‹ Histoire du commerce du Levant au moyen-âgeChapitre 22 sur 49 · IV. Les äats croisés de Syrie · texte numérisé non relu

IV. Les äats croisés de Syrie

L'issue malheureiise de la bataille de Hattin, la captivité et un extérieur peu imposant avait fait perdre tout prestige à Guy de Lusignan, et Conrad de Montferrat tout couvert encore de la gloire acquise pendant la défense de Tyr, le dernier boulevard du royaume, se posait ouvertement en prétendant et en rival Ce n'est point ici le lieu de raconter en détail les péripéties de cette querelle; un seul point nous y intéresse, c'est le rôle joué dans ces circonstances par les Génois et les Pisans. Les Grénois prirent parti pour le marquis de Montferrat; le roi Philippe- Auguste l'appuyait; ce motif suffisait pour eux. Les Pisans, au contraire, se prononcèrent en faveur de Guy de Lusignan.^ Us avaient des relations particulièrement intimes avec Richard Cœur -de -Lion' et ce prince semble les avoir fortement incités à adopter cette ligne de coaduite.^ Cette situation devait amener un édat; au mois de février^ 1192, les deux nations étaient en guerre ouverte. Les Pisans d'Acre avaient eu vent d'une conspiration ourdie par les Génois pour livrer la place à Conrad de Montferrat; ils coururent aux armes, attaquèrent et culbutèrent les Génois et leurs alliés les Français; quand le marquis arriva, comptant surprendre la ville, il la trouva sur la défensive. Après trois jours d'inutiles assauts il dut se replier sur Tyr avec les Français. Bichard Cœur-de-Lion, appelé à. l'aide par les Pisans, arriva après la retraite de Conrad; le 21 février, il ménagea un rapprochement entre les Pisans et les Génois.^ La mort de Conrad étant survenue sur ces entrefaites (28 avril 1192), les Pisans restèrent les fidèles adhérents de Guy de Lusignan, et l'invitèrent à s'unir à eux pour reprendre Tyr.« Mais ils avaient compté sans les barons de Syrie qui offrirent la couronne à Henri, comte de Champagne, avec le consentement de Bichard Cœur-de-Lion, son oncle. Guy de Lusignan dut se contenter de régner en Chypre. Après ce qui s'était passé, le nouveau maître ne pouvait, on le comprend, que nourrir des sentiments de rancune et de défiance à l'égard des Pisans, d'autant plus que ceux-ci continuaient à. entretenir des relations avec le roi dépossédé.^ Il leur fit attendre jusqu'au mois

• "VerauB elegi de bello contra Sala- (Contin. de GuilL de Tyr, p. 162 — 164), dinum gesto,** cit. par Röhricht, For- ajoute & tort que les Pisans en général sehungen xwr deuiseken Oeseh, XVI, 487; appuyèrent le marquis parcequ'ils comp- Binerar. Ricard, p. 321 ; !Rraetaius de talent obtenir de lui de plus grands priterra saneta, éd. Thomas (tirage à part viléges pour leur nation.

des SiUtmgsberiehte der Mimckn, Akad,, *' La date *'post Pascha*" donnée par

1865, H), p. 86. Roger de Hoveden, éd. Stubbs m, 180,

• Qesta Rieardi H, 170; Biner. Rie. est fausse.

p. aia et s. ' Biner. Rie. p. dSl et s.; Roger de

• Leur évoque Ubaldo avait d'aiUeurs Hoveden, l e.

soutenu fortement le marquis Conrad; ' Contin. de GuiU. de Tyr, p. 194.

Fauteur à qui nous empruntons ce détail ' Op. eu. p. 199, S02.

