins pour les villes de l'intérieur, Jérusalem exceptée; mais ils ne l'obtinrent même pas dans toutes les villes du littoral, à Ascalon en particulier, dont un tiers leur avait été spécialement garanti^ La même chose se passa probablement pour les Marseillais qui, eux aussi, avaient droit à un quartier dans chaque ville maritime. Les Génois virent souvent dans la suite des temps leurs privilèges violés, leurs possessions réduites de vive force, et ils firent entendre à cet égard de nombreuses plaintes.^ Avec la complicité des chanoines de l'église du S^ Sépulcre, le roi Amaury (1162 — 1173) alla jusqu'à faire détruire l'inscription gravée en com-

' On leur en avait confisqué quelques- ' Extrait d'une charte de Tannée 1267

unes, mais ils furent remis en possession dans Pansa, II, 58 et s.

par une sentence du comte Baimond m ^ Pansa, I, 91; Ughelli, Vu, 208; Oa-

(16 juin 1168): Camera, Memon'e di mera, Storia di Amalfi, p. 206; id. Me-

Amalfi ET, 202 et s. morte di Amalfi, p. 200.

' Voyez la charte du 19 nov. 1168, ' Voyez la plainte rédigée en 1244

dans Pansa, op. cit I, 97; dans Camera, par le Baile vénitien Marsilius (ïeorgius

Storia, p. 206; Memorie, p. 208 et s., et (Taf. et Thom. Il, 898); il pouvait se

dans Ughelli, op. cit. p. 204; et les ex- réclamer & juste titre des articles des

traits de chartes des années 1267 et 1286, anciens traités (ibid. I, 85, 88, 90, 92).

dans Pansa, II, 58 et s., 187 et s. ^ Annal. Jan. p. 24, 81.

J. Les états croisés au 1er siède de leur existence. 149

mémoration des services rendus an royaume par les Génois et où se trouvaient énumérés les privilèges obtenus par eux en récompense.^ Cet acte était de nature à faire craindre aux Génois que, peu & peu, on n'en vînt à oublier leurs titres aux propriétés dont üb jouissaient; aussi firent -ils à plusieurs reprises des démarches auprès de divers papes qui leur avaient montré de la bienveillance, pour obtenir par leur entre* mise la restitution de l'inscription;^ eUes n'aboutirent pas et cela n'empêcha pas Baudouin IV, fils d'Âmaury, d'agir envers eux avec une malveillance marquée et de leur contester leurs biens et leurs droits. Les mêmes déboires les attendaient dans le comté de Tripoli A peine avaient -ils pris possession du tiers de la ville qui leur avait été concédé, que le prince Bertram les en expulsa en violation de sa parole; ^ et il n'est pas certain que la république soit jamais rentrée en jouissance de ce tiers; le comte Baymond ni la lui contestait encore; le pape Urbain m lui fit parvenir un avertissement à cet égard, ^ mais il n'est point démontré qu'il ait été suivi d'effet

La répartition des biens possédés par les trois nations les plus favorisées sur le territoire de Syrie présentait des inégalités frappantes; elle représentait en général, exactement, la part plus ou moins grande prise par chacune d'elles à la conquête de tel ou tel district Cest ainsi que, les Vénitiens n'ayant pas fourni de contingent dans la partie | septentrionale de la Syrie, ils y possédaient très peu de chose; dans la [ principauté d'Antioche comme dans le comté de Tripoli, tout ce qu'ils j avaient était renfermé dans les murs de la capitale. Les Génois, eux, | avaient reçu en don, aussitôt après la piise d'Antioche, un fondaco, .

