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Lqs États Croisés de Syrie pendant le deuxième siècle

de leur existence.

L'apparition de Baladin est le point de départ d'une nouvelle période dans l'histoire des états croisés. La désastreuse bataille de H^ttin (4 Juillet 1187) les accula à une situation à peu près désespérée. Sans parler de la perte de Jérusalem qui en fut la conséquence directe et qui était un malheur pour toute la chrétienté, cette déroute fut le signal

* Ces lettres sont pubUées dans Taf. kind, op. eu. LXXXV, ail» 2^4, 268;

et Thom. Orieeh. Orig.-Urk. wm Baguse^ commentées dans Taf. et Thonu op. eu.

op. eu. p. 524—589, et dans Miklomeh et p. 608—518.

HoUer, Äßtagrmea, XU, 68 et s., 66 et 8., * GuilL de Tyr, U, 17; Momtm. slao.

67 et 8., discutées dans Hopf; Orteeken- merid. m, 896 et s.; IV, 62, 75.

IV, Les états croisés de Syrie. 311

d'une série de catastrophes dans lesquelles succombèrent les colonies commerçantes. Quelques jours après (9 Juillet), Acre ouvrait, sans combat, ses portes au vainqueur; jusque là elle avait été, pour nous seiTir des expressions de Boha-eddin et d'Ibn- Alathir , un des grands centres du commerce asiatique ^ le rendez -vous des marchands francs, grecs et autres, venus de près et de loin.' C!omme les habitants avaient pris la fuite en abandonnant tout sur place, les vainqueurs firent un butin énorme: l'or, les perles, les lourdes soieries de Tespèce dite Siglatoun, les étoffes de Venise (benedikiy), le sucre, les armes etc. en formaient la meilleure partie.^ Avant la fin de l'année, Saladin était maître de Jaffa, Sidon, Gibelet, Beyrout, Césarée, Ascalon; l'année suivante (1188), il s'empara encore de Tortose, Gibel et Laodicée, et nous ne citons ici que les places d'un intérêt majeur pour le commerce. Tyr seule eut l'énergie de lui résister; ses mui's avaient donné asile à un grand nombre de chevaliers sortis, la vie sauve, de la déroute de Hattin et à une foule de fuyards échappés des villes de Syrie reconquises par Saladin.^ Elle eût cependant succombé très probablement, sans la présence d'un nouvel arrivant, le marquis Conrad de MotUferrat qui prit énergiquement en main la direction de la défense. Les Pisans et les Génois n'avaient pourtant pas attendu son arrivée pour organiser les premiers ù'avaux^ et, depuis, excités par les instances et les promesses des princes ecclésiastiques et laïques de la Terre-Sainte,® renforcés d'ailleurs par un grand nombre de leurs compatriotes accourus à leur secours de toutes parts, ^ ils continuèrent à combattre vaillamment à ses côtés. Avant et pendant le siège, les Pisans ne craignirent pas d'organiser plusieurs expéditions maritimes et d'aller s'attaquer à Acre même, d'où ils rapportèrent chaque fois un riche butin et des vivres en abondance.® Parmi eux, la compagnie des Eouges (sociäas Vermüiorum),^ ainsi nommée, sans doute, à cause de la couleur de ses insignes, se distingua

^ Bohareddin, Vie de Saladin, dans le ^ Ck)nt. de GuilL de Tyr, p. 77 (Bee.

Ree. des kist, des crois., kist, orient, des hist. des crois, I); Cafif. Annal, Jan,

' Ibn-Alathir, ibid. ^ Sicard. Cremon., dans Murât. SS.

' Ibn-Alathir, ibid. Vu, 604 et s., Robert de Clary dans Hopf,

* Epistoia Janumsitm ad Urbanum Chron. greco-romanes, p. 28 et s. Papam, dans les Qesta R, Bènrici H, éd. * C'était peut-être une de ces sociétés Stubbs, n, 12. de bourgeois comme il y en avait tant

* Lib.jur. I, 847, 367, 400, 406-, Dœ. dans la mère-patrie; parmi leurs diverses stdlle relax, tose, p. 26, 28, 30, 33, 34, dénominations nous en remarquons quelques 36, 89. unes d'analogues à celleci, par exemple

^ Lib. jur, I, 346 et s. Voyez Bel- la Compagna del balsamo vermiglio, la grano, Areh. star. iUd., série m, T. YIII, C. deUa rosa vermiglia, la C. del verpart 2, p. 160. ' miglio (Bonaini, Stat, Pis. Il, 673 et s.).

