Les états croisés au 1er siede de leur existence
sur les frontières de l'empire des califes, parcouraient les régions de TAsie centrale habitées par des peuplades indépendantes de race turque, et poussaient même jusqu'en Chine, pour en rapporter les produits sur les marchés arabes. Us partaient du Ferghâna, (Khokand) sur le haut Yaxarte, passaient le col de Térek ou suivaient la grande route qui passe à Talas et longe le lac d'Issik-Koul, allaient aboutir, dans le bassin du Tarim, à Koutcha, où ces deux voies se réunissent, et de là continuaient vers la frontière chinoise, passant probablement par l'oasis de Ehami. Us allaient aussi chercher dans le Ehotan le musc et la rhubarbe. De leur côté, les habitants du Ehotan et du Thibet allaient eux-mêmes porter leurs marchandises dans la Ferghâna et jusqu'en Â%hanistan et en Perse.^ Tout ce mouvement se faisait au profit de Bagdad, qui voyait affluer sur son marché tous les produits de l'Orient Ceux que la nombreuse population de la ville ne consommait pas ellemême se répandaient de là dans le monde entier, soit par les nombreuses voies fluviales, soit par les chemins de caravanes qui myonnaient autour d'elle. L'objet de ce chapitre nous amène à nous occuper d'abord des voies qui conduisaient vers la Syrie. L'un des nombreux avantages de la situation de Bagdad et non le moindre assurément, était qu'elle se trouvait sur l'un des points où le cours du Tigre et celui de l'Euphrate sont le plus rapprochés; les deux fleuves étaient reliés par un canal assez court, le Nahr-Issa qui formait, dans la direction que nous étudions, la principale artère commerciale. Les produits de l'Inde et de la Perse expédiés par cette voie atteignaient l'Euphrate à Ânbar et remontaient ce fleuve jusqu'à Bakka, place de commerce florissante depuis des siècles.^ C'était le point d'intersection de deux grandes routes de caravanes aboutissant à l'Euphrate: l'une, quittant le Tigre au dessus de Bagdad, à Mossoul, siège d'une importante industrie de tissus et d'un vaste commerce,^ s'infléchissait vers Nisibe, puis, se prolongeant au-delà, versait dans l'Âsie-Mineure une quantité considérable des produits de l'Orient; l'autre s'écartait du Tigre encore plus haut, à Amida (Diai-békir), et courait sur Bakka en passant par Samosate, Édesse et HaTran.^
^ Ediisi, I, 492 et ss.; H, 214 et ss.; mosolins, et issent de ceste terre moult
1 faut lire en outre les explications de grans marcheans, qui s'appeUent Mosolins,
Richthofen, Chinaj I, 502 et ss.; eUes en lesquels portent moult grant quantité
sont le commentaire indispensable; yoy. dVspiecerie et de peUes (pailes) et de drapa
aussi la carte n^ 9, du même. & or et de soie/ Je montrerai plus loin
' £drisi, n, 136, 144 e^ s. que ces grands marchands de Mossoul
' Marco Polo dit au siget de Mossoul (éd. visitaient aussi le royaume de Jérusalem.
Pauthier, p. 45): "tous les draps à or et & * Edrisi, n, 148—153: Yaqout, dans
soie qui se font en ce pais, s^appeUent Wttstenfeld, op, eit, p. 431 — 444.
168 Deuxième période. — 7. Fondation des colonies commerciales.
Nous rencontrons déjà ici quelques noms qui reparaissent fréquemment dans l'histoire des croisades. On sait que les croisés poussèrent leurs conquêtes jusqu'à FEuphrate et même au-delà, jusqu'en Mésopotamie, et fondèrent un comté d'Êdesse, dont l'existence dura un demi -siedle environ (1098 — 1144). Il serait intéressant de savoir si les Occidentaux fixés dans ce comté surent profiter, pour leur commerce, des fskcilités que leur offirait le cours navigable du fleuve, ou s'ils suivaient les routes des caravanes pour aller faire leurs achats à Bagdad ou à Mossool; les chroniques sont absolument muettes à cet égard, mais pour ma part, je n'hésite pas à répondre qu'ils ne firent ni l'un ni l'autre. La domination franque dans la région de l'Euphrate se rédjûâait à l'occupation armée des villes et des forteresses les plus importantes; les garnisons étaient relativement restreintes; les hommes d'armes qui les composaient n'avaient ni le temps ni le goût de se livrer au commerce; aussi ne voyons-nous nulle part que les Vénitiens, les Génois ou les Pisans aient été tenter fortune sur les bords de l'Euphrate. Seule, l'ancienne population indigène, composée pour la plus grande partie de Syriens et d'Arméniens chrétiens, se livrait à cette occupation suivant les anciens errements.^
Nous avons suivi jusqu'à Bakka la principale route commerciale de l'est à l'ouest; à partir de cette ville elle remontait le cours de l'Euphrate jusque près de Balis, puis s'en éloignait en s'infléchissant d'abord vers Alep (Haléb)^ grand marché de soieries, ce qui prouve que cette ville avait de nombreuses relations avec le centre de l'Asie:^ de là, la route se divisait en deux embranchements principaux pour aller atteindre la mer Méditerranée d'une part à Antioche,^ de l'autre à Laodicée. Sanuto l'ancien, qui écrivait au commencement du XIV® siècle, rapporte ce qui suit: "Autrefois (antiquitus) la plus grande partie des marchandises et des épices (des Indes) qui s'expédiaient en Occident passaient par Bagdad, et de là étaient transportées vers notre mer (la Méditerranée) par Antioche et Laodicée; on avait alors ces produits de l'Inde en plus grande quantité et à meilleur marché qu'à présent"^ En signalant ainsi le bon marché des produits de l'Inde à une époque antérieure, l'historien
* GuiU. de Tyr, XVI, 4. Qesck. v. Haleby dans les Wiener SiU.
' Edrisi n, 136, confirme le fait que Ber, phil. hist. Cl 1850, AttU, p. 239, 243. la grande route de Tirak, de la Perse ^ A la prise d'Antioche les croisés
et du Khorassan** passait par Alep. trouvèrent une grande quantité de piment
' Relation de voyage d^Ibn-Boutlan (pigmenta) et de poivre (Alb. d^Aix, dans
(mort en 1052), encadrée dans le grand Bongars, p. 247); ce détail prouve que
ouvrage géographique de Yaqout; voy. cette viUe entretenait des relations avec
Wttstenfeld, Jahd's Reiaeny op, otJT. p. 450: Finde (par TËuphrate). Eremer, Auszüge aus Ihn-osch-Sckineh's ^ Secr, fid, crue. p. 22.
