‹ Histoire du commerce du Levant au moyen-âgeChapitre 41 sur 49 · La Syrie musulmane, considérée au point de vue de sa · texte numérisé non relu

La Syrie musulmane, considérée au point de vue de sa

situation en arriére des états croisés.

Quand il s'est agi d'expliquer par quelle voie les produits de l'Orient affluaient vers les états croisés, nous avons dû revenir sur nos pas et parler du pays situé en arrière d'eux, c'est à dire de la partie de h Syrie demeurée au pouvoir des Musulmans. En effet, le commerce des

' Langlois, p. 34; Dulaurier, /. e. p. Ixxxvii.

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ports de la Syrie tirait son principal aliment des grands marchés ^Alep et de Damas et même des stations moins importantes de Homs et de Hamah. Il semble qu'il se passa longtemps avant qne les marchands européens fassent assez osés pour se risquer dans ces régions, considérées comme pays ennemis. Mais, peu à peu, les haines s'émoussèrent A me-^ sure que les relations avec les Musulmans d'Egyte entraient dans les habitudes courantes des nations commerçantes d'Europe, la répulsion pour leurs coreli^onnaires de Syrie s'effaçait de plus en plus; du jour où les sultans d'Egypte forent maîtres de ce pays, c'est à dire à partir du règne de Saladin, les traités conclus précédemment par ces nations avec l'Egypte leur garantirent, par le fisiit même, un accueil favorable en Syrie. Aussi voit- on, dans la première moitié du XITT» siede, les marchands vénitiens d'Acre visiter Damas et encore d'autres villes sarrasines.^ Leur mère-patrie leur avait ouvert la voie en échangeant des ambassades avec les sultans d'Alep et divers petits princes du nord de la Syrie. Le but de cette démarche n'était pas seulement de donner plus d'extension à son commerce dans l'intérieur du continent, mais bien d'assurer la conservation de ses anciennes positions sur la côte. On sait que les armes victorieuses de Saladin avaient porté des coups fiinestes à la principauté d'Antioche: tandis que les autres états étaient sortis de la crise réduits à une bande de terrain le long de la côte, mais unis et cohérents, celle-ci avait perdu une partie de ses côtes, et le territoire musulman s'avançait comme un coin jusqu'à la mer entre Antioche et Tripoli. Saladin avait conquis Laodkée et GHbd;^ il est vrai qu'm 1197, les garnisons musulmanes de ces deux places durent se retirer de^ vaut les forces commandées par le prince Bohémond m d'Antioche,® mais ce ne fat pour les chrétiens qu'un succès passager: dès 1203, une petite troupe de croisés qui se rendait par voie de terre d'Acre & Antioche trouva Gibel occupée par un prince musulman; en poursuivant sa route, elle devait passer sur le territoire du sultan d'Alep; attaquée par l'ennemi près de Laodicée, elle fut à peu près anéantie.^ La situation était la même en 1211, date du voyage de WUbrand d'Oldenbourg dans ces régions. A partir de Margath, ce pèlerin prit la mer pour éviter trois villes musutananes et leurs territoires: Gibel (Gabulum) occupée par un gendre du sultan d'Alep, Séhjoun, château fort appartenant à ce sultan, et Laodicée. Pour retrouver une terre chrétienne, il dut pousser jusqu'à Souidin (Soueidièh), où fl débarqua.^ Pour les dix années

* Taf. et Thom. Il, 3»8. ' Wilken, V, 40.

^ Abonlféda, dans le ReeueU deè hist. ^ Contm. de GuilL de Tjr, p. 247—249.

des crois,, p. 59; Ibn-Alathir, ibid, p. 719 ' Wilbrand ab Oldenburg, dans Lan-

et s. rent, Peregrinaiores meéUi œvi, p. 170 et s.

