L'Egypte
Avant la découverte de la route du cap de Bonne -Espérance, la plus avantageuse de toutes les voies connues entre l'Orient et l'Occident était assurément celle de la mer fiouge. Elle réduisait au minimum possible les difficultés et les frais énormes résultant des transports par terre. Abstraction faite de l'étroite bande de terre qui sépare la mer Bouge du Nil, les marchandises expédiées de l'Inde ou de la Chine voyageaient toujours par mer et suivaient la Ugne la plus directe, par conséquent la plus courte, pour arriver dans les porte d'Italie, de France et d'Esfpagne. On connaît le rôle important de l'Eigypte dans l'antiquité: cette importance, elle la devait à sa position centrale et à l'énorme mouvement de transit qui en était la conséquence: au Moyen-Age, la situation n'avait pas encore changé. On pourrait appliquer à l'ÉJgypte tout entière ce que Guillaume de Tyr disait spécialement d'Alexandrie: ^ c'était le marché des deux mondes (forum pubUcum uMque orbi).
R s'agit, dans ce chapitre, d'établir comment, à l'époque à laquelle nous sommes arrivés au cours de noire étude, c'est -à dire pendant la période des croisades, parvenaient en Eigypte et en ressortaient les produits les plus recherchés de l'Oriœt: pour cela, il faut d'abord diriger nos recherches vers le sud -ouest de l'Arabie. Deux villes de la cote, Aden et Zébîd devaient à l'étendue de leurs relations une renommée universelle. Dans les temps anciens, les habitants de Ghohar, sur la côte d'Oman, expédiaient des navires vers linde et la Chine; mais, depuis que les pirates de l'île de Eich infestaient le golfe Persique et ses
^ Yoyei les extrait» de TfKMoîre (f^- der Wiener Akad. 1S60, airi], p. 239 lepf par Ibn-oueh-Ghihnèh, oonmraoiqiite S48. par M. Kremer daiis les SOxunffêberiehie ' GnilL de Tyr, XIX, 87.
Vni VÉgifpte. 379
abords,^ le commerce maritime de l'Arabie s'était presque entièrement concentré à Aden. H se fiiisait nn mouvement actif de navigation entre cette ville et les pays arrosés par l'Indus, la presqu'île de Guzerate,' la côte de Malabar,^ l'Indo-Chine et la Chine.^ Pour juger de la quantité de produits exotiques qui affluaient à Aden, nous n'avons qu'à parcourir l'énumération qu'en donne Édrisi; citons en seulement quelques-uns: le musc, le poivre, la cardamome, la cannelle, la galanga, les myrobolansi le camphre, la noix de coco et la noix muscade, le bois d'aloès et le bois d'ébène, l'ivoire, l'écaillé; il est question aussi de vases de terre; faut-il admettre avec M. Bitter,^ qu'il s'agit là de porcelaine de Chine? nous préférons laisser la question indécise. Zébid recevait d'Aden les produits de linde et de la Giine, soit par mer, soit par terre. Comme cette ville était située dans la plaine de l'Témen, que baigne la mer Rouge, les riverains préféraient s'y approvisionner, car cela leur évitait la course d'Aden qui se trouve au delà du détroit de Bab-el-Mandeb.^ Pour le commerce général, au contraire, comme cette ville est située à plus de cinq milles de la côte, elle restait tout-à fait au second plan; Aden était le grand, le principal marché. C'était là que se faisait le transbordement des produits de l'Orient; souvent même ils y changeaient de propriétaires. Un écrivain relativement moderne, mais très -versé dans la connaissance de l'histoire et de la géographie de l'Egypte, Mar krizi, dit que de toute antiquité, les vaisseaux des marchands indiens jetaient l'ancre à Aden et que jamais, de mémoire d'homme, ils n'avaient dépassé ce port jusque dans les derniers temps, c'est-à-dire jusqu'au XV^ siède, où ils commencèrent à chercher des points d'atterrissement dans l'intérieur de k mer fiouge.^ H y avait une bonne raison pour empêcher les navires des Indes de porter leur chargement jusqu'à la côte d'!É^;ypte; c'est que le golfe Arabique est rempli d'écneilB et qu'on regardait comme fort dangereux d'y risquer des bâtiments d'un fort
* Edrisi, trad. Janbert, I, 162. du Eerman, de Eich, du Fars etc. Pour
' Les auteurs désignent spécialement, ce qui concerne spécialement là Chine, les
dans ce pays, comme point d'atterrissement historiens de la dynastie Soung rapportent
des yalBseaux d'Aden, le pèlerinage très que, durant cette période, les navires
fréquenté de Semenat (Somnath): Ibn-Saïd chinois faisaient fréquemment la route
(mort en 1374), cité par Aboulféda, 6^éo^. de la proyince de Fou -Kien aux iles
n, 2, p. 116. Nicobar (?) en quarante jours et de là en
' n arrivait à Aden des vaisseaux ve- Arabie (à Aden, peut-être) en soixante
nant de Koulam (Quilon): Ibn-Saïd, dans jours. Bretschneider, On the knowkdffey
Aboulféda, Md. p. 121. etc., p. 15 et s.