312 Deuxième période. — I. Fondation des colonies commerciales.

d'une &çon toute particulière; par la suite, elle reçut, en récompense de ses services, des droits et des biens à Tyr.^ A côté de ces défenseurs, on cite encore des marchands de S. Gilles, de Montpellier, de Marseille et de Barcelone établis dans la yille.^

La chute de Jérusalem, les événements qui la précédèrent et la suivirent avaient suscité une émotion profonde dans tout l'Occident Les Génois furent des premiers à répandre la funeste nouvelle^ et l'appel des barons de Terre -Sainte à une nouvelle croisade. Ils envoyèrent, à plusieurs reprises, des ambassadeurs en France et en Angleterre (Ruffo délia Volta en 1188, Ansaldo Bufferio et Enrîco Diotisalvi en 1189) pour décider Philippe -Auguste et Richard Cœur -de -Lion à prendre la croix.* Malheureusement, ces princes étaient en guerre, comme eux-mêmes l'étaient avec les Pisans et il ne Mut rien moins que les admonestations les plus solennelles des papes Grégoire VllL et Clément m pour amener un rapprochement entre ces rivaux aussi acharnés les uns que les autres. Aussitôt la paix faite,^ une flotte pisane mit à la voile sous la conduite de l'archevêque Ubaldo (1188): son projet était d'hiverner à Messine et de profiter du retour du beau temps, l'année suivante, pour gagner la Par lestine." La flotte génoise, commandée par le consul Guido Spinola, prit la mer en 1189 et fut suivie par une escadre de renfort en 1190.^ De son côté, le doge Aùrio Mastropietro avait requis tous les sujets vénitiens, maîtres et serviteurs (tam domini tam servi) y de se tenir prêts pour la fête de Pâqu^ de l'année 1189;^ et, effectivement, il expédia, à cette époque, une flotte puissante qui rallia en route celle de Pise.® Les troupes des trois premières puissances commerçantes d'Italie précédèrent donc de beaucoup les ai-mées de Philippe-Auguste et de Eichard, car celles-ci n'arrivèrent en Terre -Sainte qu'aux mois d'avril, mai et juin 1191; les deux princes joignirent leurs forces sous les murs i^Acre à la petite armée du roi Guy qui en avait déjà commencé le siége.^^ Ce siège mémorable se prolongea près de deux ans (fin août 1189 au 12 juillet 1191); les chroniqueurs qui en ont écrit la relation parlent avec éloge des puissantes machines de guerre des Génois et des Pisans, de l'assaut donné avec

* Doe, mOe relax, tose, p. 33, 34 et s. ' finita/. Jan. p. 104, 106.

* Voy. le diplôme du marquis Conrad, * Taf. et Thom. I, 904. TQche, Hemdans Mèiy et Guindon, I, 190 — 192. rieh F7, p. 107 ignorait la publication de

' Voy. la lettre des Génois déjà citée oe document dans les QtOa Ebnrtei II. * Dandolo, dans Mnrat SS. Xn, SIS

* Ottob. Scrib. Ämud. Jan. p. 108 et s. et s.

* Voy. les documents publiés par Dal *• Breriar. kisi. Pis. L e.; SicanL Cre- Borgo, Dipl Pis. p. 114 et ss. mon. dans Hurat SS. VU, 006; Binerar.

* Ikwiarium kiat. Pis. dans Murât R. RieanH I, éd. Stubbs, p. 6S, 74; Otsta VI, 191. Riearéi I, éd. Stubbs, p. 96 et s.

TV. Les états croisés de Syrie. 813

plas de hardiesse qne de succès par les Pisans à la Tour des mouches qui défendait l'entrée du port, enfin de leur rôle dans le dernier assaut, qui réduisit la garnison musuhnane à capituler.^ L'armée assiégeante comptait, dans ses rangs, des combattants de toutes les nations de l'Europe; parmi eux les bourgeois de Marseille se distinguèrent spécialement^

La ville prise, ceux qui y avaient eu des maisons ou d'autres pro- "/ priétés avant la conquête de SaJadin et ceux qui purent produire en y faveur de leurs droits des témoignages sérieux rentrèrent en possession.' Les mai-chands et changeurs pisans et autres réoccupèrent leurs boutiques de la place du marché.^ Toutes les nations commerçantes se donnèrent du mouvement pour récupérer leurs anciennes propriétés communales. Les Génois avaient pris leurs précautions à l'avance pour ^ n'en rien perdre. Par un traité conclu avec eux dès le 16 févriei' 1190, Philippe-Auguste s'était engagé à les faire rentrer en jouissance de toutes les propriétés qu'ils avaient perdues par le fait des conquêtes de Baladin et à leur concéder en outre, dans toutes les villes que l'on prendrait au cours de la croisade, une colonie avec tribunal spécial et tous les accessoires ordinaires. Ces conditions avaient été imposées par les Génois à l'ambassadeur du roi, Hugues de Bourgogne, chargé par son maître de négocier la location d'une flotte pour le transport d'une armée française en Syrie : l'ambassadeur les avait acceptées et le roi les avait rar tifiées à l'occasion de sa présence à Gênes au mois d'août 1190.^ Non contents de ces promesses, les Génois s'étaient encore assuré une double garantie et avaient obtenu du roi Guy de Lusignan deux diplômes conçus dans le même sens.^ Pise s'était fait donner des garanties semblables pour Acre par le marquis Conrad de Montferrat; il est vrai qu'elles remon-