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gaivanteB, il existe encore des preaves de PoocuiNition de Laodicée et de Gibel par les Musolnuiiis. Ces deux places sont compiises diuis le nombre de celles que le snltaa Mélik-el-Eamil offiit anz croisés en 1881, en échange de Damiette;^ sa proposition ayant été rejetée, les denz yiUes restèrent sarrasines après comme avant. La chose est indiscntable; il est yrai qne, pendant les premières années dn XTTT^ siède, les denz princes qui se disputaient la succession de Bohémond lu, Eaimond Boupen et Bohémond IV, avaient disposé de Gibel comme s'ils en eussent été maîtres: l'un en fit don aux chevaliers de S. Jean, l'autre aux Templiers, et de là naquit entre les deux ordres un litige qui ne se termina que par une sentence arbitrale; ^ mais peu importe. En réalité, Gibel n'appartenait ni à Boupen ni à Bohémond ; tout ce qu'ils pouvaient donner, c^était le droit de conquérir la viUe; c'était ce droit qui fiûsait l'objet de la contestation entre les deux ordres, mais, en attendant, la ville était sarrasine.' Jusqu'ici on a donné peu d'attention à ces détails, mais ils suffisent pour expliquer comment, à partir du commencement du XTTT^ siècle, les noms de Laodicée et de Gibel disparaissent complètement des diplômes donnés par les princes d'Ântioche en faveur des nations commerçantes. Pour obtenir la conservation de leurs propriétés coloniales dans ces deux villes et les droits qui y étaient attachés, ce n'était donc plus aux princes d'Antioche qu'il fallait s'adresser, ils n'y pouvaient plus rien, mais aux princes d'Alep ou aux émirs et petits princes plus ou moins dépendants d'eux, aux mains des quels se trouvait chacune de ces villes avec son territoire. Mais la répnUique de Venise voulait autre chose que le maintien de l'ancienne situation, et c'est pour étendre son commerce qu'elle noua des relations diplomatiques avec les princes d'Alep. En 1807 ou 1808 (l'an 604 de l'hégire), Ghiath-Eddin-Addahir, fils de Baladin et le premier prince de la courte dynastie des Ejfoubides d^JJ^, vit arriver à sa cour P. Marignoni, envoyé par le doge Ziani pour conclure un traité de conunerca II concéda aux Vèniti^is dans la ville d'Alep un fondaco, un bain et une église, promit à ceux qui viendraient s'y fixer, de même qu'à ceux qui habitaient Laodicée, l'appui de ses fonctionnaires dans les cas où ils devraient aller en justice et leur garantit l'inviolabilité de leur fortune en cas de décès, n fixa d'une manière générale les droits de douane à 18 7o ^ l'entrée et à la sortie; pour les perles et les pierres précieuses, les marchands

^ Abonlf, L e., p. 97; Ilm Alathir, duns ment du dernier document (de Pannée 1833)

Michaud-Rehiaud, Bibliothèque des crois,, cité dans la note précédente, Paoli, p. 184:

IV, 418. il y est dit: **cDm antem UMÔente domino

' Padi, Cod. dipL, I, S5, 99, 118, 180, Gabnlum ad maniiB Gkriatiaaomm deve-

188 et 8. nerit"

' Gela ressort on ne peut plus claire-

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vénitiens devaient payer le même droit chaque fois qu'ils voudraient les réexpédia pour les vendre autre part; pour le coton, ils devaient acquitter en outre, à la porte de la ville, une taxe de 17 dirhems par charge de bête de somme; par contre, le prince leur faisait la remise du péage exigé d'ordinaire au passage du mont GefEem (var. Gesfiftm).^ Sn 1326, sous le règne d'ÂlméUk-Alaadz successeur d'Addahir, le même doge envoya un second ambassadeur, nommé Tomasino Foscarini: celui* ci obtint l'abaissement des droits de douane à 6 7o ^t des garanties plus solides pour la sécurité des biens des sujets vénitiens en caâ de décès et de naufrage. Les Vénitiens étaient menacés de se voir dépouiller de leur établissement de Laodicée: l'ambassadeur pria le prince de le leur conserver, mais celui-ci répondit que cébi n'était pas eu son pouvoir et il le renvoya à l'émir de Laodicée. Foscarini se rendit donc dans cette ville: l'émir confirma en faveur des Vénitiens le droit de posséder à Laodicée un tribunal, un fondaco, une église, un bain et une boulangerie, abaissa l'impôt sur les ventes et les achats de 8 à 3 7o ^t le droit perçu par charge de bête de somme (sama) de 3 à 2 dirhems. La mission de Foscarini n'était pourtant pas encore terminée; il avait une lettre k remettre au Seigneur de S^oun. Le château de Séhjoun était l'un 1 des plus forts de ceux qui s'élevaient dans les montagnes du nord de < la S^e:^ situé à une journée de marche à. l'est de Laodicée, il com- I mandait, une route de caravanes qui, après avoir traversé le bassin du Nahr-el-Eébir et les montagnes des Nossaïris, passait l'Oronte à misr-ech- 1 Choghr et se dirigeait de là sur Âlep.^ De l'autre côté, le domaine dépendant du château s'étendait jusqu'à la mer,^ entre Laodicée et Gibel, et se

' Voir le diplôme dansTaf. etThom., douane: il est mainteiiaatoomiiiaoaB le nom

n, 63 et 8S., ou dans Cicogna, Jèerix. Venex,., de Dji8r-ech-Choglir,Y.Ritter, Syrietty 11,902.

