‹ Histoire du commerce du Levant au moyen-âgeChapitre 38 sur 49 · IV. Les états croisés de Syrie. S6B · texte numérisé non relu

IV. Les états croisés de Syrie. S6B

en 1287, l'amiral génois Eolando Ascheri y fit encore une descente snr le territoire des Pisans, mais cette provocation ne donna cependant Ken qu'à one escarmouche.^ En 1288, les Pisans, à bout de ressources, durent enfin se résoudre à signer une paix humiliante; le traité contenait des clauses très -importantes au sujet d'Acre. Les Pisaiis y avaient autrefois coopéré à la destruction de la tour des Génois; il Ait stipulé formellement dans le traité, qu'en expiation de ce mé&it ils devraient démolir de leurs propres mains la haute tour élevée pai* eux dans leur quartier avec un luxe de construction voulu pour surenchérir sur les Génois et qui avait été une source de discorde entre les deux nations: ils durent renoncer tant à construire jamais une tour ou un donjon dans leur quartier qu'à acheter une tour à un personnage ou à une communauté quelconque. Ils avaient occupé, en 1268, une partie du quartier génois, celle précisément où s'élevait la tour démolie par eux et ils y avaient élevé diverses constructions, entre autres une muraille: ils durent prendre l'engagement de les démolir dans un délai d'une année et demie, de rendre la partie du quartier génois occupée par eux à ses anciens propriétaires, dans l'état où elle était antérieurement à 1258, et de ne plus jamais bâtir sur un ten*ain génois.^

On peut dire que la guerre commencée à propos du monastère de S. Sabas n'avait en réalité jamais été terminée jusqu'à cette paix. Elle l'était enfin, mais l'ennemi extérieur frappait aux portes et il était trop tard pour recueillir les fruits de la pacification. Déjà, Césarée et Arsouf (1265), Joppé, Antioche et Gibel (1268) étaient tombées au pouvoir du sultan d'Egypte Bibars. Laodicée, reprise depuis peu par les chrétiens, était déjà menacée de nouveau. Le Sultan Kélavoun, successeur de Bibars, y porta le dernier coup à la domination chrétienne en s'emparant du château de mer: cette conquête n'était que l'exécution d'un projet déjà ancien, destiné à donner satisfaction aux marchands d'Alexandrie qui voyaient d'un œil jaloux la prospérité du commerce de cette ville.« Ceci est un point intéressant de l'histoire du commerce et comme ce détail vient d'une source arabe, il mérite qu'on s'y arrête un instant II démontre, en effet, que Laodicée entretenait de vastes relations avec l'Orient, par Alep et les pays de l'Euphrate, et que les marchands occidentaux y venaient toujours chercher des épices et autres articles. Pour exciter à ce point la jalousie d'Alexandrie, il faut nécessairement que cette ville ait été un centre important de commerce en gros. C'est un point sur lequel nous i*eviendi*ons à propos du trafic

^ Annal. Jan. p. 317. ^ Michaud-Reinaud, Bihlioth. des crois.

» Lib.jur. II, 135 — 138: voy. aussi IV, 560 et s. 116 et s.

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entretenu par Venise avec Alep, trafic qui passait pour la plus grande partie par Laodicée.

La prise de cette ville par les Sarrasins faisait disparaître le dernier vestige de l'ancienne principauté d'Antioche. Le comté de Tripoli ne tarda pas à ' partager le même sort Le comte Bohémond VTH était mort sans enfants au mois d'octobre 1287. Sa mère, Sybille, fille d'un roi d'Arménie, et sa sœur, Lucie,^ mariée à un chevalier français nommé Narjaud de Toucy, élevèrent toutes deux des prétentions à sa succession: les habitants de Tripoli reconnurent Lucie comme héritière légitime; mais elle se trouvait en Occident et, avant son arrivée, les choses eurent le temps de tourner à son détriment Bartolommeo* Embriaco, seigneur de Gibelet chargé du gouvernement par intérim, avait conçu le projet de détourner le comté à son profit D commença par se concilier les Tripolîtains, puis, sentant la nécessité d'alliances à l'extérieur, il rechercha l'appui du sultan d'Egypte, Kelavoun,» d'une part et de la république de Gênes* d'autre part, et leur fit les plus belles promesses. A Gênes, il fit, entre autres choses, espérer la restitution du tiers de la ville de Tripoli auquel elle avait droit depuis l'origine de la conquête. Effectivement, les Génois expédièrent sur Tripoli, en 1288, l'amiral Benedetto Zaccaria, muni de pouvoirs étendus; il avait avec lui deux galères et en rallia encore ti'ois sur sa route. La princesse Lucie était déjà sous les murs de Tripoli à la tête de forces imposantes; elle avait amené d'Occident cinq galères, auxquelles elle en avait joint depuis son arrivée en Syrie quati-e autres, dont une vénitienne et une génoise: la ville était sur le point de faire sa soumission ; mais l'arrivée de Zaccaria donna un regain d'énei^gie an parti du seigneur dé Gibelet et Lucie se vit réduite à battre en retraite. Le traité passé entre l'amiral et Bartolommeo ne tint pas toutes les promesses que celui-ci avait faites, mais il assurait pourtant à Gfênes une extension de sa puissance et de ses propriétés, et son premier résultat fut que le gouvernement génois envoya sur-le-champ un fonctionnaire muni du titre de podestat en résidence à Tripoli.^ Zaccaria reconnut au reste bientôt, c'est lui qui l'affirma par la suite, que Bar-