316 Deimème période. — J. FbndaHon des colonies commerciales.

de mai 1193 la condoision d'an arrangement;^ il consentait bien à leur garantir lenrs propriétés et lenrs privilèges à Tyr, Acre et Joppé, et l'exemption des droits de douane à l'entrée et à la sortie du port d'Acre, mais il refiisait sa garantie aux autres avantages contenus dans leurs privilèges; il la leur promettait pour l'époque où il aurait reconquis Jérusalem: autant les remettre aux calendes grecques! Encore mettaitil comme condition que, pendant toute l'année suivante, il n'y aurait jamais plus de 30 Pisans à. la fois séjournant à Tyr, à moins d'autorisation expresse de sa part, et que les consuls et les sujets pisans prêteraient, en mettant le pied dans le royaume, le serment de prendre contre tous les adversaires du comte la défense de sa vie, de sa dignité et de son territoire. Les Pisans, en tout cas, n'observèrent pas la dernière de ces conditions, car ils organisèrent une croisière en vue des côtes de Syrie et leurs marins se mirent à piller les voyageurs qui voulaient aborder dans le royaume ou en sortir. Sommés de mettre un terme à cet état de choses, les Pisans d'Acre n'en firent rien et le comte ftarieux ordonna leui* expulsion et d'Acre et de tout le royaume.' n fit pourtant de nouveau la paix avec eux en 1194 et autorisa la restauration de la tour qu'ils possédaient à Acre; il est probable qu'elle avait été endommagée à l'occasion de diverses émeutes; fen outre, il confirma en leur faveur la propriété du bain et du four dont ils avaient de tout temps la jouissance.^ En 1197, il prit l'engagement de leur accorder de nouveau sa protection sur tous les pointe du royaume où ils voudraient séjourner ou faire du commerce; seulement, il maintint l'exclusion prononcée contre les équipages de deux vaisseaux (l'Aquila et l'Imperialis) coupables de meurtre et d'assassinat sur des pèlerins.^

Les faite que nous venons de résumer donnent bien l'idée de ce qu'était l'existence des colonies de commerce pendant cette deuxième période de l'histoire des étate croisés. Jusqu'alors elles s'étaient contentées de prospérer sans bruit, à tel point que c'est à peine si l'historien trouve à glaner quelques faite qui les concernent; à partir de ce moment, elles devinrent une puissance dans l'état; on retrouve leur influence dans tous les changemente politiques tant soit peu graves et souvent, pour l'assurer, elle ne redoutaient pas de jeter leur épée dans la balance. Déjà, le système féodal était un malheur pour le royaume

' Doc. wUe reiax. tose. p. 60. de janvier 1195 (Doc. suUe rdax. tose-

* Gontm. de GuUl. de Tyr, p. 202 p. 65 et s.); malgré cela, le Contin. de

Q^allusion au diplôme cité dans la note GuilL de Tyr peut avoir raison quand il

précédente est évidente). place la réconciliation dans Tannée 1194

' Ibid. p. 203. Le diplôme qui con- ^ Dœ. auUe relax, toec. p. 78.

tient la confirmation en question est daté

IV, Les äats croisés de Syrie. 317

et à cette cause de fitiblesse se joignaient d'incessantes rivalités dont le trône était Tenjeu; des empereurs, des rois étrangers prétendaient y ayoir des droits et les £aire valoir aux dépens de ceux des Lusignans de Chypre; mais les uns comme les autres se montraient rarement en Syrie et se contentaient d'y envoyer des lieutenants avec de très petites armées. Pea à peu, à. la faveur de cette anarchie, les barons du royaume s'adjugèrent une grande partie des attributions de la royauté et, à côté d'eux, les prélats, les ordres de chevalerie, les confréries (dont nous aurons à reparler) et les colonies de commerce jouaient un rôle chaque jonr plus important Mais la population de la Syrie était à peu près constamment déchirée par des dissensions intestines, et les colonies se trouvaient rarement toutes du même côté.^ C'est 1& encore un des points par où cette période contraste avec la précédente. Autrefois, en dépit de toutes les rivalités de commerce, elles vivaient côte |à côte sans conflit notable; à. partir de la seconde période, ce fiit une interminable succession de luttes à main armée: tantôt les guerres que faisaient leurs mères-patries en Occident étendaient leurs ramifications jusqu'à elles; tantôt les hostilités éclataient dans les colonies même pour des contestations de limites ou de propriétés, et ces conflits s'aggravaient encore fréquemment par l'effet de la position prise par elles dans chacun des partis en présence.