^ Edrisi, I, 51; Ibn*A]athir, dans le ' Arabien, I, 241.
Ree, des hdet. des crois,, kist. orient. I, * Edrisi, I, 49.
597, appeUe Aden le marché de Tlnde, ' DeSacy, C^irestomaikie arabe, IL, bi,
du Zanguebar, de TAbyssinie, de TOman,
380 Deuxième période. — L FondaHon des celantes commerciales,
tonnage, commandés par des capitaines insuffisamment orientés dans ces parages.^ On chargeait en conséquence les produits de l'Orient sor des navires plus légers pour leur faire passer le détroit de Bab-el-Mandeb. Nous avons dit qu'ils changeaient fréquemment de propriétaires à Aden; il est) en effet, probable que les Indiens qui les avaient apportés profitaient de l'occasion poui* les céder à des marchands arabes ou égyptiens, avant de regagner leur pajns. Cependant, ils accompagnaient parfois leurs marchandises jusqu'en Egypte et allaient les vendre sur les grands marchés de ce pays: le cas était même assez fréquent pour que leur vue n'y suscitât aucun étonnement*
La route des navires chargés des produits de linde croisait au milieu de la mer Bouge celle des pèlerins d'AlHque, se rendant à la Mecque. Autrefois ils suivaient la voie de terre par la péninsule dn Sinal; mais depuis que les Fi'ancs occupaient le royaume de Jérusalem et que, de temps à autre, ils s'étendaient jusqu'au golfe Ailanitique, les caravanes se sentaient trop exposées, et elles s'étaient décidées à changer de route; elles remontaient le cours du Nil et traversaient le désert qui s'étend entre le fleuve et la mer Bouge. Le port d'embarquement des pèlerins était ajjpA le port de débarquement des produits de l'Orient; situé dans la haute-Egypte, il se nommait Aîdàb^ et il fftut, à ce qu'il nous semble, le chercher aux environs du cap d'Elbéa.^ Suivant Hakrizi, c'était là que les navires des Indes et de l'Témen déchargeaient leurs cargaisons; mais il oublie que lui-même a dit un peu plus haut que les vaisseaux de l'Inde s'arrêtaient à Aden. C'étaient des bâtiments arabes on égyptiens qui amenaient d'Aden à Aîdab les marchandises et une partie des marchands arrivant des Indes: de là, on les transportait à dos de chameau jusqu'au Nil, à travers le désert. H est fâcheux que ni Guillaume de Tyr ni Édrisi n'indiquent le point où ces convois atteignaient le fleuve. On pourrait songer à Assouan (Syêne), car les barques du NU remontaient jusque là et il existait une route d'Aîdab à Assouan par le désert^ Ëdrisi cite, en effet, cette ville, mais il dit seulement que c'est le point où se font les échanges entre l'Egypte et la Nubie.* Trois écrivains d'une époque très rapprochée de celle des croisades, Sanuto l'ancien, Aboulféda et Chehabeddin désignent, nous le
* Edrisi, I, 89, 881. 144; Makrizi, dans Qnatremère, Mémains
' Tkie^mari iter tn terram sanetam, sur VÉgypte, H, 16fi et s.; GniU. de Tyr,
éd. Tobler, p. 36 et 8., éd. Laurent, p. 40: XIX, 96.