^ Armai, Jtm. p. 51. M' de Vogiié (Les déclarés , pour obtenir leur concours à

églises de la terre sainte p. 221) pense que roccasion d^une expédition en Egypte, rinscription fut détruite à roccasion de • Lib.jur. I, 228 et s., 309, 831 etss.;

changements qui furent alors exécutés dans üghelli, 1. c. IV, 874 et s.; Langer, op,

rintérieur de Téglise; selon lui rien ne dé- eu, p. 156, attribue avec raison au pr&-

montrendt la malveillance du roi à Tégard mier des deux brefe du pape Alexandre HI

des Génois, et, par conséquent, il ne saurait contenus dans le Lib, jur. la date de

en être question dans cette circonstance. 1169: ce bref a été réédité d'après le

Admettons, si Ton veut, que ces change- texte original dans le Qiom, Ugùst, X,

ments aient amené un bouleversement de 1888, p. 164; Conrad de Montferrat,

fond en comble; cela n'empêche pas qu'avec seigneur de Tyr, autorisa, en 1192, la

un peu de bonne volonté, on aurait pu restauration de rinscription (Lib, jur.

conserver l'inscription et la transférer I, 401), mais les Qénois n'y gagnèrent

autre part: de plus, s'il n'est pas parvenu rien, attendu que, depuis 1187, Jérusalem

à notre connaissance d'autre acte d'hos- était retombée au pouvoir des Sarrasins, tilité dn roi à l'égard des Génois; on sait ' Caff. p. 48, 49.

qu'il s'adressa aux Pisans, leurs ennemis * Lib.jur. I, 838 et s.

150 Deuxième période. — L Fondation des colonies commerciales.

l'église de S^ Jean et trente maisons;^ plus tard, en récompense sans doute de l'aide qtfils lui fournirent à la prise de Gibel (juilL 1109), Tancrède leur céda encore une place à bâtir sur le port de cette ville (fundum in portu) et une propriété (viUa) en dehors de la ville, plus, à Laodicée, un quartier (ruga) situé sur le port, avec le château d'Elie* et une église:^ dans le même temps les Pisans recevaient en toute propriété un quartier (vicum S. Salvatoris) à Antioche, et la rue des Colonnades avec l'église de S^ Nicolas à Laodicée,^ tandis que les Vénitiens devaient se contenter d'une église, d'un fondaco et de quelques maisons à Antioche.^ Les choses se passèrent d'une manière analogue dans le comté de Tripoli. Il semble même qu'ici on ait fait attendre plus longtemps encore aux Vénitiens la concession d'un étar blissement de quelque importance; pour tout le premier siècle de l'existence de ce comté, il n'est arrivé jusqu'à nous qu'une seule charte donnée en leur faveur par un comte de Tripoli; c'est celle de 1117; et encore la donation que le comte Ponce Mt à l'église de S^ Marc se bome-t-elle à une maison située sur le port.^ Les Pisans, au contraire, possédaient dans la ville plusieurs maisons dont le nombre s'accrut encore par donations ou par achats. ^ Quant aux Génois, la mauvaise foi du prince Bertram les empêcha d'obtenir le tiers de la ville de Tripoli auquel ils avaient droit; mais, en compensation, ils eurent une ville tout entière, celle de Gibelet, et le hameau du Puy du Connétable, de telle sorte que, finalement, ils étaient encore les plus favorisés.

Il en était tout autrement dans le royaume de Jérusalem: là, les* Pisans restaient bien en arrière des deux autres nations. Us n'y possédèrent tout d'abord que cinq maisons à Tyr, don du roi Baudouin U;« dans le cours du Xn® siècle, soit par des concessions nouvelles, soit par des achats, ils ajoutèrent à ce premier fonds diverses maisons et des terrains à bâtir, une halle et une église, des terres, des jardins et des moulins situés dans la banlieue,^ de sorte qu'ils finirent

^ UgheUi, B, sacr, IV, 846 et s. ' Dal Borgo, p. 96, 84, 103: et mieux

' Cf. sur ce chftteau Baool de Gaen, Doc. suUe relax, tose, p. 17, 24, 25. cap. 151. ^ Doc. suUe relax, tose, an bas de la

• Ughelli, B. saercty IV, 847 et s. p. 7.

