parle de ces gens pour signaler leurs vo
■ Procop. Anecd, 1. c. p. 140—142. leries ; par le mot airiai il entend désigner
' Brak, XVn, 1. p. 496. ceux qui font le commerce de la serica
^ Procop. Aneed, p. 140. (soieries), et que d'autres auteurs nomment
' Hieron. Ep, ad Demetriadem, éd. sericarü (voy. Facciolati, lex lot. s. y. si-
Maurin., lY, 2, p. 788. Id., ira Exech. 27, ricus), et non des syriens ; nous pouvons,
16. ib. m, p. 885. Sur une fausse indi- il est vrai, sous cette appellation de stri/n
cation de Bonamy, Löbell, dans son Gregor voir des Syriens, mais c'est seulement parce-
wm Tours, p. 197, not, cite un passage que nous sayons par d'autres sources que
de Salvien (De gubem, Dei lib. 4, éd. Ba- c'étaient précisément les ^yi'iei^ qui ap-
liue, Par. 1669, p. 87) comme preuye qu'à portaient la soie en Occident Le dernier
l'époque des invasions des barbares un éditeur de Salyien, Halm, adopte dans ce
grand nombre de marchands Syriens avaient passage l'orthographe Syricorum (Mon.
fixé leur réaidenoe dans les provinces occi- Oerm, kisL, autor, antiq, I, 1, p. 49) ;
dentales de l'empire Romain. Voici ce c'est pure supposition de sa part: l'ortho-
passage :„Turbaenegotiatorametsiricorum graphe des manuscrits est sirieorum et
„omnium, qo» minore™ ^<^ni^®<^^^^iu um- devait lui indiquer le sens véritable.
/. — Époque de Justinien et de ses successeurs. 21
et à Tours; et ils s'étaient si bien mêlés au reste de la population que c'était & peine si on les considérait encore comme des étrangers; à Orléans ils prenaient part aux fêtes religieuses; à Paris un des leurs fiit même élevé sui* le trône épiscopaL^ Au temps de Grégoire de Tours le vin de Gaza n'était pas une rareté dans le pays des Francs; on y portait des bourses en cuir de Phénicie;* c'étaient évidemment des marchands syriens qui importaient ces objets: et quand, avec le progrès du luxe à la cour des Mérovingiens, hommes et femmes iH*irent l'habitude de se vêtir de fins vêtements de soie,» quand s'établit dans les églises l'usage de couvrir de soie les autels, d'en envelopper les reliques, d'en fedre les ornements des prêtres, qui donc faisait venir ces étoffes en France, sinon les marchands syriens?
Suivant toute apparence la province de Syrie primait toutes les autres par son activité industrielle et commerciale. Cependant l'Egypte o&ait aussi un vaste marché aux arrivages d'Orient et une partie de ces marchandises s'écoulait vers l'Occident par la mer Méditerranée; d'ailleurs l'Egypte produisait elle-même un certain nombre d'articles d'exportationfau temps de Grégoire de Toui-s, le papyrus arrivait öbttainement par mer à Marseille;^ mais rien n'inïGque d'une manière positive que les Grecs d'Egypte aient transporté eux-mêmes leurs marchandises en France ou en Italie, ni qu'ils aient fondé des établissements commerciaux dans les ports de ces deux pays. D'un autre côté il n'y a rien d'étonnant à ce que l'on ne trouve, ni dans Grégoire de Tours, ni dans les diplômes de l'époque mérovingienne, des noms de marchands grecs de Constantinople ou d'autres provinces européennes de l'empire d'Orient cités en cette qualité;^ cela n'a rien de commun avec les envois assez fréquents d'ambassadeurs, qui se faisaient entre la cour d'Orient et les rois mérovingiens. Nous pouvons donc admettre.
' Acta conçu. Narhon. a. 589, can. ^ Y. Audoeni Vtta S. Migii paasim;
4, dans Mansi, CoU, eonc. IX, 1015; Grég. Vita S. Clodoaldi dans MaMUon, Acta SS,
deToura,fiM<.J^onc."VII,81.Vm,l.X,26. ard, Bened. saec, I, p. 136.
Id- De glor. maH. cap. 95; Vita Colum- * Grég. de Tours, Hut, Franc, V, 5.
boni, dans MabOlon, Acta SS, ord, Bened, ^ Dans un passage des actes du con-
saee. U, p. 19 ; voyez encore Bonamy, sur die de Narbonne de Tan 589 (Mansi, loc.
tm passage de Orégoire de Tours t (Eist, cit.), à propos de la question du repos do-
de VAcad. des Inscr.), XXI, Paris 1754, minical les Grecs sont mentionnés comme
p. 96et8S.; Beguignes, Mém. sur l'état du formant une firaction de la population,
commerce des Français dans le Levant distincte des Goths et des Bomains, des
avant les eroisades, (Mém. de VAcad, des Juifs et des Syriens ; reste à savoir si ces
Liser,) XXXVn, p. 472 et s. grecs appartenaient à la classe des ma^
* Greg, de Tours, Bist, Franc, Vu, 29, chauds. De gloria confess, cap. 65; De ghria martyr, cap. 112.
22 Première période. — Des grandes invctsians aux croisades.
en tottt cas, que les Grecs (dans le sens strict du mot) n'ont jamais pris nue part aussi active que les Syriens aux relations commeréiales entre l'Orient et l'Occident S'ils ont joué quelque part un rôle important 80US ce rapport, ce ne peut être qu'en Italie, ^ parceque ce pays n'était séparé des provinces de l'empire d'Orient que par l'Adriatique et se trouvait en partie dans leur dépendance politique. En Espagne, comme la domination de Byzance s'est exercée pendant longtemps (jusqu'à 625) sur les côtes de l'Est et du Sud-Est, on peut supposer que c'étaient les Grecs qui y portaient une partie des produits de l'Orient^ assez répandus dans ces régions.^ En effet, le diacre Paul de Mérida rapporte que des marchands grecs arrivant d'Orient vinrent (probablement en remontant par eau le cours de la Guadiana) jusque dans sa viUe natale, située assez loin dans l'intérieur des terres (dans la Nouvelle Castille) o&ir leurs marchandises à l'évêque de l'endroit^ Le code des Goths d'occident^ contient des prescriptions relatives à certains transnumni negotiatores; cette dénomination s'appliquait sans doute d'abord aux marchands du Nord de l'Afrique, mais il pourrait bien se faire qu'elle embrassât aussi les Grecs; au reste de la nature des marchandises désignées on ne saurait conclure leur origine.^
Dans les pays purement Germains ou germano-romains la population montrait en général peu de dispositions pour le commerce et surtout pour le commerce maritime, qui exige plus d'éneigie, de temps et de capitaux que le commerce intérieur. Les Germains en particulier avjuent des mœurs simples et grossières et n'éprouvaient aucun besoin de faire venir d'Orient des épices, des paiiums ou de fines étoffes. Leur ambition prédominante était la possession de la terre, parceque cette possession seule leur assurait une part aux droits les plus importants et les plus essentiels dans l'état et dans la société, et que l'agriculture et l'élevage du bétail leur procuraient tout ce dont ils avaient besoin pour^vivre. A ces époques troublées la défense de la propriété contre les attaques à main armée, l'obligation du service militaire, étroitement liée à la possession du sol, absorbaient la force et le temps de chacun. Enfin ils n'avaient jamais beaucoup d'argent comptant, une des premières nécessités des grandes entreprises commerciales. Il en était auti-ement des Romains subjugués par les Germains. Ds avaient, eux, le goût des articles de luxe que le commerce du Levant importait en Occident;
^ Là aussi, cependant, on trouve çà et ' Emerit , dans Florez Espaûa sagr, Xm,
là des Syriens; Procope, (De beilo goth. 1, 8,) 848.
en dte un, du nom d^Anüochus, qui était * Lex Visigoth, lib. XI, tit 3, 1. 2.
fixé à Naples. ' Voyez en général, Dahn, Uel>er
* Romey, Eist. éP Espagne, II, 367. EanM und ffandelsrechi der Westgothen,
' Paul, diac. Emerit , De vUa pair, (Zeitschrift f, Handelsrecht XYÎ, 383 et sa).
/. — Époque de Jusùinien et de ses successeurs. 23
c'était, chez eux, une habitude invétérée. Mais, épuisés d'abord par les percepteurs des impôts romains, puis ayant vu leurs fortunes encore ré- \ duites par la conquête, la plupart ne possédaient ni les moyens d'acheter ces objets, ni des fonds suffisants pour oser de vastes entreprises commerciales. Dans ces conditions il est très-probable qu'à l'afiflnence des mai*chands syriens en Occident ne devait correspondre qu'un très -faible courant d'Occident en Orient. Des quantités de pèlerins allaient bien en Orient visiter les Lieux-Saints, pour y chercher soit leur édification, soit leui- guérison, soit des reliques précieuses,^ mais, parmi ces voyageurs, on ne nomme que rarement des marchands.^ L'exemple qu'on cite d'habitude pour prouver que les Francs allaient faire le commerce en Syrie à l'époque des Mérovingiens s'appliquerait avec beaucoup plus de raison aux voyages des marchands syriens en France. En effet, on lit dans la vie de s^ Qeneviève' que le fameux s. Siméon Stylite, qui vivait à Antioche au haut d'une colonne, professait une grande vénération • pour cette sainte franque et chargeait les marchands qui allaient en Gaule ou y retournaient (negoéiatores üluc euntes ac redeuntes)^ c'està-dire, sans doute, ceux de ses compatriotes qui allaient en France ou y retournaient, de la saluer ou de prendre de ses nouvelles. H est difficile de désigner en Occident, à cette époque, des ports de mer ayant conservé une activité commerciale propre. H y a cependant de grandes probabilités pour que Marseille ait fait exception.^ La conquête franque^ ne lui fit pas perdre beaucoup de son antique importance; or, comme c'est à un chi'oniqueur grec que nous sommes redevables de ce renseignement,^ ^il nous est permis d'aller plus loin et de conclure que Marseille entreten&it des relations avec l'empire de Byzance. C'était en effet le point où^ s'embarquaient au départ et débarquaient au retour les Francs qui se rendirent à Constantinople (en qualité d'ambassadeurs ou à tout ' autre titre). ^ D'autre part il paraîtrait que les Marseillais envoyaient des vaisseaux chercher le papyrus en Egypte.^ Au temps de Grégoire de Tours un ermite des environs de Nice vivait, les jours de jeûne, à l'imitation des solitaires d'Egypte, des racines de certaines plantes de ce pays que lui fournissaient des marchands; or, ces marchands ne pouvaient guère être des étrangers, mais des compatriotes, des gens du pays, probablement
^ Nous trouYons ce fidt témoigné, pour ' Ada SS. Jan, I, pag. 140.
la France par Grég. de Tours, Eût. Franc., * Au temps du roi mérovingien Da-
I, 10 : id. De gloria martyrum, cap. 1. 5, gobert, on voyait à la foire de Samt-
6, 19, 21; pour l'Italie par Antoninus Denis des Provençaux, à côté de Lombards
Martyr; pour PAngleterre par Fidelis, et d'Espagnols. I^urde88us ZHpf. H, p. 6. dans Dicuil, De mensura orbia, etc. ' Agathias, I, 2. éd. Bonn. p. 17.
' On en trouve un exemple dans Grég. ^ Grég. de Tours. VI, 2. VI, 24. VU, 86.
de Tours, De gloria martyrum, cap. 78. ^ Ibid. V, 5.
24 Première période. — Des grandes inventons aux croisades.
des Marseillais. Parmi les Italiens, les populations maritimes^ des îles qui couvrent les lagunes au nord de l'Adriatique étaient déjà connues pour leur hardiesse à entreprendre de lointains voyages'; malheureusement il ne nous est plus possible de connaître le but de ces expéditions. La chronique d'Âltino, écrite au IX® siècle ,> place, il est vrai, dans la bouche du byzantin Longin, un discours d'où il ressort que les navires de commerce vénitiens devaient parcourir tout l'empire grec et remonter même jusqu'à Ântioche; mais ce discours n'est évidemment qu'une élucubration de l'auteur et ne prouve rien.
Les Byzantins conservaient donc dans la Méditerranée une supré- / matie que les Occidentaux ne songeaient pas à leur disputer. Ils étaient encore maîtres des côtes auxqueUes venaient aboutir les routes conunerciales de l'Asie; ils possédaient l'Egypte, où la mer Bouge amenait les marchandises du Levant, la Syrie, où venaient se décharger les caravanes parties du golfe Arabique, du golfe Persique ou du centre de l'Asie, enfin, sur la mer Noire, les points secondaii*es qu'intéressait le commerce du Levant Mais, au Vil® siècle, les Arabes leur arrachèrent leurs provinces d'Orient les plus importantes pour le commerce. L'apparition de ce peuple sur le théâtre du monde fut du reste un de ces événements qui réagissent profondément dans toutes les directions; il apporta dans la vie commerciale en Orient de tels bouleversements, qu'il &ut l'examiner de près avant de poursuivre l'étude des relations commerciales chez les Grecs et les Occidentaux.
De rapparition de Mahomet au commencement des croisades.
L Les Arabes et les routes Gonmeiciales sur leur territoire.
