‹ Histoire du commerce du Levant au moyen-âgeChapitre 39 sur 49 · Llle de Chypre, considérée au point de vue de sa · texte numérisé non relu

Llle de Chypre, considérée au point de vue de sa

situation en avant des États croisés.

Malgré la situation de l'île de Chypre au voisinage des côtes de la Syrie, la pensée de cette conquête ne vint aux Occidentaux qu'après un temps relativement long: un intervalle de cent années à peu près sépare la première croisade du joui' où Bichard Gœur-de-lion y détruisit la domination grecque (1191). Jusque là, le commerce ne semble pas y avoir attiré beaucoup les Occidentaux. Celles des nations commerçantes d'Italie que des traités liaient à l'empire grec avaient cependant toute liberté d'y envoyer leurs navires marchands; dans le traité conclu avec Venise en 1148, l'empereur Manuel désigne expressément l'île de Chypre après l'île de Crète parmi les pays ouverts aux Vénitiens,^ et un ambassadeur vénitien, envoyé en 1302 à la cour de Henri n de Lusignan, rappelait au roi, comme une chose connue, les propriétés, droits et franchises dont

290 et 88., et le Mémoire éPAmcmry de XXTTT, 665; Ludolß de Suchen itiner.

la Roche, dans Mas-Latrie^ Eût de Chypre, p. 41 et s. (éd. de la Société littéraire de

U, 72. Stuttgart).

^ MeneonU chron., dans Pertz, SS. ' Taf. et Thom. I, 124; voy. au88i 266*

360 Deuxième période. — /. FondcUion des colonies commerciales.

la Bépubliqae de Venise avait ea la jouissance dans l'île de Chypre et spécialement à Nicosie et à Limisso, au temps de la domination grecque,^ Le dernier historien d'Amalfi' prétend que ses compatriotes eurent autrefois des comptoirs à Chypre; il néglige d'en fournir la preuve, mais le fait en lui-même n'a rien d'invraisemblable, car on sait, d'une part que les Âmalfitains étaient étroitement attachés à la politique de l'empire grec, et d'autre part (|[u'ils avaient de nombreuses relations d'affaires tout le long des côtes d'Egypte et de Syrie, c'est à dire tout autour de l'île de Chypre. L'histoire de la conquête de l'île par Richard Cœurde-lion y démontre l'existence de colonies de marchands occidentaux dès le temps de la domination grecque; en effet, comme le roi croisait avec sa flotte en vue de Limisso, certains Latins, habitants de la ville, lui firent savoir qu'elle était évacuée par les Grecs et hors d'état de résister.^ S'ils faisaient de teUes avances au conquérant, c'est que, sans doute, ils avaient le sentiment que jamais les marchands occidentaux ne se sentiraient à l'aise dans l'île de Chypre et que jamais il ne s'y formerait de colonies prospères tant qu'on n'aurait pas chassé les Grecs et mis à leur place un gouvernement latin. Us étaient dans le vrai. La situation était tellement favorable, que le commerce devait y prendre un rapide développement, pourvu que le gouvernement fat véritablement ami: telle était la maison de Lusignan, à qui échut la couronne du nouveau royaume et qui la conserva sans interruption pendant trois siècles: mus par une inclination naturelle, mais aussi par le soin bien entendu de leurs propres intérêts, les princes de cette famille multiplièrent les privilèges et les donations et favorisèrent pas ce moyen l'épanouissement de la vie commerciale. Le premier souverain de cette dynastie, Guy de Lusignan, enti-etenait les meilleurs rapports avec les Fisans; il est donc extrêmement pix)bable qu'en leur ouvrant l'accès de l'île, il leur y fit les conditions les plus favorables. Du moins, au moment où son pouvoir allait lui échapper dans le royaume de Jérusalem, les voyant disposés à soutenir ses tentatives de restauration, il leur promit force dons et privilèges dans l'île de Chypre, son nouveau royaume, et, pour ma part, j'ai tout lieu de croire qu'il tint fidèlement ses promesses, d'autant plus que, depuis ce moment jusqu'à sa mort, les Pisans restèrent ses alliés et que leur fidélité fut la cause de leur bannissement d'Acre.* Avant que les principales puissances d'Italie ne se fussent décidées à créer en Chypre de vastes entrepôts, une petite ville de l'Italie méridionale dont on trouve fréquemment le nom dans les relations de l'époque, parce que beaucoup de croisés allaient