* Voyez lAgnages d'outremer, p. 447; Remaud, Biblioth.des crois. IV, 561 et s.

Mmieri Riccio, I grandi uffixii dd regno Not. et eatr. XI, 47; Weil, Gesch. der

di Sietli^, p. 29; du même, Sttiey storid Gkalif. IV, 161) est confirmé d'une ma-

su faseicoli Angioini neW archivio délia nière indiscutable par les Annal. Jan. p.

r. xeeca di Napoli, p. 68; du même: Nu- 82â.

ovi stuéjj riguard. la dominax. Angio nel ' Aboul Mahasin, dans Weil, op. ni.

regno di Sieilia, p. 6. IV, 161 et s.

' Sanut p. 229, est le seul qui le nomme * Annal. Jan., p. 322.

Bertrand. Le nom de Bartolommeo que ^ lbid.j p. 326. lui donnent les sources orientales (Michaud-

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tolommeo n'avait nullement l'intention de remplir ses engagements; cette déception détermina l'amiral à se rapprocher de Lucie (1289) et à faire avec elle un ari-angement dont nous ignorons les détails. ^

Ni l'un ni l'autre de ces traités ne devait rapporter à la république génoise les profits qu'elle en attendait. Il ne s'était écoulé que peu de temps depuis leur signature, quand Kelavoun vint mettre le siège devant Tripoli: oubliant tous les déboires qu'il avait subis de ce côté, l'amiral génois courut au secours de la place avec les Pisans et les Vénitiens, mais il ne put l'empêcher de tomber au pouvoir des Égyptiens (27 avi*il 1289)^ et dut se contenter d'opérer le sauvetage des habitants et de les aider à passer dans l'île de Chypre. Les Tripolitains avaient failli recevoir encore un autre renfort, et d'un côté d'où certes ils devaient être bien loins d'en attendre: c'était la colonie génoise de Caïffa qui, à la nouvelle du danger que courait Tripoli, avait armé trois galères et les avait expédiées sous les ordres de son consul, Paolino Doria, au secours de ses compatriotes; malheureusement il arriva trop tard. Nous connaissions déjà l'attachement de ces colonies envers leur mère -patrie; c'est un bel exemple de leur attachement mutuel®

Enfin, le 18 mai 1291, le principal boulevard des états croisés, Acre tombait à son tour. Le soin de la défense incombait principalement aux ordres religieux de chevalerie; mais il leur manquait deux choses: entre eux l'union, et, vis à vis des autres, une autorité suffisante poui* imposer l'obéissance; les chroniques constatent sous ce rapport l'indiscipline des Vénitiens et des Pisans.^ Les habitants des quaitiers marchands (hamines cammunitatum ) partagèrent d'ailleurs avec un zèle soutenu toutes les fatigues de la défense et du service de nuit^ On cite avec éloges la bravoure des Pisans et l'excellence de leui*s machines de gueire.^ Les auteurs qui nous ont laissé le rédt de cette catastrophe ne disent pas un mot des Génois; cela tient évidemment à ce que, depuis le jour de leur émigration à Tyr, ils n'étaient jamais revenus en grand nombre. Quand l'ennemi fit irruption dans la ville, les colons appar-

^ Le texte des Annales génoises donné " Annal. Jan., p. 324.

par Pertz (p. 822, 328 et s., 326) jette * Belatian d'Arsentus, dans Murât,

sur ces événements des derniers temps du SS. XTTT, 1183.

comté de Tripoli beaucoup plus de lumière ' Ce fait est constaté par le Magister

que celui de Muratori, et il complète avan- Thadeus, de Naples, dans son Historia de

tageusement les fragments de Sanuto (p. desokUione et canctdeaiione eivüaiis Ac-

229) et les chroniqueurs arabes (Michaud- conensis (éd. Riant), Genevae 1874, p. 27.

Beinaud). * Amadi, dans Mas -Latrie, Hist. de

* Quelques jours après, Nefin et Ba- Chypre, I, 489. troun subissaient le même sort que la capitale: Wilken, Qesch. der Kreiuxx., VU, 706; Weü, Qesch, der Chalif., IV, 163.