*'Veniimt fréquenter Indi, navibus suis per ^ Vivien de Saint^Martin, Le Nord de
mare rubrum in Babüonem vel Egyptum VAfriqus, p. S69.
per Geon fluyium paradisi, L e. Nilum sua ^ Aboulf. l e.; Bdrisi, I, 85.
merdmonia transportantes.*' * Edrisi, I, 86.
' Edrisi, I, 188; Aboulféda, Qéogr, I,
vin. VÉgypte. 381
verrons plus loin, la ville de Kous^^ située plus bas sur le fleave, comme Fane des étapes du commerce des Indes. Édrisi, de son côté, rapporte qu'il se fusait à Eons un grand mouvement d'importation et d'exportation et qu'on y trouvait une grande afflnence de marchands; il ajoute formellement qu'il existait un service régulier de caravanes entre Aïdab et Eous;^ or, comme il est incontestable qu'Aidab était alors le point de débarquement des produits de l'Inde, nous ne risquons pas beaucoup de nous tromper en disant que, dès le Xn® siède, Kous était le point extrême auquel aboutissait le transport de ces produits par voie de terre. La traversée du désert, entre Âldab et Kous, durait au moins vingt jours suivant Édrisi, dix-sept jours suivant Makrizi. A partir de Kous, les marchandises descendaient le cours du NU par eau jusqu'à Damiette ou Bosette. De Bosette à Alexandrie, il existait deux voies: d'abord le canal de Ghabour que les navigateurs suivaient volontiers, mais dont ils ne pouvaient profiter que pendant l'inondation du Nil; en second lieu, un embranchement naturel qui se déversait successivement dans deux bassins et permettait aux navires d'approcher jusqu'à une distance d'environ six milles d'Alexandrie; ce dernier bout de chemin ne pouvait se fidre que par voie de terre."
Marco Polo donne aussi une description de la route commerciale d'Adm à Alexandiîe, mais sans l'avoir vue par lui-même: il ne fidt que rapporter les informations recueillies par lui de la bouche de marchands, rencontrés probablement aux Indes ou dans le golfe Persique. Dans cette description, le vrai et le fi&ux se confondent H est vrai, par exemple, que les produits des Indes étaient transbordés à Aden des grands vaisseaux qui les avaient apportés jusque-là sur des bâtiments d'un moindre tonnage. H est vrai encore, qu'au port de débarquement, ils étaient chargés à dos de chameaux jusqu'au Nil et qu'ils descendaient le fleuve sur des barques pour arriver à Alexandrie. Mais voici où le £giux commence: d'abord, un détail qui dénote que l'auteur ne parle point de visu, c'est que, dans le texte primitif,^ il prend la mer Bouge pour un fleuve; dans la seconde édition cette feuite est corrigée si l'on veut, en ce sens qu'il n'y est plus question de mer ni de fleuve, mais seule-
* G^est Pantlqae Apollinopolis parva, 1866. La description des routes d^eaa
située sur le Nu, audessus de Coptos (Eift). menant à Alexandrie se trouve p. 179,
' Edrisi, I, 197, 182 et s. 191 et s.
' Edrisi, I, 98, 813, 896 et s. La ^ Publié par la Société française de géomeilleure traduction de ce géographe à graphie (Beoueil dêa voyagêê tt des mê^ consulter pour ce qui concerne TÉgypte fnoiresj I, p. 941): c'est ce texte qui a est FouTrage intitulé: Edrüi, Description servi de base au mscr. de G. Pauthier et de r Afrique et de V Espagne, en arabe et à Pancien texte latin (pubL par la mftme en françads, par Dozy et Goeje. Leyde société, Und, p. 474).