* Mas -Latrie, Nouvelles preuves de • Camera, Storia- deUa citià e eostiera

Vhüt. de Chypre: Bibl de V école des d'Amalfi (l^wed.), p. 306. ckartesy XXXIV (1873), p. 64. ' Contin. de Guill. de Tyr, p. IW.

* Ibid. Mscr. D, p. 199, 202 et s.

F. VUe de Chypre, 361

s'y embarquer, Trcmi, obtînt pour ses nationaux l'exemption complète des droits de douane. En 1196, Samaras, archevêque de cette ville, fut chargé d'une importante mission à la cour de Chypre. Désireux d'affermir sa couronne par le prestige d'une haute consécration, Amaury de Lusignan, successeur de Guy, avait prié l'empereur d'Allemagne Henri VI de venir lui remettre de sa propre main les insignes de la royauté; l'empereur y consentit: il avait effectivement l'intention d'aller en personne poser la couronne sur la tête d' Amaury, mais il ne put donner suite à ce projet, et cette cérémonie fut accomplie plus tard en son nom par Coni'ad, archevêque de Hildesheim; en attendant, l'empereur fit porter le sceptre par les archevêques de Brindisi et de Trani.^ Ce dernier profita de l'occasion pour demander l'exemption des droits de douane en Chypre en faveur de sa ville et de son active population maritime, et Amaury la lui accorda au mois de mai de la même année.' A dé&ut de preuves, il nous est impossible de dire jusqu'à quel point les gens de Trani profitèrent de cet avantage.

Entre Gênes et le jeune royaume de Chypre, les relations se multiplièrent et se resserrèrent surtout pendant la minorité de Henri 1% petit -fils et successeur d' Amaury, et la longue régence qui en fut la conséquence. Pendant ce temps, les rênes du pouvoii' furent confiées d'abord à Philippe d'Ibelin (f 1227), puis à son firère Jean, seignem* de Beyrout (f 1236). J'ai déjà raconté la grande lutte soutenue à cette époque par la maison d'Ibelin et ses partisans contre la puissance des Hohenstaufen; j'ai dit comment, entre toutes les nations commerçantes, les Génois se déclarèrent les premiers pour le parti anti-Gibelin et lui i-estèrent fidèles: inutile de recommencer. Il est certain que les Génois avaient toutes sortes de motifs de reconnaissance envers la maison d'Ibelin ; Jean, nous l'avons déjà vu, les combla de privilèges et de pro-

* Annales Marbaeenses, dans Pertz, Tauthenticité de cette pièce. HuiUard-

SS. XVU, 167. (Annal. Argentin, éd. BréhoUes, Eût dipl. Frid. Il, Introd.

Böhmer, fontes, XU, 89). Sur tous ces pag. cccxxxii; Mas-Latrie, Eist, de Chypre,

faits voyez Töche, Eeinrieh VI, p. 391 I, 427; Töche, op. cit. p. 891, not. 6.

et s., 462. Pour rétablir le nom d' Amaury, il n'est

' Voyez le diplôme portant le n^ Vn pas nécessaire de faire violence au texte,

des documents , [dans Forges Davanzati, car il se trouve sinon dans Poriginal, qui

Dissertaxdone siUla seconda moglie del re n'a pas été conservé, du moins dans une

Manfredi e su' loro figliuoli, Nap. 1791: copie authentiquée (dans le Livre rouge

le préambule a dû être altéré par un co- de Trani); là on lit clairement le nom

piste, car Guy de Lusignan y figure comme d' Amaury ; le copiste qui travaillait pour

auteur du diplôme, et cependant il ne Forges s'est tout bonnement permis de le

vivait plus en 1196. Du reste, si l'on transformer en Guy; voy. Beltrani, Sugli

remplace son nom par celui d' Amaury, antichi ordinamenti mariUimi di Trani,

il n'y a plus de raison pour douter de p. 38 — 44.