L Les äats croisés au 1er siècle de leur existence, 169
rappelait des souvenirs de sa jeunesse ou se faisait l'écho d'une tradition orale répandue chez les Vénitiens, ses compatriotes, car aucune des chroniques de l'époque ne touchait à ce sujet; le mot "autrefois" ne peut donc pas s'appliquer à une époque antérieure à celle des croisades. Des deux villes qu'il nomme, Ântioche, on le sait, n'était pas elle-même port de mer; mais elle était reliée à la mer par une route de dix milles de long,^ aboutissant au port St. Siméon (la ville actuelle de Soùeidièh),^ situé à l'embouchure de l'Oronte, sur la rive septentrionale. Laodicée, au contraire, était sur le littoral; son port, un des plus beaux de la Syrie, était alors accessible à tous les navires et bien fortifié.^ Dans le passage que nous venons de citer, Sanuto ne fait pas mention d'Alexandrette, qui est devenue dans les temps modernes le principal port d'exportation du marché d'Alep, mais ce silence n'a rien de surprenant, car cette ville n'avait, à l'époque de l'écrivain, aucune importance commerciale. Cependant il y avait une ville que, dès cette époque, on eût pu citer à côté d' Antioche et de Laodicée; c'était G^el (le grand Gibel, Gabulum); située exactement à la même distance d'Alep que les deux autres,^ elle recevait assurément dans son petit port une partie des marchandises venant de l'Eupbrate; le fait que les Génois s'y établirent est la meilleure preuve d'une certaine importance conunerciale.
Nous avons suivi le mouvement des marchandises de l'est à l'ouest jusqu'à leur arrivée au bord de la mer Méditerranée: nous allons main-
* Gum. de Tyr, XV, 13; XVI, 26: linum, Sollinum, Sulinum (UgheUi, iif. «ocr.
Sanuto, op. cit. p. 244: Eugesippus, De IV, 847; Lih. jur, I, 17, 183; Caffar.
distantiis hcorum terrae sanctae, éd. Al- AnncU. p. 14; De liber, dv, or. p. 41, 42),
latins Symmict. p. 4. Solim (Theodoricus, De Iode sanetis, éd.
' Ce nom était déjà usité chez les Tobler, p. 108; Anon. lat. dans Vogué, Les
Arabes du temps des croisades; voy. Edrisi, églises de la terre Sainte, p. 421: Euge-
n, 131: Adoulf. Géoffr.n, 2, p. 12. Les sippus, 1. c. p. 4: Joh. presb. Wirzburg,
Arméniens en faisaient Seyodi (Matth. dans Pez, Thés, aneed. noviss. I, pars 3,
d'Édesse, éd. Dulanrier, p. 197), les Grecs p. 504).
Sovàl, JSovdti, Sovdtiov (Anne Comn., H, » Edrisi, II, 131: Aboulf. Qéogr. n, 2,
87, 126, 239, éd. Bonn.). Les Occidentaux p. 36: Chemseddin Dimachky, trad. Meh-
connaissaient aussi ce nom en lui faisant ren, p. 285: Ibn Batouta, I, 185: Wilbr.
subir diverses transformations. CeUes qui y. Oldenburg , p. 171 : Les choses ont
se rapprochent le plus de la forme Assy- changé depuis lors; voy. la description
rienne sont les mots Sedium, dans Raoul de la Tille actuelle dans la Revtœ de
de Caen, p. 151 et Suidin ou Sudinum r Orient et de r Algérie, XTV (1863), p.
dans des chartes vénitiennes ou génoises 37 et ss.
(Taf. et Thom. I, 102; Lib. jur. l, dO, * Yaqout, dans Wüstenfeld, op. cit.
31,249); puis, viennent en s^écartant ton- p. 462, compte trois jours de distance
jouis davantage du nom primitif, Soldyn, pour chacune. Soldinum (Sanut. 1. c p. 174, 244), So-
170 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.
tenant étudier les routes qui couraient du nord au sud en arrière des états croisés. Les deux grands marchés musulmans d'^ep et de Damas étaient reliés entre eux par une route de caravanes très-fréquentée: elle traversait les deux villes de Hamah (Epiphanie) et HcBms (Emèse) toutes deux activement intéressées dans le trafic des nutrchandises.^ Les bazars de Hœms recevaient d'ailleurs des marchandises par une autre direction encore, car une route de caravanes longeant la limite du désert la mettait en rapport direct avec Bakka et FËuphrate.^ Hœms et Hamah étant peu éloignées de la mer, les marchands de ces villes devaient naturellement y chercher un débouché: or, la partie des côtes la plus rapprochée était alors au pouvoir du comte de Tripoli, et toutes les marchandises apportées de la partie supérieure de l'Oronte devaient' être embarquées dans des ports appartenant aux Francs. On rencontrait d'abord, à deux journées de distance, un petit port trèsanimé, celui de Torlose, qu'Edrisi, à la suite d'Isstachri, désigne comme le port de Hœms;^ puis, un peu plus loin, Tripoli, dont les magasins regorgeaient de marchandises de prix, dont l'excellent port attirait des vaisseaux de tous les pays et dont la population considérable, mélange de Latins, de Grecs, d'Arméniens, de Maronites, de Nestoriens, de Juife et de Sarrasins, s'adonnait activement au commerce et à l'industrie;^ enfin, plus loin encore, Gibelet, tout petit poi*t avec un bon atterrissage pour les navires d'un faible tonnage et un bazar que cite Aboulféda.^ Si, maintenant, nous nous reportons en arrière dans la partie de la Syrie restée au pouvoir des Musulmans, un nom nous y frappe, c'est celui de Damas, centre de la région et le marché le plus important de la contrée. Ce qui faisait la grande importance de cette place, c'est que c'était le point de rencontre des marchandises venues de la Perse, de la Mésopotamie et de l'Asie-Mineui-e, avec celles qui d'Egypte et d'Arabie remontaient vers le Nord. Nous l'avons déjà dit, Damas était le point de départ de la plus grande des caravanes de pèlerins pour La Mecque, celle que l'on appelait le Hadj des Syriens; mais elle n'était pas composée que de Syriens; beaucoup de MusuLnans des pays plus septentrionaux se joignaient à eux. Les marchands qui accompagnaient cette caravane ou d'autres de moindre importance, car il y en avait toute l'année, rapportaient de la Mecque les produits particuliers de l'Arabie et les mai*chandises de l'Inde importées par Aden. Ainsi Damas recevait ]es épices des Indes de deux côtés à la fois, soit par le golfe Persique
' Yaqout, op, cit. p. 455: Edrisi, I, ^ Edmi, I, 856; Burehardiis, éd. Lao-
357 et s. rent, p. 98: Wilbr. y. Oldenb., éd. Lanr.,
' Edrisi, n, 187. p. 168.
' £dri8i, I, 858, 359: H, 130: I»- * Edrisi, I, 866: Wflbr. L c p. 167:
stachri, 37. Aboulf. Oéogr, H, 2, p. 96.
