‹ Histoire du commerce du Levant au moyen-âgeChapitre 18 sur 49 · II · texte numérisé non relu

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192 Deuxième période, — L Fondation des colonies commerciales.

et de Césarée, elle rentarait dans la patrie; à hauteur d'Ithaque^ elle rencontra une nombreuse flotte grecque, dont le chef voulut éprouver la valeur des Génois; mal lui en prit et il dut faire des ouvertures de conciliation. Les négociations entamées à Corfou se continuèrent à Constantinople; les Génois étaient représentés par Raynaldus de Boduifo et Lambertus Ghetus, qui se rendirent de Corfou à la cour de Tempereur Alexis pour les suivre; il n'est pas impossible qu'ils aient obtenu à cette occasion certains privUéges qui favorisèrent le développement du commerce de leur nation dans l'empire grec.^

Mais Bohémond préparait à l'empire de plus graves embarras. Béduit à la dernière extrémité dans sa principauté d'Antioche, il chercha pour la sauver à organiser une grande croisade, dont le premier acte devait être le renversement du trône de Constantinople. Pour recruter des alliés il parcourut la France et l'Italie (1105 — 1106), excitant pai-tout les esprits contre Alexis, qu'il accusait d'avoir, tantôt par ruse, tantôt par violence, causé une infinité de maux aux croisés. Pour détourner l'orage qui s'amassait sur sa tête, Alexis adressa à un grand nombre de princes et de villes d'Occident, notamment à Pise, à Gènes et à Venise, des missives dans lesquelles il se défendait des accusations portées contre lui et adjurait les puissances de ne point s'allier au prince normand.^ A Venise il eut facilement gain de cause; Adèle à sa politique, la république envoya sa flotte opérer sa jonction avec la flotte grecque à titre d'alliée.* Gènes et Pise observèrent tout au moins la neutralité et se tinrent à part pendant la guerre d'invasion menée par le prince normand. On sait que cette guerre tourna à la confusion de Bohémond et se termina par un traité humiliant pour les Latins (1108); cependant l'empereur prit l'engagement de protéger à l'avenir contre les dénis de justice tout individu qui traverserait son territoire pour se rendre dans les états croisés.^

Les événements que nous venons de raconter en quelques mots eurent une influence directe sur la fondation de la colonie commerciale des Pisans à Constantinople. Nous savons qu'au moment où la guerre allait éclater entre lui et Bohémond, Alexis avait cherché à attirer Pise dans son parti B y eut à cette occasion entre Constantinople et la république de fréquentes allées et venues d'ambassadeurs. A diverses reprises

^ Le Val de Gompar, c'est Ithaque; entis, dans Pertz, op. c, p. 46; cf. les

T. ü^ano, p. 218; Bened. Petrob., Oesta commentaires d'Ansaldo sur ce livre, dans

Rieardi, éd. Stubbs II, 198, â03; Oeorg. les AiH délia Soeidà Ligwrey I, 1, p. 70. Gemnic, dans Pez, Thea. aneed. II, 3® part, ' Anne Comnène, n, 132 et s.

p. 633; Archiv, Vmet., 20, 93; Sanudo, ^ Dandolo, p. 261.

Diarti, m, 444, 488, 498 et s., Y, 883, 1009. ' Fouch. de Chartres dans le Beeueil

' Gaffaro, De liberatûme civitaium Ori- des historiens des croisades, p. 418.

IL Byzance sous les Comnènes et les Anges 193

les négociations forent rompues. H paraît cependant qu'en 1111, le Couropalatès Basilius Mésimérins^ aurait fait à Pise de la part d'Alexis des ouvertures assez avantageuses pour amener une entente. Satisfaits de ses déclarations, les Pisans prirent l'engagement de s'abstenir à l'avenir de tout acte d'hostilité à l'égard de l'empire byzantin et de payer une indemnité à la première réquisition de l'empereur, si quelqu'un d'entre eux venait à violer cette promesse; de plus, tout Pisan habitant Constantinople ou un autre point quelconque de l'empire devait, en cas de besoin, être astreint à prendre les armes pour la défense de l'empire contre ses ennemis éventuels. Ces engagements fuirent mis par écrit et le document remis entre les mains de Mésimérius le 18 Avril 1111. Cependant, dès l'automne de la même année, une flotte combinée, composée de vaisseaux de guerre pisans, génois et autres, de nationalité italienne, prenait la mer pour aller mettre à feu et à sang les côtes de l'empire grec:' cette conduite, en contradiction flagrante avec les engagements précédents, était sans doute motivée par les retards appoi'tés du côté d'Alexis à l'exécution de ses promesses. L'empereur prit habilement ses mesures et fit échouer complètement l'attaque projetée; mais, enfin, Migué de ces perpétuelles dissensions, il se détermina, au mois d'octobre 1111, à remettre à l'ambassadeur pisan spécialement envoyé pour le recevoir un diplôme dont nous allons analyser les principales dispositions.

Eappelant les événements des années précédentes, Alexis s'engage à ne plus mettre dorénavant d'entraves d'aucune sorte aux croisades entreprises par les Pisans, et à garantir ceux qui sont fixés dans ses états contre tout déni de justice. En témoignage de sa haute bienveillance pour la république, il promet de faire chaque année à la cathédrale et à l'archevêque de Pise un présent composé d'une somme d'argent et de pièces de soie. Les marchandises expédiées de Pise pourront être librement débarquées et mises en vente sur tout le territoire de l'empire. Les Pisans n'auront aucun droit à acquitter pour les importations d'or et d'argent: pour les autres articles, ils paieront un droit de 4%;» pour les marchandises achetées dans l'intérieur de l'empire et transportées par eux sur un autre point du territoire, ils seront soumis aux mêmes droits que les indigènes. On leur assignera à Constantinople un quai {öxaKa) et un quartier convenable comprenant des maisons

^ Nous trouYons le même persomiage douin reçut la nouvelle de l'insuccès de

chargé par Alexis d'une mission à la cour cette expédition pendant qu'il était occupé

romaine, dans Jaffé, Reg. Pontif, n^4782. au siège de Tyr, qui eut lieu, précisément

• Anne Comnéne, H, 264 et s., 270 et pendant cet hiver là; v. Wilken, Oeseh.

s.: suivant elle, l'hiver approchait; c'était der Kreuxx, H, 227 et ss. l'hiver de 1111 à 1112, car le roi Bau- ' Katà iixoa^nivre ^V.

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d'habitation pour eux et des magasins pour leurs marchandises. On leur concédera pareillement des locaux dans toutes les villes et îles de l'empire où ils ont coutume d'atterrir. Pour rendre agréable aux marchands le séjour de Constantinople, on leur garantit des places réservées à l'église de S*» Sophie pendant le service divin et & l'hippodrome pour les représentations publiques. Enfin l'empereur s'engage à faire prompte justice de toute insulte ou de tout rapt qui pourront être commis à l'égard des Pisans, et il leur promet des satisfactions en cas d'insultes, et des dommages-intérêts en cas de voL Toutes ces clauses sont accep- ^^y^ tées et garanties par le prince Jean, son fils et son héritier présompti£^ Les Vénitiens ne pouvaient voir sans un déplaisir bien naturel des rivaux prendre pied sur un terrain où seuls, à peu près, ils avaient jusqu'alors été les maîtres. Si l'on veut se fedre une idée de leurs efforts pour écarter du marché de la Grèce tous les autres étrangers, nous pouvons en citer un exemple bien caractéristique. Une flotte portant des croisés vénitiens avait pris ses quartiers à Rhodes pendant l'hiver de 1099 à 1100; une escadre pisane qui naviguait également vers la Palestine vint l'y attaquer et se fit battre: les Vénitiens firent à cette occasion des prisonniers: ils ne les gardèrent pas longtemps, mais, en leur rendant la liberté, ils exigèrent d'eux la promesse de ne jamais mettre les pieds en Bomanie pour affaires de conmierce.' Et voici que les Pisans obtenaient la concession d'un quartier marchand et se préparaient à imprimer un surcroit d'activité au trafic qu'ils avaient pu jusqu'alors entretenir avec Byzance! Il est vrai que les relations des Vénitiens avec le monde grec dataient de loin, et qu'ils jouissaient de la franchise des droits de douane à l'exclusion de toutes les autres nations;' c'était là un tel avantage qu'ils n'avaient pas

^ Ce diplôme, qui contient en même mais tout cela paraît être une invention ou temps Texposé des négociations prélimi- une fklsiâcation Ce diplôme aurait déjà ganaires, a été intercalé dans un diplôme ranti aux Pisans la franchise complète des postérieur d'Isaac TAnge; on le trouve: droits de douane; or, il ressort de ce qui préen grec dans Miklosich et Mttller, Acta cède et de ce qui suivra, qu'ils n'en étaient ei dipl.graeca, ni, 9—13; en latin, dans pas encore là: suivant les mêmes éditeurs Dal Borge, Dipl, Pis. p. 151 — 154; et les colons auraient obtenu par la même ocdans les deux langues , dans les Doeum, casion Pautorisation d'élire librement leurs suUe relaxùmi toscane eoW Oriente, p. 43 consuls; cela est peutètre prématuré. —45, 52—64. Tronci, 1. c p. 37 et Bon- * Eist, transi S. Nicolai, dans Coroioni p. 152, donnent les traits principaux nelius, Ecd, Venet, IX, 8, 9. Dans Texd'un autre diplôme plus ancien, qui aurait trait qu'il en donne, Dandolo ne &it point été accordé par Alexis en faveur des Pi- mention de cette condition.

et dont on pourrait croire que ces ' Movot, xwß anwnwß toç xot' éfuto--

auteurs ont eu le texte original sous les qloaf êtxdtctç ovStvi ^Pwfialwr naqiaxwnoi yeux; ils lui attribuent la date de 1100: Cinnam., éd. Bonn. p. 281.

IL Bymnce som les Comnènes et les Anges. 195

grand chose à craindre de leurs nouveaux concurrents, et, s'ils remportaient de ce côté sur leurs rivaux, ils avaient conscience d'une supériorité encore plus gi*ande sur les Grecs, incapables de lutter d'énergie et d'activité avec les Occidentaux, soit dans les arts de la guerre, soit dans ceux de la paix. Les richesses qu'ils avaient acquises dans le commerce contribuaient à accroître chez eux le sentiment de leur valeur et ce n'est probablement pas sans motif que l'historien bjrzantin Cinnamus les accusait de déployer une morgue insolente à l'égard des Grecs, nonseulement de ceux de basse classe, mais même des plus hauts dignitaires, de ceux qui portaient le titre de Sébastos, ou d'autres encore plus éclatants.^ Après la mort d'Alexis (1118), le doge Domenico Michiel envoya des ambassadeurs à son successeur Je9J]L-IL(Ealojoannès) pour lui de- ({JKjjls^ mander la confirmation des privilèges autrefois accordés par son père; yj^^AjiC^t. le nouvel empereur refusa* et.Cinlftùnus rapporte que ce refus était ^ i motivé par l'outrecuidance excessive des Vénitiens; peut-être est-il ^xx<^Jrs permis de supposer que les suggestions d'autres nations occidentales, murmurées à son oreille dans un moment &vorable, n'y furent pas toutl à fait étrangères. Les Vénitiens croyaient, par les nombreux services rendus aux empereurs byzantins dans diverses guerres, avoir acquis des droits à leur reconnaisance étemelle: et c'était ainsi qu'on les en récompensait! Leur irritation fiit extrême. La croisade qu'ils entreprirent en 1122 leur fournit l'occasion d'exercer leur vengeance. Pour commencer, ils mirent le siège devant la capitale de l'île de Corfou; les appels pressants qui leur arrivaient de Palestine les obligèrent à l'abandonner (prin-f; temps 1123); mais au retour ils eurent tout le temps de reprendre leur besogne. A Bhodes ou leur refusa les vivres dont ils avaient besoin et on "" les traita en ennemis: attaquer la ville, la prendre, la livrer au pillage, fut l'affaire de quelques jours. De là ils se jetèrent sur l'île de Chio, ^ s'emparèrent de la capitale et y tinrent garnison pendant tout l'hiver , de 1124 — 1126. Rayonnant autour de Chio ils allèrent ravager les îles de Samos, de Lesbos, d'Andros et lorsqu'au printemps ils purent regagner leur patrie^ ils pillèrent encore la ville de Modon sur la côte méridionale de la Morée.^ L'empereur Jean était trop faible pour mettre

^ Cinnam. 1. c. jusqu'au point d'amener une expulsion ré-

* HisL duc. Venet,, dans Pertz, SS. eUe, les chroniqueurs vénitiens en eussent

XIY, 78; Dandolo, p. 269; Cinnamus, op, assurément parlé, car ils avaient plutôt

et/, dit en termes un peu vagues: ^x no- intérêt à accentuer qu'à pallier le déni

ôôp rtf; *PnfiaCwf avrovq ijzoïfiaato noh- de justice commis par Jean. TcAsç. Faut-ü traduire: il les expulsa de ' HisL duc. Vend. 1. c. p. 73 et s.;

l'état grec; ou bien: il leur retira les Dandolo, p. 270 et s.; Fouch. d. Chartr.

droits qu'ils avaient acquis dans l'état 1. c. p. 470; Cinnam. p. 281; mais ce der-

grec? Si les choses avaient été poussées nier déplace les événements (cf. Streit,

196 Deuxième période. — L Fondation des colonies commerciales.

un frein à leurs entreprises; ils en profitèrent pour recommencer et déjà, en 1126, ils s'étaient emparés de llle de Céphalonie, quand il trouva prudent de céder. Il fit savoir sous main au doge que^ s'il voulait lui envoyer des ambassadeurs pour arranger le différend, ils seraient les bien venus.^ Le doge était fort âgé; heureux de pouvoir ramener la paix, il ne se fit pas beaucoup prier et, au mois d'août 1126, on arriva à une transaction; les Vénitiens redevinrent les alliés de Byzance et l'empereur, de son /côté, promit d'oublier leurs actes d'hostilité récents en fsBtveur de leurs services passés et de leur rendre, sans restriction, la jouissance des droits et des revenus qui leur avaient été concédés par Alexis.' Il y avait trois ans que les Vénitiens n'avaient plus paru sur les mardiés de l'empire.^ Us purent enfin revenir à leurs anciennes habitudes et recommencer leur fructueux commerce. A partir de ce moment^ les afiEBÛres reprirent avec une nouvelle activité entre Byzance et l'Occident latiii:^ les circonstances d'ailleurs étaient singulièrement &vorables, car pendant tout le reste de son règne, l'empereur Jean entretint les relations les plus pacifiques avec l'Europe, tandis qu'il ne cessa d'avoir à lutter du côté de la Syrie et de l'Asie-Mineure. Dans la relation de ce règne, Nicétas^ fait voir les marchands italiens entrant voiles déployés dans le port de la Reine des villes (Constantînople) et l'empei^eur s'efibrçant, non sans une arrière -pensée ambitieuse, de s'assurer leur bon vouloir. Il règne une obscurité complète sur l'état des relations entre la ville de Pise et l'empereur Jean jusqu'à l'année 1136. Soit du côté des Grecs, soit du côté des Pisans, aucun chroniqueur ne fait mention d'une rupture, aucun ne dit que l'empereur, irrité de l'invasion à main armée des Vénitiens, ait fait retomber le poids de sa colère sur les Pisans, bien innocents de ces méfaits. M' Langer^ l'admet néanmoins: selon lui, il n'y a qu'un moyen d'expliquer d'une manière à peu près plausible l'énorme quantité de pièces de soie que les ambassadeurs grecs venus à Pise en 1136 y apportèrent de la part de l'empereur: c'est que, pendant de longues années l'empereur Jean, mécontent des Pisans, aurait

Venedig und die Wendung des vierten * Vers 1129 un incendie éclata dans

Kretixxugs gegen Gonstantifiopel. Anklam le quartier vénitien de Constantinople et

1877| p. 37, not. 61.). détruisit une précieuse collection d^ou-

^ Eist, due. Vena, L c. p. 74; Dan- vrages grecs appartenant au savant pro-

dolo, p. 274. fesseur Moïse de Bergame fOod. dipl, Ber-

' Ce diplôme est intercalé dans un gam,y éd. Bonchetti, U, p. 951); il ne diplôme de Manuel; on le trouve à part paraît cependant pas que ç^ait été un dédans Taf. et Thom. 1, 96 — 98. sastre pour la colonie en général, sans quoi

' Hist duc, Venet, L c, p. 74. Les les chroniqueurs vénitiens en eussent parlé. Vénitiens établis à Constantinople depuis * Nicétas, p. 25.

de longues années avaient*üs aussi émigré? * Pol Oeaeh, Qenua*8 und Pisa' 9,

c'est un point qui n'est pas éclairci. p. 9—11, 203 et s.

IL Byzance sous les Comnènes et Us Anges. 197

retenu le présent annuel de trois pallia qu'il leur devait d'après les traités, et qu'il se serait acquitté à cette occasion, en une seule fois. Si la relation des Annales piscmes est véridique, si effectivement les ambassadeurs grecs ont apporté en 1136 et offert à la cathédrale de Pise jusqu'à deux cents pallia du palais (c à d. du vestiaire impérial), plus une couverture d'autel brodée d'or, d'un admirable travail,^ il est certain qu'étant donné ce que l'on sait d'autre part des présents offerts par les empereurs, celui-là était énorme. Mais le texte du passage des Annales en question est profondément altéré. M' Langer lui-même trouve suspect le chififre CC du texte et le remplace par le chi&e LI: c'est une simple conjecture; qu'est-ce qui empêcherait d'en faire une autre et de lire II? Ce serait le chiffire fixé par les traités et il se trouverait que le présent stipulé aurait été remis en 1136 comme toutes les autres années. Il est plus que probable que les membres de l'ambassade de 1136 étaient chargés de renouveler l'ancien traité au nom de leur maître, car le diplôme de confirmation a existé; on en a la preuve dans un document émanant de son fils Manuel^ Donc, lorsqu'il est question quelque part de ce traité, il n'est plus permis de dire qu'il n'a existé que dans l'imagination de chroniqueurs venus longtemps après les événements;» et quand ceux-ci ajoutent qu'au départ des ambassadeurs grecs Ugone Duodi s'adjoignit à eux pour aller à Cionstantinople ratifier le traité au nom de la vUle de Pise et prendre la direction de la colonie pisane de cette ville, ces assertions paraissent reposer sur des traditions dignes de foi,^ car on possède encore un acte relatif à une fondation faite à Cionstantinople, en 1141, par deux époux originaires de Pise, et cet acte est signé en premier par ''Ugo Dudonis, qui tune erat legaéus Fise^'.^ D'après ce qu'on sait de lui, ce Duodi resta à Gonstantinople jusqu'à la mort de l'empereur Jean: à l'intronisation de son fils Manuel en 1143, il remit au nouvel empereur une lettre de condoléance de la ville de Pise et conclut avec lui un nouveau traité.^ La colonie pisane continua donc de vivre à Gonstantinople en toute sûreté: déjà elle possédait une église à elle, dédiée à St. Nicolas.^

* Marang., Annal. Pis,, dans Pertz, ^ Dooumenti suUe relaxdoni toscane SS. XIX, 240. eoW Oriente, p. 4.

' Dœ. suite relax, tosc. p. 45, 54. * Boncioni, Le. H est permis de se

' Trond, Annali Pisani, p. 71; Bon- demander ce qu'il y a de vrai au fond

cioni, Morte Pisane, dans VArMtf. stor. de cette assertion d'un historien trèspos-

Mt. YL, a, p. 250. teneur. En tout cas, la lettre de con-

* Faisons cependant une réserve: au- doléance à un air bien moderne.

cun document ne démontre que Duodi ait ^ Documenti stUle réUxffi tosc. p. 4. eu le titre de Ck)nsul qui lui est attribué par Tronci et par Bondoni.

198 Deuxième période. — /. Fondation des colonies commerciales.

Vers la même époque, la république de Oênes ouvrit pour la première fois des négociations avec la cour de Byzance. En 1143, deux ambassadeurs, Oberto délia Torre et Guglielmo délia Barca allèrent aa nom des consuls se présenter à l'empereur Jean, qui se trouvait alors avec une armée au nord de la Syrien Quelles propositions allaient-ils lui porter, et qu'obtinrent-ils de lui, on l'ignore;' mais ce qui est certain, c'est que la cause déterminante de cette démarche était relative à des questions commerciales.