362 Deuxième période. — L Fondation des colonies commerciales,

priétés dans sa ville de Beyrout; Philippe avait jeté en Chypre les premiers fondements des colonies qui s'y développèrent par la suite dans de si vastes proportions. La donation de deux terrains à bâtir, l'un à Limisso, l'autre à Famagouste,^ en fut le modeste début, en 1218. En même temps, le prince avait permis aux Génois d'établir des consuls dans l'île et donné à ceux-ci l'autorisation d'exercer La juridiction, sauf pour les accusations capitales, réservées aux tribunaux royaux.^ Mais, de toutes ses faveurs, la plus importante et celle qui lui méritait le plus la reconnaissance des Génois, est qu'il leur avait octroyé l'exemption des droits de douane et de tous les impôts quels qu'ils fassent, pour les produits importés par les marchands de leur nation. Il y avait certes là de quoi consolider leur attachement envers la maison d'Ibelin, mais, de son côté, Jean d'Ibelin avait plus d'une obligation envers eux, car si, en Palestine, ils travaillaient avec lui au renversement des Impériaux (ou comme on disait alors, des Lombards), en Chypre ils lui prêtaient des vaisseaux pour combattre ses ennemis intérieurs et extérieurs.^ Les consuls génois en Syrie, Hugo Ferrario et Guglielmo de Orto l'ayant accompagné avec ces vaisseaux jusqu'à Famagouste, U leur remit en témoignage de remerciement, pour la commune génoise, le 10 juin 1232, une lettre de franchise qui formulait avec plus de précision et étendait notablement les concessions contenues dans le diplôme précédent^ Par cet acte, U faisait don aux marchands génois de maisons situées dans les quatre villes les plus importantes de l'île, Nicosie, Limisso, Famagouste et Baffb (Paphos), ainsi que d'une tour fortifiée à Limisso;^ de plus, pour améliorer leur situation matérielle

* En réalité ce diplôme (Lit, jur., I, ^ De« traités postérieurs stipulèrent

625; Mas-Latrie, Hist. de Chypre, II, 39) en faveur des consuls génois le droit de

a été donné par la reine veuve Alix, "de faire Tinstruction et de prononcer la sen-

consensu Philippi de Ybelino bailivi regni tence, même dans les causes capitales: ik

Cypri;** mais comme Alix laissait entière- ne réservaient au tribunal royal que Tappli-

ment la direction des affaires à Philippe, cation de la peine: Mas -Latrie, 1, c. Il,

on peut admettre qu^en fait, c'est ce der- 52, 258 et s.

nier qui a accordé la concession en question. ^ Mas-Latrie, Uist. de Chypre, I, 282.

L'ambassadeur qui obtint ce diplôme se ^ Lib. jur., I, 899 et ss.; Mas-Latrie,

nommait Pietro Gontardo. On a prétendu II, 51 et ss. Le roi Henri, au nom du-

qu'il était déjà venu en Chypre en 1208 et quel le diplôme est rédifré, était alors

qu'il aurait alors conclu un traité analogue âgé de quinze ans: on ne peut donc pas

avec une certaine reine Elisabeth de Chypre le considérer comme l'auteur réel de ce

(Canale, Nuova istoria di Genova U, 467); document, car, bien que nugeur, il n'avait

mais il n'y a point eu en Chypre de reine pas encore pris les rênes du gouvernement:

de ce nom aux environs de 1208. M. Canale Mas-Latrie, I, 281, 302.

a été trompé par une mauvaise copie dans ^ £n 1295, les Vénitiens s'emparèrent

laquelle le nom de la reine et la date de Limisso par surprise et détruisirent

étaient tous deux altérés. cette tour: Dandolo, p. 405.