On sait qu'en même temps qu'il prêchait aux Arabes une nouvelle croyance, Mahomet leur insufflait contre les fidèles des autres religions une haine fanatique; sous cette influence ils firent irruption hors de de leur pays, jusqu'alors peu connu, et conquirent au pas de course d'une part la Syrie, la Mésopotamie et la Perse, d'autre part l'Egypte
* Grég. de Tour» VI, 6. ■ Arch, stor. il. Vin, p. 210; Man,
' Gassiod., lib. 12, ep. 24, écrit aux Qerm. küt SS, XIV, p. 48.
trtbuni marüimcrum: „qui sape spatia
traasmittitis inânita.
IL — De Tapparition de Mahomet aux crdsaâes. 25
.(636—644)* Les esprits superficiels ne virent d'abord en eux que des destructeurs de toute civilisation, de toute industrie, de tout commerce. Mais on ne tarda pas à s'apercevoir des ménagements qu'ils avaient, en pleine guerre, pour les champs cultivés, pour les populations pacifiques fixées au sol, de la prudence avec laquelle ils organisaient leur pouvoir dans les pays conquis, et il fiülut avouer que cette nouvelle venue parmi les grandes nations avait déjà atteint un degré de civilisation assez élevé et était capable de nouveaux progrés. Or, si les Arabes avaient déjà reçu une certaine culture avant l'époque de Mahomet, le conuneroe n'en avait pas été le moindre élément Nous avons déjà eu l'occasion d'étudier le rôle commercial d'une de leurs tribus septentrionales, celle de Hira; nous trouvons aussi, avant Mahomet, chez les Arabes du Bahreiir, des traces de trafic avec les Indes; ^ au sud, le marché d'Aden n'avait jamais entièrement perdu son importance;' dans l'intérieur, de l'Euphrate à l'Yemen, les tribus arabes étaient reliées par \ des caravanes; La Mecque, déjà l'un des centres religieux du monde Arabe avant Mahomet, habitée par des marchands riches et entreprenants, expédiait régulièrement des caravanes et en recevait en retour. ^ Mahomet, qui lui-même, on le sait, avait entrepris plusieurs fois des voyages d'afiÎBdres, ne mit pas d'entraves à ces dispositions; il ne voyait même pas d'inconvénient à ce que les croyants s'arrangeassent de manière à combiner leurs affaires de commerce avec les pèlerinages à la Mecque prescrits par la religion.^ Les caravanes de la Mecque devinrent ainsi de puissants instruments pour la multiplication des \ échanges, et plus l'Islamisme se répandit, plus s'élargit le cercle des pays dont les habitants allaient visiter les sanctuaires et porter aux foires de la Mecque leurs produits naturels ou £Bibriqués. Tout ce que les califes ou leurs vizirs faisaient pour fiiciliter les pèlerinages, pour la construction des routes, des fontaines échelonnées sur le chemin, pour la sécurité et le bien-être des voyageurs, tout cela profitait au commerce. Avec le temps, les lieux de pèlerinage se multiplièrent au sein de l'Islamisme; au désir d'accomplii* ses dévotions se joignait chez l'Arabe une curiosité innée, un esprit aventureux, qui le poussait à aller visiter des villes et des pays inconnus; et les simples voyageurs, comme les pèlerins, trouvaient dans les villes des hôtelleries entretenues aux frais des deniers publics; sur la route, pour se procurer les vivres
* Voyez dans Bitter, Erdk, XU, p. ' Gaussin de Perceval, Hut, des Ara-
90, le passage extrait d*un poème an- he», I, 366, 270, 819, 842 et sa., El, 86;
teneur à Flslam. Wüstenfeld, Chroniken der Stadt Mekka,
' Phüostorge, auteur d'une Histoire IV, 36, 89. de l'EgHee, confirme ce fait pour le FV^ ^ Cbrofi, trad. p. Kasimirsky, chap. 2.
siècle, ibid. 66. y. L94 et note.
26 Première période. — Des grandes invtmons aux croisades.
dont ils avaient besoin, ils vendaient les marchandises qu'ils avaient en lé soin d'emporter.
Malgré tout il n'est pas niable que, dans les commencements de l'Islamisme, la prospérité commerciale n'ait été entravée par diverses circonstances. Tant que la guerre sainte contre les infidèles réclama toutes les forces, les transports des marchandises et, à plus forte raison, le commerce avec l'étranger s'arrêtèrent d'eux-mêmes; pour les vrais croyants, enflammés contre les fidèles des auti*es religions d'une haine fimatique, il ne pouvait être question d'entretenir avec eux des relations pacifiques. Mais, quand les califes eurent planté leurs étendards dans les trois partie du monde, le calme se fit peu à peu; comme beaucoup d'infidèles vivaient paisiblement sous le sceptre des princes arabes, la haine dont ils étaient l'objet s'apaisa; les vrais croyants cessèrent de craindre dans le contact des infidèles un écueil pour leur foi; les idées et les moeurs étrangères exercèrent même sur les mahométans une infiuence de plus en plus marquée. A toutes ces causes se joignait enfin intimement la suppression d'un obstacle qui avait rendu des plus difficiles les commencements de la vie commerciale des Arabes. Mahomet, on le sait, avait prescrit rigoureusement à ses fidèles la plus grande simplicité dans le vêtement et la nourriture;^ mais quand la possession de provinces florissantes les eut faits riches, quand surtout ils se trouvèrent unis sous un seul sceptre aux Perses, accoutumés à l'abondance de toutes choses, le goût du luxe et du bien-être se développa chez eux, et avec lui le besoin des produits exotiques.
Toutes ces conditions, fûtes pour favoriser l'essor du commerce, se trouvaient réunies à l'époque où les premiers Abbassides occupèrent le trône des califes. Eux-mêmes lui donnèrent une vigoureuse impulsion, soit indirectement, par le luxe qu'ils déployèrent à leur cour, soit directement, en construisant des routes, et surtout en fondant, au centre de leur empire, une ville prédestinée, par le choix exceptionellement favorable de son emplacement, à devenir un marché de premier ordre. Assurément, Damas, l'antique résidence des califes, était bien placée pour le commerce; c'était une des principales étapes dçs caravanes qui se dirigeaient de l'Asie -Mineure ou des pays de l'Euphrate vers l'Arabie et l'Egypte, ou réciproquement: mais les deux artères principales du commerce universel à l'intérieur de l'empire des califes étaient toujours les deux grands fleuves, l'Euphrate et le Tigre; Mt bien remarquable! Un géographe arabe du X® siècle donne au golfe Persique, dans le quel se jettent ces deux fleuves, le nom de mer de Chine;«
* Cf. Pariset, Eist, de la soie II, lungen der deutschen morgenländiseken p. 160 et M. Gesellsekafl, T. m, chap. 3, p. 66.
' Mokaddasi, dans Sprenger, Abhandr
IL — De Vapparition de Mahomet aux croisades. 27
c'est que c'était là le point de départ de la navigation pour l'extrême Orient Aussitôt après leurs premières victoires sur les Perses (63B — 636), pour empêcher leurs ennemis de naviguer le long des côtes du golfe Persique et d'envoyer des vaisseaux vers le pays d'Oman et vers les Indes, les Arabes avaient bàu sur le bord de l'Euphrate la ville de Basra,^ qui était devenue, par la suite, le point de départ de leurs propres vaisseaux pour l'Orient Les Abbassides construisirent leur ville, Bagdad^ sur les deux rives du Tigre; un canal navigable partant de l'Euphrate, traversant la Mésopotamie d'outre en outi-e et aboutissant à Bagdad, relia la nouvelle capitale à l'Asie-Mineure, à la Syrie, à l'Arabie et ä l'Egypte, tandis que les caravanes de l'Asie centrale venaient y affluer à trar vers la Boukharie et la Perse.
Occupons -nous d'abord des communications maritimes par le golfe Persique. Notons de suite un fait qui a bien sa valeur; on connaît les fBoneux voyages de Sindbad le marin; ils ont été encadrés jusque dans les contes des Mille -et -une -nuits;* eh bien! le point de départ des expéditions de cet aventureux marin est toigours Bagdad, et on les rapporte au règne du calife abbasside Haroun-al-Baschid (786 — 809). La prospérité croissante de Bagdad et le luxe déployé par ses souverains imprima nécessairement au commerce maritime un essor inconnu jusque là; pour remplir leurs magasins des épices et des parfums de l'Inde, des soieries de la Chine, les grands marchands de Bagdad durent encourager ces expéditions lointaines, dont on sait quelque chose autrement encore que par les contes. Au reste, les accessoires fantastiques mis à part, on retrouve clairement jusque dans ces contes le fond des choses véritables que les marins arabes devaient raconter au retour; que les pays désignés comme but de ces voyages y soient nommés expressément, ou qu'ils soient seulement indiqués par le signalement de leurs habitants ou de leurs produits, on les reconniut: car il sufftt de se reporter aux relations absolument dignes de foi des marins arabes qui les ont effectivement visités. Le point extrême vers l'Est atteint par Sindbad est désigné sous le nom de Kalah, dans la presqu'île de Malaoca (v. plus loin); il n'y a aucune raison pour voir là un anachronisme, car, dès cette époque, les marchands arabes poussaient tout au moins aussi loin; il est même très
^ Mo^mel-al'Tewarikh, cité par Saint- mant à eux seuls un cycle complet et Martin, Recherehes sur Vhistoire et la les a publiés en texte arabe avec traduogéographie de la Mésène et de la Chara- tion ôrançaise, sous ce titre: Les voyages cène, Paris, 1838, p. 54 et s.; cet écrivain de Sindbad le marin, Paris 1814; Walkefait autorité pour les questions relatives naer a donné un commentaire de tout ce à la navigation et au commerce maritime qui y a trait à la géographie dans les touchez les Perses. veUes annales des voyages, 1832, 1.
* Langlés les considère comme foiv
28 Première période. — Des grandes invcisùms aux croisades,
probable qu'an Vm® siècle ils allaient déjà jusqu'en Chine, et qu'ils fournissaient leur contingent dans le nombre des étrangers auxquels furent ouverts, en l'an 700, le port* et le marché de Canton. ^ Certains désordres qui eurent lieu dans cette ville en 758 paraissent y confirmer leur présence. D'après un passage des Annales de la dynastie des Tang, ' des sujets des califes firent, à cette occasion, cause commune avec / des mercenaires perses que l'empereur de Chine avait engagés pour ; combattre des rebelles;' ils pillèrent des habitants, incendièrent des maisons et, cela fait, s'enfuirent par mer: ^ ces termes, sujets des califes, pourraient bien désigner des marchands arabes ou des équipages de vaisseaux arabes. Il ne paraît pas que cet événement ait interrompu les relations de Canton avec les étrangers: en tout cas, elles ne l'auraient pas été pour longtemps. Elles durèrent jusqu'à l'année 795; mais alors les étrangers, chassés sans doute par de trop fortes exigences des douanes, se décidèi*ent à abandonner cette place et à transporter leurs comptoirs en Cochinchine. ^
Ainsi, tandis qu'au VI« siècle l'île de Ceylan avait été considérée, comme l'extrême limite que pouvaient atteindre les vaisseaux perses et éthiopiens, les Arabes du temps des Abbassides la dépassaient hardiment et de beaucoup; mais, en même temps, les Chinois, gouvernés par les habiles empereurs de la dynastie des Tang (620—907) déployaient une grande activité sur mer. Les annales de cette dynastie parlent d'expéditions maritimes poussées le long des côtes du Malabai* (nommé par les Chinois Mdai) jusqu'à l'embouchure de l'Indus, qu'ils connaissaient sous les deux noms de Siteou (Sindou) et de Milan (arab. Mehran), et de là, dans le golfe Persique jusqu'à Sirâf , parfois même jusqu'à l'embouchure de l'Euphrate.^ L'époque la plus brillante de ce commerce maritime fut le premier siècte de la dynastie des Tang (620 — 720); par la suite, quand les Arabes exécutèrent des voyages de plus en plus fréquents jusqu'en Chine, les Chinois se firent de plus en plus rares dans le golfe Persique. Leur mouillage était d'ordinaire^ le port de
* Bichthofen, China, I, 669. ' Itichthofen Op, eu.