Jean mourut peu de temps après (8 avril 1143), laissant son trône à son fils Manuel Le commencement du règne de ce prince coïncida avec une période grave pour l'empire et pour les colonies italiennes. Les événements qui s'accumulèrent pendant les premières années semblaient être la répétition de ceux qui avaient signalé la naii^ance de la colonie vénitienne. Conune alors Bobert Ouiscard, son neveu le roi Boger déclara la guerre & l'empire; conmie alors Alexis, Manuel appela les Vénitiens à son aide/ L'empereur supposait à bon droit que sa demande ne risquait pas d'être accueillie par une fin de non recevoir: lorsque Jean son père avait fait des démarches auprès de l'empereur Lothaire pour le décider à marcher contre Boger > (1135), la république de Venise lui avait prêté l'appui de sa diplomatie, et ce qui la guidait alors, ce n'était pas seulement le désir de tirer vengeance du roi normand, coupable d'avoir pris à des marchands vénitiens une quantité de marchandises estimées à 40,000 livres d'argent, c'était l'intérêt d'une politique d'un ordre plus relevé. Cette fois, en 1147,^ sachant le roi allemand Conrad m et Manuel exclusivement occupés, le premier par les préparati& de sa croisade, le second par les mesures à prendre pour recevoir les croisés,^ Boger croyait l'occasion favorable pour attaquer l'empire grec; mais, cette fois encore, la république mit ses forces à la disposition de l'empereur surpris à l'improviste. Non content de cela, le doge requit les Vénitiens qui se trouvaient dans

^ Annal, Jan, p. 20, ^'in partibus An- et d'Amari (Storia dei Mustdmani cU

tiochiae (sept. 1142).'' Sicilia, m, 485, not 2). H faut, sans

* Langer prétend que les négociations doute, fixer avec Simonsfeld (Neues Archiv

entamées par les ambassadeurs génois ne der Oes. fur äUere deutsehe Qesehichtsk. I,

tournèrent pas à la satisfaction de leurs p. 409) le commencement des hostilités

concitoyens (p. 16); mais ses preuves ne au printemps dé Tannée 1147: la durée

sont pas très solides. du siège de Gorfou s^étendrait alors du

' Aîmai, Erphesfurdenses, dans Pertz, printemps 1148 à la fin de Tété 1149;

SS. VI, 640. V. Kap-Herr, Die abendiändisehe Politik

^ Sur cette date, voy. les remarques Kaiser Manuels, p. 132 et ss. de Kugler (Studien xur Geschichte des ^ Taf. et Thom. I, 110.

xtceiten Kreuxxugs, p. 116 et s., not 18)

IL Bygance sous les Camnènes et les Anges. 199

Tempire pour afiSsdres de commerce, de rejoindre l'armée.^ La lutte se concentra autour de C!orfou, et on se battit des deux côtés avec un extrême acharnement: après avoir passé conmie un torrent sur Ciorinthe, Athènes, Thèbes, Négrepont, villes sans défense, les bandes normandes disparurent aussi vite qu'elles étaient venues, emportant de l'or, de l'argent, des soieries, emmenant par force des tisserands de soie.^ Mais Boger tenait à Corfou; cette place était tombée en son pouvoir moitié par ruse, moitié par trahison et il était résolu de s'y maintenir coûte que coûte. Le siège fut long et difficile et les Vénitiens, avec leurs excellentes machines de guerre, y rendirent aux Grecs des services signalés; malheureusement un déplorable incident fit voir combien au fond les deux alliés avaient peu de sympathie l'un pour l'autre. La haine que les mauvais procédés de l'empereur Jean avait laissée au cœur des Vénitiens, le sentiment de leur propre valeur surexcité au plus haut point, le mépris qu'ils professaient pour les Grecs étaient autant d'éléments de discorde; aussi avait-on eu la prudence d'assigner aux troupes des deux nations des positions séparées.' Cette sage précaution ne suffit cependant pas à empêcher une querelle;^ des paroles on en vint bien vite aux voies de fût, et le sang coula malgré les efforts des chefs pour calmer les esprits. Les Vénitiens eurent le dessous et n'en furent que plus irrités; d'une petite Ue qu'ils occupaient, ils s'amusèrent à lancer des projectiles sur la flotte grecque, mirent le feu à quelques vaisseaux et finirent par s'emparer du vaisseau de l'empereur, où ils se permirent de jouer une comédie fidte pour le blesser dans ce qu'il avait de plus sensible. Après avoir tendu sa cabine d'étoffes d'or et de pourpre, ils y amenèrent un nègre chaîné du rôle de l'empereur (Manuel était très -brun de peau),^ lui mirent une couronne sur la tête et firent un simulacre de cérémonie où les honneurs rendus à l'empereur étaient entremêlés d'insultes et d'extravagances. L'orgueilleux Manuel dissimula pour le moment son ressentiment, car il ne s'agissait pas d'interrompre le siège; il y allait pour lui de trop graves intérêts: on finit par fsdre rentrer les mutins dans l'ordre, et la place, poussée & bout, dut capituler (1149).

' Eût. due, Venet. dans les Mm. Oerm. ' Nicét p. 108.

SS. XIV, p. 76; Dandolo, 1. c; son récit ^ Cinnam. p. 98, donne de œs faits

est confirmé par le diplôme de Manuel une relation très brève; oeUe de Nicét

publié par Tal et Thom. op, eu, p. 113 et s. est plus étendue.

* Cinnam. p. 92, 119; Nicet p. 96 et '^ EustathU opp., éd. Tafel, p. 201.

SS.; Annal, Cavens,, dans Pertz, SS. IIL Tafel a donné la traduction de ce passage

192; Sigeberti contin. Praemonstrat, ibid, dans son ouvrage: Komnenen und Nor-

VI, 463; Bomuald. Salem., Und, XIX, mannen ÇC\mlSb2\ p. 26; il utilise égar

424; Otto Frising. ibid, XX, 870; Hist. lement le récit de Nicétas. duc, Venet, L c p. 76; Dandolo, p. 282.

200 Deuxième période. — /. Fondation des colonies commercicdes.

Pour les Vénitiens, le résultat apparent de cette guerre fat la consolidation et une extension nouvelle de leurs ox)lonies commerciales dans l'empire byzantin; mais en réalité elle fut le germe d'événements funestes dont nous aurons à parler un peu plus loin. En attendant, Manuel accorda à ses alliés deux privilèges dans le courant de la seule année 1148.^ L'un, daté du mois de mars, augmentait les propriétés possédées par les marchands vénitiens à Constantinople: comme le quartier occupé par eux entre la porte des Jm& et la grand' garde (Vigla) était devenu trop étroit, il mettait à leur disposition un nou-

/ veau pâté de maisons aux environs de la grand' garde, plus un quatrième quai à ajouter aux trois dont ils avaient déjà la jouissance.' Le deuxième, daté du mois d'octobre 1148, étendait la franchise accordée aux Vénitiens pour leurs ventes et leurs achats, à leurs relations avec / les îles de Crète et de Chypre.» Dans l'énumération des stations de l'empire où les Vénitiens devaient se présenter pour jouir de la franchise, conformément au diplôme concédé par Alexis en 1082, le nom de ces Qes avait été intentionnellement passé sous sUence, de sorte que jusqu'alors les agents impériaux y avaient exigé des marchands vénitiens le paiement des droits; une ordonnance de l'empereur Jean avait bien supprimé cette exception, mais eue ne cessa en réalité d'exister qu'après le décret de Manuel. Satisfaits des faveurs accordées par le nouvel empereur, les Vénitiens prirent de plus en plus pied dans Vempire grec. Se mêlant chaque jour davantage à la population indigène, ils épousèrent

y des femmes du pays, commencèrent à habiter au milieu des Grecs, en dehors des limites de leur quartier particulier, et allèrent même s'établir dans beaucoup d'auü-es villes de l'empire. Par leur morgue, encore accrue par le sentiment de leurs richesses, ils choquaient & chaque instant les Grecs, et par leur négligence fréquente à se conformer aux ordonnances et aux règlements. Us blessaient l'empereur, très -jaloux de ses droits de souverain.* Résolu de mettre un frein à ces abus. Manuel, à ce que rapporte Cinnamus, créa une situation spéciale dans l'état pour les Vénitiens fixés dans l'empire; jusque là ils avaient été soumis au même régime que ceux de leurs compatriotes qui ne faisaient que toucher barre pour repartir: comme il n'avait, jusqu'alors, existé rien d'analogue dans l'empire, la nouvelle situation, fut désignée par une appellation empruntée aux langues occidentales: "burgense^^, ßovpyiôtot. Avant d'expliquer ce que l'on entendait par ce mot, constatons que l'ordonnance en question itmgeait dans la classe des ßovpyetftoi non

^ Les amlmasadeiini TénitieBs étaient * Taf. et Thom. I, 109—113.

alors Domenico Korosmi et Andrea GenO, ' Taf. et Thom. I, 118—124.

Yoy. Taf. et Thom. I, 107. * Cinnamna, p. 282; Nicét p. 223.

//. Byzance sous les Caninenes et les Anges. 201

pas seulement les Vénitieiis, comme le dit Cinnamiis, mais tous les colons occidentaux. Ce n'était pas, à ce quil semble, sans une certaine inquiétude que Manuel voyait ces étrangers former des groupes compacts sur le sol de l'empire et particulièrement dans la capitale, d'autant plus que rien ne garantissait leur fidélité et leur obéissance. A cette époque, précisément, un certain noble pisan nommé Signoretto, en brouille avec sa ville natale, banni peut- être ^ étant venu vivre à Gonstantinople, ses compatriotes affectaient de considérer son émigration conmae une déchéance: auparavant, disaient-ils, il était bourgeois (civis) d'une grande commune, maintenant il n'est plus qu'un ^^hwrgensis^^ de l'empereur Manuel.^ Cinq ans après la mort de Manuel, les Normands fiedsaient le siège de Thessalonique; les assiégés ayant eu vent d'une trahison, remarquèrent des signaux qui se faisaient du haut d'une tour adjacente au quartier des marchands occidentaux. Eustathe, archevêque de Thessalonique, qui relate ce fait, ne désigne jamais ces occidentaux autrement que par le mot ßovpyi^toi.^ Il est donc bien prouvé que la situation faite aux Vénitiens atteignait de même toutes les autres nations commerçantes; Cinnamus précise d'ailleurs la situation légale où ils se trouvaient du jour où ils devenaient ßovpye6ioh car il ajoute qu'us devaient fournir une garantie de leur volonté de se soumettre, leur vie durant, aux obligations des sujets grecs. ^ Manuel exigeait donc d'eux une sorte d'hommage, une garantie de leur fidélité, et très probablement aussi un cautionnement pour les terrains et les maisons qui leur étaient concédés. En effet, d'après le droit féodal, le bourgeois jouissait dans son entier de sa liberté personnelle, mais il devait au prince ou baron sur le territoire du quel il habitait, une rente pour sa maison ou son bien, des subsides, le service militaire etc.* Nous ignorons jusqu'où s'étendaient, à cet égard, les exigences de Manuel. Ce qui est certain, c'est qu'il leva des impôts sur les colons étrangers et parfois de fort lourds. Ainsi, en 1166, au retour d'une campagne en Hongrie,^ il ramena avec lui un certain Juif nommé Astaforte, renommé pour son expérience en matière de finances et qui prouva son habileté en surchargeant d'impôts les Latins

^ Dœvm, suUe relax, tosc. eoW Ori- instrjiotift de Ducange, dami son Qloas.

ente, p. 12. med, et inf, UUimtaUsy s. y. burgagium,

* EustcUhii optiscula, éd.. Tafel, p. 290; burgensis, et les Notes du même auteur

traduction de ce passage dans Komnenen sur Cinnamus, éd. Paris, p. 487—490;

ttnd Normannen de Tafel, sect 2, p. 146, Ordonnanees des raye de Franee, XII

et note 291. (Introd, par Bréquigny); Gregorio, Cb»-

' Ginnam., loc. cit: niamç avrm âtêa-' sideroMom sopra la atoria di Sieilia,

jfOToç avp (vyvvfioavvfi 'Pt>fia£oiç 6tà ßlov I et H, passim; Amari, Storia dei Mueul-

xfiçriattp ro Sovhov. nutm di Sicüich IQ, 260 et s».

^ Sur ce point lire les commentaires ^ Ginnam. p. 248.

202 Deuxième période, — L Fondation des colonies commerciales.

épars dans l'empire. Il paraîtrait que l'empereur avait la prétention d'hériter des biens des colons morts intestats. Dans un cas qni nons revient en méiùoire, Astaforte, mû par son zèle pour les finances impériales, poussa même les choses plus loin: il s'agissait précisément de l'héritage de ce Signoretto dont il a été question plus haut; le mort avait légué ses biens par testament & des œuvres pieuses: Astaforte prétendit les confisquer et fit jeter en prison l'exécuteur testamentaire régulièrement nommé; disons de suite que cet arrêté fiit cassé par un jugement^ Enfin Manuel exigeait des colons occidentaux le service militaire, probablement comme corollaire de leur situation de Bui^nses. On trouve des traces des règles établies par lui à ce sujet, dans les traités qu'il conclut avec la ville de Gènes. Dans le cas où une flotte ennemie viendrait à attaquer l'empire grec, les colons génois étaient astreints à servir sur les galères impériales et avaient droit à une solde; il ne leur était permis de conserver que vingt hommes pour la garde de leurs propres vaisseaux.*

En même temps que, par ces diverses mesures, il essayait d'utiliser pour son propre service les colons occidentaux établis dans son empire, Manuel cherchait à gagner l'amitié de leurs nations. C'est qu'en effet il poursuivait en Italie un but grandiose: la restauration de la domination grecque, telle qu'elle existait autrefois, et le rétablissement, en faveur des Comnènes, de la puissance et du titre d'empereurs romains. Pour cela, il lui fallait des alliés parmi les princes et les villes d'Italie, Quoi de plus naturel que de s'adresser d'abord aux villes commerçante» déjà engagées envers lui par leurs intérêts dans le Levant, que de leur jeter conmie appât des privilèges commerciaux et des comptoirs, mais aussi que de s'en prendre à leurs colons lorsqu'elles ne se montraient pas assez dociles? Ce fiit à cette ambitieuse politique que les Génois durent leur admission au nombre des nations commerçantes favorisées dans l'empire grec. Après avoir repoussé la tentative des Normands sur Corfou, l'empereur résolut en 11B6 de porter à son tour la guerre chez l'ennemi Un grand nombre de barons de l'Italie méridionale étaient en révolte ouverte contre Guillaume I^, successeur de Boger, le pape et l'empereur d'Allemagne lui témoignaient de l'hostilité; les circonstances paraissaient donc favorables et Manuel pouvait espérer

^ Dœ, 8uüe rüax, toae, eoW Oriente, en thèse générale, mais il pouvait bien

p. 11 — 18. arriver que quand les colons avaient re-

* Lib, jur, I, 184, 186, 268. Langer joint les troupes impériales, les points où

(op. eu, p. 60, not 8) dit qn^il était dans se trouvaient leurs fsMitories ou leurs

rintérêt même des colonies de participer vaisseaux ne fussent qu'insuffissamment

à la défense de Fempire; cela est vrai ou même point du tout gardés.

IL Byacmce sous les Comnenes et les Anges, 203

avec quelque raison qu'en »'alliant aux adversaires du roi, il lui serait facile de prendre pied en Italie.^ Pour se faire des alliés, ou tout au moins enlever les siens à son ennemi, il-n'épai^nait ni l'argent ni les promesses. En allant ainsi de l'un & l'autre, ses agents arrivèrent à Gènes. Celui qui y porta les premières propositions de Manuel était le même qui négociait à Ancône avec l'empereur Barberousse,^ à Bénévent avec le pape Adrien IV,^ pour obtenir d'eux la formation d'une ligue contre le roi de Sicile; c'était Michel Paléologue, un des plus habiles capitaines du temps.^ Il fiit remplacé dans la suite par Démétrius MacremboUtès.^ Tout ce que l'empereur demandait aux consuls génois c'était, à ce qu'il semble, de ne pas prendre d'engagement avec ses ennemis et d'imposer à ceux de leurs compatriotes qui résidaient sur le territoire de l'empire l'obligation de coopérer à sa défense en cas d'attaque. H tenait beaucoup à ces deux points et, pour les obtenir, il fit promettre à la République de magnifiques présents composés de pièces d'orfèvrerie et de soieries, un quartier de commerce et des quais à Constantinople, dans les parties de la ville où déjà les Pisans et les Vénitiens avaient les leurs; Macrembolitès ne précisait pas davantage la situation de ce quartier, mais il garantissait que si son prédécesseur ou son collègue^ avaient fait des promesses pour tel embolum ou tel quai déterminé, l'empereur ferait honneur à sa parole sans discussion: de plus, les Génois pourraient, comme les Pisans, fonder des établissements dans d'autres villes de l'empire; leur situation légale serait en tout cas la même que celle des Pisans et les droits de douane ne seraient pas plus élevés pour les uns que pour les autres. Les engagements de Macrembolitès d'une part et ceux des consuls de l'autre furent couchés par écrit et formèrent deux documents connexes. "^ Leur contenu concorde parfaitement avec ce que

* Oinnam. p. 185 et sa.; Nicét p. 120 rad m lorsque Tannée croisée commandée et s., 124 et ss.; GuiU. de Tjr, XVm, par ce prince approchait de la frontière cfaap. 2, 7, 8; Bomuald. Salem., dans (Cinnam. p. 67). Dans les documents Pertz, SS. XIX, 428 et ss.; Marango, génois son nom est généralement altéré: Und. 242 et s. on y lit tantôt Métropolites, tantôt Macro-

' Otto Fris., dans Pertz, SS. XX, politus, Macrapolitus, Macrampolitus. 408, 418. <" Ce coUègpie est qualifié de "'Subitns'':

' Hadriatd vita oui, Bosone, dans c^était probablement le Sebastos Jean

Watterich, Väae ponHf, roman. Il, 882 Ducas, dont le nom se trouve, à cette

et s. époque fréquemment associé à celui de

* Sur ce personnage, Toy. Hase, MrcßcL Paléologue (Cinnamus, p. 185 et ss.).

au Dialogue de Timarion, Not. et extr. ^ Ces documents, publiés pour la pre-

IX, 2« part, p. 164 et ss. miôre fois par Sauli, DeUa eohnia d&i

^ Le nom de ce personnage se retrouve Qenowsi in ChkUa, n, 181 et s.. Pont

encore à l'occasion d'une autre mission: été de nouveau d'une manière plus com-

Manuel l'avait envoyé audevant de Con- plète, mais en ordre inverse, dans le Lib.

204 Deuxième période» — /. Fondation des cdonies commerciales.

Gaffaro dit à propos de ce traité, à l'aimée 1166: ^ il nous apprend de plus que le quartier promis aux Génois comprenait une église et que l'assimilation des Génois aux Pisans ayait ponr eux, comme conséquence, un abaissement des droits de douane de 10 7o» ^nf des non privilégiés, à 4% (^ deceno in viceno qtdnto).

Les consuls de Gines pour l'année 1157 envoyèrent à Gonstantinople Amico de Murta prendre possession du quartier destiné à l'établissent des marchands, et des places réservées à leurs navires.* Il eut pour seccesseur, en 1160, Enrico Guercio.^ Les Génois paraissent effectivement avoir possédé à cette époque à Constantinople un fondaco et plusieurs maisons (hospitia), mais leurs rivaux ne les en laissèrent pas jouir longtemps. Un jour, en 1162, un millier de Pisans altérés de sang et de pillage vinrent les assaillir: ils n'étaient pas plus de 300, mais ils se défendirent bravement jusqu'au soir; leurs agresseurs durent se retirer sans avoir accompli leur forfait, mais le lendemain, ils revinrent à la charge, suivis d'un renfort, composé de Vénitiens, de Grecs et d'un ramassis de canailles de toutes sortes; leur but était le pillage de l'entrepôt (fundicum) des Génois. Se voyant réduits à succomber sous le nombre, ceux-ci abandonnèrent leurs maisons (hospitia) et leurs biens; leurs ennemis emportèrent un butin d'une valeur de 30,000 hyperpres et massacrèrent un jeune noble génois, fils d'Otto Bufo. Les Génois regagnèrent leur patrie, et cet incident fut le début d'une guerre acharnée entre Gènes et Pise; comme elle eut lltalia pour théâtre, nous n'avons pas à nous en occuper ici.^ Ainsi, la première tentative de colonisation faite par les Génois à Constantinople avait abouti à un échec Cependant l'empereur Manuel ne tarda pas à leur faire de lui-même de nouvelles avances; il leur fit

jur. I, 183—186. Leur date est: "1156, ^ Annal. Jan, p. 33. A la suite de 12 die intrante Octobri:^ lea emendationes cette attaque, Gènes fit remettre à Pemqui y sont jointes dans le Lib. jur. sont pereur, en 1174, par l'ambassadeur Gripostérieures; nous le verrons plus loin, maldi, une demande d'indemnités s^élevant Ce traité fut rendu obligatoire pour les au chiffre de 29, 443 hyperpres (les Ancitoyens de Gènes en 1167, par le "Breye nales disent en chiffres ronds 80000). La délia compagna di Genoya*', de la même mort du jeune Bufo est confirmée par les année; voy. Atti detta Sœietà Ligure di instructions de Grimaldi; ce détail ne se storia patrt€h I, 192. trouve pas dans l'édition de Sanli (Storia ^ Annal, Jan, p. 28. deUa eolonia di OakUa, U, 183 et ss.) ' Ihid, p. 26; au lieu de Mirro, il &ut qui ne donne que des fragments; il faut lire Mirto; en général les documents le chercher dans le texte original, qui portent Murta; voy. Olivieri, dans les sera quelque jour, espérons le, publié in- AUi deUa Sœ, Lig,, L c., p. 800. Cf. tégralement; en attendant, voy. Desimoni, Monum, hùt, pair, Chartae, II, 402 et s. dans le Otom, Uguêi, 1874, p. 157—109. ' Amud, Jan, p. 30.