L Les états croisés au 1er siècle de leur existence. 171
et l'Eaphrate, soit par Aden et la Mecque, et, en même temps, les produits de l'ouest de l'Asie y affluaient en masses considérables: enfin, elle entretenait d'activés relations avec l'Egypte, surtout depuis que les deux pays étaient réunis sous le sceptre des Eyoubides. En dehors de cet afflux de marchandises de tous les pays, Damas, habitée par une population industrieuse et intelligente^ produisait eUe-même des articles de grande valeur; les soieries de toute espèce et particulièrement les brocarts d'or s'y fabriquaient avec une perfection qui n'était dépassée qu'à Ispahan et à Nichapour et que les Grecs pouvaient à peine atteindre; aussi étaient- elles recherchées au loin:^ on y prépai'ait des confitures superflues^ et les lames de Damas, comme en général tous les objets sortis des mains des armuriers de cette ville, avaient une réputation universelle. Parmi les villes musulmanes situées au sud de Damas et à l'est des états croisés, pas une, à l'époque des croisades, ne s'occupait activement de commerce; la seule dont la prospérité se fût prolongée au-delà des origines de l'Islam,^ Bostra, était tombée en décadence. - Cependant nous ne devons pas oublier de parler d'une foii*e qui, tous les ans, pendant l'été, se tenait en plein air dans la plaine à l'est du Jourdain. M' Wetzstein a récemment déterminé l'emplacement dé cette loîre (Meidan) avec plus de précision que ses prédécesseurs; il désigne la localité de Mouzerib dans le Hauran.^ Comme Mouzerib était une des principales étapes du Hadj syrien,^ il est à supposer que la foire y coïncidait avec l'arrivée de la caravane de la Mecque; quoiqu'il en soit, au commencement de l'été, une foule immense de Sarrasins accourus de tous côtés, du fond même de la Mésopotamie, affluait dans la plaine de Mouzerib et y passait sous la tente le temps de la foire. ^ H est permis de croire qu'elle était aussi fréquentée par des marchands d'Occident, cai' les habitants des états croisés avaient guerroyé dans
^ Dans la description que fait Thietmar dovico di Varthema, le premier Européen
(éd. Laurent, p. 10) Damas était appelée à qui il ait été permis de se joindre à
"dYitas nobilibtts et mirabilibus et diversis une caravane se rendant à La Mecque,
artificibus plena^. passa avec elle à Mouzerib (Mezeribe) au
' Edrisi, 1, 852 et s. : Francisque Michel, mois d'Avril 1503; voy. Téd. anglaise, dans
Recherches sur le commerce des étoffes de les publications de la Hakluyt Society,
soie I, 254, 310 et s.; H, 214 et ss. p. 16.
' Edrisi, I, 353. ^ Eugesippus, 1. c. p. 4: Theodoricus,
* Ritter, Erdk, XV, 2, p. 975. LibeUus de locis sanctis, éd. Tobler, p.
'Voy. le supplément écrit par cet 109: Thietmar, éd. Laur. p. 8: Anon. lat.,
auteur pour le Commentaire du livre de dans Vogué, op. cU. p. 422: Burchard.,
Job, de Delitzsch (Leipzig 1864), p. 522 éd. Laur. p. 37: GuiU. de Tyr, XVI, 9
et 88., et rapprochez le du passage de (cf. Xm, 18: XXn, SX); Sanut. Seer.fid.
Bitter, op. cit. p. 1018 et ss. crue, p. 246.
' Bitter, JBrdk. Xm, 420, 423: Lo-
172 Deuxième période. — L Fondation des colonies commerciales.
tont le pays environnant et le connaissaient sous le nom de Sueta ou Suite (actuellement Souwet, d'après M' Wetzstein), et le pays même avait fait partie du royaume de Jérusalem à l'époque de sa plus grande extension.^ En tout cas, l'activité des échanges qui se faisaient sur le marché de Mouzerib devait avoir une influence sensible dans les villes commerçantes du royaume de Jérusalem. En effet, de même que la principauté d'Antioche et le comté de Tripoli Élisaient le transit entre les pays musulmans et l'Occident, le royaume de Jérusalem, tout en restant toujours sur un pied d'hostilité à l'égard des Sarrasins, entretenait sous plus d'un rapport avec eux des relations pacifiques. Assurément les caravanes musulmanes qui traversaient le territoire d'un prince chrétien ou d'un de ses vassaux risquaient toujours d'être enlevées ou pillées;^ le cas n'était pas rare, et le désir de faire du butin n'était peut-être pas le seul motif des maîtres du pays. Us pouvaient avoir des raisons politiques pour chercher à entraver les progrès incessants du trafic entre la Syrie et l'Egypte, car l'union des deux pays ne pouvait se faire qu'au détriment du i-oyaume; or c'était surtout par des caravanes que s'entretenait ce trafic, et elles étaient obligées de traverser le royaume de Jérusalem; ou bien elles y pénétraient par Gaza et remontaient dans la direction du nord-est pour ressortir à la mer de Galilée (lac de Génézareth) ou bien, arrivant de la mer Bouge, elles pénétraient dans la vallée du Jourdain par le Ghôr. Quel que fût le chemin suivit elles se trouvaient à la discrétion des rois de Jérusalem, car la route du Ghôr était commandée par les deux châteaux-forts de Earak (Petra Beserti) et de Chaoubek (Mons regalis, Montréal)^ et même, avant le temps de Saladin, le royaume s'étendait jusqu'à Ailah sui* la mer Bouge.^ Le châtelain de Earak était précisément Benaud de Châtillon, le turbulent aventurier; l'une de ses expéditions à rencontre d'une caravane
^ Chartes de lerre Sainte provenant de marchandises qui composaient le butin est
V abbaye de Notre Dame de Josaphai,, pubL assez intéressante. Pour l'explication des
par Delaborde (Bibl des Écoles françaises noms, voy. Wilken, Oesch. d. Kreuxx. IV,
d'Athènes et de Borne, fasc. 19). Rég, aux 518. On y voit entre autres termes ceux
mots Sueta et Medan; Bey, Notes sur les de pallia holoserica, piper, cyminum (cum-
territoires possédés par les Francs à Vest in), zucarum, cera etc. Cette caravane
du lac du Tibériade, de la mer Morte et allait d'Egypte à Jérusalem (Radulf. de
du Jourdain (Mém, de la Soe. des anttq. Diceto, éd. Twysden, p. 667). de France, XLI). ' Sur Timportance de ces châteaux
* Alb. d'Aix, X, 36; Xn, 8: Jomvüle, voy. Wilken, H, 616, HI, 2, p. 141, 229,
Bist, de Saint-Louis, éd. de Wailly (1874) 286, note; leur position, sur la route des
p. 294:Richard-Gœur-de-lion enleva aussi caravanes, est aussi constaté par Oliver,
une de ces caravanes (Sin. Reg, Ricardi, Soholast, De eaptùme Damiatae, éd. Bong.
p. 290; Contin. de GuiU. de Tyr, p. 186 p. 1191. D. 189, 196 et s. D.); Ténumération des * Aboulf., Annal. musL m, 683.