* Gaubil en donne des extraits dans ^ Exiraits des Annales de la dynasie ses Mémoires concernant les Chinois par des Tang, communication faite par Mr. les missùmaires de Pékin, XVI, p. 84. Deguignes, dans les Mém. de VAcad, des
* Und, p. 67 en haut, 71, 78. /twcr. XXXII, p. 367; Klaproth, Lettres
* Voyez, pour l'explication de ce pas- sur V invention de la boussole p. 95; Yule, sage, Beinaud, Relations des voyages fadis Cathay, I, p. lxxYi\j et s.
par les Arabes et les Persans, prolég. p. ^ Ce n'était que par exception qu'ils
dx; Bretschneider, On the knowledge s'engageaient dans la partie intérieure du
possessed hy the aneient Chinese of the golfe; ils y trouvaient trop peu de fond,
Arabs and the Arabian colonies (London, puis les eaux, très agitées, les jetaient
1871) p. 10 et 8.; Bichthofen, China 1, 670. souyent à la côte, et enfin eUe était in*
//. — De rapparition de Mahomet aux croisades. 29
Sirâff dépendant du Farsistan, par conséquent situé sur la côte orientale du golfe Persique; on a retrouvé récemment les restes de cette ville, non loin de la ville de Bender -Eonkoun, et tout près du village de Tharié, tandis que les anciens voyageurs et les géographes les avaient cherchées à tort au pied du mont Tcharak, en face de Ifle de Eeich, sur un point où il n'y a pas trace de ruines.^ Là, les vaisseaux chinois chargeaient, comme fret de retour, des marchandises venues de Basra, d'Oman et d'autres directions. Ainsi chargés ils commençaient par longer la cote arabe jusqu'à Mascate, puis prenaient la pleine mer et touchaient de nouveau terre, au bout de quatre semaines environ, à Coulam (Quilon) sur la côte de Malabar. Da là ils continuaient leur route, laissant probablement Ceylan sur leur gauche, coupaient en droite ligne le golfe du Bengale et enfin passaient par le détroit de Malacca pour regagner leur patrie. Ce n'est point ici le lieu d'entrer dans plus de détails sur cette traversée: on les trouvera dans la relation de Soleymany * marchand arabe qui vivait dans la première moitié du IX* siècle; il fit plusieurs fois le voyage de llnde et de la Chine en profitant de vaisseaux chinois qui retournaient dans leur pays.^ C'était, d'ailleurs, déjà l'époque où ils commençaient à se montrer plus rarement à Sir&£ La route que nous venons d'indiquer était encore plus fréquentée par les vaisseaux arabes que par les navires chinois: leur point de départ était Sir⣠Au IX® siècle, le grand maître des postes AbouI-Eassim-iifi-Zkordadbeh rédigea, évidemment avec l'aide d'hommes ei^^erts dans la navigation, un guide des voyageurs^ dans lequel il décrit, entre autres, la route maritime de l'embouchure du Tigre à l'Inde et à la Chine. ^ H indique comme point de départ le port d'OboUah, tout au fond du golfe Persique: la création, en arrière de ce port, des grands entrepôts de Basra et de Bagdad, lui avait donné une nouvelle vie, et il expédiait sur la CSiine des
festée de pirates; R^lcU. des voy. 1. c. p. des notices sur Pethnopraphie, indstoire
12; cf. ProUg. p. Ix et s.; dans sa Ckro- naturelle et Phistoire politique de l'Inde
nique syriermcy Aboulfara^j (éd. Bruns et et de la Chine, composées également, an
Kirsch II, p. 161 et s.) raconte comment, conunencement du X^ siècle par Abou-Saïd-
en 825, les habitants de Bahrein pillèrent Hassan d'après des relations de yoyageurs.
des vaisseaux persans, indiens et chinois, ' C'est du moins ce qui paraît res-
' Bitter, JEVttt.yin, 773 ets.,XII, 886; sortir du début de sa relation p. 18—15. Ibn Batouta, éd. Sanguinetü et Defrémery, * Composé entre 864 et 874 (Kremer, n, 466 not; Annotes des voyages^ 1848, OuUurgeseh, des Orients, I, 269); M' Baril, p. 60, not 2. bier de Meynard en a publié le texte origi-
' Cette relation , écrite en l'an 851, nal avec une traduction française, dans le
remplit les soixante premières pages de Jùum. asicU, Série VI. T. Y (1865) ; Spren-
Beinaud, BeUxtùms des voyages fcnis par ger l'a publié en aUemand dans ses Pmè^
les Arabes et les Persans dans VInde et und Reiserouten des Orients^ 2* Utt. (Aik.
à la Chine. Paris 1846, II.; après der deutseh, margenl, Qes. toL IIL No. 8.
cette relation (p. 61—154) l'éditeur donne ' Éd. Barbier de Meynard, p. 281 et as.
30 'Brembre période, — Des grandes inviMStons aux croisades.
convois entiers de vaisseaux marchands arabes:^ cela n'empêchait pas d'autres ports du même golfe d'entretenir également des relations avec la Chine: citons entre autres celui de Sirâf et le grand port de Fars, avec sa population de marchands entreprenants et de hardis marins.' D'après Ibn-Ehordadbeh les vaisseaux arabes longeaient ordinairement la cote de Perse puis celle de l'Inde jusqu'au Malabar; s'ils prenaient ce chemin, c'était, sans doute, parcequ'ils avaient à charger ou à décharger des marchandises dans les divers ports de la côte, et non parcequ'ils craignaient d'affronter la haute mer; en effet, à partir de la côte de Coromandel ils traversaient en ligne droite le golfe du Bengale, tout comme les Chinois; la route indiquée par Ibn-Ehordadbeh est absolument la même que donne Soleyman pour les vaisseaux chinois. Ibn-Ehordadbeh nomme plusieurs ports chinois:' de son temps Canton (qu'il nomjaae Ehakou) n'était déjà plus l'unique place de débarquement pour les étrangers; d'ailleurs, sa situation, loin du centre de la vie chinoise, ne lui permettait pas d'aspirer à ce privilège. Depuis le commencement du IX^ siède, l'escale la plus importante était Khan- fou, que nous retrouverons plus tard, dans Marco Polo, sous le nom de Gampou et dont nous aurons k parler avec plus de détail Située dans la baie qui se trouve au sud du port actuel de Changhai, elle n'était qu'à quelques milles de la capitale de la dynastie des Soung, King-sse, la ville actuelle de Hangtchou-fou et il existait entre elles deux un mouvement de va et vient incessant A Ehan-fou, les vaisseaux chinois, au retour de leurs expéditions dans les lointains pays de l'Ouest, saluaient avec joie le sol de la patrie, les vaisseaux marchands de Java, de l'Inde, de la Perse et de l'Arabie atteignaient le but de leur périlleuse traversée. Les Arabes y trouvaient, ainsi que dans la capitale, beaucoup de leurs compatriotes établis à poste fixe; et même, grâce à la tolérance et à la générosité de l'empereur chinois, ils avaient là un cadi, qui rendait la justice conformément aux prescriptions du Coran et faisait les prières d'après
^ Ibn Hamdonn, cité par Kleiner, Ckd- ' Outre les deux ports nommés dans
turgeteh, des Orienta, Il , 276. le texte, il cite Al-Wakin, où Ton trouvait
' ICaçondi, Les pradriea d'or, texte d'excellent fer, de la porcelaine et du
et traduction par Barbier de Keynard et riz de Chine; ce port était probablement
Pavet de Courteille I, dOd, 806; Isstachri, situé dans le Tonkin, à Tembouchure du
Dos Buch der Länder, trad. par Mordt- Songkoï; pms Kantou, ou Kiaou-tshou,
mann, p. 19, 69, 71, 74; Bdat. des voy. sur la côte méridionale du Ghantoung;
éd. Beinaud, p. 79. Les Tabieaux du monde Bichthofén, CMna, 1, 675 et s., H, 177, 262,
indien de Kaswini sont entachés de beau- et ss. Diaprés lui c'est le plus yaste et le
coup d'histoires fabuleuses; ils sont en meilleur port du nord de la Chine; il s'est
partie extraits des restions de marins de ensablé, ce qui en rend l'accès plus difficile,
Sirftf ; Toyee Gildemeister, Qp. cii, p. et*depuis lors les marins donnent la préfé-
195, 197. rence à celui de Thsi-fou.
//. — De V apparition de Màhomei omx eraiaades. 31
le rite musalman. ^ Pour la vente de leurs marchandises, Eing-sse offrait des facilités tontes particulières: l'empereur même en faisait acheter pour son propre usage ;< les magasins de leurs compatriotes ou ceux des grands marchands chinois leur fournissaient en abondance, comme fret de retour, les produits du pays et les (euvres de ses habiles artisans: d'ailleurs, pourvu qu'ils eussent soin de se munir de passeports signés par des autorités chinoises, ils pouvaient pénétrer dans l'intérieur du pays et y trafiquer en toute liberté. >
Longtemps les Arabes avaient reçu un bon accueil, longtemps ils avaient été traités par les juges du pays sur le même pied que les indigènes; mais un jour, vers l'an 876, une insurrection éclata au nordest de la Chine; ^ elle dura neuf années et entraîna une transformation complète, non seulement dans la situation intérieure du pays, mais jusque dans les relations avec |l'éti*anger. Les insurgés couvrirent le pays de ruines: dans leur rage de destruction ils ne ménageaient même pas les mûriers, de sorte que pendant plusieurs années l'exportation de la soie fut arrêtée: ils firent couler des flots de sang; les colons arabes eurent beaucoup à souffiîr; peut-être même furent-ils entièrement ruinés. L'empereur, aidé par des contingents étrangers, finit par se rendre maître de l'insurrection, mais sa puissance avait reçu une grave atteinte; dans les provinces, ses lieutenants méprisaient son autorité et n'agissaient que suivant leur bon plaisir: les capitaines de vaisseaux et les marchands arabes eurent à subir de leur part des violences, des dénis de justice, des exactions et des vols. Dans ces conditions ils résolurent de cesser leurs relations avec la Chine et d'établir leur principal entrepôt dans la presqu'île de Malacca, à Kaiah,^ ville qui, jusqu'alors, n'avait été qu'une station intermédiaire^ sur la route de la Chine. Cette
* JRdat. p. 18i (on écrit ordinairemeiit Quedda); cette ' Ibid, p. 76. 106. supposition a beaucoup de probabiUtés en ' Ibid, p. 12, 41 et s. 79. sa fayeur; Tule, Gaihay, I, p. ciy, cxcL
* Sur cette insurrection voyez Mé- * Eelatiom, p. 17, 93 et ss. Maçoudi, maires eoneemant les Chinois, XVl, p. I, 308. Dès lors, lorsque des marchands 961 et ss.; Richthofen, China I, 572. arabes voulaient aller en Chine, ils de-
' Je considère comme bien établi que valent s^embarquer, à partir de Kalah, sur
Kalah se trouvait dans la presqu'fle de Ma- des vaisseaux chinois; Maçoudi, ibid,) Au
lacca: mon opinion est également celle reste, il ne paraît pas que les relations
de Quatremère (Joum, des Savants, 1846, maritimes aient été interrompues entre
Dec p. 734), Walckenaer (Nouv» amnal, Tlnde et la Chine; du moins des Indiens
des w^, 1832, I, p. 19), Sprenger (Ah- se rendirent en Chine vers 970 et 996,
hwndl, der deutsch, morgenl, Oes, III, sur des vaisseaux marchands (indiens ou
n® 3, p. 88), Peschel (Oesch. der Erdk, chinois?); voy. les extraits de documents
p. 107) et bien d'autres; il est d'ailleurs chinois communiqués par Stanislas Julien
difftcue d'en préciser l'emplacement: Mau- dans le Joum, asiat, Sér. IV, T. X (1847),
ry suppose que c'était l'antique Eadah p. 113, 120.
32 Première période. — Des grandes invasions aux croisades.
mesure obligea les marchands chinois à s'y rendre, pour rester en contact avec leurs clients arabes. Ealah acquit alors pour le commerce d'Orient l'importance qu'avait eue Ceylan au VP siècle; elle devint le rendez-vous des marines de commerce de l'Asie occidentale et orientale. Abstraction faite, d'ailleui*s, de ce qu'elle occupait une place intermédiaire entre l'Arabie et la Chine, ^ sa situation sous tous les rapports était excellente. Un marché nouveau et considérable s'ouvrit aux marchands arabes; c'était celui des produits de l'Indo- Chipe, tels que le camphre, le clou de girofle, les bois d'aloês, de brésil, de santal^ la noix de coco, la noix muscade, auxquels s'ajoutait encore l'étain très estimé des environs de Ealah. < Ce commerce prit un tel développement que, pendant le X® siècle, un voyage à la presqu'fle de Malacca était poui* les marins de Siraf la chose la plus simple du monde. En même temps ils apprirent à mieux connaître l'île de Java. Ss y trouvaient encoi-e des marchands chinois dont un grand nombre avaient émigré en ce pays à la suite des troubles de leur patrie.^
Si les Arabes visitaient fréquemment des pays aussi lointains que llndo-Chine et la Chine, si, comme il est probable, quelques uns poussaient jusqu'à la Corée et y fondaient des établissements,^ on peut se figurer qu'à plus forte raison les Indes Orientales devaient être le but d'innombrables voyages. La côte occidentale de la presqu'île, si riche en produits de toute sorte, se trouvait précisément en face de la côte orientale de l'Arabie et on pouvait l'atteindre en deux à trois mois, parfois même, par un bon vent, en un mois.^ Dès avant l'an 700, il devait y avoir
^ Dans Aboulféda, Oéogr, II, p. 181, parle des îles situées en face de la côte
on lit que Kalah est "le port de toutes de Zanguebar, mais il les confond avec
„les régions situées entre TOman et la celles de rArehipel indien, et le passage
nChine." cité plus haut s'applique en réalité à
' Relations, p. 93. Ibn-Khordadbeh, éd. Java. A la place de 2^eâj , Beinaud a
Barbier de Meynard, p. 288, 294; Voya- adopté Portographe Zabedj, qui est plus
ges de Sindbad, éd. Langlès. p. 78 ; Abou- exacte (Aboulf., introd. 1. c et p. 6.). Dolef, Ber aeiat., éd. Schlœzer, p. 18 et s. * Maçoudi, I, 846. Ibn-Khordadbeh,
' Maçoudi, II, 62; Aboulf., Oéogr, int- p. 294, 622. Les premiers de ces éta-
trod. p. Reinaud, I, p. cccxc. C'est & blissements ne remontent qu'au X« siècle;
ce fEuit que se rapporte le remarquable au DC®» aucun arabe n'avait encore poussé
passage d'Edrisi, dont yoici la traduction jusque là; Relations, p. 60 et prolég, p.
par Jaubert (I, 60): "On dit que lorsque clxYÜi. et s.; on admettait autrefois que
„l'état des affaires de la Chine fut troublé le Sila des passages cités était le Japon ;
„par les rébellions et que la tyrannie et mais Bichthofen (China I, 676) et Qoeje
„la confusion devinrent excessives dans (Arabische Berichten over Ja/pon Amst.