IT. Byzcmce sous les Comnènes et les Anges.

demander d'envoyer des ambassadeurs à sa cour, se déclarant disposé pour sa part à exécuter les anciens traités (prima convenHo). En réponse àr cette invitation, la République expédia trois plénipotentiaires; ils reçurent un accueil des plus honorables, mais sans grands résultats.^ Les choses traînèrent ainsi jusqu'à l'époque de la deuxième mission d^Amico de Murta (1168);' à la suite de longues négociations, cet ambassadeur finit par obtenir (oct 1169)^ l'assentiment du gouvernement grec à la rédaction d'un traité qui devait d'ailleurs rester à l'état de simple projet jusqu'à sa ratification par le gouvernement génois. Des déclarations de l'ambassadeur il ressort que la république de Gènes s'engage à ne faire aucune entreprise contre l'empire grec, soit pour son propre compte, soit pour celui d'aucun personnage, couronné^ ou non; elle promet même de travailler à faire échouer toute attaque dirigée contre un point du territoire de l'empire, de mettre tous les citoyens génois fixés dans l'empire à la disposition de l'empereur pour sa défense; enfin, au cas où Manuel se trouverait en guerre avec un personnage couronné ou non, et jugerait utUe de dirij^er sur Gènes des convois d'or, de navires ou de troupeä, elle s'oblige ä agir en puissance amie. De son côté, Manuel garantit & la ville de Gènes la concession d'un quartier (embokm) avec un quai et une église convenablement situés en dehors de Gonstantinople (trans Canstantinopolimjy dans une région d'ailleurs inconnue, dénommée Orcou. On n'oublie pas de stipuler les cadeaux d'usage en or et en soieries; ils sont même considérables, car, en considération des grandes dépenses que la Bépublique va avoir à couvrir. Manuel renouvelle la promesse déjà faite par Macrembolitès d'un subside annuel de 500 hyperpres, et s'engage à verser en une seule fois les vingt-six premières annuités. De plus, en ce qui concerne les droits de douane, les Génois devront dorénavant payer à Gonstantinople 4 7o seulement et, dans les autres localités, le même taux que les autres Latins dans les cas où ceux-ci seraient soumis aux droita Enfin, il est convenu que les vaisseaux marchands génois pourront entrer librement dans tous les ports de l'empire, ceux de Sossia et de Matracha exceptés, à moins qu'un édit postérieur ne lève cette interdiction.^ Il ne paraît

^ Annal, Jan. p. 61. qu'il était de Tintérêt de sa patrie de

' IhùL p. 78. refuser son appui à ce prince s'il entre-

* La date de 1170 indiquée dans le prenait une expédition contre Fempire Lib.jur,, Tient d'une fausse lecture; yoy. grec Le prince dont le nom restait Olivieri, dans les Atti deUa Sœ, Idg, I, ainsi sous entendu, c'était assurément Fré> 338 et Desimoni dans le Qiom, lig, 1874, déric Barberousse.

p. 148 et ss. ^ On trouve deux traductions latines

* Le prince désigné par cette expression de ce traité, l'une dans le Idb, Jur, I, fut nommé verbalement à l'ambassadeur: 262—266, l'autre dans Sauli, H, 188 et as. celui-ci donna son approbation et jugea

206 Deuxième période. — /. FondcUion des colonies commerciales.

pas que cet édit ait été jamais rendu; au contraire, un nouvel accord, conclu avec Manuel l'année suivante, renouvela la réserve stiptdée potir Rossia et Matracha; à une époque postérieure dont la date reste indéterminée, les Génois envoyèrent une mission chargée d'obtenir la levée de l'interdit,^ mais il est certain qu'elle échoua.

Quel était donc le motif pour lequel l'empereur s'obstinait à maintenir son interdiction^^ est intéressant de le rechercher.^ Il n'est pas douteux que Matra^cl^ n'est autre chose que la Tamatarcha de C!onstantin Porphyrogénète. JUe territoire de cette ville n'était séparé que par une rivière de la Zichie, le district le plus septentrional de l'empire dans les montagn^du Caucase; les deux territoires étaient placés sous le gouvernement du même Métropolite.' D'après GuilL de Bubronck, qui domie à la ville le nom de Matrica,^ son territoire était borné à l'ouest /pftT 1® détroit qui relie la Mer Noire à la mer d'Azov. La Matntcha du diplôme de Manuel était donc située dans la presqu'île de Tamian: elle formait le centre politique et commercial d'un vaste district couvert de villages;* accessible aux navires qui venaient de la hautemer, elle avait de plus l'avantage d'être riveraine d'un grand fleuve qu'Edrisi nomme le Sakir;^ elle était donc placée sur une embouchure du Eouban qui n'existe plus.^ Il est dififtcile de dire à quelle nationalité appartenaient, & l'époque de Pempereur Manuel, les princes de Matracha et sa population. Les princes russes avaient autrefois poussé leurs conquêtes jusque là et possédé la principauté de Tmoutorakan que les savants s'accordent à peu près unanimement à considérer comme ne faisant qu'un avec le territoire de Matracha: mais, à partir du premier quart du Xn® siècle, le nom de cette principauté disparaît des sources historiques. Comme cette disparition correspond à peu près à l'envahissement du pays par les Polovtses, il est assez probable que ce sont eux qui l'ont détruite.' Au moment où Edrisi écrivait sa Géographie (1164), c'est-à dire précisément à l'époque de Manuel, les hàbi-

' Le fait est prouvé par I>esi]noiii, * (kiiisLForp]^^ IMadinnm8iraindoimp.y

àKûB le Giom, ligustieo, 1874, p. 166. p. 181 (et p. 288); Miklosich et MuUer,

* Dans la première des deux versions Actagraee, I, 76, 477; n, 268; Voy. aussi,

latines du traité de 1169 mentionnées précé- Tafel, OonaL Porph, Europa,V» ^» ^, 55.

demment (Lib.jur. I, 255), on Ut: ^absque * Recueil de. voy, et de mém, publ. p.

Boffia (lisez Bossia) et Matracha;'' dans la la Soc de géogr. IV, 215.

deuxième (Sauli 11,192): ^'praeterinBusiam ^ Edrisi, I, 400.

et in Matica.*' On peut d'aiUeurs rétablir * Guill. de Bubrouck, p. 215; Edrisi

la rédaction originale, à Taide du traité II, 896, 400.

de 1170: d'après Miklosich et MuUer, Acta ^ Dubois de Montpéreux, Voyage au-

graeea, UI, 86, cette clause devait être tour du Caucase, V, 87, 64, 78 et s.

oonçue en ces termes: anv r% *PwaCaq ^ V. Fart de Pogodin sur la situation

*al rSp Matçdxttp. de la principauté de Tmoutorakan, dans

IL Bffsance saus les Ckmnènes et les Anges. 207

tants de Matracha étaient continuellement en guerre avec leurs voisins les Busses;^ nous ne pouvons donner d'autre nom aux habitants de Kousia dont nous allons avoir à nous occuper. Cependant Edrisi luimême semble indiquer la nationalité des princes de Matracha, car nous lisons dans la traduction de Jaubert* qu'ils étaient connus sous le nom d'Olou-Abas. De cette dénomination & celle d'Abkases, il semble qu'il n'y ait qu'un pas.' Mais Dozy et de Goeje^ nous apprennent que le terme employé par Edrisi n'est pas un nom propre; ce n'est qu'un qualificatif indiquant que ces princes étaient connus pour leur couraga Nous voici donc rejetés dans l'incertitude; en tout cas, il est probable qu'ils appartenaient à l'une des tribus qui peuplaient les montagnes du Caucase, et en particulier, & l'une de celles qui avaient adopté la civilisation et la religion grecques. En effet, les missionnaires envoyés vers 1230 par les Hongrois de la Theiss à leurs frères païens du Volga, passèrent par Matrica et y trouvèrent un prince et un peuple parlant et écrivant le grec et un clergé grec^ Il est donc difficile d'admettre que l'interdiction fidte aux marchands génois de visiter Matracha ffit motivée par des relations hostiles entre l'empereur et la principauté de Matracha. Le voyageur GuilL de Bubrouck (1253) nous fait entrevoir le motif véritable; en effet, ü rapporte^ que les marchands de Constantinople se rendaient à Matrica et que de Ut ils traversaient la mer d'Azov sur des barques d'un faible tirant d'eau, pour atteindre l'embouchure du Tanaïs, où ils trouvaient à acheter des poissons en quantités incommensurables. Ce que faisaient des marchands francs au temps de l'empire latin, les marchands grecs avaient dû le Mre & l'époque des Comnènes. La mesure prise par Manuel avait donc pour objet de fermer aux Génois l'accès de ces eaux où les Grecs allaient s'approvisionner de poisson, et d'assurer à ses sujets le monopole d'une des branches de commerce les plus lucratives, n est beaucoup plus difficile d'arriver à déterminer ce que pouvait être la ''Bosia'' indiquée dans le décret de Manuel Pour ma part, si l'on voulait entendre par là tout simplement le ''pays des Busses'*, je n'y contredirais pa& En somme Manuel pouvait avoir ses raisons pour

rErman's Archiv für die Eunde Ruas- ^ Edrisi, Deaeripiian de r Afrique et

lande, V, 429—481; Karamsin, Geseh, des de VEspagney Préf, p. xix. ru88, Reiches (trad. aUem.) I, 140, 845; ^ "Litteras et sacerdotes graecos hi^

n, 117. bent:" Theiner: ^f6mim.veteraHungar.I,

^ Edrisi, U, 400. 152. En ce qui concerne le clergé, le fait

* Ibid. n, 895. est confirmé par ce que nous avons dit plus

* C^est rinteiprétatîon admise par le haut de Tévêché grec de Matracha. traducteur lui-même, Lelewel dans sa ' GoilL de Rubrouok p. 215. Oêogr, du mayen-^e, EŒ, 197 et d^autres

encore.

208 Deuxième période. — L Fondation des colonies commerciales.

chercher à empêcher les nations commerçantes de l'Ocddent de trafiquer avec les Busses; souvent ces derniers avaient manifesté des intentions hostiles à l'empire et, lors même qu'ils se présentaient à Constantinople sons des dehors pacifiques, on conservait à leur égard des sentiments de crainte et de défiance. On peut d'ailleurs donner de l'acte de l'empereur une explication plus plausible encore. Entre Matracha, située dans la baie de Taman, et Soldaîia (Soudak) en Crimée^ Edrisi,^ contemporain de Manuel, indique deux stations: l'une plus rapprochée de Soudak, i laquelle il donne le nom de Boutra ou Bouter (var. louter), nom qui ne se retrouve nulle part; l'autre plus voisine de Matracha et que Ton trouve mentionnée tantôt comme le débouché du fleuve de Russie, c'est-à dire du Don, tantôt comme une ville nommée Bousia, située sur un grand fleuve qui descend des monts Eokaia, c'est-à dire encore sur le Don. D'après la carte d'Edrisi,' ces quatre points étaient situés à égale distance l'un de l'autre, environ 20 milles,^ et échelonnés le long de la mer Noire à une même latitude. D'après ces données Boutra pourrait se retrouver dans Gafh^ et Bousia dans Eertch.^ En effet, il est de toute évidence qu'Edrisi considère comme l'embouchure du Don ce qui est dims le fiût le détroit de Eertch; d'alleurs Guill. de Bubrouck, lui aussi,^ ne regarde la mer d'Azov que comme une sorte de renflement du lit du Don et, selon lui, le cours de ce fleuve commence par se resserrer (formant le détroit de Eertch) avant de se jeter dans la mer Noire. Mais toutes les fois que la ville de Eertch est indiquée dans un écrit du Moyen- Age, l'auteur lui donne soit le nom antique de Bosporus (Vosporo), soit le nom actuel^ jamais celui de Bosia ou Bousia, et nuUe part l'histoire ne parle d'un établissement fait sur ce point par les Busses, que ce nom rappellerait nécessairement D'un autre côté, si Bousia se confondait avec Eertch, il y aurait contradiction avec la carte d'Edrisi, car celui-ci la place sur la rive gauche de ce qu'il prend pour le Don, c'est-à dire du Bosphore, tandis que Eertch est sur la rive opposée, chacun le sait Tâchons de rétablir les faits: Edrisi transporte dans la mer Noire l'embouchure du Don, qui se trouve en réalité dans la mer d'Azov; or, il avait sous les yeux un itinéraire exact, qui plagait la ville des Busses sur la gauche de l'embouchure vraie du fleuve: conséquent avec lui-même, il la transporte aussi plus bas: c'est là l'erreur. Il existe des cartes du commencement du XY« siècle, sur lesquelles on voit^ au sud de l'embouchure du

^ Edrisi, n, 395, 400 et s. graphiques, n' 4.

* C'est seulement dans le second des ^ Lelewel, 1. c.

passages cités qu'Edrisi fixe à 27 miUes ' Ibid.; Brunn, Notices sur les cohnies

la distance entre Matracha et Bousia. italiennes en Oaxarie, p. 6.

' Hommaire de HeU, i^eppes de la ^ Guill. de Bubrouk, p. 216, 250.

mer Oaspienney Atlas: Monumens géo-

//. Byzance sous les Comnènes et les Anges. 209

Don, le nom de Casai (ou Cassar) degli Bossi;^ il y avait là probablement des restes d'un ancien établissement des Russes. A son ori^ne, maîtresse seulement du haut fleuve, cette peuplade ne tarda pas à y. organiser une navigation si active que déjà, au temps d'Edrisi, il portait le nom de fleuve des Russes. * On peut très-bien admettre qu'ils aient fondé une station non loin de l'embouchure du Don, que cette station ait pris rapidement un développement qui lui donnait les allures d'une ville, et qu'elle soit redescendue plus tard au rang de simple village (casai), et ce serait la Rousia des géographes arabes.^ Guillaume de Rubrouck rapporte que les marchands de Constantinople envoyaient de Matracha leurs bai*ques chercher du poisson à l'embouchure du Don: elles y avaient sans doute affaire à la colonie russe. Si nous sommes dans le vrai, le motif de l'interdiction imposée par l'empereur aux Génois était le même pour Rousia que pour Matracha.

Arrêtons cette digression et revenons aux négociations engagées entre Gènes et l'empereur Manuel. A Gènes, personne ne fut satisfait du traité conclu par Amico de Murta avec l'empereur, au mois d'octobre 1169, sous réserve de l'approbation de son gouvernement En général, on n'y tenait pas, ou tout au moins, on n'y tenait plus, pour le moment, à prendre à l'égard des Grecs des engagements aussi étendus: ce qui choquait surtout, c'était que le traité fût si clairement une arme dirigée contre l'empereur d'Allemagne; et puis, on se trouvait blessé du refus de Manuel d'a<HM)rder un quartier dans l'intérieur de sa capitale. Comme Murta était resté à Constantinople et y passait tout l'hiver, on lui envoya de nouvelles instructions qui nous sont parvenues sous forme de modifications et d'additions (emendatienes) au traité conclu en 1155 avec Macrembolitès.^ Murta y recevait l'ordre de faire tous les efforts imaginables pour obtenir la suppression du passage où il était fait allusion à un personnage couronné, c'est -à dire à Frédéric Barberousse, et de ne l'admettre que dans le cas où toute la négociation risquerait d'échouer faute de cette concession. H était autorisé à accepter la clause qui

1 Voyez les Portulans, daus Lelewel, indications erronées d^Ednsi; pour le pre-

Atl. p. 18. dans Thomas, Periplus des mier de ces géographes, voy. Abouiféda,

Pontus Euxmus, p. 246 et s., 266, et dans Oéoffr, JJ, 320 et Frœhn, Ibn-Fosalan, p.

les Wiener Jahrbuch. 1834, I, p. 9. Le 31 ; pour le second, la traduction de Mehren,

^'casale de Butenls**, Toisin de Tendroit où p. 877. A côté de cela on croyait à

Guill. de Bttbrouck traversa le Don , est l'existence d'une autre Rusia, capitale des

bien plus haut dans les terres (Ruhr. p. 249.). Russes, que Ton plaçait très haut dans

« Edrisi, U, 395; cf. Fraehn, Ibn Foss- le Nord; Aboulf. 1. c; Ibn Swid, cf. Frsehn,

lan, p. 88. p. 32.

^ Pour la détermination de la situation * Dans le Lib. ßtr, I, 184—186 on

de Rousia, Ibn Saïd (mort en 1274) et les trouve immédiatement après le texte

Chemseddin (mort en 1327) suivent les du traité.

210 Deuxième période, — /. Fondation des colonies commerciales.

imposait, aux Grénois établis sur le territoire de l'empire, l'obligation de coopérer à sa défense en cas d'attaque d'un ennemi extérieur, sous la forme adoptée dans le projet, mais en spécifiant bien qu'en cas d'une attaque partielle on ne pourrait appeler aux armes que les Génois habitant la province menacée, tandis que dans le cas d'une attaque générale par une grande flotte ennemie, forte de cent galères et plus, les Génois ne poun^aient laisser que vingt hommes dans chacune de leurs factoreries pour la garde des bâtiments et des navires marchands, et tous les autres, sui* quelque point de l'empire qu'ils fussent pris, devraient servir sur la flotte impériale. De plus, Murta devait insister énergiquement pour obtenir de l'empereur le règlement des indemnités en retard. Comme Macrembolitès avait promis que les Génois jouiraient dans l'empire grec du même traitement que les Pisans, l'ambassadeur était chargé de prendre des renseignements exacts sur les propriétés et les droits concédés à ces derniers, ainsi que sur les charges qui leur étaient imposées, afin de réclamer en connaissance de cause, l'égalité de traitement jusque dans les plus petits détails. Enfin, en ce qui concernait la colonie principale, on lui recommandait d'insister de tout son pouvoir afin d'obtenir pour les Génois des entrepôts et des quais dans l'intérieur de la capitale: il devait indiquer de préférence la région comprise entre la quartier (embolum) vénitien et le palais du despote Angelos, ou, en seconde ligne, la place voisine du "perforum"(?);^ s'il lui était absolument impossible d'obtenir un emplacement dans l'intérieur, il devait, tout au moins, exiger une bonne place à Péra, mais seulement à titre provisoire et sous la réserve formelle que si, un jour, les autres colons latins venaient à être réadmis dans la ville, ^ on y réserverait également pour les Génois des entrepôts et des quais, entrepôts et quais que le gouvernement grec devrait dès à présent désigner à l'ambassadeur. Sur les instances de Murta, Manuel finit par céder aux Génois un quartier à l'intérieur de la ville (avril et mai 1170), » dans la région dite Coparion ou Coparia, non loin du quartier pisan. En rapportant à son gouvernement ce résultat de ses démarches, Murta était en droit de compter sur un meilleur accueil que celui qu'on avait fait à son projet d'octobre 1169. Arrivé à Gènes, il y trouva des ambassadeurs

^ C^est peut-être le point que Ton ' Ce membre de phrase sera expUqué

nommait T^c/rifroç X£ô-oç (lapis perforatus); par la suite.

cf. Nioét p. 719, 742: il était voisin du ^ Les deux chartes de concession ont

palais des Blaqnemes , à Touest de la été publiées par Desimoni à la fin de son

porte Aibazari actuelle; Toy. Paspati, Memoria sut quartieri dei Oenovesi a

Journal du SyUogos de ConstanHnople Constaniinopoîi nel secolo XII. j dans le

(nous le citerons fréquemment) VI, 148; QiomaL ligusL 1874 (p. 178 et ss.). Vn, 90 et Bv%, fitktr. p. 141.

