III. Lempire latin
il comptait que leurs forces réunies pourraient tenir tête à l'ennemi commun. Ce traité d'alliance offensive et défensive, conclu à Rhodes, au mois d'avril 1234, entre Marsilius Georgfius, ambassadeur de Venise, et Léon Gabalas,^ fut ratifié au mois d'août de la même année par le doge Jacopo Tiepolo.* En sa qualité de plus faible et de suppliant, "le souverain de l'île de Rhodes et des Gyclades'' y figurait comme vassal du doge et s'engageait à fournir annuellement, à titre de censive, à l'église de St Marc, une pièce de soie brodée d'or. En même temps, il déclarait accorder dans ses états l'exemption des droits de douane et d'impôts aux Vénitiens et aux habitants de llle de Crète, colons ou indigènes, tandis que Venise continuait à exiger des marchands de Rhodes, dans ses colonies de Grèce, les anciens droits de douane en usage au temps de la domination grecque et ne les exemptait d'impôts que dans l'île de Crète; enfin, Gabalas autorisait les Vénitiens à fonder un établissement avec église, fondaco et maison commune (curiam) et à faire usage, pour leurs affaires, de leurs poids et mesures. Il n'est pas douteux que les Vénitiens aient usé de cette autorisation pour fonder une colonie, la situation était trop favorable. Ce qui est moins certain, c'est que la colonie ait eu une longue existence, car Jean Gabalas, successeur de Léon fit sa soumission entre les mains de l'empereur de Nicée et le suivit dans ses expéditions contre les Latins, ce qui indique qu'il s'était brouillé avec Venise. Pendant une absence qu'il fit pour aller en Asie- Mineure combattre les Latins aux côtés de l'empereur, son île feûllit devenir la proie des Génois. Par une belle nuit, un corps de partisans génois surprit la capitale (1248), s'y établit et s'y maintint assez longtemps avec l'aide de cent chevaliers de Morée, Pour forcer ces intrus à évacuer la place, Jean Vatatzès dut envoyer une armée (1260).' Jusqu'à nouvel ordre, Rhodes restait entre les mains des Grecs; ni la suzeraineté vénitienne ni l'occupation génoise n'y laissèrent de traces sensibles.
En général, le moment auquel nous sommes arrivés marque le point culminant de l'occupation des anciennes provinces de l'empire byzantin par les Occidentaux; jamais, ni avant ni après, ils n'y furent plus nombreux ni plus puissants. On retrouvait une nouvelle France dans les palais et les châteaux -forts, à Constantinople, à Thèbes, à Athènes et dans toute la Morée; une nouvelle Italie dans les résidences prindères du royaume de Thessalonique et de l'île d'Eubée, dans les châteaux-forts
^ Pour plus de détails sur les deux * Taf. et Thom. U, 319—829.
frères Léon et Jean Qabalas voyez Par- ' Georg. Aciop. p. 92— :96.
ticle de M. Schlumberger danslla Revue arehéologique, XXXI (1876), p. 233 et sa.
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constniits dans les ues de Grèce par les patriciens de Venise, dans les quartiers commerçants de Constantinople, de Nég^repont, d'Âlmyro etc. Mais ces chevaliers, ces marchands ne formaient que des groupes isolés au milieu des masses compactes de la population grecque, surtout dans les campagnes, et les Grecs, sous la conduite de che& belliqueux, devenaient de jour en jour plus hardis. De TAsie-Mineure à l'Epire ils se tendaient la main et, avec l'aide des Bulgares, ils écrasaient l'une après l'autre les petites armées de chevaliers et de mercenaires que les Latins pouvaient leur opposer.^ Constantinople, qui aurait dû être le centre de l'empire latin, ne fut plus pendant longtemps qu'une enclave en territoire grec. Elle finit par succomber à son tour, et la rentrée des Grecs dans leur antique capitale porta un coup mortel à l'empire latin.
Cet événement eut un immense retentissement; mais, avant d'en rechercher les conséquences, il nous reste encore à parler d'un marché qui, par sa situation géographique, appartient à la presqu'île de l'Haemus et dont la population, presqu'exclusivement italienne à l'origine, ne se laissa pénétrer que tardivement par les éléments slaves qui, peu à peu, y ont pris la plus grande place: nous avons nommé Raguse. Pendant la période que nous venons de parcourir, elle occupe à l'ombre de Venise la situation d'une puissance commerciale de second rang. Le haut degré de puissance atteint par l'une pendant la durée de l'empire latin avait eu pour résultat de déterminer l'autre à reconnaître définitivement sa suprématie. Baguse avait eu de bonne heure une marine assez florissante et peu s'en fallut qu'elle ne devînt pour Venise, sa suzeraine, une rivale inquiétante. Tantôt en se plaçant sous la protection de l'empereur grec, tantôt en s'alliant aux princes normands de lltalie méridionale et de la Sicile, elle avait fini par se soustraire au joug. En 1171, le doge dut avoir recours à la force pour l'amener à accepter en qualité de comte un patricien de Venise nommé Ranieri Zane' qui d'ailleurs ne semble pas avoir occupé longtemps ce poste. Au XTTT^ siècle, le courant des idées avait changé. Ce fut Baguse qui, d'elle-même, s'inclina devant la puissante république et la supplia de lui donner un comte (1206). En 1230, il dut quitter la place devant une nouvelle poussée du courant antivénitien, mais cette réaction dura peu et, au bout de deux ans, la ville le rappelait d'elle-même.' A partir de ce moment, l'opinion unanime
^ Le royaume franc de Thessaloniqne pays de reprendre ses relations avec quelque
succomba, dès 1222, sous les coups de Théo^ sécurité, par des routes jusqu^alors infestées
dore, duc d'Épire, de la maison des Anges, de corsaires: Lib.pleg. append., p. 184 et s.