^ Itiner, Rie, p. 84, 109 et s., 228; année; en effet, diaprés les Annal, Jan,

Gesta Rie. p. 173, 178; Contin. de Guill. p. 104, Philippe Auguste séjourna à Gênes

de Tyr, p. 157; Annal, Jan. p. 104. Les du V« au 24 août: d'après les Annal,

chartes de donation de cette époque con- Jan, 1. c et les Qe^a Bioardi U, 118,

statent la belle conduite des Génois: Bichard Coeur de lion y eut une entre-

^'tanquam veri Machabei castello, machinis, Yue avec lui le 13; son départ eut lien

militibus, peditibus, balistariis et sagit- non pas le jour de S. Laurent (10 août),

tariis.'' Lib. jur, I, 357, 411. comme le rapporte faussement la Sig^.

* Diplôme du roi Guy, de Tannée 1190, Coniin. Aquieinet, dans Pertz, SS. VI, 426, dans Héry et Guindon, I, 194 et s. et mais le jour de S. Barthélémy. M. TOche dans Papon, Eist, de IVovenee, II, preuves, n'aurait pas exprimé des doutes sur l'eiactip. xxT et SS. tude de la date 1190, (Beinrioh VT, p. 107,

' Contin. de GuilL de Tyr, p. 175 et s. not 11 ) s'il eût pris la peine de voir

* Oesta Rieardi, II, 181. par lui-même le document, an lieu de ^ Lib, jur, 1, 355 et s., 368 et s. La se contenter de consulter le regeste [de

charte de confirmation du roi (Gênes 1190) Delisle.

a dû être donnée au mois d'août de cette ^ Lib, jur, I, 859 et s., 380 et s.

314 Deuxième période. — J. landatian des colonies commerciales.

taient à une époque où l'on ne songeait pas encore à mettre le siège devant la place, mais Gay de Losignan et Richard Cœur -de-Lion les confirmèrent plus tard;^ les faits d'armes accomplis par les Pisans leur donnaient des droits réels à la reconnaissance de ces princes, et il n'est pas douteux qu'ils aient tenu leurs promesses.' Les Amalfitains avaient aussi fourni leur contingent à l'armée assiégeante, et, en récompense de leurs bons services (pro bono servitio), le roi Guy leur accorda l'exemption des droits d'entrée et de sortie ainsi que de vente et d'achat pour leurs marchandises à Acre, et l'autorisation d'y entretenir des vicomtes ou consuls; en outre, il leur fit don d'une maison propre à l'installation de ces fonctionnaires.^ Enfin, pendant le siège, les Vénitiens s'étaient fait garantir de nouveau, d'une manière générale, par le marquis Conrad, les droits et les propriétés autrefois possédés par eux dans le royaume de Jémsalem, et leur chroniqueur Dandolo constate qu'effectivement, après la prise de la ville, ils reprirent possession de leurs maisons et de l'église de St Marc.^ Un détail bien curieux, c'est que, ni dans le diplôme de Conrad ni dans les chroniques, il n'est dit un mot de Mts d'armes accomplis par eux devant la place et que tout se borna poui* eux à. cette confirmation pure et simple de leurs anciennes propriétés, tandis que les Génois et les Pisans obtinrent pendant ces quelques années une série de privilèges ajoutant des propriétés considérables aux anciennes déjà garanties et leur assurant une foule de droits et de franchises. H est à remarquer d'une manière générale, qu'en Syrie les Vénitiens forent relégués pour longtemps au second plan, et que cette situation s'accentua à partir du moment où leurs forces furent absorbées par la fondation et la consolidation de l'empire latin à Coustantinople. Il leur restait à peine assez d'énergie pour conserver leurs possessions les plus anciennes, et Us laissaient ainsi le champ libre aux Pisans et aux Génois: c'est aussi l'époque la plus brillante des Pisans.^ n y aurait lieu de s'étonner de la libéralité avec laquelle les princes accordaient des diplômes à ces deux nations, si l'on ne savait que la reconnaissance des services rendus y entrait pour peu de chose ;*^ le trône était en jeu et il s'agissait pour eux de gagner des partisans.

' Doe, 8uUe relax, iosc. p. 80 et s., ' Oont de GuiU. de Tyr, p. 202, D*

88 et 8., 68 et s., 94; le dernier passade * Certains Génois et Pisans avaient

relate la restitution de Thôpital aux Pisans. aussi fait à des chevalien anglais et firan-

* Voy. aussi Roncioni, Istorie Piaaney gais de Tannée assiégeante des avances

dans V Archiv, siar. ital. VI, J, p. 419 et s. d^argentquileur avaient été fort utiles; voy.

' Charte du 10 avril 1190, dans Ca- Delisle, Catalogue des aeUa de PkUippe

mera, Memorie di Amalfi I, 201 ; Ficker, Auguste, p. 82: Bibl, de Véeole des ehartes,

Acta imperii seleeta II, 809 et ss. Série I, V, 86 et s.

^ Taf. et Thom. 1, 212; Dandolo, p. 814.

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