//. Byzcmce sous les Comnenes et les Anges. 211

grecs qui attendaient son l'etour pour obtenir une réponse définitive, us étaient arrivés à Gènes au mois de juin 1170, apportant avec eux une grosse somme d'argent; ce n'était point l'indemnité si souvent réclamée par les Génois pour les pertes subies dans leur ancien quartier de Constantinople, mais un don bénévole, envoyé par Manuel pour se concilier le gouvernement génois et le décider à entreprendre des armements contre les Hobenstaufen. Peut-être, dans leurs conversations, les ambassadeurs donnaient -ils à la pensée véritable de Fempereur plus de relief que celui-ci ne l'avait fait lui-même dans sa lettre, mais leurs paroles cadraient mal avec le rapport verbal fait par Amico sur ses négociations avec la cour de Byzance. Malgré ce qui pouvait paraître obscui' ou contradictoire dans toute cette affaire, rien n'autorisait le gouvernement génois à douter de leur bonne foi, mais l'acceptation du présent envoyé par Manuel eût équivalu à une déclaration défijiitive en faveur de l'empereur grec contre l'empereur allemand; c'est ce qu'il tenait à éviter; il fit prévenir les ambassadeurs qu'il était dans l'impossibilité d'accepter* et ceux-ci remportèrent leur argent. H fallait cependant adoucir ce refus dans la forme et ce fut encore Amico que l'on chargea d'aller fournir des explications à Constantinople.^ L'empereur renonça sans difftculté à son projet d'alliance et se contenta de la promesse du gouvernement génois de ne £edre alliance contre lui avec aucun personnage, couronné ou non, et, en cas d'une attaque exécutée par des forces considérables, de coopéi*er à la défense de l'empire de la manière prévue dans les instructions (emendationes) précédemment remises à Amico de Murta. De son côté, l'empereur confinna la concession d'un quartier dans l'intérieur de sa capitale, la réduction des droits de douane à 4Vo ^t la promesse d'un présent annuel, dont il fit payer sur le champ les dix premières annuités.^ Les Génois ne jouirent pas longtemps en paix de

^ n est facile de comprendre queUe ^propter imminentes ejus (civitatis JanusB) importance le gouvernement génois at- sumptus;*' Ltb,jur. I, 264 et s., ce qu'on tachait à la constatation de ce fait, car, peut bien traduire: "à titre de subsides eu plus tard (1171), quand il eut embrassé prévision d'armements à effectuer.^ ouvertement le parti de l'empereur d'Allé- ' Annal. Jan. p. 86. magne, il fit valoir comme preuve de la ' Diplôme sans date, de Manuel, interconstance de sa fidélité à l'égard de Fré- calé dans le diplôme de l'empereur Isaac déric (1172), le refus du présent offert de 1192, dans Miklosich et Müller, Acta par Manuel: Annal. Jan. p. 90, 91. En graecaj EŒ, 26 et ss. (33 — 36): on en 1169 il avait tenu à bien peu de chose que trouve une partie en latin dans Sauli, Gènes ne s'engageât dans une politique Délia colonia dei Oenovest in Oalatct, II, toute contraire: la preuve en est qu'à 194 et s. Il m'est impossible de rien cette époque Amico de Murta accepta l'offre découvrir dans ce diplôme qui prouve des faite par l'empereur de payer par antici- dispositions à accueülir plus favorablement pationvingîrsiz annuités du présent d'usage les demandes des Génois, comme le pré-

212 Deuxième période, — L Fondation des colonies commerciales.

leur nouveau quartier: assaillis par leurs rivaux comme en 1162, leurs maisons furent détruites et leurs biens mis au pillage. L'empereur, nous le verrons plus loin, rendit les Vénitiens responsables de ce méfait; l'historien Cinnamus les en accuse également, mais à Gènes on n'était pas de cet avis. La preuve en est dans les instructions envoyées en 1174 à l'ambassadeur Grimaldi: en effet, nous y trouvons, entre autres demandes de dommages-intérêts, diverses réclamations relatives aux pertes subies par les Génois par suite de l'assaut donné à leur nouveau quartier (emboK de Coparia de novo Janue dati); et nous y lisons de plus que l'empereur avait rendu les Vénitiens responsables et avait pour ce fait, mis leur argent sous séquestre, mais qu'ils n'étaient pas les vrais coupables. Grimaldi fiit le dernier ambassadeur de Gènes auprès de l'empereur Manuel. Outre les réclamations précédentes, il était encore chargé de demander des indemnités pour dommages causés à des citoyens génois sur terre et sur mer, dans les dépendances de l'empire grec, et d'obtenir l'adjonction au quartier de Constantinople d'une église construite sur sa limite, de quelques maisons qui la séparaient de la mer, et d'un second quai. Les renseignements font absolument défaut sur le résultat de cette mission; il n'existe rien en dehors des instructions que nous venons d'analyser.^

Pise avait adopté de bonne heure et suivi avec constance une politique gibeline: ce n'était certes pas le moyen de se faire bien venir de Manuel. Vers la fin de l'année 1161, deux ambassadeurs de cette république, Cocco Grifft et Banieri Bottacci arrivèrent à sa cour, dans le but de conclure un nouveau traité. Manuel posa comme condition préalable qu'en cas de guerre entre les Hohenstaufen et l'empire grec, Pise s'engagerait à refuser aux premiers tout appui, moral ou matérial; pour faire accepter cette clause, il employait son argument ordinaire, la promesse de subsides énormes; Pise, résolue à rester, coûte que coûte, fidèle au drapeau gibelin, refusa, et les négociations en restèrent là.« Les deux ambassadeurs profitèrent, du reste, de leur long séjour à Constantinople pour fißtire mettre à exécution un décret des consuls pisans de 1160.' Ce décret portait que tous les droits payés par les vaisseaux abordant aux quais des Pisans, les taxes pour l'usage des poids et des mesures appartenant à la commune, le loyer des maisons cédées à la colonie, les sommes destinées à des fondations

tend M. Langer, p. 170. Cependant j^admets * Sauli, 1. c. p. 183—188, neles donne,

aussi maintenant que ce diplôme fut le nous TaTons déjà dit, que d'une manière

dernier signé par Manuel. En somme, je incomplète.

dois reconnaître que les recherches de ' Marang. Annal. Pis. p. 246 et s.

M. Langer m'ont été d'un grand secours Bottacci rentra dans sa patrie le 29 juin

pour fixer ayec plus de précision Tordre 1162; Cocco Grifft le 22 juiUet 1168.

chronologique des voyages de Murta. ' Doc. suüe relax, tose, p. 8 et s., 10.

IL Byzance sous les Comnènes et les Anges. 213

pieuses, etc., en un mot], tous les revenus de la colonie pisane seraient versés à la caisse de la cathédrale de Pise; que, de plus, les trésors des deux églises pisanes de Gonstantinople ne poun*aient être ni vendus, ni mis en gage, ni employés à des objets d'utilité publique sans l'autorisation du fondé de pouvoirs (operarittë) de la cathédrale. En faisant ainsi passer la fortune mobilière de la colonie d'une administration laïque à une administration ecclésiastique, on s'était évidemment proposé de la mettre à l'abri des enti-eprises de l'empereur, dont le despotisme et l'avarice faisaient tout redouter, et l'on eut bientôt la preuve que cette mesure n'était que le fait d'une sage prévoyance, car, peu de temps après, Âstaforte, le &vori de l'empereur, fit subir aux Latins toutes sortes de vexations et poussa l'audace jusqu'à confisquer une somme d'argent dont un Pisan avait disposé par testament en faveur d'œuvres pies. Vers la même époque, Manuel transféra de vive force le quartier des Pisans hors de la ville. Les motifs de cet acte sont restés inconnus.^ Était-ce le dissentiment politique mis à nu à la suite de l'ambassade de 1161? était-ce l'hostilité témoignée par les Pisans à l'égard de la jeune colonie génoise, hostilité qui avait dégénéré dans les derniers temps en violences ouvertes? ou bien cette mesure n'était-elle que l'accomplissement d'un des projets de l'empereur, celui de purger sa capitale d'éléments étrangei'S* toujours prêts à conspirer avec les ennemis extérieurs, danger incessant pour le repos public? Suivant nous, le dernier motif doit être le véritable, cai', en 1169, l'empereur voulut faire aussi sortir les Génois de la ville. Nous manquons d'éléments pour déterminer l'époque de V expulsion des Pisans, mais nous pouvons afßürmer positivement qu'il ne fut point question de les chasser de l'empire, comme le prétend Marin.^ Manuel se contenta de les déloger du quartier qu'ils occupaient dans l'intérieur de la ville et de leur en assigner un autre, moins bien situé naturellement, sur l'autre rive du Bosphore (peut-être du côté de Scutari ou de Galata), et ce fut tout D'ailleurs, cet exil ne fut pas de longue durée. Pour rentrer dans les bonnes grâces de l'empereur, Pise lui envoya au mois de novembre 1168 le consul Albertus Bulsi, le fameux jurisconsulte Burgundius^ et le comte Marcus. Ces trois personnages se rendirent d'abord à Baguse, où ils signèrent, le 13 Mai 1169 (Ind. 3) un traité entre les deux villes,^ séjournèrent à Gonstantinople toute l'année 1170, car c'est de cette année là qu'est daté (mense Jul. Ind. 3 ) l'accord conclu

^ "Ob quasdam causas;** tels sont les ' Storia del eamtnerdo dei Venexiand

termes vagues employés par Manuel lui- IQ, 118.

même, dans la buUe de réintégration; * Sur oe personnage, voy. Savigny,

Doe. 8tdle relax, toac, p. 54. Qeseh, des B. Rechtes im MiUelaUerj S® éd.

' H avait également relégué les Juifs IV, 394-410.

à Péra; Toy. Bei\j. de Tudèl. I, 66. ' MonumerUaspecUmttahistonamSk^

214 Deuxième période. — /. FondcUion des colonies commerciales,

par eux avec Manuel et rentrèrent dans leur patrie le 9 novembre 1171: ils ramenaient avec eux trois ambassadeurs grecs chargés de régler >tous les détails.^ L'empereur s'était laissé fléchir; il autorisait les Pisans à reprendre possession des emplacements précédemment occupés par eux dans l'intérieur de Constantinople; par contre, les consuls de Pise devaient lui prêter serment de fidélité et s'engager à considérer comme nulle et non avenue toute obligation contractée par la république envers des personnages couronnés ou non, si elle se trouvait en contradiction avec ce serment.« De plus, l'empereur promettait d'améliorer les quais affectés aux Pisans et de remettre à la ville et à l'archevêque les présents stipulés par les traités, mais retenus depuis quinze ans.^ Les ambassadeurs grecs fiirent, k ce qu'il semble, de retour à Constantinople au commencement de 1172, rapportant le ti-aité ratifié par les autorités de Pise, et il est probable que c'est à ce moment que les Pisans eurent la permission de rentrer dans leur ancien quartier.

Pendant ce temps, V empereur ne perdait point de vue ses projeta sur V Italie et multipliait ses efforts pour y gagner du terrain; mais partout il se heurtait à des obstacles. Il avait bien pu, dans un grand nombre de villes, rallier à sa cause quelques individus,* mais la majorité se montrait peu disposée à secouer le joug de l'empereur d'Allemagne pour se jeter dans les filets de l'empereur grec. Ancone seule fidsait exception. Dès l'époque où il avait reconquis Corfou, Manuel avait songé à en faire une place d'armes et un centre d'opérations. Le chroniqueur Cinnamus, qui mentionne ce détail, ne dit pas ce qui fit échouer ce projet, si ce ftit l'incapacité de l'amiral grec chargé de l'exécution, ou lïnfluence secrète des Vénitiens.^ Quelques années après, Manuel organisa k Ancone un dépôt de recrutement pour la guerre qu'il soutenait contre les Normands; mais ses agents ne se bornaient pas à y rassembler des troupes mercenaires; ils travaillaient les bourgeois de la ville et les seigneurs de la marche d'Ancône: en cas de succès,

torum mendîonalium (éà.I4nhié)f Zagn^h. de l'empereur Isaac: il a été publié en

1868, I, p. 10. n paraît qu^ila étaient grec par Miklodch et Müller, Äeiagraeea.

accompagnés par un fonctionnaire nou- m, 13 et s.; en latin par Dal Borgo,

vellement nonmié chef de la colonie de p. 165 et s.; dans les deux langues dans

Constantinople (Marcius vicecomes noster les Doc. sulle relax, tose., p. 45, 54.

Constantinopolitanus) , qui se rendait à ' Marang. op. c.

son poste, n prêta en môme temps qu^eux * Nicét. p. 262. La Oontin. Zwet-

le serment d'observer le traité. tenais aUera (Mon. Oerm. SS. 9, 541) dit:

^ Marang. Annal. Pis. p. 262, ad. an. ''cum (Manuel) jam fere omnes civitates

1172 (more Pisano), Ind. 5 (commençant (Italiœ) pecunia attraxisset:** c'est une

au 24 Sept 1171). grande exagération.

' Le texte de ce traité nous est par- ' Cinnam. p. 102. Tenu intercalé dans un diplôme postérieur

IL Byzcmce sous les Comnènes et les Anges, 215

Manuel se promettait de réorganiser Tancien exarchat d'Ancône et, par ce moyen, de tenir Venise en échec et de Thumilier; car, si devant Corfou il avait dévoré son afiront, il ne l'avait pas oublié depuis.^ De leur côté, les Vénitiens n'ignoraient pas les dangers que courraient leur liberté politique et leur prééminence commerciale dans l'Adriatique* si les Grecs parvenaient à prendre pied dans cette région et ä rendre la vie au commerce d'Ancône: d'autre pai-t, ils en voulaient à l'empereur de ce qu'il avait accordé des quartiers de commerce et des privilèges aux Génois, leurs rivaux sur les marchés du Levant Entre Venise et l'empire grec, les antiques liens d'amitié se relâchaient de de jour en joui': il n'existait plus qu'un seul point commun, sur lequel leurs intérêts se renconti'aient, et cela seul empêchait la rupture d'éclater. En effet, Venise était l'un des membres les plus zélés de la confédération des villes lombardes, et, comme l'empereur grec, elle travaillait de toutes ses forces à expulser de l'Italie l'empereui* Frédéric Barberouase. C'était elle, paraît -il, qui négociait, c'était par elle que passaient les subsides fournis par l'empereur grec pour entretenir la lutte des Lombards contre le Hohenstaufen.^ H est difficile de déterminer la cause qui amena la rupture définitive:^ une chronique écrite une cinquantaine d'années après ces événements, VHistoria ducum Veneticorum, mentionne divers motife qui y auraient contribué: la jalousie, la colère, la crainte auraient agi sur l'esprit de Manuel; jalousie des richesses possédées par les Vénitiens, colère de voir repousser par eux une alliance offerte par lui, enfin crainte de leur énergie.^ En citant le deuxième motif, le chroniqueur avait en vue, à ce qu'il semble, les faits relatés postérieurement avec plus détails par Dandolo.^ D'après cet écrivain, Manuel aurait promis sa fille en mariage au jeune roi de Sicile, puis il aurait rétracté sa promesse; ^ prévoyant que cet affront pourrait amener une guerre, il avait jEedt sonder les Vénitiens, afin de savoir si, dans ce cas, ils prendraient parti pour lui; les Vénitiens auraient répondu négativement Mais un autre

* Ci]main.p.l70;Sudendorf,.ße^M^rttm, y entrait pour peu de chose, bien qu'ils n, 131 et 88.; Annal. Colon, maœ.y dans aient alors fait cause commune avec Ma- Pertz, SS. XVn, 767; Epist, Friderici I, nuel, crime dont Venise les punit duredans Otto Fris., ibid. XX, 348 et s.; Rar ment par la suite (Dand. p. 292—294). gevinus, ibid. 428. H n'est question de ces üifluences que

' Sur U rive orientale de TAdriatique dans des sources très postérieures; voy.

Spalato, Trau et Baguse prirent parti Appendini, NoHxde suUe antichità dei Ra-

pour Manuel; Zara même se révolta contre gusei, 1, 267. Venise. * Mon. Oerm. SS. XTV, 78.

' Cinnam. p. 228—231; Vignati, Storia * Murât. SS. XII, 291.

dipldeilalegalombar(kh]?*lA5lG£.Pmtz, ^ Ce &it est également relaté par

Friedrieh /, I, 364; II, 100 et s., 373. Eomuald. Salem, dans Pertz, SS. XIX,

* En tout cas Tinfluence des Bagusains 436, 439, et par Nicét p. 221 et s.

216 Deuxième période. — /. Fandation des colonies commerciales.

chroniqueur digne de toute confiance, Bomuald de Saleme place ce fait en 1172, c'est-à dire un an après la catastrophe qui attira sur les Vénitiens la colère de Manuel; il ne nous est donc pas possible d'accepter le motif mis en avant par Dandolo sans nous heurter à des difflcidtés de chronologie. Ce n'est cependant pas une raison pour rejeter l'indication de VHistoria ducum Veneticorum; l'auteur a pu avoir présente à l'esprit une autre proposition d'alliance; il est regrettable qu'il n'en indique pas le but avec plus de précision. Parmi les chroniqueurs grecs, Nicétas rejette toute la faute sur la morgue des Vénitiens devenue insupportable à Manuel; mais il ne mentionne aucun fait positif comme motif de la rupture. ^ Cinnamus, au contraire, relate les choses de la manière suivante: d'après lui, les Vénitiens habitant Constantinople avaient ouvertement maltraité les Lombards, appellation qui désigne X^iidubitablement les Génois,* sous prétexte que ceux-ci auraient rompu leurs anciens traités d'alliance; ils avaient détruit leurs maisons de fond en comble et leur avaient fait subir des pertes incalculables: l'empereur les rendit responsables de la réparation âe leurs torts et les condamna à reconstruire les maisons des Lombards et à les indemniser des pertes occasionnés par leur fait: les Vénitiens s'y refusèrent et allèrent même jusqu'à menacer les Grecs d'une attaque comme celle dont avait été victime l'empereur Jean: c'en était trop; l'hésitation n'était plus permise; Manuel le jugea ainsi et les fit tous arrêter en un seul jour. Cette relation est basée sur des faits historiques. Effectivement, à l'époque qui nous occupe, les Génois furent assaillis dans leur quartier et ce quartier, c'est l'instruction remise à l'ambassadeur génois Grimaldi (1174) qui nous l'apprend, était précisément celui qui leur avait été concédé peu de temps auparavant (par une bulle d'or du mois d'avril 1170) dans la région Coparia. Manuel rendit les Vénitiens responsables et confisqua tout l'argent qu'on trouva en leur possession.* Cependant à Gènes ce n'étaient pas les Vénitiens qu'on accusait d'être les véritables auteurs de l'attentat:* Du côté de l'empereur, l'accusation poitée contre eux et la punition infligée pour ce fait n'était que le prélude des hostilités dont nous recherchons en ce moment la cause. Les témoins que nous avons consultés ne confirment nullement le récit de Cinnamus: entre tous les chroniqueurs contemporains, il est le seul qui parle d'une attaque des Vénitiens contre le quartier génois de Constantinople.^ n nous paraît plus sûr de suivre les indications

' Nicét p. 222 et 8. » Sauli, op. c, H, 185.

' Cinnamus emploie le mot ^'Lombards^ * Sauli , op. c. : ^cnm non culpabiles

comme synonyme de Liguriens; cf. p. 10: essent et sceleris ejusdem rei^. in Aiyovitifn' iTTTZftaVf oitç AwftTtdi^dovq fffiiv * Voir la démonstration dans Langer,

o^ofial^ovaip àvO-q^anoi. op. eu. p. 171, note 3.

//. Byeance saus les Comnènes et les Anges. 217

de VHistoria ducum VeneHcorum^ et de chercher la cause de l'irritation de Manuel dans la déception qu'il avait éprouvée lorsqu'en faisant sonder par un intermédiaire quelconque les sentiments de la Seigneuine, il s'était heurté à un refus absolu de soutenir sa politique en Italie, et même à un dessein bien arrêté de la combattre, s'il s'obstinait à tenter un établissement définitif sur la rive gauche de l'Adriatique et surtout à prendre son point d'appui à Ancône. A cette cause nous pouvons ajouter, peut-être, que la vue des richesses immenses accumulées par les Vénitiens de Constantinople surrexcitait son avidité;* c'est que pour soutenir toutes les guerres où il était engagé, pour suffire aux moyens de corruption dont il usait si largement, pour fournil* à ses prodigalités, il lui fallait beaucoup, beaucoup d'argent et malgré les chaînes dont il écrasait ses sujets, le trésor de l'état n'y suffisait pas.' Le doge alors régnant, Michiel n eut l'intuition du danger qui menaçait ses compatriotes, et il interdit d'une manière générale les voyages en Romanie.^ En réponse à cette interdiction. Manuel envoya une ambassade chargée d'inviter les Vénitiens à revenir comme autrefois; les ambassadeurs leur garantissaient poui* leurs biens une sécurité aussi complète que dans leur propre pays, et l'empereur, ajoutaient-ils, avait l'intention de leur accorder le privilège exclusif du commerce dans toute l'étendue de l'empire. Le doge se laissa prendre au piège; il autorisa ses compatriotes à retourner en Remanie, il le leur ordonna même; 20,000 partirent, munis de fortes sommes d'argent, mais aussi bien armés; ils étaient accompagnés par deux ambassadeurs, Sebastiane Ziani et Aurio Mastropietro. Manuel leur renouvela ses serments et multiplia les témoignages publics d'amitié pour étouffer les soupçons que les ambassadeurs eux-mêmes n'avaient pas su dissimuler. Cependant il avait concentré beaucoup de troupes dans la ville et mis en état de défense ses murailles et ses palais. Ses préparatife achevés, il donna ordre d^ arrêter tous les Vénitiens et de mettre l'embargo sur leurs biens et sur leurs navires: c'était le 12 mars 1171.5 ^ Constantinople seulement 10,000 Vénitiens furent victimes de cet attentat; les prisons étant insuffisantes, il fallut en enfermer une partie dans des couvents. Le même ordre avait été donné dans tout l'empire et il fut exécuté partout

^ ^'Cam non posset iUos juxta desi- ' Nicét. p. 266 et ss.; Tafel, Kom-

derinin suum pactione aliqua secum habere, ' nenen und Normannen, p. 14 et ss. tacite seciim deliberaverat , ut vel vim ^ Dandolo, p. 291: diaprés lui cette

eis inferendo pacatos sibi esse inyeniret;*' défense aurait été faite en 1168. Eût. duc. Venet, 1. c. ^ C'était la fête de S^ Grégoire; dans

' **Jam conceperat malum in corde suo la Oronaca di Marco , Arch, stor. ital.,

contra Yenetos videns eos divitiis abun- Vm, p. 260, on lit: "in festo S. Georgii;''

dare;" Eist duc. Venet. 1. c. c'est une erreur.

