IV. Les états croisés de Syrie
père sur les propriétés et les droits des Vénitiens et les ponssa à un tel degré d'exaspération qu'un jour, en 1273, comme il se trouvait à Acre, le baile vénitien Pietro Zeno protesta contre sa présence dans la ville et fit démarches sur démarches jusqu'à- ce qu'il eût obtenu son éloignement^ Enfin, en 1277, on fit la paix. Le seigneur de Tyr rendit aux Vénitiens leur tiers de la ville et, en général, tous les biens que la commune ou les particuliers avaient régulièrement possédés, promit de faire restaurer à ses frais l'église et le campanile de St. Marc ainsi que la loggia des Vénitiens et de relever tous les bâtiments démolis, et il prit l'engagement de payer par annuités le montant des revenus touchés par son père et pai* lui-même, depuis le moment de la confiscation« Par la même occasion, il accorda aux tribunaux consulaires des Vénitiens la juridiction civile et criminelle sans restriction et confirma l'exemption d'impôts sur les biens et sur les marchandises. Dans le but de garantir la durée de la paix, on convint du dépôt de cautions considérables et de la désignation d'arbitres pour le règlement des différends qui pourraient surgir.*
Tandis que les Vénitiens traitaient Tyr en ennemie, Acre était, dans l'opinion des Génois, le quartier général de leurs adversaires. S'il faut admettre le sens que l'on donne à certaines expressions du chroniqueur arabe Ibn-Ferat,« Philippe de Montfort et les Génois auraient poussé si loin les sentiments de haine à l'égard de cette ville, qu'ils se seraient entendus avec le sultan Bibars pour l'attaquer ensemble; mais quand Bibars se présenta sous les murs de la ville, il attendit vainement ses alliés et dut battre en retraite sans avoir rien fait. Il y a au fond de cette histoire quelque chose de vrai, d'autres sources en témoignent;* c'est qu'en 1263, Bibars campa longtemps sous* les murs de la ville et que ses troupes livrèrent un combat sanglant aux habitants; seulement, l'expédition que menait alors le sultan avait pour objectif non pas Acre, mais la place forte de Safed;^ il ne fit que passer devant la ville et, quand il s'éloigna, ce fut pour continuer sa route vers Safed et non pour battre en retraite. D'après cela, il pourrait être imprudent d'admettre les yeux fermés l'hypothèse d'une entente entre lui, les Génois et le seigneur de Tyr, et cette réserve est d'autant plus motivée que le seul auteur qui la signale écrivait à une époque assez
' Contin. de Guill. de Tyr, p. 464; ^ Contin. de Gum. de Tyr, p. 446 et s. ;
Sanut. p. 22Ö. Makrizi, Hist. des sultans mamlouks, trad.
* Taf. et Thom. III, 160 et ss. ; Dan- par Quatremère I, 2, p. 27 et s. dolo, p. 381—386, 393; Contin. de Guill. ^ Voy. la note de Weil, Qesch, d,
de Tyr, p. 478. Ghalif, IV, 47.
^ Bibliothèque des croisades j par Michaud-Eeiaa\id TV, 489, 499.
364 Deuxième période. — L Fondation des colonies commerciales.
éloignée (il mourut en 1405); de plus, on ne possède pas le texte original de sa chronique, et, suivant M. Reinaud, le passage sur lequel toute cette histoire est bâtie serait conçu en termes fort obscurs.* Peu importe d'ailleui*s, il n'est malheureusement que trop certain que les Génois allèrent eux-mêmes attaquer Acre dans un moment où le sultan était à l'affût d'une occasion favorable pour s'en emparer. En effet, en 1267, l'amiral génois Lucchetto Grimaldi parut devant la ville, s'empara de la tour des Mouches, située sur la mer, bloqua le port, obligea les bâtiments qui voulaient y entrer à se diriger sur Tyr et n'en laissa pas soiür un sans lui donner la chasse, le capturer et le brûler. Au bout d'un certain temps, il repartit lui-même pour Tyr, laissant une partie de sa flotte sons les ordres de Pasquetto Mallone, et celui-ci continua le blocus jusqu'au jour où il dut se retirer devant une flotte vénitienne, commandée par Jacopo Dandolo et Marino Morosini; il alla rejoindre son chef à Tyr.^ Cette lutte acharnée entre Venise et Gênes, si funeste aux deux villes de Tyr et d'Acre, se termina, en 1270, par une trêve de longue durée (conclue d'abord pour cinq années, elle fiit encore prolongée de deux).^ Le pape Clément IV avait commencé l'œuvre de pacification, le roi S. Louis l'acheva.^ A l'occasion de cette trêve, sinon déjà auparavant,^ les (rénois reprirent possession au moins de la partie de leur ancien quartier occupée par les Vénitiens à Acre. Cependant, en 1272 et 1275, ils accusèrent encore le baile vénitien de cette ville de ne pas se conformer exactement aux conditions de la paix et de retenir des maisons qui leur appartenaient de droit.^ Mais les Pisans, eux aussi, occupaient encore une partie du territoire génois. C'était un compte particulier à régler avec eux et l'occasion ne s'en fit pas longtemps attendre. En 1282, une nouvelle guerre ayant éclaté entre Gênes et Pise au sujet de la Coi-se, Pise subit à la célèbre bataille navale de Meloria (6 août 1284) une terrible défaite qui la mit à deux doigts de sa perte et brisa pour toujours sa puissance. Cette guerre étendit ses ramifications jusqu'à Acre et s'y prolongea pendant plusieurs années après la bataille décisive;
* Wilken, Qesch. der Kreuxx. Vu, 463 (Hist. de CJiypre, I, 396, 418). Les sources
et ss. ; M. de Mas-Latrie, {Hist. de Chypre, n^en mentionnent cependant qu'une seule,
1,396, 441) et récemment encore M.Röhricht, ceUe de 1267.
dans les Archiv, de V Or. lot. U, p. 375, ^ Da Canale, p. 628, 630; Dandolo, p.
me semblent attacher trop de valeur aux 380, 389.
dire d'Ibn-Ferat. * Wilken, op. cit. Vu, 511.
' Da Canale, p. 643—553; Dandolo, ^ M. de Mas-Latrie (l. e. p. 422) admet
p. 374; Armai. Jan. p. 260 et s.; Gontin. de la date de 1268, mais c'est à titre de pure
GuilL de Tyr, p. 455 et s.; Sanuto, p. 223. conjecture.
M. de Mas-Latrie admet deux expéditions ^ Da Canale, Nttova storia di Oenora,
de Grimaldi, Tune en 1263, l'autre eu 1267 U, 300; m, 179.