• Dal Borgo, Dipl. Pis., p. 85; Doc. ^ Voyez les diplômes des aimées 1156, sulle rehxdani tosc. cou* Oriente ^ p. 8; 1165,1187, dans lea Doc. suUe relax, tosc, ils reçurent encore postérieurement une p. 6 et s. , 11, 26 et s. (Dal Borgo, Dipl. maison à Antioche et une place à bfttir, p. 87 et ss., 90, 100 et ss.), à rapprocher à Laodicée: Dal Borgo, p. 86, 98; Doc. de la mention d'une halle et d'une église p. 6, 15 et s. pisanes dans Taf. et Thom. XI, 885, et

• Taf. et Thom. I, 102 et s.; 134, 149, de la "fonde de FiBe" à Tyr dans Paoü, 176. Ood. dipl. I, 168.

» Taf. et Thom. I, 76; cf. I, 146,

L Les états croisés au 1er siède de leur existence. 151

par former une colonie riche et considérable. A Acre, les rois Amanry (1168) et Baudouin IV (1182) leur concédèrent des terrains pour la construction d'une église et de maisons publiques ou particulières.^ En 1164, le comte Amaury d'Ascalon leur donna en franchise à Jaffa un emplacement suffisant pour l'établissement d'un marché, d'une église et de plusieurs maisons d'habitation.^ Enfin, nous savons que la commune de Pise avait des propriétés à Jérusalem et à Gésarée; la preuve nous en est fournie par un document dont un passage a trait & des contestations soutenues par les Pisans contre le Patriarche de Jérusalem, le couvent de Sancta Maria de Latina à Jérusalem et le clergé de Césarée.8

Si nous voulons comparer la situation des Oénois à celle des Pisans, voici la liste des concessions qui leur sont accordées, en 1104, dans un seul diplôme du roi Baudouin I^^: un quartier dans chacune des villes de Jérusalem et de Jaffa, un tiers de chacune des villes d'Arsouf, de Césarée, d'Acre et de lern* banlieue, un tiers de chacune des villes au siège desquelles prendra part à l'avenir une troupe de 50 Génois au moins, circonstance qui se présenta six ans plus tard pour Beyrout

Enfin les Vénitiens, par privilège unique, avaient droit à une part de chaque ville du royaume, lors même qu'elle avait été prise sans leur concours. Ce droit, nous l'avons vu, ils n'en obtinrent pas l'exécution partout, mais c'était l'exception. Nous sommes certains que la convention fut appliquée à Gaïffa et à Sidon; le &it est constaté pour Caî'fia dans une charte de 1165;^ quant à Sidon, les Vénitiens ayant contribué à la prise de cette ville, le roi Baudouin I^ leur accorda à cette occasion un bref de concession qui, malheureusement, a été perdu. On en retrouve une trace dans des chartes postérieures ^ à propos d'une rue d'Acre dont la donation en leur faveur remontait à cette époque. Les biens possédés à Acre par la colonie vénitienne s'accrarent encore d'une nouvelle donation en 1123. En même temps, le roi leur accordait à Jérusalem une étendue de terrain égale à celle qu'il possédait lui-même. Mais leur acquisition la plus importante fut celle de Tyr,^ dont un tiers

LOnig (Ood, dipl. Bal, H, âOBl), car ü y est prématurément parlé de la prise d^Ascalon, ce qui est une preuve de sa ûiusseté.

^ Taf. et Thom. I, 146.

' Doe. suOe relax, tose, p. 7. (Dal ® Taf. et Thom. 1, 86, 91, 145.

Borgo, p. 88.) ' M' le pro£ Prutz, qui a étudié les

* Lib.jur, I, 16 et s.; cf. aussi Fin- localités, affirme que ce tiers acquis par scription rapportée à la suite de ce di- les Vénitiens devait former la partie sud, plôme. H est impossible de s'appuyer sur ou, plus exactement, la partie sad-est de le diplôme du "10 Kal. Maj. 1105 *", at- la viUe actuelle de Sour (Aus Phönixdm, tribué également à Baudouin 1^ et cité par • p. 269).