218 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commercicdes.

le môme jour.^ A Almyro un certain nombre réussirent à se sauver,mais en somme fort peu eurent cette chance; seulement, comme il n'était matériellement pas possible de les loger tous, l'empereur se vit obligé au bout de quelques jours, d'en relâcher quelques uns sous caution. Plusieurs de ces derniers, le plupart célibataires, s'embarquèrent sur un grand vaisseau de la marine impériale mis à leur disposition par son capitaine, un Vénitien d'origine, et mirent à la voile par un bon vent; on leur donna la chasse, mais ils échappèrent sans accident aux projectiles et au feu grégeois.»

n y avait chez Manuel un mélange extraordinaire de courage militaire incontestable avec la déloyauté et la perfidie qui, pour les nouveaux Romains dégénérés, suppléaient à la bravoure dispanie: les Vénitiens l'apprenaient trop tard à leurs dépens. A Venise, la première impression fut celle de la terreur; la première idée fut d'envoyer des ambassadeurs demander à l'empereur l'explication de son étrange conduite; mais, à l'arrivée des fugitife d'Almyro, quand on connut sa perfidie et les misères de ses victimes, le désir de la vengeance l'emporta sur tout autre sentiment: l'ambassade fut oubliée, le peuple entier voulait la guerre. En quelques jours on eut équipé 100 galères neuves et 20 transports. Ordre fut expédié à tous les absents de rentrer à Venise avant la fin d'août pour prendre part à la campagne; les habitants de l'Istrie et de la Dalmatie devaient rejoindre l'expédition à moitié route. La flotte mit à la voile à la fin de septembre: elle était commandée par le doge en personne. Elle ravagea en passant les côtes et les îles de la Grèce, mais tout d'un coup, à peine arrivée à Nègrepont, elle s'arrêta: le doge avait eu la fitiblesse d'écouter encore une fois les Grecs et de reprendre la voie des négociations. L'armée prit ses quartiers d'hiver à Chio;

^ Pour cette partie de Phistoire, les subyencionem hominum Yeneciarum, qui sources à consulter sont: du côté des de captiyitate Constantinopolitani impe- Yénitiens, les Annal, Venet. brèves, Mon. ratoris cum nave Romani Mairani apud Germ. SS. XIV, 72, VHist duc. Venet. Acres confugerant. "Le Maiorando de Marco 1. c. p. 78 et 8.; Mart da Canale, p. 312; n^est probablement qu'une mauvaise lecla ßronocarftJfarco, I.e.; Dandolo, p. 293: ture pour Mairani. — Dans Cinnamus, du côté des grecs, Cinnam. p. 282; Nicét. comme dans Leo Diac. p. 144, 156, Mich, p. 223. Attal. p. 46 et autres, ce que nous nom- ' Eist. duc. Venet. p. 79. mons feu grégeois est appelé feu médique, ^ Cinnam. p. 283; Nicét. p. 223. La probablement parceque les Grecs avaient Cronaca di Marco dit: "multi exVenetis emprunté aux Perses l'emploi du naphte aufugerunt de Constantinopoli cum navi comme projectile de guerre; voy. Quatreuna maiorando". D'un autre côté, nous mère, Rasehideddtn, 1, 132. Suivant Prolisons dans une charte de l'année 1176 cop., De belle goth., éd. Dindorf, II, 612, (dans Taf. et Thom. I, 168), que le trésor les HeDénes appelaient Mriôé(<xç flator la de S^ Marc donna 1500 besants: "ad matière nommée Naphte par les Mèdes.

IL Byzance sous les Comnènes et les Anges. 219

là, une maladie contagieuse décima ses rangs; comme on en ignorait la cause, le biniit courut que l'empereur avait fait empoisonner les fontaines et le vin. Plusieurs fois on fit déplacer le camp, mais en dépit de tous les soins, le nombre des victimes allait croissant et Tarmée, affaiblie, cernée par une flotte ennemie, n'était plus en état de résister. Enfin, après Pâques de l'année 1172,^ on se résolut à regagner Venise.* On avait fait beaucoup de descentes, exercé beaucoup de ravages le long des côtes^ mais en somme, cette campagne, commencée avec une ardeur qui semblait y/ devoir tout dévorer, se terminait sans une action décisive, sans que l'empereur eût été obligé de donner satisfaction aux Vénitiens et de leur rendre la jouissance de leurs quartiers et de leurs autres biens. Les ambassadeurs que le doge avait envoyés par deux fois à Constantinople n'obtenaient rien; l'empereur avait d'abord fait traîner les choses en longueur; mais, depuis que la peste éclaircîssait les rangs de ses ennemis, il ne se montrait nullement disposé à signer un traité comme celui qu'on réclamait et même, passant à la menace, il ne parlait de rien moins que d'écraser les Vénitiens. D'après le chroniqueur Marco, ^ à peine rentré à Venise, le doge sous les ordres duquel s'était exécutée cette malheureuse campagne, aurait commencé de nouveaux armements, mais Manuel les aurait rendus inutiles en relâchant tous les Vénitiens prisonniers. Quoiqu' écrivant plus de cent ans après les événements, Marco était généralement bien renseigné, mais ici il commet une erreur. D'abord le doge en question fut assassiné dès son retour (mai 1172), sans avoir eu le temps de songer à entreprendre une deuxième campagne et, en second lieu. Manuel ne mit pas tant d'empressement à relâcher ses prisonniers. Loin de là, plusieurs années se passèrent en vains pourparlers,* et le commerce de Venise avec Byzance resta longtemps encore interrompu.* H faut avouer que la politique suivie pendant ce temps par les Vénitiens n'était pas faite pour les rapprocher de l'empereur. Non contents de .pousser les Serbes à lui faire la guerre,^ us fournirent des renforts à Christian, archevêque de Mayence et chancelier de Frédéric P"'

* Les principales sources pour l'histoire ^ Archiv, stor. ttal. Vm, 261.

de cette campagne sont: du côté Vénitien, * Eist, due, Vena. p. 81; Dandolo,

VHist due. Vend, p. 79 et s.; la Grmica p. 298 et s.

di Marco y p. 260 et s.r Dandolo, p. 293 ^ Hut. due. Venet. p. 81: "Ibant Ve-

— 296; du côté grec, Cinnam. p. 283 — neti ad omnes terras secure negotiationes

286; Nicétas, p. 224 et s. libère exercentes prœterquam ad terras

^ Une de ces descentes eut pour objec- Graecorum , quas Veneti propter inuni-

tif la ville d'Almyro, et les Génois qui la nentem imperatoris werram saepius lie-

défendaient eurent un vaisseau incendié; seranf*.

ce fut Tun des objets pour lesquels ils ^ Cinnam. p. 286. firent, plus tard, réclamer des indemnités à Manuel par Grimaldi: Sauli, n, 186.

220 Deuxième période, — I. Fondation des colonies commerciales.

pour faire le siège d'Ancône, ville à moitié grecque;* il est vrai que cette entreprise échoua. Entre temps, des ambassades allaient et venaient de Venise à Constantinople et réciproquement:* à la fin, feitigués de négocier avec un adversaire qui se dérobait toujours, les Vénitiens firent >/ alliance contre lui avec Guillaume H, roi de Sicile (11 76). A prendre au pied de la lettre le texte du traité, il ne contenait en apparence que des clauses relatives au commerce et des garanties mutuelles pour les possessions territoriales et les citoyens des deux états, mais, en cherchant bien, on y découvre l'arme dirigée contre Manuel: c'était l'exclusion des avantages stipulés, prononcée contre tous les partisans de l'empereur grec.^ Manuel ne pouvait se tromper un instant sur la

^ signification de cette alliance; d'ailleurs, au même moment, le doge congédiait ses ambassadeurs.^ Comme il ne redoutait rien plus qu'une coalition des puissances occidentales contre lui, ^ il jugea prudent de céder et rendit aux Vénitiens les droits qu'il leur avait concédés à l'époque où il les avait admis dans la classe des burgenses; cette mesure les replaçait sur le pied de l'égalité avec les Grecs.^ n décréta la mise

y en liberté des prisonniers et la restitution par le fisc des biens confisqués. Nicétas est le seul écrivain qui fasse mention de cette réconciliation de Manuel avec les Vénitiens;^ chose assez singulière, Dandolo paraît n'en avoir rien su et même, selon lui, les prisonniers de Manuel n'auraient été rendus à la liberté que sous le règne d'Andronic (1182 — 1185) sur les instances du doge, et cet empereur leur aurait promis une indemnité payable par annuités.^ Mais Dandolo est postérieur à Nicétas et mérite moins de confiance que lui; c'est aussi la raison pour laquelle Marin et Bomanin suivent la version de ce dernier.^

Quand on pense à toutes les dissensions de Manuel, non-seulement avec les Vénitiens, mais aussi avec toutes les autres nations commer-

^ Romuald. Salem, p. 441; Eist. due. * Dandolo, p. 301.

Venei. p. 81 et s.; Buoncompagni, De ob- * Nicét. p. 2Ö0.

sidione Anconcte, dans Murât. SS. VI, ® "Oaa xolvw ïâ^i/ta ^ «i'toIç kfono-

929 et 88.; Cinnam. p. 288 et 8.; on peut Urcuç ovai 'PotfiaCoiç dvaPëOHjâfifvoi:. comprendre queUe colère excitait chez les ^ Nicét. p. 225 et s. ; il paraît d'ailleurs,

Grecs la coopération des Vénitiens au siège à propos d'un détail secondaire, faire une

d'Ancône, en lisant les termes aigres dont confusion: il dit que les Vénitiens avaient

se sert Eustathe et que citent Taf. et Thom. préféré une somme une fois payée de 1600

I, 160. Pour la date, voy. Varrentrapp, hyperpres d'or. Ce feit se rapporte, à ce

Erxb. Christian von Mainz, p. 68 et ss* qu'il semble, à une Convention passée en

' Sur l'ordre dans lequel elles se suc- 1189 entre Venise et l'empereur Isaac;

cédèrent, voy. Streit, Venedig und die voy. Taf. et Thom. I, 207, 210. Wendung des vierten Ereuxxugs gegen ' Dandolo, p. 909.

Chnstantinopd, p. 40 et s., not. 118. ^ Marin, III, 166 et s.; Bomanin, 11,

» Taf. et Thom. I, 173; cf. Dandolo, 118. p. 301.

//. Byzance sous les Comnènes et les Anges. 2S1

çantes, on n'est pas peu surpris que ses sujets grecs lui aient reproché précisément une inclination exagérée pour les Latins. Le fait est qu'il en avait toujours un grand nombre à son service, qu'il donnait asile aux exilés et que les mécontents trouvaient auprès de lui accueil et protection pour leurs intrigues:* et s'il mit des entraves au mouvement qui attirait les marchands d'Occident vers son empire, ce ne fut nullement chez lui une question de principe. Nicétas dit très-bien qu'il les avait engagés à venir et qu'il avait cherché à se les attacher par de bons procédés:^ cela est vrai, mais les projets ambitieux qu'il cachait sous ces prévenances et les restrictions intolérables qu'il mettait à la liberté des colons, suscitèrent des mécontentements et amenèrent fréquemment la rupture des relations commerciales. Les trois principales villes commerçantes d'Italie lui Airent d'ailleurs redevables de possessions coloniales considérables et le nombre des Italiens fixés en Grèce s'accrut notablement pendant son règne. Eustathe fixe à plus de 60,000 le nombre des Latins établis à Constantinople vers 1180 (époque de sa ^ mort).* On peut admettre que ces Latins étaient presque exclusivement Italiens et que le nombre des Vénitiens surpassait de beaucoup celui des Pisans et des Génois.^ Dans la foule bigarrée qui remplissait la capitale de l'empire, ces milliers de Latins se trouvaient en contact avec des marchands venus des pays les plus divers. Benjamin de Tudèle,^ qui visita Constantinople au temps de Manuel, &it une peinture brillante de l'animation du trafic et ne connaît, à ce point de vue, que Bagdad qui puisse soutenir la comparaison; on y croise, dit-il, des marchands de Babylone et de la Mésopotamie, de la Médie et de la Perse, d'Egypte et de Palestine, de Russie et de Hongrie, du pays des Petchénègues (Patzinaquie) et de la Bulgarie,^ de Lombardie et d'Espagne. D'autres sources nous permettent de compléter cette énumération: les Arméniens ^ fixés en grand nombre à Constantinople, s'y livraient assurément au commerce, qui paraît être la vocation spéciale

' GuiU. de Tyr, XXII, 10; Eustathe, qui répondent & Tastuciense invitation de

Oraison funèbre de Manuel, dans ses Opus- Manuel , tandis qu'en 1162 il y a 1000

eules, éd. Tafel, p. 200, et dans Tafel, Pisans & l'attaque de la factorie des Gé-

Komn. und Normann. p. 15, 16; Nicét. nois et seulement 800 Génois pour la dé-

p. 266 — 268. La préférence de Manuel fendre, pour les Latins était également bien con- ^ Ed. Asher, I, 61.

nue en Occident; Toy. Robert Antissiod., * C'est l'interprétation que donne avec

dans les Mon. Oenn. SS. XXVI, 247. raison M. Tafel dans son livre: De Thessa-

' Nicét p. 260. loniea efusque agro, p. 609, pour le mot

' Opuse. p. 276; Tafel, Komnen. und Buria du texte (issu de la Bougria). Narmann. p. 98. ' Anne Comnène, éd. Bonn. Il, p. 3;

^ Voici quelques chiffres pour établir Nicét. p. 627. la comparaison; on trouve 20,000 Vénitiens

222 Deuxième période. — /. Fondation des colonies commerciales,

de leur nation. Divers passages mentionnent expressément que les Ibères de l'isthme du Caucase se rendaient fréquemment à Constantinople pour affaires de commerce. ^ Enfin, on y voyait encore des marchands turcs et grecs venus des frontières des états du sultan d'Iconium.* Par leur nombre, les Latins formaient le principal noyau de cette foule bigarrée; aussi étaient- ils arrivés peu à peu à y jouer un rôle prépondérant Après la mort de Manuel (24 Sept. 1180),^ sa veuve et le protosébaste Alexis, son favori, qui gouvernaient au nom de l'empereur Alexis encore mineur, menèrent les choses si mal qu'ils se firent haïr de la nation. Us avaient hérité de la préférence de Manuel pour les Latins, et l'isolement qui ne tarda pas à se faire autour d'eux les obligea à rechercher l'appui des étrangers.* Les indigènes appelaient de leurs vœux Andronic; encouragé par eux, il organisa un soulèvement en 1182, et marcha sur la capitale. Pour l'arrêter, le protosébaste Alexis leva une armée dont les meilleurs éléments étaient composés de Latins alléchés pai* une solde élevée et, du moins c'était le bruit qui courait parmi les Grecs, par la promesse qu'il leur serait permis de piller la capitale et de' réduire les Grecs en servitude:^ les Grecs ne tardèrent pas à déserter en masse: cernés d'un côté par l'armée d' Andronic, de l'autre par ceux de ses partisans qui étaient restés dans la ville, les Latins succombèrent sous le nombre (printemps 1182). La haine de« Grecs s'en prenant à tous les Occidentaux, il s'ensuivit un épouvawtaHie massacre; on n'épargna ni les femmes ni les enfants, pas même les malades de l'hôpital des chevaliers de St Jean;^ les haines religieuses avaient beau jeu; aussi les prêtres et les religieux furent-ils traités avec un rafftnement de barbarie; on vendit un grand nombre de Latins comme esclaves aux infidèles; 4,000 d'entre eux purent se racheter par la suite: leurs maisons, où ils avaient amassé de grandes richesses, furent mises

^ Nicet p. 303, 499. veut que ce soit le 22 sept.; toujs deux

' Nicét. p. 653 et s. sont dans Terreur. Erronée encore est

° C'est par un vaisseau chargé de blé, l'indication de date ainsi conçue : mense

arrivant de Pise à Gènes, qu'on apprit SeptembriantefestumexaltationisS.Crucis

dans cette ville la mort de l'empereur, (14 sept), dans les Oesta Henriei II, éd.

arrivée le jour de la fête de S^ Thècle, Stubbs, I, 251.

martyre, c'est à dire le jour où les Grecs * Guill. de Tyr, XXTI, 6, 10, 11;

célébraient cette fête (24 sept.). Godinus Eustathe, Opuse. éd. Tafel, p. 275 (donné

(Excerpta de antiq. OpoL p. 159, 160) in- par le même en traduction dans Koni-

dique précisément la date du 24 sept pour nenen und Normannen, p. 98.). la mort de Manuel; Töche, Eeinrieh FI * Nicét p. 321; Eustathe, 1. c.

p. 362, fixe cet événement au 23 sept ® Ducan^, OpoL christ, lib. lY, p. 163,

par le motif que c'était le jour où les éd. Paris, et, du même, annotations à

Latins fêtaient la commémoration de S^ l'œuvre de ViUehardouin, p. 302 et s. Thècle ; Dulaurier (Doc. armen. 1, 436 et s.)

//. Byeance sous les Comnenes et les Anges. 223

au pillage, leurs églises, où beaucoup avaient cherché un refuge, incendiées, des quartiers entiers réduits en cendres.^ Ce fut d'ailleurs, à ce qu'il paraît, la paitie inoffensive de la population qui fournit le plus de victimes; beaucoup d'hommes purent échapper en se sauvant sur les navires. Quarante-quatre galères qui se trouvaient dans le port s'emplirent de fuyards; quelques autres vaisseaux purent encore suivre un à un et finirent par rejoindre le gros de la flotte. Eustathe afiärme que l'on tira sur eux, mais il paraît faire erreur; Nicétas le nie d'une façon absolue et dit qu'ils passèrent la nuit à hauteur des îles des Princes et ne mirent à la voile que le lendemain, après y avoir mis le feu à quelques couvents. Guillaume de Tyr ajoute que les fuyards eurent le temps et la force d'exercer leur vengeance d'une manière plus complète encore que Nicétas ne l'avoue. Leur flotte était si nombreuse et si puissante qu'ils purent impunément ravager les deux cotes du Bosphore et de la Propontide, massacrer les bourgeois, les prêtres, les moines des villes et des couvents de la côte, enlever les trésors des couvents et les objets précieux déposés là par les habitants de Constantinople pendant la durée de la guerre, et s'indemniser ainsi largement de leurs pertes. Les flammes qui s'élevaient des monastères incendiés montraient aux nouveaux maîtres de l'empire que la vengeance ne s'était pas fait attendre.^ Ces exploits accomplis, les fuyards firent voile vers les côtes grecques de l'Archipel; rien ne les empêchait de débarquer partout où il leur plaisait et de se livrer à leur funeste besogne jusqu'à épuisement de leurs forces; ils portèrent la dévastation jusqu'à Thessalonique et au-delà.^

En attendant, Ândronic avait affermi son pouvoir. Si l'on songe qu'il devait son élévation à une réaction semi-politique, semi-i^ligieuse

' C'est Guillaume de Tyr, XXn, 12, les Génois avaient été également atteints;

qui donne les détails les plus complets Taîely Komnenen und Normannen, ]^. 117 ;

sur cette catastrophe; Eustathe la rap- Eustathe, Opuae. p. 280: Le chiffre des

porte en style un peu trop oratoire; Ni- indemnités reclamées par eux s'élevait à

cétas p. 336 est très laconique. Une huUe 228,000 hyperpres (Miklosich et MuUer.

du pape Alexandre lu, confiée à la garde lu, 27.).

du prieur de l'église pisane de Constan- ' Sur ces événements, l'auteur à con-

tinople, disparut pendant la ^persécution" sulter est encore GuiU. de Tyr, XXII,

(Doe. suite relax, tose. coW Oriente, p. 82): 13: cf. Nicétas, 1. c. eUe fut probablement brûlée avec l'église; ' Nicétas, 1. c: Eustathe, Opuse. éd.

dans le diplôme donné en 1192 par l'em- Tafel, p. 284; Tafel, Komnenen und Nor-

pereur Isaac, il est question de maisons mannen, p. 127 et s.; GuilL de Tyr, XXTT,

incendiées dans le quartier pisan (ibid. 13 nomme aussi les côtes de Thessalie.

p. 56), et, en 1197, Pise adressait encore Un vaisseau chargé de fuyards fit voile

des réclamations à l'empereur Alexis, ''ut dans la Méditerranée et tomba aux mains

fadat rehedificari ecdesias et casas et de corsaires égyptiens: Paspati, Bv\i. fii)..

embulum et hospitale'' (ütid. p. 71.). Les p. 148. Pisans n'avaient pas seuls été frappés;

224 Deuxième période. — /. Fondation des colonies commerciales.

contre les étrangers ^ et qa'aux yeux des Grecs le crime de Manuel et d'Alexis était de les avoir trop favorisés, on trouvera sans doute difficile d'admettre, avec Dandolo, que, pour se consolider sur le trône, cet empereur ait rendu la liberté aux marchands emprisonnés par Manuel et promis des indemnités aux Vénitiens. Nous avons déjà montré plus haut que Manuel lui-même avait fait les premiers pas pour arriver à une réconcilation. Le nouveau régime débuta au contraire par une émeute où les quartiers des marchands italiens de Constantinople forent ravagés. Cependant la destruction ne fut pas absolue et, même sous le règne d'Andronic, il y resta quelque vie; des chartes privées des années 1183 et 1184 nous apprennent que quelques Vénitiens tout au moins avaient encore à cette époque des propriétés à Constantinople.' Mais la plupart des Latins délaissèrent une ville écrasée sous un arbitraire sans frein. Les provinces eurent moins à souffiîr que la capitale; il y resta sans doute beaucoup de marchands étrangers et ils purent ressentir les effets des quelques bons côtés du caractère d'Andronic; en eflfet, ce prince se fit une réputation méritée en poursuivant avec une vigueur inconnue jusque là les fonctionnaires oppresseurs et les agents prévaricateurs des douanes et des finances, et en défendant énergiquement la propriété étrangère contre le droit de bris.