„l'Inde, les habitants de la Chine trans- 1880, p. 8, 4) y voient avec raison la
„portèrent leur commerce à Zanedj et dans Corée.
„les autres Ües qui en dépendent H est * Relations p. 16; Scherzy , dans
vrai que, dans tout ce chapitre, Edrisi Sprenger, op. cit p. 87; Maçoudi I, 882.
IL — De Vapparüion de Mahomet aux croisades. 33
des marchands arabes établis à Ceylan, car vers, Tan 700, des femmes et des filles de marchands, qui devenues veuves ou orphelines, retournaient dans leur patrie, furent enlevées par des pirates indiens.^ Au rapport des voyageurs arabes du IX® et du X® siècle, il y avait sur le continent indien plusieurs rois bien disposés en faveur des Âi'abes;' le Zamorin Eerouman Fermai et quelques autres princes du Malabar se convertirent à l'islamisme et permirent aux Arabes de fonder des établissements et de construii'e des mosquées sur toute l'étendue de leurs possessions.^ En visitant les Indes en 916, Maçoudi rencontra une nom** breuse colonie de cette sorte dans le district de Saimourj près de la ville actuelle de Bombay;^ il y avait là environ dix-mille musulmans et ce n'étaient pas seulement des gens venus de Sirâi; d'Oman, de Basra, de Bagdad ou autres marchés de l'empire des califes, mais aussi des individus nés dans le pays, de parents arabes; dans le nombre il y avait de grands marchands, et le souverain avait confié à l'un d'eux la juridiction sur toute la colonie.^ En partant de Saimour dans la direction du Nord, on rencontrait toute une série de villes commerçantes, entre autres deux villes connues dès l'antiquité, Soupara et Barygaza, aujourd'hui Safara (Soufala)® et Barotchy puis Canibaye sur le golfe du même nom; pour toutes ces locaUtés il est probable, pour la dernière il est certain qu'elles étaient habitées ou tout au moins fréquentées par des musulmans. ^ Tandis que les Arabes fondaient ainsi sur les côtes et dans les villes de l'Inde de pacifiques colonies,^ leurs armées avaient franchi les frontières de la Perse au commencement du Vin® siècle et pris possession de la région du bas Indm (le Sindh). Une des villes de ce pays, Motdtan possédait un sanctuaire où les. Hindous accouraient
* Voyez Textrait de Beladori , dans * Maçoudi, II, 85 et s. ; Voy. aussi Ibn- Elliot, Hut. of Jndior, I, 118, et Reinaud, Haoukal dans Gildemeister, Op, eu. p. 165 ; Mém. géoffT, kist. et sdentif. sur l'Inde, Beinaud donne de ce passage une traducdans les Mém, de VAcad. des Inscr. tion corrigée, Mém. star l'Inde, p. 242; Xym. 2 (1849), p. 79 et ss. ; cf. aussi, la Eazwîni, dans Gildemeister, p. 208. tradition arabe dans Gildemeister, Scrip- ® Yule, Cathay, I, 227 et s. donne sur toruni aràb. de reb. ind. loci, p. 52 et s. la situation de Saâura (non loin de Surate)
^Relations, p. 26, 27; Maçoudi, I, des indications préférables à ceUes de Las-
382 et s.; Isstachri, p. 82 et s. sen. Op. eu. I, 107. IV, 967; Voy. aussi
' Lassen, Indische AUerthtunskunde, Indian antiquary, I, 821. IV, 255, 958. Ritter, Erdk. V, 581 et ss. ' Reinaud, Mém. sur l'Inde, p. 220 et sa.;
Gildemeister, 1. c p. 51. Isstachri, p. 82.
* Isstachri, p. 85. Edrisi, I, 172. ^ Dans les écrits indiens de Tépoque Reinaud, Mém. sur l'Inde, p. 220; Aboulf. ils sont désignés sous le nom de Tavana éd. Reinaud, introd. p. CCCXLIY ; Lassen, ou Elalayavana (Yayana noirs) ; voy. A. Op. (^. m, 188 ; Suppl. aux HI© et IV® vol., Weber , Die Verbindungen Indiens mit p. 18, not. 1; Sprenger, Op. cit. p. 80; den Ländern des Westens; l'Aüg. Mo- Yule, Gothas, I, p. cxcii. natsehrifl, sept 1858, 2e art. p. 738.
34 Première période. — Des grandes inventons aux croisades,
de loin en pèlerinage; en habiles politiques, les Arabes le laissèrent subsister; cette mesure était de nature à leur concilier les indigènes, et l'affluence des pèlerins ne pouvait qu'être profitable à la ville et au pays; en outre, ces derniers apportaient comme offrande à leur divinité, ou pour payer le tribut à l'émir arabe, de précieux produits de leur industrie que l'on vendait aux marchands avec grand bénéfice.^ Un marché encore plus important était celui de Daybal (Bibal), ville située sur la côte, à l'ouest* de l'embouchure de l'Indus. Les vaisseaux de Pei-se et d'Arabie, en route pour les Indes ou la Chine, y faisaient ordinairement relâche à l'aller et au retour, de sorte qu'il y avait toujours sur la place des marchandises de tous ces pays, que les riches marchands de la ville répandaient vers l'intérieur, tandis qu'ils exportaient par mer les produits de la région et des autres pays situés en arrière.' Au commencement du X® siècle, sous l'impulsion des belliqueux sultans de la famille des Gamévides, les Arabes étendirent leurs conquêtes dans le nord -ouest de l'Inde; ces acquisitions auraient dû avoir pour conséquence de rendre plus accessible aux marchands arabes l'intérieur de l'Inde, qui, jusqu'alors, leur avait été à peu près fermé: ^ mais le fanatisme religieux des Gaznévides les fit prendre en horreur par les indigènes, de sorte que la répulsion native des Hindous pour tout commerce avec l'étranger, demeurée plus vivace au cœur du pays que sur les côtes, ne fit que s'accentuer encore.*
Bevenons aux points de départ de la marine marchande arabe. Même aux époques de sa plus grande prospérité Sîrâf ne Ait jamais l'unique entrepôt des produits de l'Inde et de la Perse. Isstachri dit bien, d'une manière générale: "les marchandises d'outre -mer partent de Siraf" (pour l'intérieur des terres):® mais il ne faut pas perdre de
* Reinaud, Mém. sur l'Inde, p. 184 et s., 161. Beinaud suppose que c'est identi- 218, 248 et s. ; Ibn-Haoukal, Oriental geo' quement la même que la ville actuelle graj^j transi, by Ouseley p. 148 et s.; de Karatchi (Mém, sur l'Inde, p. 170, Maçoudi, I, 376; Relations, p. 135 et s. not. 6) ; Ëlliot, (Op. cit. p. 374 et ss.) adopte
• "A FEst" est une fausse lecture du ^^^^ manière de voir; il en donne des texte d'Ibn-Haoukal; en consultant un motifs plausibles et en prend la défense meilleur manuscrit et la carte jointe contre Topinion généralement admise que au texte, on voit qu'il faut lire "à l'Ouest"; ^J^^ est la Tattah actuelle.
voy. EUiot, Eist, of LtdiOf nmhammadan * Beinaud, EekUions, introd., pp.
period. I, 37, 377. dviii. et ss.
■ Sur la situation de cette ville et ^ Beinaud, Mém. sur l'Inde p. 279 et s.
8onimportancecommerciale,voy.Ibn-Khoi^ Son appréciation à cet égard est plus
dadbeh, dans Sprenger, op. cit. p. 80; exacte que ceUe de WiUcen dans sa tra-
Isstachri, p. 20; Maçondi, I, 207, 289, duction de l'Histoire des Qaxnévides de
878; Ibn-Haoukal, dans Gildemeîster, L c. Mirchond, p. 172.
p. 170; Kazwttai, ibid. p. 205; Edrisi, I, * Trad. Mordtmann, p. 74.
IL — De Vapparition de Mahomet aux croisades. 3B
vue que cet écrivain résidait au sud de la Perse, dans une région qui tirait uniquement de Sirâf ses approvisionnements d'épices. Maçoudi, dont les connaissances sont plus étendues, complète ces indications: à propos des navires marchands de Sirâf, il nomme aussi, ordinairement, la région côtière d^Oman. Il est certain, en eflfet, que les vüles maritimes du pays d'Oman et, particulièrement, Sohâr et Mascate armaient assez fréquemment des expéditions à destination des Indes orientales, de llndo- Chine et de la Chine, et recevaient, en retour, des vaisseaux de ces paya^ n y a encore un fait qui nous permet d'avancer un peu plus dans la connaissance du sujet qui nous occupe: c'est que Sokotora était un nid de pirates indiens, qui partaient de là pour courir sus aux vaisseaux arabes, quand ils passaient en vue de l'île, faisant voile sur l'Inde et sur la Chine. ^ La situation de Sokotora démontre que ces vaisseaux ne pouvaient venir que du sud de l'Arabie ou du détroit de Bab-el- Mandeb, et ceci nous amène à parler de toute une nouvelle série de pays tels que l'Témen et l'Hedjaz, l'Ethiopie et l'Egypte, qui avaient bien certainement des relations avec l'Asie orientale: ppur n'en citer qu'un exemple, le bois de teck était employé dans les constructions navales en Arabie et en Egypte. » De leur côté, ces pays n'étaient pas si dépouiTUS de produits à exporter qu'ils n'eussent à en offrir à l'Inde et à la Chine. C'est ainsi que, tandis que les émeraudes de la côte orientale de l'Inde étaient importées en Occident par Aden et La Mecque, les princes de l'extrême Orient recherchaient celles de la Haute -égypte et les défenses d'éléphant sauvage, très abondantes en Abyssinie; on en fabriquait aux Indes et en Chine toutes sortes d'objets.^ Aden, dans l'Arabie heureuse, était l'un des marchés les plus importants pour ces divers articles; son port était le rendez -vous de vaisseaux venus de toutes les parties de l'Asie et de la côte orientale d'Afrique. ^ Un coup d'oeil sur la liste de leurs pays d'origine démontre que la mer Rouge recevait directement au moins une partie des produits de l'Inde et de la Chine, ce qui n'empêche pas qu'il n'en arrivât aussi par Sirâf, car les marins de ce port naviguaient le long des côtes orientale et méridionale de l'Arabie; ils dépassaient même Aden et remontaient parfois jusqu'à Djeddah, où ils passaient leur chargement à d'autres navires mieux fiûts pour affronter les dangers de la navigation dans la partie septentrionale
* RekUùmay p. 98; Maçoudi, I, 303, * Maçoudi,in,7ets.,43— 48;i2efe<tbfw 308; n, 52; Edrisi, I, 162; AlmohaUaby, p. 153.
dans A^yzy (du X® siede), dté par Aboulf., ß Ibn-Khordadbeh, éd. Barbier de Mey-
trad-Reinaud, n, 137;l88tachri, p. 14,71. nard, p. 282; Isstachri, p. 13; A^yi^,
• Maçoudi, ITI, 37. dans Aboulf., trad. Eeinaud, II, 127; Géo- ' Maçoudi, UI, 12; Sprenger, Op, eu, graphie de Moïse de Khorène dans Saint-
p. 157. Martin, Mém, sur V Arménie, II, p, 371.
36 Première période. — Des grandes invasions aux croisades.
du golfe. ^ Djeddàh, fondée par des marchands perses vers le milieu du Vn« siècle et désignée par le calife Othman pour semr de port à La Mecque, profita abondamment de la prospérité commerciale de cette dernière ville; mais elle conserva toujours une importance propre, parcequ'elle servait de relâche à la navigation de la mer Rouge.* El-Djar, qui était alors le port de Médine, était visitée par des navires de la Chine, de l'Inde et de TAbyssinie.' Enfin, au nord -ouest du golfe, l'antique Kolsoum (Clisma) jouissait encore d'une certaine prospérité, parce qu'elle servait de port commun à la Syrie et à l'Egypte.* Pour le moment nous ne suivrons pas plus loin la marche des produits du Levant; nous sommes arrivés au terme extrême qu'ils pouvaient atteindre par mer.