L Les états croisés au 1er siècle de leur existence. 173
mügülmane et le pillage qui s'ensuivit ont laissé un souvenir mémorable; ce fiit pour en tirer vengeance que Saladin déclara aux croisés la funeste guerre de 1187. Au dire des amis comme des ennemis, cet acte de rapine était une violation flagrante de l'armistice; quoiqu'il en soit, le fait démontre qu'en temps de paix, les caravanes musulmanes traversaient d'habitude sans entraves le territoire chrétien. ^ Parfois les traités de paix stipulaient expressément cette sécurité. ^ Au reste, ce trafic était tout profit pour les états croisés, car en parcourant les tarife des douanes du royaume de Jérusalem qui nous ont été conservés dans les Assises de Jérusalem, nous voyons, par exemple, que le lin expédié du Caire à Damas était soumis à un droit de transit^ Et combien d'autres articles, allant et venant par la même route, apportaient aux caisses royales de beaux revenus! Dans les actes par lesquels il cédait en fief les châteaux de Chaoubek, de Earak et de la Vallée de Moïse, le roi Baudouin lu n'oublia pas cette source de recettes, car il stipula une réserve pour les caravanes (c'est à dire pour les droits de transit auxquels elles étaient soumises) qui passaient en vue de ces forteresses en allant d'!É^ypte (de parttbus Alexandriae et totius Aegypti) à Bagdad et réciproquement.* En dehors de cet impôt dii*ect, les caravanes de passage laissaient toujours quelque chose dans les villes du royaume qu'elles traversaient; si, par exemple, la ville de Tïbériade était la plus importante de toute la vallée du Jourdain, c'est qu'elle se trouvait sur la grande route d'Egypte à Damas et à trois journées de marche de cette ville: ce voisinage en avait fait une ville de commerce et les marchandises qu'elle exportait étaient expédiées par le port de Caïffa, situé au pied du Garmel.^
Le commerce du royaume de Jérus^lfim. ne se bornait cependant ^. pas à lin suSpIê mouvement de transit d'un pays musulman à un autre; le pays lui-même ne tarda pas à devenir un grand centre d'échanges entre l'Orient et l'Occident n est vrai qu'aucune des grandes routes commerciales menant de l'Orient à la Méditerranée ne venait déboucher sur son territoire; en suivant ces routes, les marchandises d'Orient arrivaient soit au nord de la Syrie, soit au nord de l'Egypte selon qu'elles avaient remonté le golfe Persique et l'Euphrate ou la mer Rouge.
^ Ekkeh. (Hieroaolymiia, éd. Hagen- poque de Baudouin II, dans le fragment
meyer, p. 195 et s.), dit de Godefiroi de de chronique que donne Beugnot dans ses
BouiUon: ^'pacem firmissimam cum Asca- Assises de Jérusalem, H, 181. lonitifl atque Damascenis gratia commer- ' Beugnot, op. oit. II, 176.
tiorom habuit** H se serait donc bien * Chart, de Tannée 1161, dans Strehlke,
gardé d^inquiéter les carayanes qui se di- Tab. ord. teuton, p. 4. rigeaient d'Ascalon sur la capitale de la * Edrisi, I, 847, 348: Taqout, dans
Syrie. Wûstenfeld, p. 460.
* On en trouve un exemple, pour l'é-
174 Deuocième période, — 7. FonâMion des colonies commerciales.
C'était là un inconvénient résultant de la situation même du pays; mais il était largement compensé par d'autres avantages. Damas, le grand entrepôt où les produite de tout l'Orient affluaient en masse, était situé en arrière du royaume et à quelques journées seulement de ses principaux porte de commerce, trois journées de Beyrout et de Sidon, quatre de Tyr et d'Acre. * D'un autre côté, c'était précisément dans les porte de mer du royaume de Jérusalem que les nations commerçantes d'Occident avaient leurs principaux établissements; ce choix était tout indiqué, puisque, dans l'œuvre de la conquête, c'était surtout à la prise de ces places qu'elles avaient consacré leurs efforte les plus énergiques: c'était donc là que devait se concentrer la vie commerciale.* Nous avons déjà dit un mot des tarife de douane; leur rédaction primitive remonte probablement au Xn® siècle, et nous y voyons figurer une telle variété d'articles, que la plupart des pays d'Orient devaient y être représentés par leurs produite: s'ils étaient applicables au port d'Acre, et cela ne peut faire même l'objet d'un doute, on devait trouver sur le marché de cette ville la rhubarbe, originaire de l'extrême Orient, le musc du Thibet, le poivre, la cannelle, la noix muscade, le dou de girofle, le bois d'aloès, le camphre et autres produite de l'Inde continentale et de ses ües, l'ivoire de l'Inde ou d'Afrique, l'encens et les dattes d'Arabie etc.* Pegolotti, parlant de la situation commerciale d'Acre, sur laquelle il avait pris des informations peu de temps avant qu'elle ne fut définitivement perdue pour les chrétiens, cite encore, parmi les objete qui se vendaient sur cette place, un grand nombre d'articles de l'extrême Orient, entre autre les épices.^ D'après une charte,^ on trouvait également sur le marché de Beyrout le poivre, l'encens, l'indigo, le bois du Brésil, les perles. H est donc bien démontré que les porte du royaume de Jérusalem recevaient en grandes quantités les produite du centre de l'Asie.
Le plus important de ces porte était, sans contredit, celui d'Acre. C'était là que venait débarquer une multitude de pèlerins, là que la grande majorité allait se rembarquer. Le port, vaste et sûr, abritait constamment un grand nombre de navires,^ destinés au transport des
^ Taqout, dans Wüstenfeld, p. 459. ^ Assises de Jéms. Il, 173 et ss.
' La principauté d'Antioche attirait * Praiica délia mercatura dans Pag-
beaucoup moins les marchands occidentaux: nini, Délia dedma e délie aUre gravexxe
deux détails le prouvent: d*abord la rare- dei Fiorentini m, 48 et s. té des diplômes accordés par les princes • Taf. et Thom. H, 238.
d^Antioche en faveur des nations commer- ^ Le pèlerin Théoderic, qui visita ce
çantes, et surtout la lettre écrit par le port entre 1171 et 1173, en compta
prince Bohémond HT en 1169, où il en- quatre-vingt; voy. Theodericus, De heis
gage expressément les Génois à fréquenter sanctis, éd. Tobler, p. 91. davantage son pays et à venir s'y établir en plus grand nombre. lAb. juar. I, 249.