rV, 543 et s. Quant à ce mont Ceffam ' Sur ce château, voyez Aboulféda,

ou Cesfam, j^avoue que je n'ai trouvé de Oéogr, II, 2, p. 35; Ibn-Alathir, dans le

col de ce nom ni d'un autre nom analogue, Reoueü, p. 721; Ibn-Batouta, I, 166;

soit sur la route de caravanes d'Antioche l'index géographique de Schultens, dans

à Alep soit sur celle de Laodicée à la Bohadim vita Scdaddniy p. 82; Du-

Alep. Je me permets une proposition, qui laurier, Mathieu d'Édease (Bec. des hist,

serait de lire ponte au lieu de monte, des crois., Doc. armén.), p. 18; Michaud-

Entre les deux, châteaux de Choghr et de Beinaud, Btbl. des crois. IV, 227. Du

Bakas, élevés Fun en fieuse de l'autre sur nom oriental Sélgoun ou Sahyoun, les (kr

les bords de l'Qnmte, il existe un pont cidentaux fusaient Saona; voy. Taf. et

nommé Each&han, Kefchan ou Kefohehan: Thom. n, 259, 272 et Ansbert, eaap. Frid,,

c'était le lieu d'un marché hebdomadaire éd. Dobrowski, p. 5.

très fréquenté (Aboulf. Oéogr. H, 2, p. 89: ° Sur cette situation, voy. Bitter, Erdk,

Cherefouddin, Gherefiiamèh, éd. Ghaimoy, XVn, 1, p. 907 et s., 911 et s., 971 et s.

I, 1 , p. 270, 749). Les caravanes allant ^ C'est ce que nous indique la relation

de Laodicée à Alep devaient nécessairement de voyage de Wilbraad d'Oldenbourg: v.

passer ce pont, où il y avait un bureau de plus haut

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terminait par une langue de terre abritant nne rade^ dans laquelle les navires d'Occident étaient sonyent obligés de chercher nn refuge. A tons les points de vue, il importait aux Vénitiens d'être sur un bon pied avec le maître du pays: il pouvait arriver qu'un de leurs navires échouât sur la cdte; un marchand pouvait venir à mourir en voyage sur son territoire, mais surtout, question d'intérêt majeur, le seigneur pouvait frapper de droits plus ou moins élevés les marchandises transportées d'Âlep vers la mer et réciproquement Âpres la prise du château, en 1188, Saladin l'avait donné en fief à un certain Nassireddin Mancoubars;' il n'est pins possible d'établir si le châtelain de 1226 était encore le même personnage; Foscarini n'indique aucun nom. Peu importe d'ailleurs: quel qu'il fftt, il accorda à l'ambassadeur, pour la sécurité des personnes et des propriétés des Vénitiens, les mêmes garanties que les autres princes et de plus, un léger abaissement des droits sur le poivre et le coton.'

Vers la fin de l'an 1229, le doge Jacopo Tiepolo envoya une nouvelle ambassade à Séhjoun et Alep: l'ambassadeur se nommait Giovanni Succugullo. Le maître de Sehjoun était alors un certain Mozaffer-eddin;^ il renouvela et confirma, dans leurs parties essentielles, les concessions de son prédécesseur et promit de laisser aux Vénitiens le règlement des contestations entre eux. Dans son diplôme, le tarif des droits de transit sur le poivre et le coton établit une distinction entre la charge de chameau et la charge de mulet Le taux fixé par ses prédécesseurs pour la charge de bête de somme en général ne doit plus être dorénavant applicable qu'à la charge de chameau; pour la charge de mulet, il est sensiblement réduit^ SuccugoUo retrouva à Âlep le même prince Âhnélik-Alaziz auquel avait eu afihire avant lui Foscarini Pour encoui*ager les marchands vénitiens à visiter son pays plus fi^uemment que par le passé, celui-ci réduisit quelques-uns des droits payés par eux tant à l'importation qu'à l'exportation, mais en maintenant un taux moyen de 6% de plus, il promit de mettre les marchands vénitiens à l'abri de toute contrainte à la vente et à l'achat et désigna un fonctionnaire spécial chargé d'accueillir leurs réclamations contre les exactions des receveurs des douanes. H autorisa, en outre, les Vénitiens à fonder une colonie à Alep et à Laodicée et à placer à la tête de ces établissements un baile

*■ Cosmographie de Chernsedâin-Di- ^ Les ehioiiiqiieiirs arabes ne le nomment

mechky, trad. Méhren, p. 284. que ponr dire qn*il était le père de Seî-

' Abonlféda, dans le Bee. des hdst, des feddin, qui posséda Sélgoun entre 1268 et

erois. p. 69, 70; Ibn-Alathir, ibid, p. 7S2. 1272; voy. Abonlféda, /. e. p. 148, 154;

' Les résultats de l'ambassade de Fos- Makrizi, I, 1, p. 179. carini à Alep, Laodioée et Sehionn sont ' Y. le dipltaie dans Taf. et Thom.

résumés dans nne pièce pubL par Taf^ et n, 272 et s. Thom. n, 266 et ss.