En comparaison du grand mouvement de la navigation entre les pays arabes, l'Inde et la Chine ^ le trafic par les voies de terre était relativement peu de chose. De temps à autre, des habitants de Samarkand ou du Khorassan, pour se rendre en Chine, allaient encore s'embarquer sur le golfe Persique, préférant, malgré Fénormité du détour, la voie de mer à celle de terre. * Cependant les caravanes continuèrent toujours à transporter des marchandises. A l'époque où les Arabes étaient maîtres de l'embouchure de l'Indus, il existait une route commerciale menant de cette région vers l'intérieur de la Perse par la province du Sedjestan (Sevîstan);^ plus au nord, les caravanes du Pendjab transportaient une grande quantité de marchandises par les hauts plateaux de l'Afghanistan, et les amenaient à Kaboul et à Gama, qui devenaient ainsi de grands points de transbordement. ^ De là, les caravanes se dirigeaient d'une part vers le Khorassan^ à l'ouest, d'autre part vers la Boukharie, an nord, et, de la sorte, malgré le grand éloignement de la mer, les
^ BekUùms, I, 142 et s. Sairafi; ses magasins regorgeaient de
• Isstachri, p. 9; Sprenger, Op. cit. pierres précieuses et de parfums; voyez p. 124 , not 1 ; Wüstenfeld , Chroniken dans le Jotmi. asiat. 1878, p. 574 et s. un der Stadt Mekkoy IV, 122. article sur la nouvelle édition du texte
' Sur ce point peu connu, voyez arabe de ce voyageur, publié par Cœje. Sprenger , Die aUe Géographie Arabiens, ^ Exemples dans Maçoudi, I, 807 et sa.
p.36;Kremer, OuUurgeschiehte des OrientSf Retapons, p. 106 et ss. n, 278, cite un passage de Jaqout où il ^ Maçoudi, I, 349; Beinaud, Mém.
est question des relations de cette ville sur VInde, p, 216; voyez aussi Isstachri,
avec divers pays. p. 111; Elliot, Eist of Lidia, I, 54, 468.
* Isstachri, p. 18. * Isstachri, trad. Mordtmann, p. 120, ' Suivant Ibn-Haoukal, vers 975 tout et les passages d^Ibn-Haoukal cités par Relie commerce, tous les armements de na- uond, Mém. sur Tlnde p. 2^-246. Du temps vires en destination de Finde, de la Chine de ce voyageur les quantités d^indigo apporet du Zanguebar étaient entre les mains tées sur le marché de Kaboul s^élevaient d'un seul marchand , immensément riche, annueUement & la valeur de deux millions nommé Abou - Bekr - Ahmed - ben - Omar- de dinars, et plus ; Voy. aussi Elliot, /. c.
//. — De Vapparition de Mahomet a/ux croisades. 37
épices des Indes se répandaint dans ces contrées. Dans la Boukharie elles se retrouvaient avec les marchandises apportées de Chine par l'Asie centrale. En effet, la population commerçante de la Boukharie avait continué d'entretenir d'activés relations avec la Chine ; nous en trouvons la preuve dans un petit incident de l'histoire de la conquête de ce pays par les Arabes, au commencement du Vlll« siècle. A cdté de Samarkand et de Bokhara il existait alors encore une autre "ville des marchands^ florissante, nommée Peikound (Baykend):^ elle fut prise d'assaut par les Arabes, et l'un des principaux habitants, pour sauver sa vie, offirit, inutilement il est vrai, de livrer cinq mille pièces de soieries chinoises.' Après l'acquisition de la Boukharie les conquêtes des Arabes ne dépassèrent plus les provinces du Fei'ghâna et l'Iaxarte; aussi n'y eut-il que bien rarement des hostilités entre eux et la Chine, ^ et il paraît établi que, pom* se rendre de l'empire des califes en Chine, le marchand qui ne craignait pas d'a&onter les fatigues, les privations et les terreurs inhérentes à un voyage à travers le désert, ne rencontrait sur son chemin aucun obstacle officiel. Après avoir passé l'Iaxarte, il trouvait d'abord, à l'est de ce fleuve, les résidences des Eharloks, puis il trar versait le territoire de l'une des tribus alors les plus importantes des Turcs, celle des Tagazgaz (Hwei-hou), qui s'étendait au loin sur les deux flancs des monts Thian-chan.^ Au temps de Maçoudi il y avait deux routes particulièrement fréquentées; l'une plus longue, exigeant quatre semaines et bonne pour les bêtes de somme; l'autre plus courte et qui ne demandait que quarante jours; ^ mais ce voyageur n'en indique pas exactement la direction.^ Enfln il y avait un chemin à travers le Thibet, mais il offrait de telles difficultés, qu'il ne pouvait être
^ C'est le nom que lui donnent Ibn- ^ Maçoudi, I, 347—349: il dit qu^en
Khordadbeh, dans Sprenger, op. cit. p. â05 prenant la route la plus courte on trayerse
et Tabari , dans Weil , Gesch, d, Ckalif, des montagnes où se trouvent des dépôts
I, p. 499, not. 2; yoy. aussi Vambery, de sel ammoniac; mais ce n'est pas une
Oesch, Bochara'8 oder Transoxaniensj 1, 37. indication suffisante pour en préciser la
' Tabari, dans Weil, op. cit p. 500, direction; Beinaud (Aboulf, prolég., p.
not 1; l'Histoire de Bokhara, de Nar- ccclxx. et ss.) et Richthofen, (China, I,
chachi, écrite en 943 ou 94S, parle aussi 560) pensent qu'il s'agit là d'une certaine
des relations des marchands de cette viUe montagne de la chaîne des Thian-Chan,
avec la Chine; voy. Vambery, Oesch. von située à 200 miUes chinois au nord de
Buchara, 1, 10. Eoutch, où l'on extrait du sel ammoniac;
' Yule, Caihay, I, p. Ixxxi. mais il y avait des mines de ce gevte
* Isstachri, p. 3; Beinaud, traduction dans la Sogdiane et près d'Ouroumtsi
d'Aboulféda, prolégom. p. cccliii. et ss.; (Bichbalik); cf. Tomaschek, Omtrakuiaii'
Bichthofen, China, I, 563—565. sehe Studien, I, Sü%.'Ber. der Wiener
" Abou-Saïd compte deux mois de Akad. phH. hist a LXXXYII, (1877) p.
marche de la Sogdiane à la Chine: Réla- 87 — 89. tions, p. 114.
38 Première période. — Des grandes invasions aux croisades.
suivi qu'eiceptionellement, par exemple par les marchands de Samarkand qui allaient porter en Chine le musc du Thibet^
On peut admettre qu'à l'époque qui nous occupe les expéditions de caravanes vers la Chine devaient se faire plus rares, car une de leurs principales raisons d'être était le conmierce la soie; or, la soie se produisait dès lors' aussi dans le nord de la Perse. Suivant la vieille route commerciale de Boukharie en Perse, la fabrication de la soie s'était localisée de très bonne heure à Merv et c'était dans cette ville qu'au X® siècle les habitants des autres provinces allaient chercher les œu& de vers ä soie. De la, cette industrie se répandit, en longeant probablement la lisière septentrionale de l'Iran, vers les provinces de Tabaristân (capitale Âmôl) et de Djordjân; le climat de cette dernière province, située dans la partie du pays où le terrain va s'abaissant depuis les hauts plateaux jusqu'au bord de la mer. Caspienne, était particulièrement favorable au développement du ver à soie; Isstachri et Ibn-Haukal disent déjà que, de leur temps, ces contrées étaient le centre de la production de la soie; elles ont conservé ce privilège jusqu'à nos jours.-
En suivant la &brication de la soie jusqu'en Perse pendant les premiers siècles de l'empire des califes, nous sonunes arrivés, sans nous en apercevoir, sur un nouveau terrain à étudier. En effet, si l'on fabriquait, dans l'intérieur même de V empire des califesj des produits similaires à ceux de l'extrême Orient, on en exploitait d'autres qui n'étaient pas moins recherchés. Pas n'était besoin de courir jusqu'aux Maldives, aux Laquedives, ou jusqu'à la côte de l'Inde pour trouver l'ambre gris; les flots déposaient ce parfum sur les côtes méridionales de l'Arabie.^ Ceylan n'était pas seule à posséder des perles et des pierres précieuses; ü y avait des pêcheries de perles en plein rapport dans le golfe Persique, sur les îles de Bahrein, de Keich et de Kharek,* et on extrayait des montagnes de la Perse des pierres précieuses, en particulier la turquoise et le lapis -lazuli; la canne à sucre croissait dans les bas -fonds du Makrân et du Eousistân;^ les plaines de la Syrie et de la Mésopotamie étaient couvertes de cotonniers; la stérile Arabie fournissait
^ BdaHons, p. 114 et s. ^ Relations, p. 4, 80; Maçoudi, I,
' Isstachri, p. 100, 117 ;Ibn-Haoukal, éd. 433 et s., 867. Ouseley p. 216 et s., 179 et s. ; Ibn-Haoukal, ^ Ibn Khordadbeh, éd. Barbier de Mey
tnuuL by Anderson, Jaum* of the Bengal nard, p. 288 ; Maçoudi, 1, 239, 328 et ss. etc. Society, XX. (1863), p. 167; Bitter, ^ Ibn Haoukal, transi, by Anderson,
Erdk,, Vm, p. 232, 629, 702; Karaba- Joum, of the Bengal Society XX., p.
cek, Ueber einige Benennungen mittel- 164, 166, XXI, p. 66; Gildemeister, SS.
oUerHeher Qewébe, I. Wien, 1882 (Extr. araJb. loci de rebus indicis, p. 33; Isstachri,
des Mittheilungen des KK österr. Muse- p. 68. ums für Kunst und Industrie, années 1879 et 1880) p, 21.
IL — De Vapparüion de Mahomet aux croisades, 39
tout au moins la myrrhe et l'encens.^ A ces produits naturels se joignaient ceux de l'industrie: le travail manuel n'était point en déshonneur chez les Arabes; le Coran le recommandait comme a,gréàble à Dieu; mais il serait resté renfermé dans de modestes limites, si les Arabes avaient conservé longtemps la simplicité de mœurs dont Mahomet avait &it un précepte. Quand le calife Omar faisait déchirer en mille pièces le joyau du butin fait sur les Perses, un splendide tapis, sur lequel était représenté le paradis, lorsqu'il faisait défense à ses généraux de construire un palais du genre de ceux des Sassanides,' qui eût pu prédire de beaux jours à Vindudrie arabe? Mais était- il possible de persuader aux Perses vaincus qu'en embrassant l'islamisme il fallait renoncer à ce goût artistique qu'ils mettaient au service de leur luxe, fermer les ateliers d'où sortaient leurs fins tissus et leurs exquises broderies? était -il possible d'obliger les habitants de la Syrie à abandonner l'industrie de la soie, qu'ils pratiquaient depuis si longtemps, par cela seul qu'ils passaient de la domination de Byzance à celle des Arabes? Avec le temps les conquérants eux-mêmes oublièrent que les délicates jouissances matérielles ne devaient être la récompense des fidèles musulmans qu'après la mort; les plus puissants et les plus riches se laissèrent aller sans scrupule aux délices terrestres, adoptèrent pour leurs vêtements les étoffes de prix, et déployèrent dans l'ornementation de leurs demeures un luxe véritablement oriental Nous avons vu combien le commerce en profita; l'industrie indigène ne resta point en arrière; le progrès du bien-être lui donna une puissante impulsion. Quand les scrupules qui empêchaient les vieux croyants de porter des vêtements de soie^ se furent effacés, les tisserands persans virent leur clientèle s'accroître sur toute l'étendue des pays conquis à l'islamisme. Les villes de Merv et de Nischapour^ cultivaient avec un succès particulier cette branche d'industrie, qui continuait d'ailleurs ä s'exercer activement au sud,^ dans les provinces de Eousistân et de Farsistân: nous savons que la fabrication de la soie y avait été fiorissante dès l'époque des Sassanides. Là se trouvait Sous, qui produisait de lourdes étoffes de velours, uniques dans leur genre, mais dont la prospérité ne fiit que passagère; là s'élevait encore Touster (Schönster), dont les satins rivalisaient avec les plus beaux produits de la Grèce et qui avait le
^ Relations, p. 141. mené une vie dissolue et s^était vêtu dé
' Weil, Oesck, der Ghalif. I, pag. soie; Aboulf., Annal, mualem, I, pag.
74—76. 367; Pariset, Histoire de la soie, H, p.
* En 666 , quand Yezid I dut monter 150 et ss.
sur le trône des califes, un g^rand nombre * Isstachri, p. 131; Ibn Haoukal, dans
de ses sigets le regardaient comme in- Anderson, Op, cä. XX., p. 153 et s.
digne, parceque dans sa jeunesse il avait ^ Isstachri, p. 59, 73.