F. VUe de Chypre. 363

dans les villes, il y mettait à leur disposition des bains et des boulangeries, et, pour leur fournir les céréales et le vin dont ils pouvaient avoir besoin, il leur faisait cadeau d'un casai voisin de Limisso, avec toute sa population de paysans. Dans cet acte, il est constaté que les maisons données dans les quatre villes sont propres à l'habitation de consuls et de vicomtes génois; comme, d'un autre côté, les limites de la juridiction de ces consuls et vicomtes sont fixées de la manière la plus avantageuse pour les Génois, il est clair que le gouvernement de l'île n'opposait aucune difficulté à l'installation de ces fonctionnaires. Cependant, il semble que la Eépublique ait mis peu d'empressement à profiter de cette autorisation, stipulée d'une manière générale dans le traité de 1218; elle continua longtemps encore à faire gérer par ses consuls de Syrie les affaires de ses colons de Chypre. En voici deux preuves: an mois de décembre 1233, la République conclut à Nicosie un traité d'alliance avec le roi de Chypre, ou plutôt avec Jean d'Ibelîn, régent du royaume; or, son représentant n'était pas un consul en résidence à. Nicosie, mais un commissaire délégué par les consuls de Syrie :^ en 1249, dans l'inventaire des possessions coloniales de leur nation, les consuls de Syrie inscrivirent un bain situé à Nicosie et une maison de Famagouste, comme si cette colonie n'eût été qu'une annexe de celle de Syrie, sans existence propre.* Avant 1292 il n'est pas possible de constater, dn moins avec des documents à l'appui, l'existence d'un chef de la colonie génoise résidant dans l'île de Chypre.«

Il n'est parvenu jusqu'à nous aucun diplôme donné en &veur des Vénitiens en Chypre pendant la période qui nous occupe, de sorte que jusqu'ici on a été assez mal renseigné sur les biens et les droits qu'ils ont pu y posséder. Cependant, il doit avoir existé au moins trois de ces diplômes: le premier fut remis à Pietro Dandolo et à Luca Barbani, ambassadeurs de Venise, pendant la minorité de Henri I^ (1218 — 1233); Marco Barbo en obtint un deuxième de la régente Placentia entre 1253 et 1261; enfin, le même Barbo reçut le troisième de la main de Hugues HI (1267—1284). Il en a été tait un résumé à l'occasion d'une ambassade envoyée en Chypre en 1302,^ et le sénat de Venise luimême constate qu'ils renfermaient d'assez larges concessions.

Nous connaissons mieux maintenant l'ensemble des possessions et des droits des Vénitiens dans l'île, grâce à une découverte récente de M. le professeur Thomas:^ c'est un journal absolument dans le genre du célèbre

* 3[as-Latrie, II, 56 et ss. : cf. I, 302 et s. ^ Mas-Latrie, Nouvelles preuves de Vhist.

* Archiv, de l'Or. lai. II, 2, p. 219. de Chypre, l c. p. 54 et s.

•'' "Mathaeus Zaccaria, Potestas et vice- * Sitxwigsberielite der philos,- phiioL-

cornes Janueusis in regno Cypri:" Ldb, hisf. Cl. der Munchener Âkad. 1878, I, 2, ur. U, 276. p. 143 et ss.