Cependant, l'usurpateur s'était fait trop d'ennemis pour qu'il fut permis de croire à la longue durée de son règne. Outre les Latins ruinés par lui, un grand nombre de Grecs, surtout dans les rangs de la noblesse et des hauts fonctionnaires, désiraient sou renversement. Ces mécontents, et dans le nombre il faut compter les Pisans et les Génois naturellement, firent sonder l'un après l'autre divers princes d'Orient et d'Occident poui* organiser une campagne contre le tyran de Byzance.' Un seul s'y déclara prêt, c'était le roi de Sicile, QuUlaumelI: il entreprit, en effet en 1185, une expédition contre l'empire grec. Pour les Grecs, c'était une revanche du massacre de 1182;^ mais, dans son esprit à lui, c'était l'exécution d'un plan de conquêtes qu'il poursuivait à l'exemple de ses ancêtres. Aucune des républiques commerçantes du nord de l'Italie ne prit part à cette guerre, mais lorsque les Normands vinrent camper devant

^ C'était aussi Topinion qu'on en avait tathe; Opuse. p. 280; trad. par Tafel,

en Occident; voy. Sigéberii Qevnblac. eon- dans Komnenen und Normannen , p. 117

tin. Aquicinct, dans Pertz, SS. VI, p. 421 —119. et s.; Bob. Altissiod., ibid. XXVI, 247. * C'est l'opinion d'Eustathe (Optisc.

* Taf. et Thom. I, 177; Flamin. Cor- p. 275) qui est, après Nicétas, l'écrivain

nelius, Ecd. venet. m, 13. le plus autorisé du côté des Grecs, pour

' Le seul écrivain qui puisse servir de tout ce qui a trait à cette guerre. Les

guide pour débrouiUer cet écheveau d'in- négociations qui ont amené la paix de 1187

trigues dirigées contre Andronic, est Eus- sont racontées par Rob. Altiss., 1. c. p. 253.

IL Byzance sous les Comnènes et les Anges. 225

Thessalonique, les Latins (c'est à dire les marchands italiens) établis dans cette ville nouèrent des intelligences avec eux et leur facilitèrent la prise de la place. Nous en reparlerons.

Avec la dynastie des Anges s'ouvrit une ère plus favorable aux colonies italiennes de l'empire byzantin. H semble que des deux parts on sentît le besoin de renouer des relations amicales. L'empereur Isaac (1186 — 1195) comprenait d'autant mieux cette nécessité qu'il pouvait toujours s'attendre à une nouvelle invasion des Normands ou à une croisade dirigée contre l'empire grec, et ne mettait qu'une médiocre confiance dans son armée et encore moins dans sa marine. Aussi, lorsqu'Ottavio Quirini, Pietro et Giovanni Michiel,^ envoyés en ambassade par le doge Aurio Mastropietro, arrivèrent à sa cour, il les accueillit comme de vieux amis revenant après une longue brouille à leurs amis de père en fils, et conclut avec eux un traité d'alliance offensive et défensive, dont ^ le premier résultat devait être de mettre à sa disposition deux flottes avec lesquelles il pourrait faire &ce à n'importe quel ennemi En effet, il était stipulé que Venise fournirait en cas d'attaque une flotte de force ^ égale à la flotte grecque; l'empereur se chargeait des frais de l'armement en hommes et en matériel; de plus, les colons vénitiens établis dans l'empire gi*ec seraient astreints soit à prendre part à la défense de la ville où ils auraient leur résidence, soit à servir sur les vaisseaux envoyés de Venise ou, en cas d'empêchement, sur ceux de l'empereur; sur quatre hommes trois y devaient être embarqués sur les galères: étaient seuls exempts les individus âgés de moins de vingt ans bu de plus de soixante.' Si, au ^cours d'une guerre faite en commun, on venait à prendre des villes, les Vénitiens y auraient droit à une église, à un quaitier et à un quai particuliers et à la liberté du trafic, avec exemption de droits de douane; l'empereur ne pourrait faire la paix sans y comprendre Venise. Pour sa part, Isaac confirmait les privilèges accordés à la République par décrets de ses prédécesseurs, et garantissait la restitution de tous les biens confisqués aux Vénitiens par Ma- >/ nuel, le 12 mars 1171: la restitution ne devait pas se borner à leurs quartiers, mais s'étendre à tous leurs biens mobiliers, soit qu'ils fussent passés aux mains de particuliers, soit qu'ils eussent été appliqués à l'embellissement de palais ou de couvents, ou versés dans le trésor public.^ Dans

^ Ces noms sont donnés par Dandolo, tous les équipages de la flotte que l'on

p. 313; Taf. et Thom. I, 207. organisait à Venise (de 40 à 100 galères,

' Bomanin (Storia di Venexia, II, 127, à 40 rameurs chacune) tandis, que la flotte note 3) prend ce passage du traité comme partit de Venise avec ses équipages et base d'un calcul destiné Ü déterminer le son armement, et que les colons n'eurent nombre des colons vénitiens dans Peaipire à fournir que l'équipage de quelques vaisgrec; mais son point de départ est faux, seaux.

car il admet que les colons ont fourni ^ Tout ce qui précède se trouve dans

226 Deuxième période. — J. Fondation des cclonies commerciales.

plus d'un cas, cette clause était inexécutable, vu l'impossibilité de savoir ce qu'était devenu tel ou tel objet. Mais les Vénitiens surent s'arranger pour ne rien perdre; en remplacement des objets non retrouvés, ils se firent donner les quartiers et les quais occupés par les Français et les Allemands; cela leur assurait un revenu annuel de 60 livres hyperpres. Us se réservaient, d'ailleurs, le droit de poursuivre tout Grec convaincu de s'être approprié sous le règne de Manuel, sans l'avoir restitué depuis, quelque objet appartenant à un Vénitien. Enfin ils obtinrent d'Isaac le paiement de dommages-intérêts considérables en argent Le traité d'alliance avait été signé en 1187; les dernières conventions furent arrêtées au moins de Juin 1189 par les mêmes ambassadeurs, auxquels on en avait adjoint deux autres, Pietro Comaro et Domenico Memo,^ mais l'empereur ne s'y résigna, à ce qu'il semble, qu'après de longs pourparlers: d'une part, U lui était pénible d'avoir à faire des paiements en argent, et de l'autre il hésitait à accorder plus de place aux Vénitiens dans Constantinople, car il savait de quel mauvais œil cela serait vu par les Grecs; cependant il fit taire ses scrupules et motiva sa générosité sur ce que les Vénitiens étaient d'une race étroitement apparentée à la race grecque et qu'ils avaient autrefois dépendu de l'empire. Mais il avait encore d'autres embarras: les propriétés dont on dépouillait ainsi sans les prévenir, les Français et les Allemands, leur avaient été accordées en vertu d'une bulle d'or impériale; il lui fallait un prétexte; il eut recours à un faux-fiiyant: il allégua que les concessions avaient été accordés non pas aux Français et aux Allemands comme corps de nation, mais à quelques individus isolés, sans attache avec leur patrie, et que, par conséquent, la jouissance n'en était pas garantie. Ainsi toutes les difficultés se résolvaient en &veur des Vénitiens; non-seulement ils reprenaient leur ancien quartier aux individus et aux corporations qui se l'étaient partagé à la suite des affaires de 1171, mais ils acquéraient de nouveaux terrains dans la ville. En 1196, Isaac fut chassé du trône par son frère qui régna sous le nom à^ Alexis JJJ jusqu'à la quatrième croisade. Au commencement, la République espéra continuer avec lui les bonnes relations qu'elle avait entretenues avec son prédécesseur; mais on négocia longtemps sans aboutir: le doge Dandolo envoya trois ambassades à Constantinople,' Alexis en expédia deux à Venise,^ le tout inutilement II nous serait difficile de comprendre quel genre de difficultés pouvait nécessiter tant

les trois lettres de priTUége accordées par mais il y en eut une troisième entre les

Isaac dans le courant du mois de février deux; la preuve en est fournie par le di-

1178; Tàf. et Thom. I, 178— S08. plôme publié dans Taf. et Thom. I, S49;

^ Taf. et Thom. I, 206—211; cf. Dan- voy. aussi Streit, op. cit. notes 185, 192.

dolo, p. 314. ' Dand. L c; Taf. et Thom. 1. c

* Dandolo, p. 318, ne parle que de deux;

XZ. Byeanee sous les Comnènes et les Anges. 227

de pourparlers, sans l'heureuse trouvaille faite par M. Ârmîngaud dans VArckivio dei Frari: ce sont les instructions^ rédigées pour la troisième ambassade vénitienne, composée d'Ënrico Navigajoso et d'Andréa Donato.^ Alexis UI avait encore plus qu'Isaac, son prédécesseur,^ intérêt à obtenir que Venise se déliât des engagements contractés avec le royaume de Sicile et l'empire d'Allemagne, pour se jetei* entièrement dans les bras de l'empire grec Au moment où l'on entamait les négo^ ciations, l'empereur Henri VI méditait de grands projets à l'égai*d de Byzance; il mourut subitement en 1197, mais son successeur le roi Philippe de Souabe, gendre d'Isaac, l'empereur détrôné, et beau*père du prince Alexis l'Ange, était encore un adversaire redoutable. Les Vénitiens, de leur côté, tenaient à conserver leur liberté d'action et s'ils désiraient contracter une alliance avec Byzance, ils eh tendaient ne se brouiller ni avec la Sicile ni avec l'Allemagne. Les ambassadeurs Pietro Michiel et Ottaviano Quirini finirent par arrêter avec Alexis, le 27 septembre 1198, les termes d'un traité,^ qui était, à peu de chose près, la reproduction littérale du traité d'alliance offensive et défensive de 1187, sauf qu'ils réussirent à faire effacer le passage relatif à la Sicile: l'empei-eur était d'ailleurs à son aise pour faire cette concession, car pour le moment la Sidle n'était plus redoutable: en revanche, il obtint l'introduction d'une clause d'après laquelle la République s'engageait à traiter le roi allemand en ennemi, du jour où il attaquerait la fiomanie.^ Suivant Dandolo,^ les ambassadeurs n'auraient an*aché à l'empereur la signature de ce traité qu'en usant d'un grand moyen, la menace d'appuyer les prétentions au trône du prince Alexis l'Ange. Cette idée ne fut réalisée que pendant la quatrième croisade, mais, si le fait est authentique, la Seigneurie l'aurait déjà émise en 1198. En tout cas, à cette époque elle ne s'en servit que comme d'un moyen de pression, et elle la désavoua dans le traité, puisqu'elle s'y engageait à prendre le parti de l'empereur contre le protecteur naturel du prétendant Outre le renouvellement de l'alliance défensive et offensive, le traité contenait une déclaration spéciale et très-nette, stipulant en faveur des Vénitiens la franchise de droits pour leurs marchandises, soit qu'elles eussent été fabriquées à l'intérieur, soit qu'elles eussent été importées de l'extérieur, et quel que fut le moyen de transport employé: voitures, bêtes

^ Armmgaud, Venise et le Bas-empire, la date vraie est ceUe du jour où les am-

dans les Archives des missions sdentif., bassadeurs vénitiens prêtèrent serment

2« série, IV, p. 426 et s., not. d'observer le traité; Pempereur ne donna

* n paraît que Benedetto Grillione sa sanction qu'an mois de novembre, ne leur fut adjoint que postérieurement. * Ibid. I, 254, 266.

" Taf. et Thom. I, 199 et s. * Dand. p. 819.

* Ibid. I, 246 et ss.; cf. Dand. p. 319;

228 Deuxième période. — J. Fondation des colonies commerciales.

de somme ou navires. A la suite de cette déclaration venait une énumération exacte et minutieuse de toutes les provinces de l'empire ouvertes aux marchands pour leurs tournées d'affaires; en effet dans certaines provinces, et en particulier sur certains territoires dépendants d'églises, de couvents ou du domaine, les Vénitiens rencontraient souvent des employés qui prétendaient que la franchise accordée ne s'étendait pas à leur district, et par suite, les frappaient de taxes arbitraires: c'est pour parer à cet inconvénient que la liste en question avait été dressée. Au point de vue de la géographie, elle présentai un intérêt de premier ordre, ^ car elle est infiniment plus détaillée que la liste du même genre annexée au décret d'Alexis I^ de l'an 1082; celle-ci se borne à l'énumération de ports et d'îles ou de localités facilement accessibles par mer, tandis que l'autre comprend à la fois les districts maritimes et ceux de l'intérieur des terres; elle prouve que les Vénitiens pénétraient de jour en jour plus profondément dans l'Hémipont comme dans l'Asie -Mineure. Enfin, après une longue résistance, les ambassadeurs avaient encore arraché à l'empereur une concession relative au tribunal appelé à juger les procès et les contestations entre colons vénitiens et sujets grecs: c'est un point sur lequel nous aurons à revenir.

Pour les Génois et les Pisans, la réparation se fit attendre un peu plus longtemps que pour les Vénitiens. Tandis que ceux-ci avaient Mt leur paix avec Isaac l'Ange en 1187, les Pisans n'arrivèrent à s'entendre avec lui qu'au mois de février 1192, les Génois au mois d'avril de la même année. Effectivement, quoi qu'en dise M. Canale,' les ambassadeurs Niccola Mallone et Lanfrtinco Pevere, envoyés par la république de Gênes en 1186, n'avaient rien obtenu.* Trois ambassades au moins leur succédèrent sans plus de succès:^ une fois Isaac refusait de recevoir les ambassadeurs, une autre fois son propre ambassadeur Constantin Mesopotamitès ayant fait des propositions plus favorables aux Génois, il le désavouait comme ayant outrepassé ses instructions. Ce qui indisposait

^ M' Tafel s'est acquis une réputation mais la rédaction même du diplôme de

méritée, tant par les annotations qu'il a 1192 prouve si évidemment que c'est le

placées an bas du texte du cartulaire vé- premier traité conclu depuis le règne d'An-

nitien, que par les commentaires détaiUés dronic, que cette source doit être l'œuvre d'un

dont il a accompagné les Symbolae criU- faussaire, ou bien eUe a été mal interprétée.

006 ffeographiam Byxantinam spectantes, * Armai. Jan. p. 101.

pars I, (AbhandL der hisi. Cl. der K. badr. * Miklosich et MuUer, Acta grœea,

Akad., y, sect 2, 1849.). m, 1, 2 et s., 27; dans le dernier de ces

' Nuopa istoria di Oenova, I, 319. passages, on nomme l'un des ambassadeurs,

L'auteur paraît s'être appuyé sur une Simon Bufferio; cf. AimaL Jan. p. 103,

source manuscrite que je ne connais pas; 110, 113, 139, 140; Canale, op. e. I, 436,

IL Byeance sous les Comnènes et les Anges. 229

particulièrement l'empereur, c'était la prétention des Génois de se faire indemniser pour les dommages éprouvés par eux sous le règne d'Andronic et de se faire remettre les présents que cet empereur aurait dû envoyer à Gênes et qu'il avait retenus. Isaac avait bien quelque droit à refuser d'accepter la responsabilité des actes d'Andronic, car il était incontestable que si les Génois avaient subi des injustices, ils s'en étaient largement vengés. Néanmoins, l'empereur était disposé à traiter et il s'en expliqua clairement dans deux lettres adressées, l'une au Génois Balduino Guercio (1188), l'autre au Podestat de Gênes Manegoldo de Tetocio (1191)1. En réponse à cette dernière, celui-ci envoya à Constantinople Guglielmo Tomello et Guido Spinola. Ces deux ambassadeurs reproduisirent les demandes d'indemnités. Isaac refusa d'entrer dans cette voie et produisit à son tour des réclamations pour dommages causés par des Génois à des navires grecs et à des habitants des côtes: il semblait impossible de s'entendre et les ambassadeui*s faisaient déjà leurs préparatifs de départ; mais, au dernier moment,- intervint un accord: les deux parties retirèrent leurs prétentions et promirent sous serment une amnistie complète pour tout le passé. Entré autres sujets de plaintes, les ambassadeurs avaient signalé un abus dont les fonctionnaires grecs se rendaient fréquemment coupables, en levant sur les vaisseaux génois un droit supérieur à 4%; le cas s'était présenté précisément pour le navire même qui les avait amenés: d'après eux, la répression pure et simple de cette violation des traités était insuffisante; ils demandaient encore pour les vaisseaux génois abordant à Constantinople la réduction des droits de douane à 2%. L'empereur consentit à condamner les exigences exagérées de ses agents, mais il tint ferme sur la question des 4% et déclara que ce droit serait appliqué uniformément à Constantinople et dans tout le reste de l'empire.^ Sur les autres demandes il se montra très-large: à l'ancien quai*tier des Génois il ajouta un pâté de maisons; leur ancien quai fut doublé par l'adjonction d'un quai voisin; enfin, il éleva le chiffire des présents stipulés en faveur de la commune et de l'archevêque de Gênes.«

^ Miklosich et MuUer, op. e. p. 1, 2 et s. jusqu^ci qu^en grec, et encore est-il tronqué ' Ce fait est confirmé par l'instruction (la fin manque) ; il a été publié |par Miremise & Pambassadeur Ottobuono délia klosich et MuUer, Aeta graeea, m, 25 Croce (1201): "Commercium i. e. drictum, — 37. La charte de mise en possession, quod Januenses et de districtu Janu» qui se trouve ibtd. p. yi— xv, se rapporte solynnt apud Gonstantinopolim et per Ro- à ce traité. Il existe également une charte maniam de negociationibus suis, est de relative à la ratification de ce traité par centum quatuor** (Sauli, Delta eolonia dei la commune de Gênes, donnée en présence Oenovest in Galatay II, 198 et s.). de Tambassadeur grrec Nicéphore Pepago- ' Le texte du traite de 1192 n^existe menus et de Tinterpréte Gibertus Alama-