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tenant aux nations commerçantes ftirent les premiers à lâcher pied et à conrir vers les vaisseaux pour sauver leurs personnes et leurs trésors.^ Comme la ville n'était pas investie du côté de la mer, ceux à qui manquait la volonté ou la capacité de contribuer à la défense avaient eu tout le temps de fuir et d'emporter leurs marchandises d'abord en Chypre, puis, de là, en Occident, de sorte que l'ennemi ne trouva rien de bien précieux en fait de butin.* Mais, en perdant Acre, le commerce d'Occident perdait un vaste entrepôt, un marché toujours abondamment fourni des articles les plus rares et les plus recherchés et c'était pour longtemps, car l'ennemi détruisit la ville de fond en comble. A partir de ce moment, les chrétiens des villes encore libres du royaume de Jérusalem et du comté de Tripoli renoncèrent à une résistance sans espoir. Tyr, Sidon, Béryte, Tortose, Gibelet furent évacuées sans coup férir.

Tout était fini pour les états croisés; longtemps menaçante, leur ruine était désormais un fait accompli. Ce n'est point ici le lieu de nous étendre sur ses causes, mais nous devons, parmi elles, signaler la part de responsabilité qui retombe incontestablement sur les membres des colonies de commerce et particulièrement sur les Italiens. Jacques de Vitry, parfaitement au courant des choses de la Terre-Sainte au Xni® siècle, l'a trèsbien précisée. D rend justice aux grandes qualités des Italiens, à leur prudente circonspection, à lern* attachement aux intérêts de l'État, à leur fermeté dans la défense de leurs droits et de leurs institutions, à leur sobriété qui les rendait plus que toutes les autres nations aptes à la vie de l'Orient; il sait apprécier les services qu'ils ont rendus à la chrétienté de Syrie, tant par l'excellence de leur marine militaire que par l'activité de leur marine marchande, à qui incombait la plus grande partie du transport des pèlerins, des vivres et des marchandises; mais il blâme aussi énei'giquement leurs rivalités jalouses sur le terrain du commerce, leur insatiable amour du lucre, causes d'incessantes dissensions et de luttes intestines dont l'ennemi seul pouvait se réjouir.* Bien souvent les habitants de la Syrie firent parvenir leurs doléances en Occident: ils signalaient les querelles des colonies marchandes italiennes comme un mal qui devait finir par causer la ruine de tous les établissements chrétiens; ils demandaient qu'avant toute autre chose on les obligeât de vivre en paix, dût- on pour les y contraindre, aller jusqu'à leur retirer leurs privilèges.^ Des plaintes de ce genre

^ Thadeus Neapolitanus, /. c. 31 (tirage à part des Sitxungsberiehit

' Wilken, VH, 748, 756, 774 not 129. der Münchn. Akad. 1865, vol. U.).

* Jacq. de Vitry, dans Bougare, Oesta * Voyez les avis exprimés par certains

Dei per Francos I, p. 1085 et s., 1089. dignitaires ecclésiastiques, communiqués

On trouve la même pensée dans le Trac- par Servois dans la Bibltoth, de récoie

tatus de terra saneta, éd. Thomas, p. 15, des chartes^ 4^ série, T. IV, p. 288 et s.,

F. UUe de Chypre, 359

furent portées jusque daus la Frise par des pèlerins et, longtemps après la prise d'Acre, Ludolphe de Sutheim, debout sur les ruines tle la ville, maudissait la désunion des Pisans, des Génois et des Lombai'ds, cause de sa perte.^ Il ne faut pas oublier, cependant, que, si les colonies italiennes étaient responsables de la catastrophe, la responsabilité retombait d'un poids bien plus lourd encore sur ceux dont la mission spéciale était de défendre la Terre -Sainte contre les infidèles et qui y avaient manqué, les ordres de chevalerie par jalousie mutuelle, les barons par leur insubordination.

La punition ne se fit pas attendi*e et elle fut sévère, non-seulement poui- les princes et les barons, qui furent dépouillés de leurs terres, nonseulement pour les ordres de chevalerie, qui virent leurs châteaux-forts tomber aux mains de l'ennemi, mais aussi pour les nations commerçantes dont les riches quartiers, désormais dévastés et déserts, partagèrent le sort des villes où ils avaient été construits. L'avenir n'avait pourtant pas dit son dernier mot pour les colonies de commerce en Syrie. Certaines relations, nouées par les Italiens au temps des états croisés, avec Damas par exemple et avec Alep, ne furent jamais rompues d'une manière absolue; d'un autre côté, Béryte ne tarda pas à prendre un rang important parmi les marchés communs au commerce de l'Orient et à celui de l'Occident, et à devenir l'un des ports les plus fréquentés par les flottes marchandes d'Italie.

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