364 Deuxième période, — L Fondatmi des colonies commerciales.

mémoire de MarsUio Giorgio sui* les possessions de la république en Syrie et dont la rédaction semble être de la même époque ou peut s'en faut D'après ce journal, les Vénitiens étaient traité sur le même pied que les Génois au point de vue des impôts, tant à l'arrivée qu'au départ et pendant leur séjour dans 111e; de plus, ils avaient leur juridiction propre, comme les barons du royaume. Leur principal centre était Limisso. Beaucoup de particuliers vénitiens y avaient des maisons à eux, des boutiques, des jardins, des vignes, des fermes dans les envbons, et le nombre de ces propriétés privées avait été, paraît-il, beaucoup plus grand encore, avant l'époque où l'auteur écrivait son journal : depuis loi-s, les Vénitiens en avaient perdu une bonne partie qui était passée aux maim» de Pisans, de Génois, de Provençaux, de Grecs, de chevaliers de S, Jean ou du Temple, soit par occupation illégale, soit pai* ventes ou successions. La nation avait à Limisso un fondaco concédé par le roi, deux églises, l'une dédiée à S. Marc, l'autre à S. Georges, un baptistère et un hôpital. Ce qu'elle possédait à Nicosie et à Baffo était loin de pouvoir se comparer à cela: cependant elle avait une église dans chacune de ces deux villes.

Ancone entrenait aussi, à cette époque, des relations commerciales avec Chypre; en 1272, quelques marchands de cette ville s'y présentèrent avec des lettres de recommandation de leur Magistrat et de Charles d'Anjou, roi de Naples.^

Avec les Italiens, les Provençaux sont la seule nation qui ait obtenu des privilèges en Chypre pendant le premier siècle de la domination franque. Au mois d'octobre 1198, la ville de Marseille avait obtenu du roi Amaury, pour elle seule, l'exemption complète des droits de douane a l'entrée et à la sortie;' en 1236, le consul des Marseillais à Acre fit, en commun avec un représentant de Montpellier ,» des démarches qui aboutirent à l'extension du même privilège aux autres villes de Provence: cependant, Montpellier seule est désignée nominativement dans le diplôme. Ce second traité renferme d'ailleurs quelques modifications d'importance secondaire: ainsi, pour les marchandises provenant de laSyiie (d'outremer), du sultanat d'Iconium ou d'autres points de la côte occidentale d'Asie, importées et vendues en Chypre, les Provençeaux devaient payer

' Minleri Riccio, Il regno di Carh 1 ^ Eaiiuond de Conchis: un autre do-

(TAngio 1271 — 12 72^ p. 63. cument, publié par Germain, Hut. du

• Ce diplôme se trouve dans Méry et commerce de Montpellier y I, 253, lui at-

Guindon, I, 186, mais sous une forme in- tribue la qualité de "burgensis Montis-

correcte et incomplète, et il porte une pessulanus". Dans sa ville natale il ser-

date fausse, 1180: M. de Mas-Latrie (Eist, vit souvent de témoin pour des acte:«

de Chypre, II, 24 et s.) en a donné une d'intérêt public, (1225, 1226, 1245); ou

meilleure édition; s'appuyant sur des mo- le trouve une fâs (1223) comme consul

tifs solidement établis, il en fixe la date de la ville; voy. Teulet, Layettes du trésor

au mois d'octobre 1198. des chartes, II, 4, 53, 89, 60B.

VL La Petite 'Arménie. 366

un besant pour cent; si, faute de placement, ils réexportaient ces marchandises, ils pouvaient emporter en franchise les provenances de la Syrie, mais Talun, la laine, les cuirs et k soie de l'Asie-Mineure étaient soumis à certains droits, réglés par un tarif dans les détails duquel nous ne pouvons entrer ici.^

n n'est pas encore question de consulats provençaux ni de propriétés coloniales possédées par les villes de Provence; il y a cependant lieu de faire exception pour la ville de Marseille qui possédait une terre de paysan (casai), nommée Macia et concédée par Amaury en 1189.

Tant que les ports de la côte de Syrie restèrent au pouvoir des chrétiens, c'est sur eux que se dirigea le principal courant de la navigation marchande d'Occident, c'est là que se concentrèrent les principaux établissements commerciaux, et l'île de Chypre ne fut qu'une station intermédiaire, d'importance tout à fidt secondaire. La chute d'Acre fut le signal d'un renversement subit des choses. Nous verrons, à partir de ce moment, toutes les nations commerçantes d'Occident tourner leurs regards de ce côté et faire des démarches pour y obtenir des quartiei*s et des franchises.