230 Deuxième période. — L Fondation des colonies commerciales.

La réconciliation des Pisans se fit tout à fait d'ane manière analogue: en 1192, le podestat de Pise, Tedecio, fils du comte Ugolin, envoya à Constantinople deux ambassadeurs, Rainerio Gaetani et le juge Sîgerius. Cîonformément à leurs instructions, ceux-ci réclamèrent comme les Génois des dommages-intérêts pour les torts qu'ils avaient éprouvés du fait d'Andronic et depuis, plus l'équivalent des présents stipulés par les traités et non payés, ainsi que du revenu des entrepôts dont ils avaient été privés depuis cette époque, enfin le remboursement des surtaxes levées aux dépens de quelques marchands génois par certains agents des douanes grecques. Ils allèrent même plus loin encore, et Isaac avait bien le droit d'être outré de colère en s'entendant demander le remboursement d'un emprunt fait par Andronic, son ennemi mortel, à des marchands pisans de Jérusalem, à une époque où il courait le monde en aventurier i^ passe encore si cette demande eût eu pour objet un autre emprunt que son firère et successeur Alexis III l'Ange avait contracté envers quelques marchands de Pise pour se racheter des mains du comte de Tripoli:* mais pour celui-ci même il se refusa à rien entendre. Par la suite, en 1197, d'autres ambassadeurs présentèrent la même requête à l'emprunteur en personne, devenu empereur à son tour; la démarche était plus convenable que la première, mais je n'oserais assurer qu'elle ait eu plus de succès.^ Pour contrebalancer toutes ces réclamations en bloc, Isaac présenta une liste de dommages causés par des Pisans à ses sujets dans des affaires de détail On convint des deux parts de laisser tomber le passé dans l'oubli. La concession était d'autant plus aisée pour les Rsans que l'empereur ne se montrait point avare de nouvelles faveurs. Il promit d'élever le chiflre des présents annuels destinés à la cathédrale et à l'archevêque de Pise et permit à la colonie pisane de Cïonstantinople de s'étendre en occupant de nouvelles maisons et de nouveaux quais. En ce qui concernait les impôts, le décret d'Alexis 1^ avait établi une distinction entre les marchandises importées

nopolns; voy. Silvestre de Sacy, Mém. de .Anges, teUe que la présente cette lettre,

V Institut, ni (1818), p. 108; cf. Miklosich I il n^y a pas un seul point qui soit con-

et MuUer, m, 24 et s.; Desimoni, dans • iirmé par une autre source; c'est être

le Qiomale ligustieo, 1874, p. 164. • trop afflrmatif. Notre charte confirme,

^ Sur ce s^our d' Andronic à Jérusalem • entre autres choses la captivité d'Alexis

Yoy. Nicét. p. 180 et ss.; Cinnam. p. SöO; à Tripoli Un autre document établit

Guill. de Tyr, XX, 2. d'une manière certaine qu'Alexis était

* Sur ce détail, yoy. la Lettre du Levant allé en Syrie et en revint sur un navire

dans le Presbyter Magnus, Pertz, SS. génoîa: Man. kist. patr., Ckartae, H, 12^,

XVn, p. Ö11. Biezler (Forsehtmgen xur ' Doc. suUe relax, tose. p. 72, au haut

deutsehen Oesehichte, X, 37, not) prétend de la 2« colonne, que, dans toute l'histoire de la famille des

IL Byeance sous les Camnènes et les Anges. 231

par les Pisans de leur pays ou d'une autre contrée quelconque non dépendante de l'empire grec et les produits de l'empire. Pour les premières les Pisans devaient payer 47o) pour les seconds le même tarif que les Grecs. Sur la demande des ambassadeurs, Isaac supprima cette différence et décida que dorénavant les Pisans seraient soumis à une taxe unique, soit 47o pour toutes leurs marchandises, sans distinction de provenance.^

On peut tenir pour certain que les Grecs voyaient de très-mauvais œil les nouvelles faveurs accordées aux Latins par Isaac Le peuple de Cionstantinople surtout baissait ces intrus qui usurpaient la plus grande partie des affisdres de commerce, envahissaient pas à pas dans le quartier maritime les emplacements les plus favorables au traflci ruinaient les artisans et les marchands indigènes et les refoulaient dans l'intérieur de la ville. D regrettait le temps d'Andronic, ce temps où l'on pouvait impunément tomber sur les Latins et piller leurs maisons. Nous trouvons un symptôme de cet esprit public dans un fait qui se passa peu de temps après l'intronisation d'Isaac en 1186. Un dangereux prétendant avait surgi dans la personne d'Alexis Branas. L'empereur lui-même avait un peu perdu la tête, mais son beau -frère, Conrad de Montferrat, recruta parmi les Latins de Constantinople une troupe peu nombreuse, mais solide; à vrai dire ce n'étaient pas des colons, mais plutôt de ces mercenaires, coureurs de pays, matelots, aventuriers, comme il s'en trouvait tant dans la ville.^ Conrad se mit à leur tête et en eut bientôt fini avec Branas; mais, dans l'ivresse de leur victoire, les Latins commirent toutes sortes d'excès aux alentours de la capitale et, lorsqu'ils y rentrèrent, leurs allures provoquantes blessèrent les Grecs au vif. Cela mit le feu aux poudres; les artisans se portèrent en masse vers les quartiers marchands pour les attaquer; mais les habitants avaient eu le temps de se préparer: retranchés derrière des barricades, ils attendirent de pied ferme les assaillants, pour la plupart ivres et désarmés, et en tuèrent un certain nombre. Le lendemain, la populace revint à la charge, mais, cette fois, ce furent les agents impériaux qui la firent rentrer dans l'ordre, et non sans peine.'

Si le bon accueil fait aux Italiens aliénait à Isaac le cœui* de ses sujets, il eut bientôt lieu de reconnaître que les Italiens ne le payaient

^ Tous ces avantages sont énnmérés reiax. tose, p. 40— 68, en grec dans Midans une bulle d'or du mois de février klosich et MuUer, Ada graea III, 3—34, 1192, où sont en outre intercalés les di- et, en latin, dans Dal Borgo, Dipl. Pu, plômes précédemment accordés par Alexis p. 147 et ss.

et par Manuel On en trouvera le texte, ' Eustathius, Opuae, p. 200, cap. 18.

en grec et en latin, dans les Dœ, auUe * Nicét p. 499—613.

232 Deuxième période. — J. Fondation des colonies commerciales.

que d'ingratitada II parut que les fréquentes expulsions dont ils avaient été victimes sous les règnes de Manuel et d'Andronic avaient laissé dans leur cœur une haine inextinguible contre les Grecs: les gouvernements des villes commerçantes d'Italie pouvaient faire la paix avec l'empereur; cela n'empêchait pas quelques individus de continuer à donner la chasse aux navires grecs et à opérer des descentes sur les côtes. Il n'était pas rare de voir un marchand, fatigué de réclamer inutilement le paiement d'une dette à un Grec, ou rançonné impunément par un agent de la douane, se transformer en corsaire et chercher par ce moyen à se rattraper de ses pertes. Les Génois et les Rsans étaient, semble-t-il, les plus ardents au métier et fournissaient la plus grande partie du personnel des corsaires dont les eaux grecques étaient infestées. Le pitoyable état de la marine grecque leur permettait de faire les choses en grand. Dans le courant de l'été de l'an 1192, deux corsaires, l'un génois, l'autre pisan, exécutèrent un coup de main qui fiit particulièrement sensible à Isaac.^ Le nom du capitaine génois est le premier qui saute aux yeux dans la lettre écrite par l'empereur pour se plaindre de cet attentat: Wilhehnus Grassus: c'est évidemment le même personnage que l'on retrouve plus tard amiral du royaume de Sicile, comte de Malte et beau-père d'Eni-ico Pescatore le plus connu des comtes de ce nom: d'après tout ce qu'on sait de lui, il était très-probar blement d'origine génoise.^ Après avoir visité Ehodes et les côtes méridionales de l'Asie-Mineure, les deux corsaires capturèrent un ou plusieurs vaisseaux vénitiens en route d'Egypte pour Constantinople. La flottille vénitienne amenait des ambassadeurs d'Isaac à la cour d'Egypte, et une ambassade envoyée par Saladiu à Isaac et chargée de lui remettre des présents parmi lesquels on cite des chevaux de selle, des mulets, des animaux sauvages et apprivoisés d'Egypte et de Lybie, des objets de sellerie en or, garnis de perles et de pierres précieuses, des soieries, du bois d'aloès, du baume et de l'ambre;^ parmi les passagers, il y avait

* Les sources à consulter pour ce qui ' Cf. Winkelmaun , Oesehichte Frie-

suit sont trois lettres écrites par Pem- dricha H, p. 362, et Forschungen xttr

pereur Isaac pour se plaindre de ces at- deutschen Geschichte XII, 556; HuiUard-

tentats: on trouvera deux de ces lettres, BréhoUes, Hist. dipl. Frtd. II f hürod.

celle du mois de novembre 1192 et ceUe p. cxliii; Desimoni, dans le Giom. ligusi.

du mois d^octobre 1193, dans Miklosich 1876, p. 222 et ss.

et Mi^er, Aßta graeca m, 37 et ss., ' Cette énumération offre de l'intérêt,

40 et ss., et la troisième, du mois de sep- d'abord parcequ'eUe donne une idée du

tembre 1195, dans les Doc. stdle relax, genre de marchandises le plus fréquem-

tosc. p. 66 et ss. Sur la première de ces ment importées d'Egypte en Grèce , et

lettres et les ambassadeurs chargés de la puis parcequ'il n'y est pas question d'un

transmettre, voy. Desimoni, dans le Oior- présent dont Isaac n'eût certainement pas

noie ligustico, 1874, p. 165 et s. négligé de faire mention s'il s'y était trouvé:

IL Byaance saus les Comnènes et les Anges. 233

encore des agents chargés par Isaac et par son frère Alexis de leur acheter des marchandises précienses, enfin des marchands grecs et syriens etc. Les corsaires massacrèrent les ambassadeurs et les marchands, n'épargnant que les Occidentaux, et s'approprièrent tout ce qui leur tomba sous la main. Bs traitèrent de même un vaisseau lombard sur lequel se trouvait l'évêque de Paphos, qu'ils firent prisonnier. Étaitce bien par l'eifet du hasard qu'ils étaient tombés précisément sur le vaisseau monté par les ambassadeurs grecs et égyptiens? Il est permis d'en douter quand on se rappelle que déjà, en 1189, des Vénitiens (d'autres disent des Génois) avaient capturé et emporté à Tyr une relique musulmane (qu'un chroniqueur nomme à contre-sens iddum Saladini) destinée à une mosquée de Gonstantinople.^ Ces deux actes ne pouvaient-ils pas avoir pour objet de jeter le trouble dans les relations amicales d'Isaac et de Baladin, le plus cruel ennemi des états croisés et de tous ceux qui tentaient d'aller à leur secours, objet de haine et d'horreur pour toute la chrétienté d'Occident?» Quoi qu'il en soit, le meurtre des ambassadeurs causa à Isaac une irritation profonde; avec cela, les marchands grecs à qui l'on avait pris leurs marchandises, comme à lui et à son frère, l'assiégeaient de leurs instances pour qu'il leur fît obtenir satis£EUïtion. Sans perdre de temps, il adressa à Gênes et à Pise une plainte en forme accompagnée d'une demande d'indemnité; en même temps, autant pour calmer l'impatience des victimes que pour avoir en main un gage équivalent à la valeur des objets dérobés, il fit saisir une certaine quantité de marchandises appartenant aux colons génois et pisans^ de Constantinople: ce gage en nature fut remplacé au bout de quelques jours par une caution sûrement garantie. Au reçu de la plainte, le gouvernement génois envoya à Constantinople Bal-

je veux dire la fameuse "vraie" croix de ^ Qesta Henrici 27, éd. Stubbs, H, 52.

N. S., qui était tombée au pouvoir de Sa- • Riezler (Forschungen X, 102) a ré-

ladin à la bataille d'Hittin (1187). Uhis- uni un certain nombre de preuves de ces

toire digne de foi rapporte qu'Isaac relations: on peut y joindre les propres

avait prié Saladin de lui céder cette aveux d^Isaac dans les trois lettres précé-

croix, mais que Saladin refusa de s^en denunent citées. Yoii easoie Monum. hist,

défaire v. sa vie, par Behaeddin, Rec. des pair., Chartœ, H, 1226.

hist. des crois., orient, lH, p. 299 tandis * La première lettre adressée par Tem-

qu'une anecdote légendaire, frauduleuse- pereur à la ville de Pise est perdue et

ment introduite sur le tard dans le supplé- nous n^en connaissons Pexistence que par

ment de la chronique de Gaffaro, VHistoria une deuxième lettre, où les faits sont bri-

regni Bierosolymuani (Pertz, SS. XVIII, évement récapitulés; cette deuxième lettre

53 et s.) tendrait à nous faire croire qu^elle nous apprend précisément, que pour

se trouvait sur le vaisseau capturé par s'assurer un gage certain, Isaac fit saisir

GuiU. Grassus, parmi les présents destinés des marchandises appartenant aux Pisans. à Isaac, et fut prise avec le reste, et enfin portée à Gènes.

234 Deuxième période. — Z Fondation des colonies commerciales.

duino Guercîo et Guido Spinola (1193); ils étaient chargés de sapplier rempereur de ne pas s'en prendre à tout un peuple du crime de quelques individus, de lui a£Snner que les coupables étaient frappés de bannissement et de l'assurer que, s'ils remettaient le pied sur le sol de leur patrie, ils lui seraient Ûvrés; les ambassadeurs fiirent suivis de près par un vaisseau marchand porteur de sommes suffisantes pour ac^ quitter les indemnités et retirer le gage fourni par les colons. Pise suivit la même ligne de conduite: au commencement du mois de juillet 1193, elle décida d'envoyer une ambassade à Constantinople;^ Albizzo, fils d'Albizzone (Albithus Âlbithonis) et Enrico Parlascio se chargèrent de cette mission, donnèrent à l'empereur toutes les satisfactions désirables et obtinrent de lui la levée de la saisie qu'il avait ordonnée.* Ainsi se dissipa un nuage gros de menaces, qui eût pu, avec un empereur d'un autre caractère, déchaîner sur les colonies pisane et génoise de Constantinople des maux irréparables.

En 1194, tandis que les ambassadeurs pisans étaient encore à Constantinople, une flottille de cinq vaisseaux montés par des corsaires de leur nation vint s'établir devant Abydos et se mit à ravager les propriétés des Grecs et à arrêter les convois dirigés sur Constantinople: les consuls de Pise, les che& de la colonie pisane de Cïonstantinople, les ambassadeurs eux-mêmes leur envoyèrent des remontrances; rien n'y fit; enfin, l'approche de galères grecques les décida à disparaître. Mais d'autres les remplacèrent et vinrent attaquer les navires grecs jusqu'en vue de Constantinople, brûlant les uns, vendant les autres, pillant et massacrant de tous côtés. L'empereur comprenait bien quelle honte retomberait sur son gouvernement s'il n'arrivait pas à réprimer de pareils désordres, mais l'énergie lui faisait défaut; il expédia à Pise l'interprète Jacques,' porteur d'une lettre où se peignait son désespoir: Jacques obtint des consuls de Pise le serment de poursuivre les corsaires à main armée et d'en délivrer la Remanie: mais que valait ce remède pour un si grand mal? d'ailleurs la bourgeoisie de Pise désapprouva l'engagement pris par ses consuls et les choses en restèrent là.^

Dans les temps de troubles généraux, la course était tolérée sinon encouragée par les villes commerçantes d'Italie, par Gfênes et Pise surtout, et même par Venise, quoiqu'àun moindre degré: elle ne gênait

^ Doc, stdle relax, tosc, p. 61 et ss. bertus, De eaopediHone Friderioi, éd. Tau-

' Ibid. p. 66 et s. schiiuiky et Fangerl, p. 46. Les auteurs

^ Ce personnage était pîsan de nais- lui attribuent t-antôt simplement le titre

sance si, comme je le suppose, c^est le d^interpres, tantôt celui d^terpres sa-

même que le Jacques de Pise qulsaac crarum ou latinarum litterarum; voy. Doc.

envoya au devant de Tarmée croisée com- 8UÜe relax, tose. p. 67, 69, 77, 78.

mandée par Frédéric Barberousse : Ans- * Doc. suUe relax, tosc. p. 66 et s., 72.

IL Byaance 8<nis les Comnènes et les Anges. 235

pas le Gommerce national, car les corsaires ménageaient toujours leurs compatriotes, et elle portait préjudice aux ennemis et aux rivaux, même sans hostilités déclarées; on avait toujours la ressource de désavouer ces aventuriers. Quand la guerre éclatait, on avait là tout prête des marins intrépides, exercés, inaccessibles à la crainte,^ et l'on vit plus d'un ancien chef de corsaires commander plus tard comme amiral la flotte de sa patrie ou d'une puissance amie.' Mais pour les îles et les côtes de la Méditerranée qui n'avaient pas, pour les protéger, une marine paissante, c'était un terrible fléau. Quand le roi de France, Philippe Auguste, à son retour de Palestine (1191) visita les îles de l'Archipel, il les trouva en grande partie abandonnées par leurs habitante ou occupées par des corsaires. Le "port pisan" qu'il rencontra à l'embouchure de la Phinéca, à l'est de Myre en Lycie, devait sans doute son nom à la présence des corsaires qui en avaient fait leur repaire plutôt qu'à la fréquentation de pacifiques marchands.^ Pour mettre à la raison ces perturbateurs du repos public, il aurait fedlu une bonne marine; mais la marine grecque était tombée en décadence par la fftute des empereurs eux-mêmes. Autrefois, quand les nations commerçantes redoutaient les dangers que faisait courir à leurs navires leur présence dans les eaux gi*ecques, elles requéraient la protection des galères impériales;* au temps d'Alexis ni c'était lui-même qui recherchait assistance des corsaires contre leurs pareils, ou bien il tâchait d'obtenir l'alliance d'une puissance maritime pour combattre les corsaires d'une autre: nous en verrons un exemple dans la suite de cette étuda

Quelques jours après son élévation au trône (1195), Alexis III frère et successeur disaac, invita la ville de Pise à lui envoyer des ambassadeurs pour renouveler les anciens traités. Le podestat de Pise ne répondit à cette invitation que dans le courant de l'été de l'an 1198: ses ambassadeurs étaient Uguccione fils de Lamberto Bono et Pietro Modano.^ Leurs instructions portaient de demander en première ligne

^ Les Annales génoises racontent, (p. struction pour les ambassadeurs (ibid. p.

114), qu^en 1196, pour soutenir la guerre 71 et ss.) porte la date du 6 septembre

contre Gênes, Pise rappela ses corsaires, de la même année, mais elle est accom-

''in quibus eoram (Pisanorum) spes sistit pagnée d'un supplément du 18 juillet 1198;

ac fiducia.*' donc le départ des ambassadeurs n'a pas

* Lldstoire de Gênes en particulier pu avoir lieu avant cette dernière date, présente plusieurs exemples de ce genre. Pietro Modano était encore à Constanti-

* Oesta Hènriei II, éd. Stubbs, n, nople le 30 juin 1199; Doe. p. 78; le 195, 198. passe-port délivré par l'empereur aux deux

* Doc. suUe relax, tose. p. 20 et ss. ambassadeurs pour leur retour est égale- ' Les premières démarches prépara- ment daté de ce mois; Dœ. p. 79; Miklo-

tôires avaient été faites au mois de juillet sich et Müller, Acta grœca ni, 48. 1197; Dœ. suUe relax, tose. p. 69. L'in-

236 Deuxième période. — L Fondation des colonies commerciales.

pour leurs compatriotes l'exemption complète des droits de douane ou tout au moins, en cas d'impossibilité, la réduction de ces droits à 4% au plus. C'était, il est vrai, depuis longtemps le taux officiel, mais il arrivait souvent que des agents exigeaient davantage: il fallait, en tout cas, obtenir la répression de cet abus. Les ambassadeurs devaient, en outre, demander pour l'avenir la suppression de la distinction à la douane de Constantinople entre les vaisseaux pisans venant de Pise directement ou d'un point quelconque du territoire byzantin: l'exemption des droits de douane en faveur des marchands pisans lorsqu'ils voudraient transporter d'un lieu à un autre des marchandises restées entre leurs mains sur le premier marché; enfin, s'ils voulaient retourner à Rse ou gagner un autre pays, l'autorisation de quitter le territoire grec avec leurs marchandises sans formalités et sans nouveaux droits à payer. En troisième lieu, les ambassadeurs devaient tâcher d'obtenir une augmentation des présents annuels et l'adjonction au quartier pisan d'un pâté de maisons et d'un quai, qui formaient des enclaves incommodes. Enfin, ils avaient diverses questions à traiter au sujet des établissements de Salonique et d'Almyro; nous y reviendrons. On ignore si l'empereur exauça tous ces vœux, mais ce qui est certain, c'est que sa décision fît publiée sous forme d'une buUe d'or rédigée en grec et en latin, car le vicomte des Pisans eut à payer pour la bulle elle-même quatre hyperpi-es, et pour le sceau trois hyperprès et un écu de Manuel (Manuellatus); pour les questions relatives à Salonique et à Almyro, l'empereur rendit un décret spécial dont la traduction fut payée par le vicomte à l'interprète en chef au prix de trois hyperpres.^ Ces pièces sont perdues.