L Les états croisés cm 1er siede de leur existence. 175
pèlerins ou des marchandises,^ et les marchands y trouvaient de fréquentes occasions pour écouler vers l'Europe les produits de l'Orient Après Acre venait Tyr, ville florissante, vaste entrepôt, offi-ant aux navires nationaux ef^étrangers un reftige particulièrement sûr, grâce à son double port et à ses bonnes fortifications.* Beymd n'était pas en état de soutenir la comparaison avec les deux viUes précédentes; cependant elle était plus rapprochée de Damas et son port était excellent; dès cette époque, ces deux circonstances contribuaient à développer dans ses murs la vie et le mouvement.^ Par la même raison, mais sur une moindre échelle, le petit port de Caïffa devait une certaine importance au passage des caravanes venant de Tibériade. Tous les ports que nous venons de nommer appartenaient à la partie septentrionale du royaume; la partie méridionale, elle, n'en avait aucun assez vaste pour assurer un abri suffisant aux navires marchands: Césarée,^ Jaffa,^ Ascalon^ étaient dans ce cas. Cependant, malgré cet inconvénient, comme le port de Jafifa était le plus rapproché du centre du royaume et du principal objectif des pèlerins, il fut très fréquenté par les vaisseaux d'Occident tant que les Latins restèrent maîtres de Jérusalem; et même après la chute de la Ville sainte, comme l'accès en était toujours permis aux pèlerins occidentaux, ce trafic ne cessa jamais complètement Le grand commerce avait d'ailleurs peu à faire de ce côté, car, au point de vue de l'importance commerciale, Jérusalem ne pouvait pas se mesurer avec des villes maritimes telles qu'Acre et Tyr. ^ Elle était bien reliée à l'Egypte et à l'Arabie pai* des routes commer- ' ciales, et on trouvait dans ses bazars des épices de l'extrême Orient; mais le commerce se bornait à un mouvement tout local, aux besoins d'une cour qui n'était pas précisément riche, d'une population peu nombreuse et d'une masse flottante de pèlerins; c'est à ces besoins que correspondaient, par exemple, les boutiques de changeurs, de drapiers, d'orfèvres tenues par des Francs ou par des indigènes, dont il est parlé dans les descriptions de Jérusalem à cette époque.'' Dans ces conditions, Jaffa, port de Jérusalem, ne pouvait pas devenir un centre d'échanges
^ Theod. I. c.; Anon. lat., dans Vogué, * GuilL de Tyr, X, 15: Jacq. deVitr.
op. e. p. 481 : Wilbr. ab Oldenb., éd. Laor., p. 1067.
p. 163: Burcbardus de Monte Syon, ibid. ^ Cf. Tobler, Topographie von Jerusa-
p. 23: Phocas, dans le Ree, des hist. des km und seinen Umgebungen, II, 685.
crois,, hist, grecs, I, 638: Beiy. de Tudèl., * Abonlf. Oéogr. H, 2, p. 17.
éd. Asher, p. 64; Jacq. de Vitr. p. 1067. ^ Les deux descriptions de Jérusalem
' Theoder. 1. c p. 111: Beig. deTud. qui se trouvent dans Emoul et dans la
p. 62 et s.: Jacq. de Vitry, 1. c continuation de GuiU. de Tyr, de Rothe-
' Aboulf. Oéogr. U, 2, p. 25 et s.; lin, ont été réunies dans le 8^ vol. de la
Phocas, 1. c. p. 681. série géographique publiée par la Société
176 Deuxième période. — L Fondation des colonies commerciales.
important entre l'Orient et l'Occident; cependant, à l'époque de la domination franque, ses bazars étaient bien approvisionnés.^ Plus au sud, Ascalon était aussi le centre d'un assez grand trafic;^ mais, par le fait de son voisinage de l'Egypte et de la facilité d'atteindre ce psLjs à partir de là, soit par mer soit par terre, en suivant le long de la côte la route de Gaza, son port était plutôt un intermédiaire entre la Syrie et l'Egypte qu'entre l'Orient et l'Occident
Nous avons passé en revue toute la côte des états croisés, de Soueïdiëh à Gaza^ et indiqué les ports où venaient s'entasser les produits de l'Orient en quantité plus ou moins grande, en attendant les occasions de départ pour l'Europe. H nous reste à savoir si les marchands francs établis dans ces ports recevaient directement leurs marchandises des Orientaux, ou s'ils allaient en personne Mie leurs achats sur les marchés musulmans. Nous n'avons à cet égard, pour l'époque correspondant à l'apogée des états croisés, que des renseignements à peu près nuls. Pour les temps postérieurs, nous devons admettre que les deux procédés étaient usités.' En effet, il est prouvé que, vers le milieu du XTTT^ siècle, les V^nitijeiIlS allaient vendre et acheter à Damas et sur divers autres points du territoire musulman;^ et, d'un autre côté, nous trouvons à Acre, à icôté de la corporation des marchands francs, un grand nombre de chrétiens et de Juifs orientaux^ qui vivaient du commerce; de plus, on y voyait ces grands marchands de Mossoul^ que signale un passage de Marco Polo; cet iUustre voyageur raconte que ce sont les ''Mosolins^ qui font le commerce des épices, des soieries et des brocarts d'or; d'après cela, il nous est permis de supposer que c'étaient eux qui importaient
de rOrient latm (Rinêraires à Jérusalem, dans Zamcke , Der Priester Johannes,
rédigés en français aux X7*®, ZZ7® et Suppl. Il, p. 14 (dans le vol. VJUl. de la
Xm^ siècles). Les passages qui ont trait Philol. hist. Cl. der säcJis. Oes. der WtssJ
au sujet de cette étude se trouvent p. 84, * Taf. et Thom. Il, 397 et s.
38, 42 et s., 146, 147, 166. '^ Wilbrand d'Oldenbourg (éd. Laurent
^ Aboulf., Oéogr. H, 2, p. 17. p. 163) trouva la population d'Acre com-
' Benj. de Tud., éd. Asher, I, 79, 80. posée d'éléments grecs et syriens, juifs
' C'est avec des cris de joie et d'es- et jacobites.
pérance que la chrétienté d'alors apprit * Assises de Jêrus. II, 178: Gontin.de
les conquêtes de Gengis-Khan; la nouvelle Tyr, p. 474. Les Mosserius de ces deux
en fut apportée dans les états croisés passages sont certainement les mêmes que
d'un côté par des gens du comte Baimond les Mosolins de Marco Polo, et il ne faut
(des espions ou des marchands?) arrivant pas confondre ces termes avec celui de
de l'intérieur de l'Asie, de l'autre par Moslems; dans les Assises, ces derniers
des ''mercatores (de nationalité orientale ?) sont toigours désignés sous le nom de Sarra-
a partibus Orientis species aromaticas et sins. Ostte observation s'appUqne égale-
lapides pretiosos déférentes:*' Lettre de ment au passage ''Musaucus Mossolinus
Jacq. de Vitiy, écrite vers P&ques 1221, habitator Acconis,'' d'une charte de 1268,
dans d'Achéry, Spidlegium, m, 691 ^ , et citée par Mas-Latrie, Hisi. de Chypre, II, 74.