40 Première période. — Des grandes invasions aux croisades.
privilège de fournir les tentures destinées à revêtir les mors de la EaÂba de la Mecque. Les califes, jaloux d'acclimater cette fabrication artistique dans leur nouvelle capitale, transplantèrent à Bagdad un groupe de tissera;nds de Touster, mais cela n'empêcha pas les soieries de cette ville de conserver leur antique réputation jusqu'au milieu du XIV« siècle.^ A Damas et dans quelques villes de la basse Egypte, à Tennis notamment, on tissait et on brodait de précieuses étoffes pour vêtements, des tapis, des rideaux de tente etc.^ Les princes arabes aimaient les meubles faits de métaux précieux, de bois odoriférants, ornés de pierres précieuses; n suffit de parcourir la liste des joyaux dont regorgeaient les trésors des Abbassides à Bagdad ou des Fatimides au Gaire,^ pour avoir une haute idée de l'habileté des ouvriers en or et en argent, des ébénistes, des joaillers, des armuriers occupés à ces travaux.
Nous avons vu qu'une fois arrivées dans l'intérieur de l'empire des califes, les marchandises importées de l'Orient, comme les produits indigènes, passaient de main en main et de province en province; ce mouvement était favorisé par deux causes: d'abord par cette mobilité qui est dans la caractère des arabes; ensuite et surtout par l'institution des pèlerinages. Le commerce intérieur des peuples mahométans entre eux n'entre pas dans le cercle de notre étude, les chemins suivis par les marchands ne . nous intéressent donc qu'en tant qu'ils servaient au transport des marchandises vers cei-tains ports en relations avec l'Occident. Recherchons d'abord de quelle manière les marchandises qui remontaient la mer Bouge étaient portées jusqu'à la Méditerranée. Aussitôt après la conquête arabe, le canal qui, dans l'antiquité, 7 avait relié le point le plus septentrional de la mer Bouge (Kolsoum) à la capitale de l'Egypte, fiit remis en état (643) non pas tant dans l'intérêt du commerce, que pour permettre au conquérant d'expédier par une voie plus commode et plus rapide le blé d'Egypte à la stérile Arabie; il commença à s'ensabler de nouveau au commencement du Vm® siècle et finit par être complètement bouleversé par les maîtres de l'Egypte eux-mêmes (761 ou 762) pour empêcher l'envoi de vivres à la ville de Médine, devenue un foyer de révoltes.* Il est certain que, tant qu'il flit praticable, les marchands en profitèrent pour transpoii^r leurs marchandises au Caire, d'où ils les ré-
' Isstachri, p. 69; Edrisi, I, 383; tion des objets qui se trouvaient dans le
Quatremère, Mémoires sur P Egypte , II, trésor du calife fatimide Mostanser-Billah
377, 380; Karabacek, op. c. p. 19 et ss. (mort en 1094).
' Quatremère, loc. cit p. 308 et s. : 335 ^ Pour Phistoire de ce canal sous la
et s. 389 et s. 376—382; Isstachri, p. 31. domination arabe, voyez Weil, Oeseh. der
' Aboulf., Armai, muslem. U, pag. Ckalifen I, 119 et ss., et les extraits de la
107, 338 ; et encore mieux Quatremère, description de PÉgypte par Makrizi, dans
Op. cit., p. 366—383; il donne la descrip- les I^ot. et extr. VI, p. 334 et ss.
//, — De Fapparition de Mahomet aux croisades. 41
expédiaient vers la Méditerranée par le NiL^ La construction d'un canal reliant les deux mers ä travers VMhme de Suejs eût assurément donné plus d'activité aux relations commerciales entre l'Orient et l'Occident On dit que le calife Haroun-Al-Baschid en eut la pensée, mais qu'il y renonça sur «e qu'on lui objecta que les Grecs trouveraient par là un chemin tout ouvert pour atteindre la mer Bouge, et qu'ils pourraient en profiter pour envoyer des expéditions vers les sanctuaires de la Mecque et de Médine et entraver les pèlerinages.' Dès lors, pour transporter en Occident les marchandises arrivées par la mer Bouge, il devint impossible d'éviter une traversée du désert, soit qu'on les expédiât vers le NU à dos de chameau pour leur faire descendre ensuite le cours du fleuve, soit qu'on leur fît prendre uniquement la voie de terre à travers l'isthme de Suez. La première de ces deux voies menait directement à Alexandrie. Un pèlerin (Arculf) qui traversait l'Egypte quelques dizaines d'années après la conquête arabe (vers 670) parle encore d'Alexandrie comme d'un rendez-vous du commerce universel, où des "peuples innombrables^ viennent s'approvisionner;' si plus tard la réputation de cette ville s'effaça tant soit peu devant l'édataate renommée de Bagdad, la prospérité dont jouit l'Egypte sous la dynastie des Thoulounides (871—904)^ ne pouvait manquer de rejaillir sur elle, une partie des marchandises venant de la mer Bouge était expédiée à travers l'isthme de Suez sur la ville de FaranUah (l'antique Péluse), dont le port conservait encore sa richesse et son importance; ce qui faisait la valeur de cette voie entre toutes les autres, c'est qu'elle réduisait à quatre ou cinq jours la durée du trajet par terre. ^ Qua^t aux marchandises du Levant débarquées à Djeddah pour être vendues aux nombreux pèlerins qui accouraient chaque année à La Mecque, elles pouvaient encore arriver en Occident, bien que par une voie détournée, si elles étaient achetées soit par des marchands égyptiens, qui regagnaient leur patrie par terre en compagnie des pèlerins leurs compatriotes
^ On connaît même des exemples de * Binera hierùsolymitana , éd. Tobler
pèlerins chrétiens qui en profitaient pour et Molinier, I, p. 188. éviter une partie de la traversée du désert; * Weil, Oesch. der Ckalif, II, 426 et ss.
par exemple, les Irlandais dont la courte et surtout p. 435. relation, écrite par le frère Fidelis, a été * Ibn Kordadbeh, éd. Barbier de Mey-
conservée dans Dicuil, De mensura orbis, nard, p. 518; Isstachri, p. 8, 82; Aboul-
éd.Letronne,p.28etss,(cf.prolég.p.9— 24). féda, trad. Beinaud II, 146; Faramiah est
' Haçoudi, IV, 98 et s. Suivant Ibn-Saïd souvent nommée comme station de la
(mort en 1274)» dans Abouiféda, trad. Bei- route d^Égypte en Palestine par la côte ;
nand, II, 146, le conquérant de l'Egypte, Yoy. BernardimanoekifranciRinerartum,
Amrou, avait déjà projeté ce canal, mais dans Tobler et Molinier, Op. ca., p. 818;
le calife Omar refusa de l'exécuter par Sprenger, op. cit. p. 96 etc. le motif que nous indiquons.
42 Première période. — Des grandes invasions aux croisades.
en oontoiimant les deux pointes de la mer Bouge, soit par des marchands i^ens, qui les emportaient dans la direction de Damas. Le chemin de la grande caravane des pèlerins de Syrie était, il est vrai, assez éloigné de la mer, car il passait à l'est du Jourdain, en dehors de la Palestine; mais la visite de la mtsquée de Jérusalem et du tombeau d'Abraham à Hébi*on passait chez les musulmans pour une œuvre pie, H beaucoup de pèlerins achevaient leur pèlerinage à Jérusalem après avoir été à La Mecque.^ Là, ils se rencontraient avec les pèlerins chrétiens d'Occident, et c'était une occasion d'échanges: chaque année, le 16 septembre, se tenait à Jérusalem une grande foire, très fréquentée par des marchands de diverses nations. ^ — Mais cette route, en somme, n'était que secondaire; revenons à la route principale des caravanes. Le plus grand nombre des pèlerins se dirigeait directement sur Damas. Cette ville était le point de rencontre de plusieurs routes importantes, de sorte que les pèlerins venus du Nord s'y donnaient rendez-vous pour fiedre route ensemble jusqu'à La Mecque et s'y séparaient au retour. Ce mouvement continuel amenait naturellement une quantité de marchandises à Damas, et, connue les villes maritimes de Tripoli, de Beyrout, de Tyr et d'Acre n'en étaient qu'à quelques journées de mardie, il est bien probable qu'au Moyen-Age elles en tirèrent de très bonne heure leurs approvisionnements. — Précisément il y avait une autre voie importante, qui aboutissait en Syrie; c'était le cours de YEufhrate^ navigable depuis le goUe Persique jusqu'à une petite distance de la Méditerranée. A partir des villes de Basra et de Bagdad (cette dernière étant aussi reliée à l'Euphrate par un canal), il se formait un courant ininterrompu de marchandises qui remontaient le fleuve, ou suivaient, le long de ses rives, un chemin de caravanes. Les anciens géographes arabes nomment, sur ce parcours, deux points importants: Bakka et Balis. Nous avons déjà en l'occasion de parler de la première de ces villes, alors qu'elle se nonunait Callinicum; c'était une des places où les Romains achetaient la soie aux Perses; sous la domination arabe et particulièrement à l'époque des Abbassides, elle continua de prospérer^ grâce aux nombreuses relations qu'elle entretenait, non seulement le
' Moquaddasi, dit Al-Bachachari (986 ' Arcnlf, 1. c. p. 144. La yUle de
— 986) trouva sur les marchés de Jéru- Césarée (Oésarée de Palestme) où les
salem une abondance tonte particulière de croisés trouvèrent une quantité surprenante
fruits du midi; il régnait sur le marché de poivre {Ann, Jan. éd. Perte, S8, XVIII,
un ordre rigoureux; les droits étaient p. 14) recevait probablement cette mar-
énormes; voyez Gildemeister, dans lo^Zeit- chandise de Jérusalem.
sekrift des detUseken Palästina/Vereins, Yn ' Isstachri, p. 47; Weil, Gesch, der
(1864)p. 159ets.; Jaikufei2e^en>parWü- Chalif H, 145, note; Ritter, Erdk. X,
stenféld, dans la Ztiisehrifi d. d. morgenl, 1143 et ss. Gegeh, XVIII, 462.
n. — De Vapparüioa de Mahomet (mx croisades. 43
long de l'Eaphrate, mais aussi au nord-est, avec Nisibe et Mossoul, et au sud-ouest avec Damas. ^ La ville de Bous n'était qu'à deux journées de marche de Bakka: le géographe arabe Isstachri lui donne la qualification significative de Fort des Syriens, preuve suffisante qu'au X® siècle les marchands syriens venaient là, sur la firontière de leur pays, s'embarquer avec leurs marchandises pour se rendre en Orient, et débarquer au retour.^ A deux journées plus loin, vers l'ouest, > on rencontrait Haléb (Âlep) centre commercial du nord de la Syrie, comme Damas l'était du centre. Une bonne partie des marchandises qui affluaient sur ce point continuaient sur Antioche et arrivaient à la mer non loin de cette deruière ville. Si l'on veut savoir à quel point le trafic était actif entre Alep et Antioche, même avant les croisades, en voici un exemple: on sait que, de 966 à 968, les Grecs réussirent à reconquérir sur les Arabes la ville d'Antioche ainsi qu'une partie du pays environnant, et qu'ils les conservèrent jusqu'en 1084. A peine maîtres d'Antioche, ils eurent l'occasion d'intervenir à Alep, dont le prince légitime, le jeune Hamdanide Sa'd-aldaoulah, avait été détrôné par deux de ses grands vassaux, Eargoujah (Eorouba, d'après WeU) et Bakgour (Bekdjour). Les deux usurpateurs appelèrent les Grecs à leur aide et reconnurent le suzeraineté de l'empereur. L'historien d'Alep, Eemäleddin,^ rapporte les principaux articles d'une traité qu'ils conclurent avec le gouverneur d'Antioche au mois de safietr 369 (décembre 969 k janvier 970 ap. J. C). n y a, dans le nombre, des passages relatifii au commerce; ce sont les seuls qui nous intéressent ici. H est dit, par exemple, que les Grecs se rendant à Alep ne seront pas entravés dans leur commerce et que les caravanes grecques, en passant du territoire grec sur celui d'Alep, y recevront une* escorte suffisante pour garantir leur sécurité jusqu'à la ville: puis viennent des règles pour la fixation et la levée de la dîme sur les marchandises: dans la liste de ces marchandises on trouve l'or, l'argent, les soieries grecques, la soie brute, les pieires précieuses, les perles, les brocarts, les étoftes communes
^ Sprenger, Op, eu, p. 93et8., 105—108. ^ Ereytag est le premier qui ait publié
' Isstachri, p. 88. Diaprés Ibn Ehor- le texte arabe de cette partie de sa chronique
dadbeh, les Juifs dont il raconte le voyage avec traduction allemande, dans Touvrage
et dont il sera question plus loin par- intitulé: Regierung des Saad-^ddaula xu
coururent aussi en trois jours la distance Aleppo (Bonn, 1820); Lassen Ta reproduite
d'Antioche à TEuphrate (éd. Barbier de enlaiiiiûasaBleaExeerpUtexMshriiaAra-'
Mejnard , p. 514) ; ils avaient pris, sans bum, à la suite de Leo Diaeanus, éd. Bonn,
doute, pour aller plus vite, le chemin le p. 389 et ss.; enfin Frey tag Ta enchâssée
plus court, par Balis. dans son histoire intitulée Oesehickte der
' Isstachri, p. 41; Moquaddasi, dans Eamdaniden in Aleppo fZeüsehr, der deut-
Sprenger, op. cit. p. 98, 101; Beigamin. sehen morgenl, Oeseh. XI, 1857, p. 177 et
TudeL, éd. Asher, I, 88. ss.).Voyez,Weü,(7e9(^.tf. ai/t/:ill,88et88.