Ces luttes occasionnaient de temps à autre un arrêt dans le mouve- ^ ment commercial; pourtant, il ne semble pas qu'il en ait sensiblement ^ souffert De toutes les classes de la société représentées dans le royaume de Jésttsalem, ce fut encore celle des marchands qui répara le plus vite les désastres causés par Saladin. Les villes maritimes étaient, en somme, «-les principaux centres de commerce; les chrétiens les reconquirent une à une dans un délai assez court; leurs bazars se remplirent de nouveau ^ et le mouvement d'échanges reprit son cours comme autrefois. Seulement, comme l'intérieur du pays restait aux mains des infidèles, les états croisés n'occupaient plus qu'une étroite bande de terrain le long des côtes et il y avait là un grave inconvénient pour le commerce, parce que les convois de marchandises parties des villes chrétiennes quittaient déjà le territoire chrétien et ami à quelques lieues de la côte; en temps de paix, les Musulmans les laissaient passer sans difficulté, mais, en temps de guerre, le trafic vers l'intérieur était exposé à toutes sortes de dangers..-^ ^

Dans la période qui nous occupe, le trafic se concentre plus que jamais à Acre, Depuis la chute de Jérusalem, cette ville était devenue le centre politique du royaume. C'est là que le roi ou son représentant

' Voy. p. ex le Contin. de GuiU. de Tyr, p. 474 et s.

318 Deuxième période. — J. FbndoHan des colonies commerciales.

avait sa résidence, là qae se tenaient les sessions de la hante-coor de justice, là que s'étaient retirés un grand nombre de dignitaires ecclésiastiques expulsés par l'ennemi de leurs sièges épiscopaux, et de chevaliers chassés de leurs châteaux. Cette circonstance devait nécessairement y attirer un concours plus nombreux de marchands occidentaux. Les Aneonitains, qui jusqu'alors ne visitaient la Syrie qu'en se glissant derrière les Pisans, les Génois ou les Vénitiens, crurent le moment venu de voler de leurs propres ailes. Le pape Innocent IV leur vint puissamment en aide en les recommandant au patriarche de Jérusalem et à l'évêque d'Acre et en leur accordant l'exemption des droits de douane à Acre et dans la Syrie en général, à l'importation comme à l'exportation.^ Reste à savoir si les barons de Terre -Sainte acceptèrent cette décision et renoncèrent à exiger aucun droit pour les marchandises appartenant à des Aneonitains: il est permis d'en douter. Peu de temps après, la colonie anconitaine fonda un établissement indépendant à Acre. Le 10 août 1267, les plénipotentiaires délégués par les autorités d'Ancône concluaient un traité avec Jean dlbelin, seigneur d'Arsour, connétable du royaume de Jérusalem: d'après ce document, un terrain était concédé dans l'intérieur d'Acre à la ville d'Ancône, pour y construire une église à l'usage de ses nationaux, un palais destiné aux agents consulaires et enfin des maisons d'habitation et des magasins; la nouvelle commune marchande était autorisée à avoir son administration particulière et son tribunal à elle et, par contre, elle s'obligeait à contribuer à la défense de la place en temps de guerre.' Dans le nouvel afflux de marchands accourus à Acre, la Toscane était représentée pour une forte part Les Florentins y arrivèrent des premiers avec les Pisans.' Les marchands lucquois y fondèrent des factoreries.* La ville de Sienne se fit promettre, en 1268, par Conradin de Souabe, la franchise à l'entrée et à la sortie de la ville d'Acre et la réduction des droits de port à 1 %.^ Le triste sort qui attendait ce malheureux prince ne loi permit pas de tenir sa promesse. Tandis que le nombre des villes d'Italie représentées à Acre dans le commerce des marchandises s'accroissait chaque jour, les sociétés de banque italiennes qui avaient déjà des comptoirs dans toute l'Europe y fondaient des succursales, car la place ofBrait les conditions les plus favorables à un vaste commerce d'argent On sait que c'est grâce aux relations qu'elles possédaient à Acre que certaines maisons de banque de Sienne et surtout de Plaisance

* Berger, Registres éPhmocent /F, I, ' Ck)ntiii. de Guill. de Tyty p. SIS. 214 (troÎB chartes du 28 jiiilL 1245). ^ Gomme preuve voy. une charte citée

* Paoli, Ood. dipl. ddV ord. gerœdUm. par Bini, ILueehêsi in Venexîa, 1, 113 et 9. I, 1B7— 161. * Doc. suUe relax, tose. p. 100 et s.

Page 1