382 Deuadème période. — / Fondation des colonies commerciales.
ment des iraisseaiiz.^ Yieimeiit ensuite deux indications qui ont donné beaucoup de fil à retordre à ses commentateurs: il Mlait, selon lui, sept jours de nay^ation entre Aden et le point d'atterrissage sur la côte occidentale élÉgjptbj et trente jours de transport par caravane, de ce point jusqu'au NiL Or, en sept jours, un vaisseau parti d'Aden peut à peine atteindre Massouah; jusqu'à Souakim, il lui ÙA, au moins de deux à trois semaines,* dans les conditions les plus fEtvorables, et bien plus encore, naturellement, s'il doit pousser jusqu'au point où s'éleyait autrefois Aïdab, ou mieux encore jusqu'à Cosseïr. Admettons, si l'on veut, que Marco Polo ait eu Massouah en vue; il surgit immédiatement une difflcultév c'est que, de là, il est impossible d'atteindre en trente jours un point du Nil à partir duquel ce fleuve soit navigable sans interraption. En considération de cette difficulté, M. Maltzan fidt le sacrifice des sept jours de navigation,' mais il tient bon pour les trante jours de marche; comme ce ddSre "correspcmd approximativement à la durée du voyage d'une caravane de SouaJdm à Eorosko, où le Nil redevient navigable," Souakim serait, à l'en croire, le point de débarquement que nous cherchons. M. Tule penche vers la même solution.^ Malheureusement pour le calcul de M. Maltzan, nous possédons un fidt certain, appuyé sur les témoignages unanimes d'Aboulféda, de Chehabeddin, de Makrizi et de Sanuto l'ancien; c'est que le point d'arrivée des caravanes et de départ de la navigation fluviale était non pas Eorosko, mais Kous, ville située beaucoup plus bas sur le cours du Nil et séparée deJSIouakim par une distance qu'il était impossible de franchir en trente jours. D'un autre côté, pour la détermination du port de débarquemant, nous avons mieux que les dires de Marco Polo et que nos propres conjectures: Guillaume de Tyr désigne positivonent Aïdab, et les géographes arabes dtés plus haut confirment son témoignage. Nous pouvons donc admettre que la route dont Marco Polo avait entendu parler n'était autre que celle d'Aïdab à Eous.^ Il est vrai qu'en adoptant cette solution, il feutt &ire
^ Ed. Paathier, n, 708; et Tule, Gaiie** à la pkee da nom de Babylone oa
M, Pùlo, 1, cxix, II,,d74L Babylonia (p. 466) constamment employé
* C^ert ce qn^affinne M. Maltzan, dans son par M. Polo.
étaàe: M. Pbh*8 Attgabm aber Sädarabien * K Polo, II, 874. Il admet cepen-
uNd Habueky publiée dans V'^Ausland'', dant la possibOité de la solution d'Aïdab:
1871, 10 jnilL, p. 660 et a c'est aussi l'ayis de M' Peechel, dans sa
' Bamnsio a cru évidemment qu'il remarquable étude intitulée: ÎMeiSapidefo-
ftUait fuie là une oonrection au texte de gesekièhte des rotken Meeres (Dmüeche
KPdo, car il change le ''sept" en "vingt". Viertefjakreeckrift, 1865 , 8» livraison), p.
n se pennet d'aiUeurs, dans cette partie, 190.