44 Première période. — Des grandes invctëions aux croisades.
pour vêtements, les toiles de lin, le. bétail etc. Eemâleddin nous apprend donc qu'à cette époque des caravanes faisaient des voyages d'aller et retour entre Alep et Antioche; peut -on admettre que cet état de choses n'ait en que la durée de la dépendance politique d'Alep à l'égard d'Antioche et de Byzance? évidemment non, car le traité en question n'a pas pu créer ces relations par caravanes; il présuppose un état de choses existant Donc, du moment qu'Ântioche recevait les marchandises arrivant de l'Euphrate par Alep, pour les réexpédier vers la mer, cette place était longtemps avant les croisades un entrepôt important; nous en donnerons plus loin d'autres preuves.
Pour le moment, recherchons encore quels étaient les autres ports^ par où les marchandises d'Orient pouvaient arriver en Occident. Deux géographes arabes du X® siècle, Maçoudi et Isstachri, attirent notre attention sur un entrepôt important des produits du Levant, celui de Trébigonde. Suivant Maçoudi, il s'y tenait, chaque année, plusieurs foires firéquentées pai* les Circassiens et par une grande quantité de marchands musulmans, byzantins, arméniens et autres;^ Isstachri écrit, de son côté: "Trébîzonde est la ville frontière des Grecs; nos marchands y vont tous: toutes les étoffes de fabrication grecque, tous les brocarts qui sont importés sur le territoire musulman, passent par Trébizonde." ' Bien que nos auteurs ne le disent pas, il est évident que les marchands musulmans, et les Arméniens aussi (ajouterons-nous avec Maçoudi) apportaient leurs marchandises sur ce marché. Mais de quelles parties de l'empire des califes venaient ces marchands musulmans? A cette époque, l'Asie-Mineure était encore au pouvoir des Grecs; d'autre part, quand les musulmans de Syrie voulaient faire des affaires avec les Grecs, il est sûr qu'ils n'avaient pas besoin de ce détour; les marchands en question devaient donc être originaires de la région du Tigre, de la Perse ou de la Boukharie. Nous ne possédons, pour ces temps reculés, aucun point de repère qui nous permette de retracer les routes suivies par eux. Cependant on peut préciser au moins un point d'étape: il existait dans la grande Arménie une antique ville du nom de Garin; les Byzantins en avaient fait un de leurs plus fort boulevards, et lui avaient donné le nom de Théodosiopolis; gênés dans l'exercice de leur industrie par les fortifications, les habitants préférèrent fonder un nouvel établissement, non loin de la place, dans un endroit plus favorable au commerce, mais complètement ouvert C'est ainsi que naquit la ville florissante d'Ar^ ou Arzen;^ une nombreuse population de marchands indigènes, syriens
* II, p. 8. • "JiQtU, Cedrenus H, p. 577; Uf^tfç,
' Je me conforme ici à la traduction Const Porphyr., De adm. imp.f cap. 44,
pins exacte donnée par De&émeiy, dans p 19S et ss., ^^Cn; Mich. Atta!, p. 148.
le Joum. aaiat. IV» s., XIV, p. 462.
//. — De Tapparition de Mahomet aux croisades. 45
et antres, y faisait fortune en recevant et revendant les marchandises les plus diverses de la Perse, de l'Inde et du reste de l'Asie. En 1049, les Seldjoucides victorieux envahirent le pays, prirent Arze, y firent un énorme butin de métaux précieux et de marchandises de valeur, incendièrent la ville et massacrèrent les habitants: ceux qui purent échapper allèrent chercher un refuge dans la vieille ville de Théodosiopolis, si longtemps abandonnée. En changeant de demeure, les nouveaux habitants donnèrent à Théodosiopolis le nom de la ville détruite, Ârzen, mais en y ajoutant l'épithète de ''la romaine^, à cause de ses fortifications; on en a fait, par la suite, Arzen-Boum, ou Ereeroum; quand les temps Airent redevenus meilleurs, les habitants reprirent leur activité commerciale.^ On sait que l'importance commerciale de la moderne Erzeroum tient à ce qu'elle a toujours été un des principaux centres échelonnés sur la grande route qui mène de l'intérieur de l'Asie à Trébizonde: la prospérité de l'antique Arze ne devait pas avoir d'autre cause, car il est plus que probable que les marchands musuhnans et arméniens suivaient, pour se rendre à Trébizonde, la même route que leurs descendants de nos jours. Cependant Constantin Porphyn^énête parle d'une auti-e ville par où les marchandises du centre de l'Asie pouvaient aussi gagner Trébizonde. Dans la Grousie (Q^rgie), non loin du cours de la Tchorokh, on trouve une petite bourgade du nom ä'Artanoudjf^ qui eut autrefois de l'importance comme place forte et place de commerce. Au X® siècle, il y venait des marchands d'Arménie et de Syrie d'une part, dlbérie (Géorgie), d'Abazie et de Trébizonde d'antre part; dé ce qu'on sait des droits considérables que percevait la ville, on peut conclure à l'activité du trafic qui s'y faisait^ Au reste, par l'effet même de sa situation, cette ville devait être plutôt visitée par les habitants de la région de la Colchide que par les Grecs de Trébizonde. Pour compléter cette revue des voies de communication entre l'Orient et rOcddent, il faut encore étudier la frontière septentrionale des Mahométans. De la mer Caspienne, dont ils possédaient la moitié méridionale, elle s'étendait à l'est jusqu'à la mer d'AraL Là aussi régnait une grande activité commerciale; outre le voisinage des grands marchés de Samarkand et de Bokhara, avec leurs vastes relations,^ et de celui de
' Mathieu d^Édesse, traduit par Da- ' WaJdioncht, Description géograpki'
laurier, dans «àBMiothèque armémenney que de la Oiarffie, éd. Brosset, p. 117;
p. 83 et s. et notes, p. 409, œuvre malheu- Koch, Wanderungen im Orient, n, p.
reusement restée inachevée; Cedrenus, 189 et ss.
n, p. 677 et s. ; Mich. Âttal. p. 148 ; Saint- ' Constant. Porphyrog., De adm, imp,
Martin, Mém. sur V Arménie, I, p. 68, p. 207 et s.
n, p. 446 et s.; Ritter, Erdk,, X, ^ Le voyageur Abon-Dolef-Misar (941)
p. 271. vit des marchands en relation avec l'Inde
46 Première période. — Des grandes invasions aux croisades.
l'antique métropole de Baï (Bhagae),^ elle était entretenue par la florissante industrie du nord de la Perse. Les nombreux ports échelonnés le long de la côte de la mer Caspienne, depuis Abeskoun et Asterabad au sud-est, jusqu'à Derbent à l'ouest, y entretenaient un actif mouvement de navigation. Asterabad exportait des vêtements de soie, des coiffes et des bonnets; les marchés de Derbent présentaient un assemblage de marchands et de produits de toutes les parties de la côte.^ Il reste à savoir si les marchandises réunies dans la région de la mer Gaspienne étaient expédiées vers la mer Noire, au delà de Visùhme du Caucase^ soit par eau, en suivant le cours du Eour et du Phase, soit par terre, en traversant le Caucase, avec Derbent pour point de départ Cela nous paraît peu admissible. EIntre la partie chrétienne de la population de l'isthme, attachée politiquement et religieusement à l'empire grec, d'une part, et les musulmans, mtatres au sud- ouest et à l'ouest de la mer Caspienne, d'autre part, il existait une antipathie peu fe^vorable aux relations commerciales; d'un autre côté, les nombreuses incursions auxquelles la Géorgie chrétienne était exposée de la part des Arabes d'abord, et des Turcs Seldjoucides plus tard, rendaient les routes peu sûres; puis le Caucase proprement dit, avec ses sentiers abruptes et ses populations de races et de langages divers, se prêtait mal au tracé d'une grande route commerciale.^ Lea Easchaks, habitants de ces régions, entretenaient bien d'activés relations avec les riverains musulmans de la mer Caspienne d'une part et avec les Grecs de Trébizonde de l'autre, mais ils se contentaient de porter au marché leurs propres produits et d'acheter ceux dont ils avaient besoin,^ et ne songeaient pas à faire le métier d'intermédiaires pour procurer aux Grecs les ai'ticles d'Orient Dans ces conditions, les habitants de la mer Caspienne ne pouvaient donner un grand développement à leur commerce vers l'ouest; en revanche, ils avaient une porte largement ouverte sur le nord; c'était
et avec la Chine jusque chez les habitants gnée comme centre commercial ponr VAx-
des steppes qui entourent au nord la mer ménie, T Aderbaï^jân , le Ehorassan, la
d^Aral, les Qozzes turcs ; la ville frontière Ehassarie et le Bordjan ; voy. Sprenger,
musulmane de I^'orcljanieh, située au sud, Some original passages an the early corn-
avait de fréquents rapports avec eux (Iss- merce of the Arabs; Journal ofthe Asiat,
tachri, p. 127, 129; d'Ohsson, Des peuples Soc. of Bengaly XTV, 2 (1844), p. 626;
du Caucase p. 146— 148; voyez sa relap Voy. aussi Isstachri, p. 95, 98. tion de voyage, pubL par Kurd V. Schlözer, ' Isstachri, p. 161; d'Ohsson, loc. cit,
pag. 11). pag. 6, 7.
^ Sur leur situation (à deux heures ' Basmussen, De orientis eommercio
environ de la viUe actueUe de Téhéran) eum Russia et Scandmamay medio œvo
voy. Ritter, Asien, VI, 1, p. 695 etss.; On Havn., 1826, p. 3. possède Tœuvre d'un géographe anonyme * Maçoudi, n, 3, 45-^7.
du X« siècle, dans laquelle Baï est désî-
IL — De Vapparüion de Mahomet aux croisades. 47
le cours du Volga. Pendant longtemps, la civilisation toute primitiYe des peuplades de ces régions et leurs déplacements perpétuels furent des obstacles à l'établissement de relations suivies; mais enfin les rois des Khajtares, habitants des territoires que traverse le cours inférieur du Volga, réussirent à organiser un état de choses régulier, autorisèrent les Jui&, les chrétiens et les Musulmans à s'établir en toute liberté chez eux, leur accordèrent le libre exercice de leur religion et leur permirent d'avoir pour juges des coreligionnaires;^ dès lors (divers voyageurs et géographes du X® siècle en sont témoins^ les marchands arabes purent engager des relations plus régulières avec les régions du nord de la mer Caspienne et la capitale des Khazares; Itil (Atel), située au dessus des bouches du Volga, vit arriver leurs navires et leurs caravanes; les principaux points de départ étaient, pour les vaisseaux, entre autres ports, celui d'Asterabad, et, pour les caravanes, la ville frontière de Djordjanieh, sur la mer d'AraL^ Nous verrons plus loin que les Arabes ne se contentèrent pas d'avoir atteint Itil, et qu'ils surent remonter le Volga, pour aller chercher des pelleteries jusqu'au cœur de la Russie. Il serait intéressant de savoir si, à côté de la grande artère formée par le Volga, n'existait pas déjà à cette époque l'embranchement, si fréquenté au Moyen-Age, qui allait du bas Volga au Don, et de là à la mer Noire ou à la mer d'Azow. Les Khazares s'étendaient à l'ouest jusqu'au Don et à la mer d'Azow; or, comme ils rece* valent tant de marchandises par l'intermédiaire des Arabes, ils pouvaient les transporter directement par cette voie sur Cionstantinople. Effectivement ils avaient avec les Grecs de fréquents rapports,^ et on retrouve des traces de leurs relations commerciales. Au X® siècle, des ambassadeurs byzantins à la cour du calife de Cordoue, Abdérame nL, racontaient que des vaisseaux venus du pays des Khazares apportaient
^ Voyez le chapitre sur les Khazares Isstachri, Ibn-Haoiikal;B0s8ler etd'Ohsson
dans Maçoudi, II, 7 et ss. ; Frœhn, De Cha- ont réuni et commenté tout ce que ces
saris, dans les Mém, de VÄead, de St. voyageurs on écrit sur le Sud de la Russie,
Pétersbourg, THI, (1822) p. 690, 694; le premier dans PouTtag^e intitulé: Ihn
VÎTien de Saint-Martin, Sur les Khaxares Fosslans und anderer Araber Beiseberiekte
art 1,. dans les Nouv, annal, des voy. (Petersb. 1823) et dans plusieurs études
1861, Hai, p. 167 et s. Un écrivain arabe académiques; le second dans son livre:
du X® siede, Ibn-Dasta (Ibn • Doustheh) Des peuples du Gzuco^e Paris 1828; yoy.
dit aussi qu^il y avait des musulmans aussi, Dom, Oeograpkica Cknteasiea, dans
établis dans les villes des Khazares et les Mém. de VAead. de Sami'Pilersb.f
qu'ils y jouissaient du libre exercice de SêrieVI.PùUt.'hMi.'philol.,Yn^]^4fi6etËS. leur religion; ce passage est reproduit ' Isstachri p. 101, 127.
dans Rosier, Romanische Studien (Leipz. ^ D'Ohsson , (Des peuples du OaucasSy
1871) p. 369 et ss. ; voy. Russische Revue, p. 194 et ss.) en donne de nombreux exem-
X, 310 et ss. pies; il serait fiftciled*en i^oater beaucoup
* Citons d'abord Ibn-Fosslan, Maçoudi, d'autres.