L Les états croisés au 1er siècle de leur existence. 177
ces articles à Acre. Ce qui se passait à Acre devait se passer également dans les autres villes maritimes du royaume de Jérusalem: nous admettrons donc que les marchands occidentaux allaient chercher euxmêmes les produits de l'intérieur de l'Asie sur les marchés musulmans les plus voisins, ou que, sans s'éloigner de leurs résidences, ils les recevaient des mains des Orientaux établis à côté d'eux. Au nord de la Syrie, Alep présentait, pour les nations commerçantes d'Occident, le même attrait que Damas au centre. Il est hors de doute que, vers 1200, les Pisans d'Aotioche s'engageaient dans l'intérieur du pays avec leurs marchandises, et que la direction qu'ils suivaient était celle d'Alep, car ils payaient un droit au prince d'Antioche, au passage du pont fortifié de l'Oronte, connu des croisés sous le nom de Pùns ferri (le Pont de fer), maintenant Djisr-el-Hadid, sur la route d'Antioche à Alep.* A partir du commencement du Xin® siècle, les Vénitiens conclurent avec le prince d'Alep divers traités que je me réserve d'étudier dans un' chapitre spécial.^
Jusqu'ici nous n'avons considéré les états croisés qu'au point de v^ r^ vue du transit des marchandises venant de l'intérieur de l'Asie: mais ^^?„ . les marchands européens trouvaient dans le pays même des produits j naturels ou industriels qui valaient la peine d'être exportés. La Syrie /, et la Palestine jouissaient encore alors d'une admirable fertilité;* lesY grandioses installations faites pour l'irrigation des terres, les nombreuses métairies, les fermes, les villages* que les nouveaux arrivants trouvèrent dans la banlieue des villes et qu'ils continuèrent à exploiter, témoignent de l'étendue et des soins donnés à l'agriculture. Les jardins , surtout aux environs de Tripoli* et de Tyr^ regorgeaient de fruits du midi, citrons, oranges, figues, amandes. Sur le versant du Liban du côté de la mer et sur beaucoup d'autres points encore, on cultivait la vigne et l'on produisait des vins fins, dont le plus renommé était celui de Nefin, dans le comté de Tripoli.^ Les plantations d'oliviers et les champs
' Doe, suUe relax, toae. p. 80; voy. avait donc en tout 240 environ dans la
Ritter, Erdk. XVTL, 2, p. 1641. banlieue.
* Sur les produits naturels de ces pays * Burchard. éd. Laur. p. 28: Edrisi,
à Pépoque des croisades, voy. surtout Jacq. I, 356.
de Vitry , p. 1099 et s.: Burchardus de • Guill. de Tyr, Xm, 3: Taf. et Thom.
Monte Syon, éd. Laurent, p. 86—88. H, 351 et ss.
^ On comptait autour d^Ascalon soi- ^ Burch. p. 88, 28 etc.: Wilbr. ab
xante-douze grandes fermes, habitées par Oldenb., éd. Laur. p. 168: ÄBsiaea de Je-
200 funiUes, et vingt petites: Taf. et rusalem H, 177, 179, 180. En 1575.
Thom. n, 398. D'après le même docu- Bauwolff parle encore du bon vin du
ment, le tiers vénitien de la viUe de Tyr "bourg d'Aneffé*' (p. 301), nom qui se
comprenait environ 80 fermes; il y en rapproche de la forme arabe Anafeh ou
178 Deuxième période. — L Fondation des colonies commerciales.
de sésame^ donnaient d'abondantes récoltes de fruits oléagineux.* CPest dans la Terre Sainte que les occidentaux virent pour la première fois la canne à sucre. ^ Plus d'une fois pendant la première croisade, lorsque l'armée parcourait la Syrie et la Palestine, elle servit aux croisés à étancher leur soif; plus tard, lorsque les Francs furent devenus maîtres du pays, ils apprirent des Syriens la manière de la cultiver et l'art d'en extraire le suc, et le sucre devint un des principaux articles d'exportation de la Syrie.^ Plus d'un des produits les plus délicats du sol de la Syrie fit dès lors l'ornement de la table des Occidentaux; au Xn® siècle, un riche habitant de Canossa offrait à ses hôtes, à côté de fruits exotiques, ceux de la Palestine et de Tripoli, qu'il avait probablement fiait venir par Bari ou par Trani.^
Si nous passons de l'alimentation au vêtement, nous voyons que les états croisés produisaient le coton et la soie.^ Ces matières premières étaient en partie exportées à l'état brut,^ en partie travaillées sur place. On feibriquait en Syrie des étoffes artistiques qui jouissaient d'une trèsgrande réputation;^ pendant son séjour en Palestine, saint Louis envoya le sénéchal de JoinviUe acheter à Tortose cent pièces d'une espèce de camelins de diverses couleurs dont il voulait faire cadeau aux Franciscains à son retour:^ ce détail prouve que les plus petites villes avaient leurs spécialités dans cette branche d'industrie. Cependant les principaux centres de fabrication de la soie étaient Antioche, Tripoli et Tyr. A la prise d' Antioche, outre des quantités d'argent, d'or, de pierreries et de vases précieux, les croisés trouvèrent dans le butin des
AoA&h (Abottlf., trad. Beixuiiid, I, 85: p. 1099; Burkhard p. 86 et 8. cite le
GhenLBeddin p. 288). Sur la culture de coton; il en est également Mt mention
la vigne et des plantes oléagineuses dans dans le J^actattis de locis et statu terra
les états croisés, voy. Prutz, OuÜurgeseh. saneta ierosoUmitanaj éd. Thomas (Tirage
der Kreuxx. p. 558 et ss. à part des Siixungsberiekte der Mün-
* L^hufle de sésame est mentionnée chener Akad., 1865, vol. H) p. 28. Wildans les Assises de Jérus., H, 175: Taf. brand d'Oldenbourg trouva la soie au nord et Thom. n, 385; etc. etc< de Tripoli (éd. Laurent, p. 169).
' A l'époque du calife Al-Hamoun, la ^ De Beyrout par exemple: bomba- Palestine livrait annuellement 800,000 tium, seta (et aussi opéra setœ), Taf. et livres d'huile à la cour de Bagdad; cf. Ibn Thom. II, 288. Dans les tarife de douane JükMoxLik, I^olégomènes, I, 866. des Assises de Jérusalem, n, 173, ces
* Jacq. de Yitry, pp. 1075, 1099. deux articles, figurent des premiers. En ^ Nous donnerons plus de détails à 1140, il passe au pesage public de Gènes
rartide suere, dans le chapitre relatif du coton d'Antioche, avec du coton d'Ale-
aux matières sur lesquelles portait le xandrie et de Sidle: Lib. jur, I, 71 et s.
conunerce. " Francisque Michel, Beeherekes sur
* Joh. Sarisberiensis, De nugis curior les étoffes de soie, I, 847 et s.
Immn» lib. 8, cap, 7. ' JoinviUe, Bist, de S^ Louds, éd. de
* Jacq. de Yitry cite ces deux textiles, WaiUy (1874) p. 828.