Cependant, Farmistioe conclu avec ce prince, * Dandolo, p. 294.
an mois de septembre 1228, par Naijaud ' Appendini, Notixie auUe antiekaàf
de Toucy, bailli de Fempire latin de Con- atoria e letteratura dei Baguaei (Bagusa
stantinople, permit au commerce des deux 1802—1803) I, 275—279.
m. L'empire laiin. 309
fat que, dans son propre intérêt, Bagfose devait rester subordonnée à Venise, et, à trois reprises, en 1232, 1236 et 1262, cette conviction s'affirma pai* des actes de soumission.^ Dans des actes de cette importance, les questions commerciales ne pouvaient pas être oubliées; même sous ce rapport, les habitants de Baguse ne pouvaient pas prétendre à l'égalité avec les bourgeois de Venise; ils consentaient à payer un droit à Venise pour l'importation des marchandises étrangères. Ces documents nous font connaître les pays dont Baguse importait les produits: c'étaient la Bomanie (c à d. l'empire latin et ses dépendances), la Syrie (mercibus ultramarinis), l'Egypte, Tunis et la Barbarie, la äcile et la Fouille: on voit qu'elle avait de vastes relations. Dans l'empire grec» elle jouissait de franchises qui dataient probablement déjà du temps des Comnènes et particulièrement de Manuel, car les efforts de cet empereur tendaient à favoriser les ports de la Dalmatie pour faire échec à Venise; ces franchises furent confirmées par les premiers empereurs latins Baudouin et Henri. B paraît qu'elle avait également obtenu des privilèges des empereurs de Nicée et de Trébizonde et du czar bulgare Johannitius (Kalojan) (1197 — 1207), mais ils ne sont pas arrivés jusqu'à nous.' En ce qui concerne l'Egypte, il est constant que les marchands de Baguse fréquentaient le marché cosmopolite d'Alexandrie: nous avons à cet égard le témoignage de Benjamin de Tudèle, s'il est vrai qu'à la place du mot ^Bakuphia'^, qui se trouve dans sa relation de voyage, il faille lire "Bagusa**.»
Du moment que les marchands de Baguse entreprenaient couramment de si lointains voyages, on peut bien penser qu'ils visitaient encore plus fréquemment, d'un côté les côtes orientales d'Italie, puisqu'ils n'avaient, pour cela, qu'à traverser la mer Adriatique^ et de l'autre l'Épire et les pays slaves du midi avec lesquels ils communiquaient directement par terre. On peut, effectivement, établir des preuves de l'existence de leur trafic avec l'Épire antérieurement à la quatrième croisade, à l'époque
^ Taf. et Thom. U, 307 et bs., 828 en interdit; un habitant de Baguse qui
et 88., 464 et as.; le premier de ces actes se proposait d^entreprendre on voyage dut,
se trouve aussi dans Engel, Oeseh. des avant de partir, afifirmer sous serment
FrektaaU Ragusa, p. 289 et ss. et dans devant le doge qu^il n'avait pas Tintention
VArekiv. star, ttcd., App.. IX, 382 et ss. cf. de toucher en Egypte: Mon. slav. merid.
Dandolo, p. 347, 380. I, 38.
* Taf: et Thom. Orieeh. Orig.- Urh * Dès 1148, Baguse oowshiait un traité
xur Oesch. des FVeisUuUes Bagusa, dans de commerce avec Molfetta; postérieure-
les SÜMmgsheriehU der Wiener Akad. ment à 1240 elle en flt encore une série
pkîloe. kist. Cl. VI, 611; ils ont emprunté avec Becanati, Ferme, Bimini, Bavenne,
ces renseignements à Luccari, RistreUo Ferrare, Barletta: Engel, Qtseh. des Frei'
degH annaU di Eausa, p. 38. stacUs Ragusa, p. 83, 106 et s., 112.
' En 1224, Venise avait mis l'Egypte
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où Jean l'Ange y remplissait les fonctions de gouvernenr au nom de l'empereur grec, et de sa continoation sous les despotes indépendants Michd I« (t 1214), Manuel (f 1241) et Michel H (f 1271). Tous ces princes ont donné des encouragements au commerce de Baguse, en lui accordant des privilèges que nous possédons sauf un, le plus ancien;^ nous n'avons d'ailleurs point à nous en occuper autrement, car ceci n'a rien à voir avec le commerce du Levant proprement dit. Nous avons seulement voulu démontrer qu'en revenant sous le sceptre de Venise, Raguse lui avait apporté un notable accroissement de force par l'adjonction de sa marine marchande, car, si cette marine n'était pas aussi nombreuse que celle de la grande République, elle était assez puissante pour oser se risquer dans des entreprises à peu près aussi lointaines. Pour terminer, nous dii'ons encore un mot des ports de la Dahnatie, Zara^ TraA, Spalatro, habités par une population de marins énergiques, spécialement adonnés au trafic avec la Syrie et Chypre; ' ces villes étaient, il est vrai, à l'égard de Venise dans un état de dépendance bien plus étroite que Baguse, et leurs marines pouvaient, en somme, être considérées comme parties intégrantes de la marine vénitienne, tandis que Baguse avait conservé encore assez d'indépendance pour se permettre de conclure des traités de commerce pour son propre compte; mais ce n'était pourtant au fond qu'une demi-république, et aussi longtemps qu'elle eut à sa tête un comte vénitien, on peut dire que sa marine, si considérable qu'elle f&t, ne constituait en quelque sorte qu'une fraction de la colossale puissance maritime de Venise. C'est une preuve de plus à l'appui de ce que nous avons dit de l'énorme prépondérance acquise par Venise pendant la période que nous étudions.