48 Première période. — Des grandes inversions aux croisades.
de temps en temps à Gonstantinople dn poisson, des pelleteries etc.^ Ciomme fret de retour ils chargeaient sans doute des étoffes, car Ibn- Haoukal rapporte que les Ehazares achetaient aux Byzantins une partie des étoffes dont ils faisaient leurs vêtements.' Ce trafic ne paraît pas avoir dépassé les limites d'un commerce local; les arrivages du Nord à Constantinople se bornaient probablement à des pelleteries. Tout cela ne forme donc pas la preuve d'un mouvement de marchandises d'Asie vers l'Occident. Il resterait à savoir encore si, peut-être, les marchandises du Levant ne passaient pas des Ehazares aux Pekhénegues, leurs voisins, établis sur le cours inférieur du Don,^ et si ceux-ci ne les faisaient pas parvenir par la voie de terre à Cherson, le marché grec le plus rapproché de leur pays. La chose est douteuse, et le degré peu avancé de la civilisation des Petchénègues n'est pas le seul motif de notre doute. Constantin Porphyrogénète rapporte, en effet, que les Petchénègues rendaient toutes sortes de services aux habitants de Cherson et qu'ils leurs servaient d'intermédiaires pour les affaires (politiques ou conunerciales?) que ceux-ci avaient à traiter avec les peuplades plus éloignées: ils se fusaient payer leurs services en nature, et notre auteur cite, entre autres marchandises usitées dans ces paiements, des produits du Levant, tels que le poivre et les peaux de panthères.^ Ce détail indique suffisamment que les habitants de Cherson ne devaient pas recevoir de leurs barbares voisins les articles du Levant, et que c'était eux au contraire qui les leur fournissaient après les avoir tirés eux mêmes d'autres parties de l'empire grec (Trébizonde, Constantinople etc).
En passant en revue tous les pays placés sous la domination arabe depuis l'Egypte jusqu'au Pont, à la mer Caspienne et à la mer d'Aral, notre but était de rechercher les routes commerciales et les entrepôts par où les marchandises d'Orient arrivaient en Occident Mais les Arabes avaient aussi fondé des royaumes à l'Ouest de l'Egypte, tout le long de la côte septentrionale à' Afrique et jusqu'en Espagne et en Sicile; ces royaumes étaient parfaitement situés pour servir d'intermédiaires au commerce entre l'Orient et l'Occident Dans les cours de Kaïrouan, de Cordoue et de Païenne on savait apprécier les produits de l'Asie, et le bien-être qui régnait d'une manière générale dans ces pays mettait un grand nombre d'individus à même de s'en donner la jouissance. Cela créait des besoins: les caravanes contribuaient pour
^ Voyez la lettre du juif espagnol ' Frœhn, Veteres memoriae Chasara-
Chasdaï au roi des Ehazares, en français, mm, dans les Mém. de l'Äead. de St.
dans Garmoly, Mnéraires de la terre Pétersbourg, VUI, (182â) p. 605. 8a/Me (Brux., 1847) p. 88, et en allemand ' Constantin Porphyrog., De administ.
trad. p. Harkavy, dans la Buas. Revue, imp. p. 177 ; cf. p. 181, en haut VI, 74. * Ibid. p. 71 et s.
//. — De VappariHon de Mcihomd aux croisades. 49
une part à les satisfaire, mais une grande partie des marchandises d'Orient était amenée par mer, de Syrie et d'Egypte, dans les ports dn nord de l'Afrique et de l'Espagne. Après avoir quitté le port d'Alexandrie, la première escale sur le littoral d'Afrique était Barka: au X* siècle, Ibn-Haoukal trouva ce port abondamment fourni de marchandises d'Occident et d'Orient (il cite entre autres le poivre); il y vit un grand mouvement de marchands occupés à ce trafta ^ A partir de Tripoli commençait une série de ports, qui se continuait jusqu'au Maroc»* Dans le nombre, celui d'El-Mehdiya (Mahadia) était un des plus prospères, grâce au voisinage de la ville de Ealrouan; le voyageur El-Bekri, qui écrivait vers 1060, n'oublie pas de citer les vaisseaux qui y arrivaient d'Egypte et de Syrie. * C'était par la que pénétraient dans le pays des Berbères les produits de l'Asie tels que les bois précieux des Indes. ^ L'Espagne arabe était aussi en relations d'affaires avec l'Egypte. Dans une lettre bien connue adressée au roi des Ehazares, Chasdaï, juif au service Abdérame m (912—961), faisant la description du pays où règne son maître, écrit ce qui suit: "Nous voyons les marchands arriver en foule dans notre pays (l'Espagne) des pays étrangers et des Ues, et en particulier d'Egypte et de pays encore plus lointains; ils apportent les parfums, les pierres précieuses et autres objets de prix à l'usage des princes et des grands, et, en général, tous les produits de l'^l^^gTPte dont on a besoin chez nous.^^ Sur ce point, Chasdaï paraît être absolument véridique; car, suivant Aboulféda, il y avait des vaisseaux qui allaient d'Espagne en Egypte, porter des marchandises et en prendre d'autres en échange.^ Enfin, le^ Arabes de Sicile envoyaient souvent leurs vaisseaux à El-Mehdiya et à Souse,^ peut-être même parfois en lÉJgypte, et il leur était fitcile de s'approvisionner de produits asiatiques. Mais la possibilité de se procurer ainsi par la voie du commerce une foule d'objets fabriqués en Orient ne suffisait pas aux Arabes d'Occident; ils connaissaient l'art d'acclimater en Europe des plantes qui, jus-
* Deseriptùm de VAfriqus, trad. par * Amari, p. xvi, citation extraite ile
Slane, dans le Jcum. asiat,, Série 8, T. Tbn-Adbari. Xm (1842), p. 161. * Garmoly, Binirairês de la terre ioinie
' Tous les renseignements fournis snr p. 86 et s. ; Harkavy, dans la Buae. Repue,
ce point par les anciens yoyagenrs arabes VI, 78.
sont réunis dans Aman, / diphmi arabi * Un de ces vaisseaux marchands es-
del r. arckhio Fiorentmo, p. xvj, xvg. pagnols captura en 955 un vaisseau égyp-
et dans mon étude Sur les eoUmiee eom- tien; ce fut Porigine d^un confiit entre le
mereialeê üaliennes du Nord de l'Afrique calife fatimite Hoeasz et le oalife ablMSside
au MoËfen-Age. (Tübingen, Zeitsehr. fur Abdérame IH; Aboulf. Atm, mualem,, éd.
Slaateufiee,, 1864, p. 633 et s.). Reiske, H, p. 468.
' El-Bekri, trad. pardeSlane. Joum. ^ Aman, Qtoria dm. Mueulmam di
asiat. Serie 5, T. XH, p. 485. Sieilia, H, 449.
50 Première période. — Des grandes invasions aux croisades.
qu'alors n'avaient été cultivées qu'en Asie ou en ÂMque. L'acclimatation des plantes qui fournissaient les épices proprement dites ne put jamais réussir, mais le cotonnier, la canne à sucre, le palmier à dattes prospéraient dans certaines parties de l'Espagne et de la Sicile. Dans ces deux pays l'industrie de la soie prit un grand développement, et ils produisaient eux-mêmes une partie au moins de la matière première. Cest ainsi qu'avec la nationalité arabe s'implantèrent en Occident le luxe, la civilisation et l'industrie de l'Orient.
Que si l'on demande si les Arabes s'employèrent activement à importer chez les chrétiens les marchandises qu'ils tiraient du fond de l'Orient et, par la même occasion, leurs propres produits, si ce peuple, qui expédiait ses vaisseaux à travers l'Océan Indien jusqu'au bout du monde, en envoyait aussi, à travers la Méditerranée^ sur les côtes voisines, de Grèce, d'Italie, de France, porter les trésors de l'Orient, nous devons reconnaître qu'il n'en fut rien, du moins pendant les premiers siècles. Leur prétention à la domination universelle au nom de l'Islam les plaçait, à l'égard de la chrétienté, sur un pied d'hostilité qui ne pouvait cesser qu'après de longues guerres. Us durent apprendre à leurs dépens à respecter la barrière opposée à leurs efforts par l'opiniâtre résistance des chrétiens de l'empire d'Orient et la vigueur juvénile des races romanogermaniques. Leur acharnement à la lutte n'en fut que plus grand. Quand leurs vaisseaux abordaient les côtes de Grèce, d'Italie, de France, ce n'étaient pas de pacifiques marchands qu'ils y débarquaient, mais des bandes de soldats et de pirates qui portaient partout le fer et le feu. Pendant de longues années l'apparition des navires Sarrazins fut un sujet d'eflfroi pour les riverains chrétiens de la Méditerranée. Les vaisseaux chargés de voyageui'S et de mai'chands ne naviguaient qu'entre l'Espagne, la Sicile et l'Afrique, et ne servaient qu'au trafic des Arabes entre eux.
Cependant, peu à peu les Arabes finirent par comprendre qu'il y avait, au nord de la Méditerranée, une masse compacte de chrétiens qu'on n'arriverait à convertir à l'Islamisme ni par la persuasion ni par la force. Leur fimatisme guerrier se calma de plus en plus; au XI® siècle il ne leur répugnait plus de visiter l'Europe en qualité de voyageurs curieux ou de marchands en quête de fortune. C'est alors que l'Arabe espagnol Abou-Bekr-Mohammed-al-Tortouchi (de Tortosa) exécuta son voyage à travers une partie de l'Europe chrétienne.^ Dans ^ Vie de la grande comtesse Mathilde de Toscane, le pieux Donizo se scandalise
^ Voyez Qnatremère, dans le Joum, Série VI, Sciences politiq. T. U (1834), asiat., série V, T. XVn, p. 147 et ss. Fnehn, pag. 87 et ss. dans les Mêm. de VAcad, de St. Péferab.,
//. — l)e Tapparüion de Mahomet aux croisades. 51
du nombre de païens, Turcs, Lybiens, Parthes et noirs Chaldéens qui courent les rues de Pise; ^ nous sommes en di*oit d'admettre que ces musulmans asiatiques et africains n'ayaient pas attendu le commencement du Xn« siècle (Donizo écrivait en 1114) pour visiter Pise; il est même probable que pendant les premiers temps des croisades il se produisit un temps d'arrêt dans cette afBuence, et Donizo peint, sans doute, dans son poème, un état de choses antérieur aux croisades. A une époque encore plus reculée, les villes commerçantes de l'Italie méridionale recevaient dans leurs murs des musulmans du nord de l'Afrique, peutêtre même d'Egypte ou de Syrie; nous verrons plus loin, qu'au IX« siècle elles ofraient un refuge aux pirates africains^ qu'elles concluaient même des alliances et faisaient des expéditions de compte â demi avec eux; si les pirates africains trouvaient un si bon accueil à Saleme, à Amalfi, à Naples, à Graête, les marchands pacifiques ne devaient-ils pas être encore mieux reçus? Nous avouons cependant que nous n'en trouvons nulle part la preuve certaine, pas même dans le fitmeux Africain Arrane (Harrani) qui, en 871, pour témoigner sa reconnaissance à Waifre, prince de Saleme, le prévint que les musulmans projetaient une attaque sur cette ville.* Pour trouver des traces plus sûres d'immigration de musulmans en territoire chrétien, c'est à Constantinople qu'il faut les chercher. L'existence d'une mosquée dans cette ville en est la démonstration. Les i Arabes en avaient déjà construit une en 717, à l'occasion du siège de « Constantinople, sous le règne de l'empereur Léon l'Isaurien, mais elle était tombée en ruines.^ En 1049 ou 1050, l'empereur Constantin Monomaque en éleva une nouvelle et lui fournit à ses frais tous les objets du culte mahométan; il est vrai que cette générosité en faveur de l'islamisme était motivée par le désir de conquérir les bonnes grâces du puissant prince Seldjoucide Togroul-beg;^ mais s'il bâtissait une mosquée c'est qu'il y avait des musulmans pour la fréquenter; c^est ce que démontre Abottl-Faradj ^ en racontant une émeute à laquelle avaient été mêlés, quelques années auparavant (1044), des Arméniens, des Jui& et des Arabes. Ces derniers avaient assurément été amenés dans la capitale de l'empire grec par les intérêts de leur commerce.
Au reste, l'apparition de marchands i&rabes sur le territoire chrétien reste toujours un fait isolé, de sorte que leur rôle n'a jamais pu être \ que fort modeste dans le mouvement d'importation des produits dé rOrient en Occident.
^ Pertz, SS. Xn, 379. tmp., 6d. Bomi, m, 101.
* Chron, Saleni, dans Pertz, SS. m. * Aboulf., Ann. muai, m, 181; Barhep. 5S8, et Amari, Sioria dei Musulm. di brasus, Chron. sffr., éd. Brous jet Kinch, Sidlia, I, 383 et 88. yenio, p. 248.
• Constant. Porphyrog. De administr. * Barhebrœus, loc. cit. p. 846.
52 Première période. — Des grandes invasions afix rroisades.