L Les étais croisés au 1^ siècle de leur existence. 179
tapis et des étoffes entièrement en soie.^ Sous la domination &*anqae, on continua à fabriquer dans cette ville des étoffes de toute beauté.' A Tripoli, le tissage de la soie occupait un grand nombre de bras. L'une des versions de la Description de la Terre -Sainte de Burkhard, conservée jusqu'à nos jours, porte le nombre des ouvriers occupés au tissage de la soie et du camelot, dans cette ville, à 4000 et plus.^ Il est à remarquer que ce chiffre correspond exactement à celui de Makrizi; cet historien dit, en effet, qu'à l'époque de la reprise de cette ville par le sultan Eelaoun, événement qui eut lieu peu d'années après le voyage de Burkhard en Syrie, il y avait 4000 métiers en activité.^ Tyr avait la spécialité de précieuses étoffes blanches qui s'exportaient au loin; les soieries sorties de ses fabriques s'écoulaient également en Occident,^ et les étoffes fabriquées par les tisserands syriens du quartier vénitien étaient tellement recherchées que bien souvent, dit -on, les vaisseaux vénitiens attendaient qu'elles fussent terminées pour les emporter en Europe. La plupart de ces étoffes étaient teintes de diverses couleurs; la nature y avait pourvu et les matières tinctoriales se trouvaient dans le pays même; la vallée du Jourdain produisait l'indigo,^ les environs de Damas et la vallée de l'Oronte fournissaient la garance; ^ enfin la mer déposait sur le rivage de Tyr la pourpre,® ce coquillage célèbre dès l'antiquité. L'industrie de la teinture jouissait ainsi d'une prospérité égale à celle du tissage et, fait à signaler, elle était presque entièrement concentrée entre les mains des Juifs.^
Enfin la Syrie possédait des fabriques de poteries fines ^^ et des verreries. Le verre de Tyr conservait toujours l'antique réputation due à sa transparence extraordinaire; deux causes y contribuaient:
^ GuiU. de Tyr, Y, 23. en effet, on y lit; amplius quam quatuor
* Edrisi, H, 131: Assises (le Jêrus, millia; voy. Neumann, dans VÖsterr. Moll^ 179, naischrift für den Orient, 1880, p. 76.
* Voici le texte de ce passage, d'après * Makrizi, Hist. des sultans mamlouks, l'édition de Reinerus Beineccius (Magdeb. éd. Quatremère, II, 1, p. 103.
1587) no 13: "Fida relatione habui, quod ' Edrisi, I, 349: Michel, L c. I, 208.
in ea (civitate) serici et zameloti textores " Edrisi, I, 339.
sunt 4000 et supra." Le dernier éditeur ' Kitter, Erdk, XVH, 1, p. 622; XVII,
de Burchardus a préféré, avec raison du 2» P- 1358, 1391.
reste, une autre version à celle-là; voici ^ B^nj. de Tudèl., éd. Asher, I, 63.
celle qu'il a adoptée (p. 25, éd. Laurent): ^ Ibid. I, 58, 63, 65, 69, 75, 78, 79:
"De serico in ea multa fiunt opéra ; audivi Carmoly , Itinéraires de la terre sainte,
pro certo, quod essent in ea textores serici p. 129 et passim ; cf. Ritter, Erdk., XVII,
et cameloti et similium amplius." Il est 1, p. 379.
évident qu'après le mot amplius un chiffre '^ A Jaffa et à. Tyr: Carmoly, 1. c
est omis ; les bons manuscrits le donnent : p. 248, Edrisi, I, 349.
180 Deuxième période, — 7. Fondation des colonies commerciales,
l'excellente qualité de la matière première (la potasse extraite des cendres) fournie par le pays même et la grande habileté des ouvriers, presque tous encore des Jui&; le commerce le répandait au loin et y ti*ouvait de grands bénéfices.^
Par tout ce qui précède, on voit combien la Syrie était riche en articles d'exportation. Mais il est certain que les vaisseaux qui allaient y chercher les produits du Levant n'y arrivaient pas sur lest; ils apportaient des chargements d'articles d'Occident. Les chevalière et les grandes ^ dames d'Occident qui s'étaient établis dans les châteaux de la Syrie, les ecclésiastiques élevés aux sièges épiscopaux et abbatiaux, les bourgeois des villes franques transplantés dans les villes du pays avaient besoin d'une foule d'objets que pouvait seule leur fournir l'industrie de leur ancienne patrie; les indigènes même apprenaient pai* eux à connaître les étoffes et les ustensiles d'Eui-ope; il est certain que l'on dut faire alors, pour introduire les produits de l'Occident sur les marchés d'Orient, des efforts dont nous n'avons plus que des preuves insuffisantes. A ce trafic commercial s'ajoutait un mouvement extraordinaire de voyageurs entre l'Europe et la Palestine; ecclésiastiques et chevaliers, pèlerins et marchands , aventuriers et industriels se présentaient chaque jour assez nombreux pour que pas un vaisseau ne courût le risque de voyager à vide. Le trafic était assez actif pour qu'en dehors des vaisseaux expédiés isolément on dût faire partir de temps en temps de véritables fiotiUeSj dites alors caravanœ^, et les marchands, surtout lorsqu'ils emportaient avec eux des objets de prix, préféraient ce mode de voyage, qui leur garantissait une plus grande sécurité contre les corsaii'es. On organisait généralement, dans les ports occidentaux, deux grands départs dans la bonne saison: le premier vers Pâques,^ le deuxième vers la Saint-Jean-Baptiste;^ cependant le départ du printemps était parfois
* Gum. de Tyr, Xm, 3; Jacq. de Vitry, l'arabe. (Leyde 1869) p. 249 : Devic, Diet.
p. 1098 (avec Tyr il mentioime encore des mots français d'oHgine orientale^ y, 9&,