* Dœ, 8uUe relax, iosc, p.

(Dal

Borgo, p.

91 et

'Doc,

sulle

relax, tose.

(Dal

Borgo, p.

152 Deuxième période. — 7. Fondation des colonies commercicdes.

leur tat remis intégralement, y compris les terres et métairies qui &i dépendaient^

On voit, d'après ce qui vient d'être dit, que les concessions accordées dans les villes aux colonies envoyées par les républiques commerçantes d'Occident se composaient, soit d'un terrain à bâtir (platea), soit d'un certain nombre de maisons, soit d'une rue entière, soit enfin d'une partie plus considérable de la ville. L'ensemble des constructions devenues la propriété d'une nation commerçante était généralement désigné sous le nom derugaonmcusde telle ou telle nation.^ H comprenait les bâtiments destinés aux autorités, les constructions à l'usage commun de la colonie et les maisons particulières. Parmi les pi*emiers, il faut placer en première ligne le baHUagcy siège de l'administration et du tribunal; c'était là que résidait le chef de la colonie, là qu'il siégeait avec les jurés constitués en tribunal, là qu'il réunissait son conseil.' Dans les colonies de peu d'importance, le même toit abritait parfois le bailliage et l'entrepôt; c'était le cas, par exemple, à Antioche, où les Vénitiens demandèrent au prince Renaud l'autorisation de traiter les affaires de leui* juridiction dans leur entrepôt^ Cependant, en général ces deux constructions étaient distinctes, comme dans les quartiers de Tyr et d'Acre:'^ dans ces grands centres • \y d'échanges, on avait besoin d'un vaste entrepôt (fundicum, fundidum, "^^ magnum pàlatium fontici), à cause de sa double destination de magasin et de mi^son de vente. Les besoins religieux des colons n'étaient jamais ; négligés, soit que la concession de leur quartier fftt accompagnée dn don d'une église déjà existante, soit que la communauté des colons en construisît elle-même une ou plusieurs.^ On dédiait volontiers ces églises

*■ Taf. et Thom. I, 79 et as., 90 et as., Les Vemtiens avaient aussi dans cette

140 et ss., 146 et as., 167 et ss. yiUe leur "domus corn duabos curiis, ubi

* Quand, après Texpression ruga on habitat bajulus/ (ibid. Il, 864) et, iAcre,

rencontre le mot campus, celui-ci signifie leur "pàlatium, ubi habitat bsg'ulus," (ibid.

un terrain découvert (un marché) dé- II, 890 et s.)- Bans Tune des maisons ap-

pendant d'un quartier commerçant. Par partenant à la commune Génoise d'Acre,

exemple, Sanuto (htoria di Romama, dans le rez-de-chaussée était affecté au 4ri-

Hopf, Okron. greco-rom, p. 166) dit d'une bunal (subtus quod tenetur curia) ; la

certaine personne qu'il l'a souvent vue maison réservée pour le même usage dans

"in Acri (Acre) passar per il nostro campo la colonie génoise de Tyr était désignée

(celui des Vénitiens) e per la nostra mga.*' sous le nom de ** lobia communis " : voy.

n faut assurément attribuer la même si- Areh. de VOr. lot. H, 2, p. 216, 222. gnification à l'expression "platea januen- * Taf. et Thom. I, 134.

sis" qui désigne une localité de la même ^ Ibid. n, 864, 890—898.

viUe dans une charte de l'année 1260 ' Les Vénitiens en avaient trois à Tyr

(Taf. et Thom. m, 32). (Taf. et Thom. H, 362 et s.); la plus

' Une charte rapportée dans Taf. et grande et la plus richement dotée 'était

Thom. ni, 40 est donnée "Tyri in palatio celle de S^ Marc, communis Janue, ubi regitur consilium."

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