6. La Petite -Arménie, considérée au point de vue de ses relations de voisinage et d'amitié avec les Ètâts croisés.

Au de là de la frontière de la principauté d'Antioche, au sommet de l'angle formé par les côtes de l'Asie-Mineure et de la Syrie, se trouvait un pays habité par une population chrétienne dont tous les intérêts, politiques et religieux, la poussaient également à se rapprocher des états croisés et du monde romano -germanique: c'était un précieux avantage pour le commerce d'Occident A une époque peu éloignée de l'arrivée des premiers croisés en Asie, un grand nombre à^Amu'niens avaient émigré pour conserver leur nationalité, menacée par la prépondérance croissante de la race grecque dans les pays arrosés par le coui'S supérieur de l'Euphrate. Fixés d'abord dans les montagnes, au nord de la Cilicie, ils ne tardèrent pas à en descendre et à s'établir dans la partie basse de cette province, dont ils arrachèrent la cession, moitié de gré, moitié de force, aux Grecs, ses anciens maîtres. Parmi les chefs, une famille, celle des Eoupénides, jouissait d'une prépondérance hors ligne. L'un de ses membres, Léon H, soldat heureux et habile politique, tat le fondateur d'un nouvel état arménien (1187 — 1219): c'était un renfort très -appréciable pour les chrétiens de l'Asie occidentale: aussi, Léon, plein du sentiment de son

' Ce traité fut conclu avec Henri I», Guindon, I, 419 et s. roi de Chypre, et se trouve dans Méry et

366 Deuxième période, — /. Fondation des colonies commerciales.

importance et fier de sa supériorité à Fégard des autres grands seigneurs de sa nation, prit-il le titre de roL Mais il voyait plus loin que la majorité de ses compatriotes et il comprenait que ni la valeur éprouvée de la population ni les chaînes de montagnes qui formaient au pays une ceinture presque ininterrompue ne constituaient au nouveau royaume un rempart suffisant; il sentait pour lui-même et pour ses successeurs la nécessité d'un accord intime avec les puissances d'Occident et avec leurs colonies de Syrie, pour pouvoir tenir tête à la fois aux princes musulmans et aux empereurs byzantins. Cette conviction une fois bien établie, il y conforma tous ses actes, pria l'empereur d'Allemagne Henri VI de lui remettre en personne la couronne royale, se composa une cour copiée sur le modèle de celles de l'Occident, donna à son royaume la constitution féodale, travailla à la réconciliation de l'église arménienne avec l'église catholique romaine, distribua une grande partie des châteaux du pays à des barons francs, aux chevaliers de St. Jean, du Temple et de l'ordre Teutonique: le but de tous ces actes était d'intéresser l'Europe à la prospérité de son royaume. C'est à cet ordre d'idées, fidèlement suivi par lui et par ses successeurs, que les marchands occidentaux durent l'accueil prévenant qui les attendait dans le royaume arménien: il pouvait venir un moment où le besoin de maintenir le trafic commercial engagerait les puissances occidentales, les puissances maritimes surtout, à s'intéresser activement à sa défense.

Au point de vue du commerce, le royaume arménien était situé dans des conditions particulièrement favorables; à l'époque de sa plus grande extension suiix)ut, c'est à dire sous le règne de Léon H, il présentait un développement de côtes considérable, depuis la côte orientale du golfe d'Alexandrette jusqu'à quelques lieues de la baie de Satalie. Peu de temps après la mort de ce prince, les conquêtes du sultan Alaeddin Eaikobad le réduisirent considérablement et firent reculer la frontière du côté de l'ouest jusqu'à la ville actuelle de Sélefké.^ On peut lire dans Sanuto^ une intéressante description de la côte méridionale de TAsie-Mineure, faite spécialement pour les navigateurs; on y remarquera, dans la section comprise entre les points indiqués ci -dessus, toute une série de bons ports dont, à vrai dire, les Occidentaux de nos jours ne fréquentent plus que la minime partie. Il en était autrement au Moyen- Age, cela ne peut faire l'objet d'un doute, cai*, dans Sanuto et dans les