Acre): Beiy. de Tudèl., I, 68: Edrisi, I, s «Pagsagium paschse s.Martü," Paoli,
349. Les quelques Juifs qui habitaient Cod, dipl 1, 125: Raynald. Annal, ecdes.
à Antioche s'y adonnaient aussi à la fa- ^ an. igss, n» 26: Roger, de Horeden,
brication du verre: Beiy. de Tudèl. I, 58. éd. Stubs, IV, 187, "passage de Marz":
' Taf. et Thom., H, 391 et ss. Cf. ViUeh., éd. de Wailly, p. 44; on trouve Armai, Jan, p. 238 , 289 , 412 , 457, 489, aussi le terme général ''traversée du prin- 508 ; Dandolo, dans Murât, SS., Xn, 371 ; temps , passagium vemale, transitus ver- Cont. de Guill. de Tyr, p. 447, 610. Ce nalis": Oliv. Scholast, De eaptiane Damai vient de Tarabe cairawan, qui est miatœ, éd. Bong. p. 1188: Jacq. de Vitiy lui-même un dérivé du persan karwan: p. 1138: Guill. de Tyr, XVII, 8, etc. Voy. Dozy et Engelmann, Qlossaire des * ''Passagium œstivale, passagium S. mots espagnols et portugais dérivés de Johannis'' ; v. les lettres de Grégoire IX,
i. Les Hais croisés au 1er siècle de leur existence. 181
reculé jusqu'au mois de mai,^ celui d'été jusqu'au mois d'août ou de septembre.' Au commencement du XIII« siècle, les Vénitiens organisèrent encore un départ d'hiver* pour la Syrie, mais, en règle générale, le nombre des départs resta fixé à deux par an jusqu'en lâ78; à cette époque le sénat de Venise décida qu'il ne partirait plus chaque année qu'une flotille au mois d'août, pour la Syrie, l'Arménie, l'Egypte et Chypre; défense était faite aux navires expédiés vers une autre destination de s'écarter de leur route pour visiter ces payS;^ cette réduction dans le nombre des départs était probablement commandée par le besoin qu'on avait d'un plus grand nombre de vaisseaux pour de nouvelles lignes à desservir. L'arrivée d'une de ces flotilles était toujours le signal d'un regain d'activité commerciale dans les ports du Levant, et pendant toute la durée de son séjour il s'organisait comme une sorte de foire. Cependant les nombreux marchands occidentaux établis à poste fixe dans les ports de Syrie avaient soin de ne jamais laisser leurs magasins dégarnis et tenaient toujours boutique ouverte, de sorte que le mouvement d'échange entre les produits de l'Occident et ceux de l'Orient durait toute l'année; il est donc juste de reconnaître que ces colons faisaient en réalité beaucoup plus pour le commerce du Levant que les marchands qui ne faisaient qu'aller et venir avec les flottes marchandes.
La traversée de la Méditerranée n'offi:^it pas beaucoup de difficultés. Ceux mêmes qui redoutaient de s'aventurer en haute mer pouvaient &ire le voyage; ils n'avaient qu'à suivi*e les côtes d'Europe, si développées dans la Méditerranée, à courir de l'une à l'autre des îles si nombreuses dont elle est semée, pour trouver de bons points d'arrêt et de commodes gîtes d'étape. Il était d'ailleurs encore rare, à cette époque, que l'on se risquât hors de la vue des côtes; pour n'en donner qu'un exemple, nous voyons que les croisés et les pèlerins partis de la mer du Nord,^ après avoir passé le détroit de Gibraltar,
dans Beynald, 1. c. n<> 2, de S^ Louis, dans de Véc, des Chartes, 4® série, T. IV,
Duchesne, V, 432, de GuiUaume, patriarche p. 124.
de Jérusalem, dans la BiUioth. de Véeole ' Taf. et Thom., n, 261.
des chartes, 4^ série, T. IV, p. 124. ^ CoUeet. des doc. méd,, Mélang. hist.,
*■ Duchesne, Le m (1880) p. 17.
' Duchesne, 1. c; GuiU. de Tyr, XI, 'On peut voir les journaux de route
20; Paoli, 1. c. Dal Borgo, DipL Pis., de quelques uns de ces pèlerins, dans
p. 185. Taf. et Thom. m, 86: Mas- Adam de Brèm., Pertz, SS. Vu, 368
Latrie, Traités de paix et de commerce, (addit) et diaprés lui, dans les Annal.
Suppl, p. 2, 8: '^Caravana Augusti,*' dans Stad. ibid. XVI, 340; et encore dans la
la ''Ck)mmis8ion pour la Crète" de Pan 1350 Ghron. (TEmon et de Menkon, Pertz SS.
publié par Thomas, Abh. d bapr. Akad. XXIII, 478 et ss., 554etss. Tous ces pè-
CL I, YoL XIV, Sect. 1, p. 195; Bibl. lerinp firent escale dans le port de Marseille.
182 Deuxième période. — 7. Fondation des colonies commerciales.
recalaient devant les hasards d'une traversée directe de l'oaest à l'est, et préféraient &ire an immense détour le long des côtes d'Espagne, de France et dltalie. Dans les pi*emiers temps, les Marseillais suivaient aussi les côtes d'Italie et faisaient escale en Sicile et à Candie, peutêtre même à Rhodes et en Chypre; ce n'est que plas tard qu'ils osèrent renoncer à l'abri tutélaire des côtes et des îles; à partir de ce moment ils laissaient la Sardaigne, la Sicile et Candie sur leur gauche et couraient, en haute -mer, droit sur Acre; par un bon vent, la traversée n'était plus que de quinze jours et quinze nuits. ^ Ce chemin ne fut généralement suivi que vers le milieu du Xn® siècle; mais, même à partir de cette époque, les galères ne s'y hasardaient que par exception et seulement par un calme plat; en règle, elles continuèrent à ne naviguer que le long des côtes.^ Or, comme le transport des marchandises se faisait presque uniquement par des galères ou par de lourds vaisseaux marchands (naves au sens propre du mot) et comme on ne tenait pas à leur âdre courir de risques, la route commerciale la plus fréquentée resta comme • par le passé celle qui traversait le détroit de Messine. Pour les Génois, les Pisans, les Amalfitains, ce chemin n'était pas seulement le plus sûr, c'était aussi le plus court C'était seulement à partir de la Sicile que l'on faisait route directement vers l'est, à travers la mer Ionienne; là, les navires venus de la partie occidentale de la Méditerranée rejoi-/* gnaient ceux de Venise, d'Ancône et des ports de la Fouille. La première escale était Candie, à moitié chemin entre la Sicile et Acre; il était rare que l'on passât devant Bhodes sans s'y arrêter, enfin Chypre était le dernier point d'arrêt
n importait extrêmement aux puissances en relations d'affaires avec l'Orient de savoir les stations intermédiaires entre des mains amies. En Sicile, les Sarrasins avaient été refoulés par les princes normands; Candie, Bhodes et Chypre dépendaient de l'empire grec. Les uns et les autres avaient conclu des traités avec les puissances commerçantes: nous le démontrerons avec jreuves à l'appui, en ce qui concerne l'empereur grec. Quant aux rois normands, ils avaient accordé aux Génois, en Sicile, une foule de privilèges^ que ceux-ci savaient exploiter au
' C'est la durée indiquée par Boger de faveur par Roger U, en 1117: on en trouve
Hoveden (éd. Stubbs, UI, 51): le scho- le texte, en grec, dans Mortillaro, Operoj
liaste d'Adam de Brème, op. cit., compte IV, p. 7 et s., en latin, dans Gregorio,
de Marseille à Messine 4 jours, de Mes- CkmMeraxioni sopra la J^oria di Sicüia,
sine à Acre 14, total 18. prove ed annotaxioni, II, p. 82 et s. : on eu
* Oesta régis Rieardi, éd. Stubbs U, connaît également deux autres du roi
198 et s. : Boger de Hoveden, L c. 51, 160 Guillaume P' (dans le Lib. jur. I, 190,
Annal, Stad. L c. 202 et s.); mais une étude attentive per-
' On connait un diplôme donné en leur met de reconnutre que ce sont deux