une foule de cbangements qui s'écartent * H est bon de rappeler que Makiia
eonsidéiabLement du texte primitif: c'est (Hiti, des suJUams ntamloukh n, 1, p. 48)
ainsi, par exemple qu'il écrit toigours "le raconte que des ambassadeurs envoyés par
VUL LÊqmte. 383
le sacrifice des trente jours de marche après celui des sept jours de navigation, car, d'Aïdab à Eous, les écrivains arabes comptent comAe nous l'avons vu, de 17 à 20 jours de route seulement
On savait à peu près de tout temps, en Occident, que les épices des Indes arrivaient dans la Méditerranée par le NU, mais tout ce qui concernait les véritables pays de production était plongé dans une profonde obscurité, de sorte que la légende put aisément s'emparer des £ut8 dont nous venons de donner l'exposé historique. Comme tous les produits précieux de la terre, les épices devaient, dans l'imagination populaire, venir directement du Paradis. Pour elle, le fleuve du Paradis appelé par l'Écriture le Oéhon (Genès. 3, 13) et le Nil, c^était tout un; elle ne connaissait aucun intermédiaire. Les épices, disait-on, croissaient sur les bords du Nil même, tombaient des arbres dans le fleuve, dont le courant les apportait dans les régions connues et les Égyptiens les tiraient de l'eau avec leurs filets. Joinville se fait l'éditeur de cette tradition dans son histoire de Saint Louis ;^ il parle de toutes les bonnes choses que l'on trouve chez les Égyptiens, la cannelle, la rhubarbe, les dous de girofle, le bois d'aloès; mais il trouve mauvais qu'ils vendent si cher aux Occidentaux des objets que le Nil leur apporte sous la main et qu'ils n'ont que la peine d'en tirer. C'était surtout au bois d'aloès que hi légende attribuait cette origine paradisiaque; si parfois on connaissait son origine réelle, comme on en était toujours à se figurer l'existence d'une communication ininterrompue entre l'Inde et l'Ethiopie, on admettait sans hésitation que l'arbre qui fournissait ce bois croissait sur le cours supérieur du Nil, que les branches desséchées ou arrachées par le vent tombaient dans le fleuve et que les Égyptiens n'avaient qu'à les repêcher.^ Cette légende, fortement enracinée, se maintint longtemps, surtout parmi les pèlerins, même à une époque où le monde des commerçants avait des notions plus justes sur les pays de production et sur la manière dont les épices arrivaient en Egypte.^
Cest sur le marché d'Alexandrie qu'aUaient s'entasaer la plupart des produits de l'Orient transportés par le NiL Guillaume de Tyr dit que tous les arômes, les pierreries et autres objets précieux qui manquent en Europe, affluent vers Alexandrie, où ils sont apportés par mer et par le
le roi de rYémen à la cour du giiltan yerso; du m$me, Gloses mr rAîUukH
Kelayoun (lâSl) allèrent a'embarquer à tarium de Nieciaus, p. gcxIt; Albertiu
Âïdab pour retourner dans leur patrie: M, de vegetabilibus, éd. Meyer et Jessen,
c'est un argument à Fappui de notre rai- p. S4À et s.
Bonnement ' Ludolphe de Suthen, p. 60; JoL
^ Ed. de WaiUy (1874), p. 104. Tncher, àxDBÏe Be^asbuch des hêu. Landee,
' Jacq. de Vitry, p. 1100; ''Platearins p. 869; FeL Eabn« m, 186 et a; Brey-
circa instans,** dans Serapion, foL ccxxiy, denbadi, p. 118.