' Houtsma, Üi6.e.^wr/? CÄron. p. 13 et ss. quMl ne faut point négliger de consulter

' On la trouve dans Bongars, H, 88 les supplenientSj III, 462 et s.): voir en-

et ss., mais elle est présentée d'une ma- core dans Vivien de Saint -Martin, A»ie

nière plus commode dans Taf. et Thom. mineure, 1, 519 — 525 (la description y

1, 375 — 381 ; les éditeurs Tont accompagnée est également accompagnée d'un commen-

de notes fort utiles (ce qui n'empêche taire).

VL La Petite- Arménie. 367

vieilles cartes côtiëres, un grand nombre de ces ports sont désigfnés sous des noms italiens. A cette époque, deux d'entre eux en particulier, Lajazzo et Korykos (Gorighos)^ jouissaient d'une grande prospérité. Tarse était presque une ville maritime, car la mer ne s'était pas encore retirée aussi loin de ses murs qu'elle l'est actuellement; le Cydnus (Tarsous-Tchaï) qui la ti*averse n'était pas encore obstrué par les sables et courait librement vers la mer.* Plus loin encore, à l'intérieur des terres, les villes S!Adana et de Mamistra (l'antique Mopsueste, actuellement Missis) étaient reliées à la mer par des cours d'eau navigables; de nos jours encore, les bateaux d'un faible tonnage remontent le Sihan-Tchaa (l'antique Sarus) jusqu'à Adana» et le Djihan-Tchai* (l'antique Pyramus) est encore navigable à Mamistra;^ les deux fleuves avaient alors une embouchure commune, plus large par conséquent, et plus accessible aux navires.^

Le petit royaume arménien offrait encore au commerce d'autres avantages que cette foule de points de débarquement si commodes: par sa situation au sommet de l'angle formé par la Syrie et l'Asie-Mineure, il était naturellement prédestiné au passage des caravanes. La voie de terre de Syrie à Icpnium et à Constantinople, k laquelle viennent aboutir d'une part les routes de l'Euphrate, de l'autre celles de l'Arabie, traverse la Petite -Arménie dans toute sa longueur. Les caravanes venant d'Alep ou d'Antioche débouchaient à Alexandrette par le col de Beilan: au Xm® et au XrV« siècles, ce n'était encore qu'une solitude:« c'est seulement à une époque postérieure, que cette ville a pris du développement et est devenue le port d'Alep.^ A quelques milles au nord d' Alexandrette, on atteignait Portélla,^ le principal bureau des douanes arméniennes: c'est un passage étroit, resserré entre la montagne et le golfe; il était fermé par une antique porte de marbre dont on voit encore les ruines.^

* Cette place avait déjà de l'impor- * Wilbr. /. c; Sanut. p. 244; Contin. tance au temps de la domination grecque : de Guill. de Tyr, p. 216. Ce point se voy. Anne Comnène, éd. Bonn, n, 120 et s. nommait , dans la langue annénienne,

• Dulaurier, dans \^ Recueil de» hisio- Tour'n 0» Porte): c'est le nom que lui riens des rroisades, Doctim. armm. I, p. xl donne le prêtre Grégoire , continuateur et 8. de Mathieu d'Édesse, publ. par Dulaurier

• Kotschy, Reise in defi eilieischen dans la Bibliothèque arménienne, p. 338; Taurus, p. 283 et s. voy. encore p. 477 et s.; Recueil des kist.