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qui aurait dans sa joridiction toutes les contestations et les quereiks entre sujets vénitiens. Il leur concéda une église à Laodicée. Us possédaient déjà deux fondaci, l'un à Âlep, l'autre à Laodicée; il promit de leur en bâtir un troisième ^auprès du pouf* (ad pantem): il s'agit là probablement du pont de Sjisr-ech-Choghr,^ sur l'Oronte, qu'il Allait traverser en allant d'Alep et Laodicée. Enfin, le prince promit de s'abstenir de toutes représailles envers les marchands vénitiens, en cas de vol commis par quelqu'un de lernfs compatriotes au détriment de l'un de ses sujets, et de protéger les naufragés de leur nation sur les territoires de Laodicée et de GibeL' Ein 1264, un troisième ambassadeur vénitien, Giovanni Sagredo visita la cour du dernier des princes d'Alep de la race de Saiadin, Almélik Alnassir; il en rapporta deux lettres écrites en langue française et que nous possédons; elles ne contiennent d'ailleurs que des promesses d'amitié et de protection, conçues en termes généraux, et prouvent seulement que les Vénitiens entretenaient encore à cette époque leur trafic avec Alep.'

Quelques années après, Alnassir était détrôné par Honlagou, khan des Mongols (1260) et décapité dans sa prison (1261).^ La race des seigneurs de Séhjoun survécut à la dynastie des Eyoubides d'Âlep; nous sommes en mesure de la suivre jusqu'à Sabik-eddin Soliman qui possédait le château avec son frère Fakhreddin et, se conformant aux volontés exprimées dans le testament de son père, le remit aux mains dn sultan Bibars (1272): ^ plus tard, il combattit contre le sultan Eelavoun, sous les ordres de son compétiteur Sonkor-Achkar et, son parti ayant succombé, il fdt fiût prisonnier (1280); néanmoins, Sonkor-Achkar conserva le château-fort dont il fit sa citadelle et s'y maintint pendant plusieurs années.* Qu'advint -il des Vénitiens au milieu de ces bouleversements et de ces changements de dynasties? leur fondaco d'Alep traversa-t-il sans accident le temps de la conquête mongole? les nouveaux maîtres d'Alep et de Séhjoun respectèrent-ils les anciens traités? nous l'ignorons. Une seule chose est certaine, c'est qu'à la fin du Moyen- Age, un grand nombre de marchands vénitiens allaient encore à Alep et d'autres y avaient leur résidence. Nous reparlerons de ce fait Pour le moment, il ne nous reste qu'à ajouter un mot sur les articles que les Vénitiens importaient à Alep et ceux qu'ils en exportaient. Paimi les

'Bitter, .Ek2fc.XVII, 2, p. 1099et8s.: 1964: cela est positivement faux, car,

Toyez plus hant, la note sur Ceffam on & cette date, Alnassir ne Tivait plus: la

C^flun. variante 1S64 est préférable.

• Taf. et Thom. H, 274—276. * Weil, GeBch,d, Chalif,, IV, 13 et s., 17.

' Ibid. m, 60—62; Mas-Latrie, dan^ > Abonll dans le R«6. p. 164; lUkrizi,

la BMùah, de VéeoU des ehartea, S« série, I, 2, p. 110.

n, 527. Ta£ et Thom. indignent Tannée * Makrid, n, 1, p. IS, SO, 41, 87 et s.

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articles dlmportatioii, les traités que nous avons passés en revue nomment les perles, les pierres précieuses, l'argent, le enivre (rame), les draps; parmi les articles d'exportation, le coton, que la Syrie produisait également en quantité et les épiées (particulièrement le poivre) qui arrivaient à Alep par le golfe Persique et l'Euphrate. Il ne faut pas perdre de vue qne, dans la rédaction de ces traités, on ne s'est jamais proposé de dresser une liste complète des objets que les Vénitiens avaient à faire douaner soit à Alep, soit sur la route, à l'aller et au retour. Sans cela, on n'aurait assurément pas oublié les soieries, car Alep était un des principaux marchés de cet article,^ ni l'alun du pays, que l'on rencontre fréquemment en Occident à partir du Xni« siècle.

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