Mais nous n'en avons pas fini avec les instructions remises aux ambassadeurs pisans. Nous y voyons entre autres choses qu'ils ont les pouvoirs nécessaires pour faire la paix avec Venise, au cas où soit des ambassadeui*s du doge soit les consuls ou vicomtes des Vénitiens de Constantinople, soit encore encore leurs che& de guerre (capitanei) en témoigneraient le désir d'une manière évidente.^ Ce détail prouve que Pise et Venise étaient vis-à-vis l'une de l'autre sur un pied d'hostilité; et effectivement cet état de choses durait depuis longtemps. Nicétas aflÖrme» que pendant le règne de l'empereur Alexis les deux nations se livrèrent des combats, tantôt dans Constantinople même,^

^ Voy. le compte présenté par lui, dans a pris copie; voy. Töche, Heinrich VI,

les Doc. mue relax, tosc. p. 78. p. 463, not. 2.

' Le vicomte de Pise à Constantinople * Éd. Bonn. p. 713.

reçut le même avis: c^est ce que démontre ^ Dans les comptes du vicomte pisan

une pièce des archives dont M. Wflsten- Si^rerius Cinami, on voit figurer une dé-

feld, assesseur de Tuniversité de Göttingen, pense ^pro custodia unius noctis cum ha-

IL Bymnce sous les Camnènes et les Anges, 237

tantôt sur mer, avec des alternatives de succès et de revers, et il accuse l'empereur de les avoir excitées sous main l'une contre l'autre. Mais ces excitations ne suffiraient pas à expliquer des luttes à main armée: il y avait un autre motif et le voici. Pour aller de Pise à Cîonstantinople, il fallait traverser l'Adriatique en droite ligne; aussi les ambassadeurs de Pise à la cour d'Orient allaient-ils généralement s'embarquer à Ancône.^ Les marchands préféraient sans doute aussi prendre cette voie que de &ire sur mer un énorme détour le long des côtes d'Italie et de Grèce: or, la prétention hautement affichée par Venise de dominer seule dans l'Adriatique était une gêne pour la république de Pise; elle aussi désirait avoir au moins quelques stations à elle, tant sur les côtes d'Italie que sur celles de la Dalmatie, et elle tenait à assurer à ses nationaux la sécurité de la navigation sur la mer Adriatique. Cette circonstance fait comprendre pourquoi Pise avait conclu un traité d'amitié avec Eaguse, et l'on peut saisir la relation directe qui existait entre ce traité et les intérêts que Pise défendait à Constantinople, si l'on se rappelle qu'il fut conclu au passage par des ambassadeurs pisans en route pour la capitale de l'empire grec et que les vicomtes pisans de Constantinople devaient chaque année renouveler le serment de l'observer;* la même circonstance explique les relations qui existaient entre Pise et Âncône,^ entre Pise et Zara,^ et enfin l'explosion des hostilités entre les deux rivales, après une paix de quinze années, préservée grâce au traité de 1180,^ dont la durée, fixée d'abord à cinq années avait été prolongée de dix antres années.^ Nous avons déjà parlé d'une fiottille de corsaires pisans qui alla s'établir à Abydos (en 1193 ou 1194) et dont les incursions sur le territoire grec donnèrent lieu à des plaintes de la part d'Isaac; ce n'était probablement qu'une sorte de prélude aux hostilités, car ils donnaient pour prétexte, c'est l'empereur lui-même qui le dit, qu'ils voulaient faire la guerre aux Vénitiens.^ En 1196, les Pisans firent une campagne dans la mer Adriatique et provoquèrent à ce qu'il paraît une révolte de la ville de Pola contre Venise; mais, au mois d'aôut, une fiotte de guerre escortant un convoi de navires marchands sortit du port de Venise, sous le commandement de Giovanni Morosini et de Ruggiero Premarini; elle commença par réprimer le soulèvement de Pola, puis se mit en chasse contre les Pisans, attaqua une flottille de six vaisseaux marchands, en captura deux dans une première affiiEdre, puis un troisième

bulinuB nimorem cum Venetids;^ Doc. ÙBSiB lILeûiXiaceY, Alimum. hiat. Slav, merid.

9uUe relax, tose. p. 78. I, 432 et 88.

^ Doc. 9uUe relax, tose. p. 68, 68. ^ Doc. suUe relax, tosc. p. SO et as.

* Monum. apeet. kist. Slav. merid. 1, 10. ^ Dandolo, p. 311.

* Doc. sulle rdax. tose. p. âl, 22. ^ Dandob, p. 66: ^simiilaBtes guerram

* Traité de commerce de rannôe 1188, contra Veneticos."

238 Deuxième période. — L Fondation des colonies commerciales.

et rentra à Venise avec quatre cents prisonniers.^ L'année suivante, la colonie vénitienne, redoutant à ce qu'il parait, des représailles de la part de Pisans embusqués dans les îles de l'Archipel, appela à son aide une flotte qui se trouvait à l'ancre devant Abydos; je ne vois pas d'autre moyen d'expliquer la conduite des chefe de cette flotte, car ils refusèrent d'obéir à un ordre de retour expédié par le doge, et prirent sur eux de rester dans les Dardanelles.^ Ceci se passait au mois de mars 1196: le 1®^ septembre de la même année, les deux républiques faisaient la paix à des conditions favorables pour la ville de Pise ;^ mais il ressort, tant des instructions données aux ambassadeurs pisans Ugucdone Bono et Pietro Modano en 1197, que de celles des ambassadeurs vénitiens Enrico Navigajoso et Andrea Donato en 1198,^ qu'aucune des deux parties ne faisait grand fond sur les dispositions pacifiques de l'autre. En effet, en 1199, les Pisans reprirent les hostilités contre Venise et une de leurs flottes alla croiser à hauteur de Brindisi pour barrer la route à ses navires; mais une flotte vénitienne réussit à forcer le passage et les Pisans battirent en retraite.^

La querelle des deux rivales se prolongea ainsi pendant toute la durée du règne d'Alexis m, laissant à peine quelques moments de répit aux colonies de Constantinople. L'empereur prenait visiblement parti contre les Vénitiens; il les surchargeait d'impôts en dépit des traités, retardait de délai en délai le paiement des indemnités promises et finissait à force de tracasseries par en faire des ennemis de l'empire.^ Il réservait au contraire ses faveurs pour les Rsans; aussi lui fournirentils fréquemment des vaisseaux pour combattre les corsaires ou d'antres ennemis.' Nous n'en dterons qu'un exemple: un certain Génois nommé Oafforio (Gaffore)^ faisait de fréquents voyages à Constantinople avec les pacifiques allures d'un simple marchand: vers 1198, il eut affiBdre à un avide exploiteur, l'amiral Michel Stryphnos, et fut mis injustement

^ Pour la relation de cette campagne, être acceptée depuis qu'on connaît le do-

Yoy.: Annal. Venet. brev. 1. c p. 72: cument relatif à ce conflit, publié par

Chron. Justimam, ibid. p. 91; Mart. da Winkelmann, Acta imperii ineditaf saee.

Ganale, p. 838; Dandolo, p. 817. Suivant XZZZ, p. 470 et s., n» 588. Tautenr la date varie entre les années 1194, ^ Nicét, p. 712 et s.

1195, 1196 et 1197. H faut admettre ' Doc. suOe rdax. tose. p. 72, 77.

ceUe des Annal, brev. ^ Dans Nicétas, il est désigné sous le

* Taf. et Thom. I, 216 et ss. nom de Kwpovfttjç; dans un document ' Document inédit, cité par Töche, pisan (Dœ. suUe rdax. tosc. p. 72) sous

Heinrich VI, p. 468; Ood. Ambr., Dandolo, celui de Cayphorus, qui devient, dans des

p. 817 et s. chartes génoises (Mon. hist. pair. Chartae

* Armingaud, Op. c. p. 426 et s. n, 1225; Lib.jur. I, 411 et s.), Gafforius; ' Dandolo, p. 819 et s. place ce fait il n'y a donc pas moyen de la confondre

en 1201, mais cette date ne peut plus avec Oaffarus.

IL Bymnce sous les Comnènes et les Anges. 239

à l'amende; ivre de vengeance, il se fit corsaire et réussit à réduire l'empereur aux abois. A la tête d'une flottille assez considérable, il commença par faire des descentes dans les ports et les îles de l'Archipel, pilla Adramyttium, battit une flotte de trente vaisseaux commandée par Giovanni Stirione, ancien corsaire calabrais, devenu amiral an service de l'empereur grec; après ce haut fidt, il surprit d'autres vaisseaux de guerre stationnés à Sestos, les captura et put dès lors étendre ses courses au loin et lever des contributions sur les îles et les ports. Voyant que la force ouverte ne lui réussissait pas, Alexis eut recours à la ruse, négocia avec lui par l'intermédiaire de certains Génois habitants de Constantinople qui connaissaient leur compatriote, et lui flt les plus belles promesses. Circonvenu, Gafiorio négligea, pour son malheur, de se tenir sur ses gardes; un jour il se vit attaquer à l'improviste par Stirione à la tête de navires grecs et pisans, fut pris et tué; ses vaisseaux, sauf trois ou quatre, restèrent au pouvoir de l'ennemi.^

Un grand nombre de Génois s'étaient compromis avec GaSbrio, et beaucoup furent pris avec lui; cependant l'empereur leur rendit la liberté;^ un seul paya du retrait de son flef la part qu'il avait prise à la révolte: il se nommait Balduino Guercio; c'était un vieux soldat, depuis de longues années au service des empereurs grecs; Manuel lui avait déjà donné en flef de grandes propriétés, en récompense de ses bons services et de son dévouement éprouvé; sous Isaac, sa fldélité avait été un instant chancelante; mais le vassal (XlOioç) était rentré en grâce auprès de son snzei-ain et l'empereur Alexis avait conflrmé son flef; le dernier édat le lui flt perdre déflnitivement et sa famille fut entraînée dans sa ruine.^ Mais cette unique vengeance ne pouvait suffire à apaiser le ressentiment d'Alexis; il le flt sentir à la ville de Gênes, ou plutôt à la colonie de Constantinople: du moins, il y a tout lieu de croire que ce fiit à l'occasion de la révolte de Gaflforio qu'il retira aux Génois le palais de Calamanus avec ses dépendances, chapelle, bain, citerne et cour, dont Isaac leur avait fût don en 1192^ et qu'il y logea des Alle-

* Nicét p. 636 et s. : il dit seulement ^ H est hors de doute que les descrip-

qae ces événements sont postérieurs à la tiens que nous allons citer se rapportent

mort de l'empereur Henri YI, c'est à dire à une seule et même localité: nous lisons

au 28 sept. 1197, mais il ne précise pas. dans les Ghartae H, 1224 et dans Sauli,

' Mikioaich et MuUer, Aeta graeea U, 196: ^'palatinm kalarma (var. chalama, ni, 46 et s.: il paraît cependant qu'on lisez Calamani) cum ecdesia, balneo, eisen retint encore un certain nombre en ternis atque usu (?) decurrentis et curtiB" captivité; voy. plus loin les instructions (cour, var. currentis); dans la buUe d'or données à Délia Croce. publié par Miklosich et MuUer m, 81 et s. :

' Mmum, ki8t.pair,, Ckariae II, 1226; ohoq xov Kedafidvov ifro$ toû BoravtMtov

Miklosich et MuUer, op, e. p. 1. /cfrà tHv iftnif^ixXetof$4vwf rfr ntf^tftnxiofiaxh

240 Deuxième période. — 7. Fondation des colonies commerciales.

mandfl.^ Pour regagner la faveur de l'empei-eur, la ville de Gênes lui envoya le médecin Nicolas, porteur d'une missive par laquelle elle lui demandait de recevoir une ambassade spécialement chargée de renouveler les anciens traités. Au moment où cette demande arrivait, les vaisseaux génois venaient encore d'exercer des ravages sur le tenitoire grec, sous prétexte d'hostilités contre les Pisans; néanmoins l'empereur fit une réponse favorable' et les consuls de Gênes pour l'année 1201 chargèrent Ottobone délia Croce, d'aller conclure un nouvel accord avec lui: ses demandes' devaient porter sur deux points; premier point: affaires concernant certains particuliers et que le gouvernement génois prenait en main; il s'agissait de £ftire rentrer dans leur argent ceux qui avaient subi des dommages pécuniaires et rendre à la liberté ceux qui étaient encore retenus en prison à la suite de l'affaire Gafforio: entre autres, la restitution du fief

xovxov olxtiftwrwp t^ nivatëQvriç xcU xwß èvo avXmv nal avtûv xHp h t& otxia ixxXiimwf

xa* Toîï Xovtiiov; et, dans le procès verbal d'envoi en possession qui y est joint, ibid. p. vi: "domus Calamanni, videlicet Votoniati, cum habitaculis, duabus curiis, puteis, cistema, balneo et duabus ecclesiis infra ambitum murorum ^us existentibus." On trouvera une description détaillée du palais et surtout de Téglise qui en faisait partie, dans Miklosich et MuUer, IQ, 56 et ss.

* Mon. kist. patr.y Charte, H, 1224:

Sauli, J^oria di Galaia II, 196; Serra, (Storia deil' antiea Liguria I, 484 et as.) voit dans la mesure prise par l'empereur en cette circonstance une des causes occasionnelles des coups de main exécutés par les flottes génoises sur Candie, Gorfou, Modon et Coron; c'est une erreur, car elle est bien antérieure. Quant à ce qui cour cerne les ÂUemands, j'admet sans difficulté que ce devaient être ces mercenaires qu'Isaac avait fiait venir et qu'Alexis s'attacha par toutes sortes de faveurs; Töche, Eeinrieh VI, p. 864 et s.

' Miklosich et Müller, m, 46 et s. Je ne trouve nulle part la preuve que le médecin Nicolas ait été envoyé en ambassade par l'empereur, comme l'affirment MM.

MuUer et Desimoni (Qiom. ligust. 1874).

' L'instmetion où sont énoncées ces demandes nous est parvenue en double, n en existe un exemplaire manuscrit à

Turin, dans les archives de la cour: c'est là que Sauli l'a copiée pour la publier (Délia eolania di Qalata II, 195—199), mais il a, malheureusement, laissé de côté ce qui lui paraissait d'importance secondaire. L'autre exemplaire manuscrit se conserve dans les archives secrètes de Gènes ; il a été publié dans les Monum. hist. pair. Chartae II, 1224-1227 (et dans Cibrario, Délia economia politfca del medio ero; 2® éd., m, 399 et ss.). Les deux exemplaires portent en titre les noms des autorités qui ont rédigé cette instruction: ce sont les consuls de Gênes pour l'année 1201 ; mais, dans le premier exemplaire seul, les noms des consuls sont compatibles avec la date du 4 mai 1201 ; le second porte la date du 15 mai 1208 ce qui est en contradiction avec les noms des consuls, car, en 1208, ce n'étaient plus les consuls de 1201 qui se trouvaient à la tête du gouvernement; il n'y avait même plus de consuls du tout; le gouvernement était aux mains du podestat Guifiredotto GraseUo. En ce qui concerne le texte même des deux manuscrits, on trouve dans le premier quelques paragraphes qui manquent dans le second; au reste les mêmes articles sont rédigés dans les deux en termes à peu près identiques; il ne sera d'aiUeurs possible de collationner exactement les deux textes que le jour où le premier manuscrit aura été imprimé intégralement

IL Byeance sous les Camnenes et les Anges. 241

récenunent enlevé à Guercio était une des conditions sine qua non de l'accommodement à obtenir: second point: propriétés et privilèges d'intérêt général: ici, il s'agissait de réclamer l'arriéré des subsides annuels non payés depuis sept années et d'obtenir une majoration pour l'avenir, de demander l'abaissement des droits de douane de 4 à 2 ou au moins à 3%, la remise en état du palais de Calamanus, dévasté de fond en comble par les Allemands qui y avaient été logés, et, enfin, la concession de bâtiments formant enclave dans le quartier génois et d'autres quais. On ignore la réponse de l'empereur à tous les points de ce programme, car la bulle d'or que l'ambassadeur rapporta dans son pays n'a pas été conservée, ou, tout au moins, elle n'a pas été publiée: nous ne possédons que le texte original et la traduction latine du protocole de remise qui l'accompagnait;^ il en ressort que l'ambassadeur avait obtenu l'agrandissement du quartier génois. Ce protocole est daté dans l'original grec de l'an 6711, dans la traduction latine de l'an 6710; ces dates con*espondent aux années 1203 et 1202 de l'ère chrétienne, mais comme, dans le calendrier grec, l'année commence quatre mois plus tôt que dans le calendrier occidental, c'est à dire le 1^ septembre, et comme le jour indiqué dans le protocole est le 13 octobre, il faudrait admettre que la date de l'original grec correspond au 13 octobre 1202 et celle de la traduction latine au 18 Octobre 1201;» il y a donc désaccord, mais il me paraît que l'on doit accepter de préférence la date du texte latin, par la raison que dans les deux l'Indiction (Ind. Y) est la même: d'api*ès cela, ou peut admettre qu'Ottobono délia Croce aurait terminé sa mission dès le 13 Octobre 1201. Mais M. Canale^ affirme que la République n'accepta pas l'arrangement sous sa première forme et renvoya le même ambassadeur à Constantinople avec de nouvelles instructions; ces instructions, datées du 16 mai 1203, n'auraient été, sur beaucoup de points, que la reproduction littérale de celles du 4 Mai 1201. M. Canale prétend démontrer par ce raisonnement que la date vraie est bien celle du manuscrit des archives secrètes de Gênes. Supposons un instant qu'il ait raison: il faudrait alors admettre qu'en revenant pour la seconde fois à Constantinople l'ambassadeur y aurait trouvé l'armée croisée qui allait renverser le gouvernement d'Alexis DI au cours de l'été de la même année 1203. Mais alors il se présente une difficulté: de nouvelles instructions, rédigées au mois de mai 1203, ne pouvaient, en aucun cas, porter en tête les noms des consuls de 1201. Il

^ Y. le texte original dans Miklosich 1202; cependant, il penche pour la deret MuUer m, 49 et ss., et la traduction nière; en tout cas il rejette la date de 1203 latine dans le Ltb. ßir, I, 496 et ss. pour les mêmes motifs que j'ai indiqués.

• Desimoni (Qiom. liguât. 1874, p. 168 * Nvam ütoria délia repubbliea di

— 171) hésite entre les années 1301 et Oenovih II, 365 et s.

242 Deuxième période. — L Fondation des colonies commerciales.

résulte de là que si la date du 15 mai 1203 ne peut être maintenue, la deuxième mission attribuée à Ottobone délia Croce devient inadmissible. La vérité est qu'il ne fit qu'ujie fois le voyage et qu'il ne reçut qu'une fois des instructions, dont la date exacte est le 4 mai 1201. La réponse impériale qu'il rapporta renfermait les dernières concessions qui aient été octroyées à une nation commerçante d'Occident avant la quatrième croisade. Deux ans plus tard, Constantinople était au pouvoir des croisés et, pendant un demi -siècle, ce furent des princes latins qui régnèrent sur le Bosphore.

Avant d'entrer dans le XIV« siècle, il nous reste h passer en revue celles des villes de province grecques que les marchands italiens visitaient ou habitaient avant la quatrième croisade, puis nous reviendrons à la capitale, nous étudierons l'étendue et la situation des quartiers commerçants et nous dirons le peu que l'on sait de l'administration et ^ régime intérieur de ces colonies.

J'ai déjà fait remarquer que les privilèges accordés par les empereurs grecs aux marchands italiens les autorisaient à faire le commerce dans toute l'étendue de la Bomanie jusqu'aux limites de l'empire, mais que, dans le cas où des noms de villes sont désignés à titre d'exemples, ce sont toujours, dans les documents les plus anciens, des villes maritimes ou très voisines des côtes, et, enfin, que les ndms de villes de l'intérieur n'apparaissent que dans les plus récents. C'était d'ailleurs la marche naturellement suivie par le commerce; il devait commencer par prendre pied dans les ports de mer et partir de là pour pénétrer plus tard dans l'intérieur. A l'origine, les moyens de transport prévus sont toujours des vaisseaux, et ce n'est que vers la fin de la période que nous étudions, dans un décret d'Alexis IQ, qu'il est parlé, pour la première fois, de bêtes de somme et de voitures.^ Les voyages d'affaires dans l'intérieur amenèrent la création d'établissements fixes et les grands centres ne furent pas les seuls où l'on en fonda: plus d'une petite ville en fut également favorisée. On peut juger de l'extension que les Vénitiens, par exemple, avaient donnée à leurs affaires sur le territoire de l'empire, par un passage du traité conclu entre la République et l'empereur Isaac, en 1187. Nous y voyons stipulé que l'empereur aura le droit d'appeler aux armes, pour la défense du territoire contre les ennemis extérieurs, non seulement les Vénitiens fixés à Constantinople, mais ceux qui habitent entre Constantinople et Abydos et à Abydos même, entre Constantinople et Philadelphie et à Philadelphie même, enfin entre la capitale et Andrinople et à Adrinople même.'

Taf. et Thom. I, 267. * Ibid. I, 199.

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