* Chesney, Expedition for the survey des crois., Doc. armén. I, 171.

of the river Euphrates, I, 300. * Voir la description donnée par Ains-

* Dulaurier, /. c. p. xlii et s. worth, dans le Joum. of tlie geogr. so-

• Wilbr. Oldenb., éd. Laurent, p. 16; ciety, VUI, 186 et ss., et par Ritter, op. Aboulf., Oéogr, II, 2, p. 33. cit. p. 1828; ce dernier se met un peu

Ritter, Erdk. XVII, 2, p. 1819 et s., plus loin, p. 1837 et s., en contradiction 1839 et s. avec lui-même et, sans tenir compte des

368 Deuxième période. — L Fondation des colonies commerciales.

De Poi'tella, la route se prolongeait en territoire arménien, en contournant la côte, et atteignait Mamistra (Massissa, Missis) puis Adana; elle traversait ensuite le Taurus au col de Goulek Boghaz. Ce passage était commandé par une vaste forteresse, nommée 6ouglag\ qui protégeait la frontière du côté des Turcs ;^ il y avait là aussi un bureau de douane, à ce qu'il semble. A la sortie du col, la route prenait la direction d'Iconium. Comme on le voit, elle traversait l'Arménie du sud -est au nord-ouest; elle croisait près de Mamistra et d' Adana une autre route venant du cours moyen de TEuphrate par Marach^ et qui apportait à ces deux villes son contingent d'animation. H y avait encore une troisième route; mais elle ne prit d'importance pour le trafic commercial qu'à une époque postérieure et nous aurons à en parler plus loin.

Toutes ces routes déversaient sur les côtes d'Arménie une quantité de marchandises venues en majorité de l'Asie centrale. Il serait cependant difficile de dire ce qui, des produits de l'Asie ou de ceux du pays même, attirait le plus les marchands occidentaux. Le fait est que les produits indigènes étaient très -variés. La culture du coton, qu'un certain nombre de marchands y ont remise en honneur depuis quelque temps,^ était très-florissante pendant le Moyen-Age et livrait à l'industrie une matière première d'excellente qualité.^ On recherchait la laine et surtout le poil de chèvre d'Arménie;^ cette dernière matière servait sur place à la fabrication de camelots très -estimés.^ Massissa avait pour spécialité l'exportation des pelleteries.^ Dans les mines du Taums, on extrayait divers métaux, mais surtout du fer;^ les forêts de la montagne

distances indiquées par Sanuto et Wil- fausse tradition répandue dans la popu-

brand, il veut trouver le passus Portelise lation indigène. & Demir Kapou ou même encore plus au s Edrisi. H, 139, 313 et ss.

nord, à Kara Kapou. Voy. aussi Taf. et 4 ^otschy, ov, À. p. 33.

Thom. n, 399et8.; Quatremère, MïAW«*, ,^ , T , m - . ^ .

I, 2, p. 124; MuUer, Geographi grœei ^'^'^^"^ ^« ^'^f' ^^^ ^^ '^^^''''

mifiores. I, 476 et s.; Dulaurier, dans le ^^^^'^ ^"^ *^^^^^« ^^ commerce. Reeueü des hist. des crois, y l c, Mrod. ^ l>ès l'antiquité, le pou de chèvre de

p. xxvii et BS. Cilicie était réputé pour sa longueur et

* Langlois, Voyage en OUieiey p. 362 sa solidité. Yates, Textrinum antiquomm,

et s., 368; du même Mémoire sur la eons- 1®"^ Par*. ^^^ 1®^. P- 127 et ss. tütUion de V Arménie, dans les Mém, de ^ Voir le chapitre spécial.

rAead. de S, Péiersbourg, 7e série, T. UI, « Aboulf., Qéogr. II, 2, p. 29.

p. 46; Dulaurier, dans le Rec. des hist. 0 Voyez le traité conclu entre FÉgypte

des crois,, p. xxii et 637, etc. ^^ l'Arménie dans Makrizi, Eist des sui-

Kotschy, Reise tn den cüictschen ^^^ ^lamlouks, éd. Quatremère, ü, 1.

Taurm, p. 71 et ss., 204 et s., décrit ^ ^. j^ j^^ j^ ^^, ^^^^^ ^ 44

cette forteresse et en donne un plan; se- ^, ^^^^^^ y^^, ^ gn^^ p, n->13. Ion lui ce serait une forteresse génoise; U n'est en cela que l'interprète de la

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