384 Deuxième période. — J. Fondation des colonies commerciales.
Nilf des deux Indes, de Saba, d'Arabie, des deux Éthiopies, de Perse et des pilys avoisinants.^ De simples voyageurs même, tels que Benjamin de Tudèle et le vicedominns Burkhard qui se trouvait en Egypte en 1175, comme ambassadeur de l'empereur Fi'édéric Barberousse, étaient frappés de la quantité d'épices que les bateaux du Nil descendaient vers Alexandrie.' A côté d'Alexandrie, Damiette tenait un rang fort honorable, non -seulement au point de vue du commerce en général,^ mais spécialement comme marché des produits de l'Inde,^ et cette situation se prolongea jusque yers la fin de l'époque des croisades: c'est alors seulement que survint un changement dont nous aurons à parler plus tard. Jacques de Vitry, évêque d'Acre, et, avec lui, les Grandes annales de Cologne^ présentent, à ce sujet un tableau qui trahit chez ses auteurs d'assez vagues notions géographiques: ils parlent de vaisseaux arrivant directement des Indes à Damiette et repartant de là pour la Syrie, l'Ue de Chypre, l'Arménie et la Grèce, tandis qu'en réalité c'étaient les barques du Nil qui apportaient les épices des Indes à Damiette, où des vaisseaux de haut bord les reprenaient pour les transporter sur tontes les côtes de la Méditerranée. Enfin, BoseUe elle-même jouissait encore, au Xn® siède, d'une grande prospérité commerciale^ et nous ne doutons pas qu'elle ne la dût en grande partie k l'affluence des produits de llnde amenés par le NiL
Les ports d'Egypte ne pouvaient manquer d'exercer une grande attraction sur les nations commerçantes d'Occident H est vrai que les épices des Indes se trouvaient aussi en Syrie, mais elles n'y arrivaient qu'après un long et coûteux transport par terre qui les faisait énormément renchérir. On pouvait, au contraire, les amener à beaucoup moins de frais jusqu'au]^ bouches du Nil, de sorte que le prix de revient y était toujours moindre, même en tenant compte des droits de douane assez élevés en Egypte,^ tandis qu'en Syrie ils étaient nuls pour une grande partie de ces articles. Ajoutons que les Occidentaux avaient l'avantage de se procurer là, sur place, les produits du sol et de l'industrie
> GoilL de Tyr, XIX, 26. ^ ''Merces quippe de mari mbro veni-
' Be^j. de TudèL, éd. ÀBher, I, 167; entes ab India, ex Penide et Aiabia iUac
Arnold. Labec, dans Pertz, SS. XXI, 387. deportantur et nihilominus ex Aegypto:*'
'Comme toutes les villes eommeiv G%ro».l7r8per^., dans Pert2,SS.XXin, 380.
çantes, Damiette avait sa Amda (fonde), * Jaoq. de Vitry, éd. Bongais, p. 1138;
place sur laqueUe tontes les marebandisee Annal. Colon, maœ., dans Pertz, SS. JLVll,
étaient emmagasinées et exposées en vente. 888.
Quand les habitants durent évacuer la * Edrisi, I, 8S6.
TÜie à rapproche de Tannée croisée con- ^ Vers 1175 la douane d'Alexandrie
dnite par a Louis (1S49), ils mirent le rapportait, ditK>n, au sultan d'Egypte, plus
feu à cette fànda: Joinville, éd. de WaiUy de 8000 marcs d'argent fin: Asmold Lyhee.
(1874), p. 90. Le p. 336.
VIIL VÊgu^. 386
de PÉgypte, et ces produits, nous le verrons, n'étaient point sans yalenr. D'an autre côté, il y avait de beaux bénéfices à réaliser en s'oocupant d'y importer certains produits dont elle était absolument dépourvue, si riche qu'elle ftt, et que l'Europe pouvait lui fournir en abondance; nous n'en citerons que deux des plus importants, le bois et le fer, deux matières indispensables, que l'^^iypte devait nécessairement tirer du dehors.^
n y avait bien là de quoi tenter les nations commerçantes de l'Occident, mais il n'était pas aussi facile qu'il semblerait au premier abord, de nouer avec l'Egypte des relations pacifiques. Tant que les états croisés subsistaient, l'Egypte, leur voisine, était forcément leur ennemie. D'abord impuissante et exposée presque sans défense aux attaques des rois de Jérusalem, elle était devenue peu à peu une des premières puissances militaires du monde musulman, et plus d'une fois elle avait réduit aux abois les Francs de Palestine; mais plus elle grandissait, et plus son voisinage devenait un danger pour les états croisés, plus s'accroissait à son égard la haine de la chrétienté. Travailler à son abaissement et à sa ruine était considéré en Occident comme le premier des devoirs et ce fut aussi l'objectif des chefe des dernières croisades. Avant de s'engager dans des relations d'affaires avec ce pays, les nations commerçantes avaient donc à se demander si elles n'allaient pas se trouver dans une fausse position vis-à-vis du reste de la chrétienté? Aller acheter en iÉ^ypte n'était-ce pas accroître les ressources de ce pays, puisqu'on faisait gagner de l'argent aux marchands et aux producteurs indigènes, et que les droits de douane allaient enrichir le trésor du sultan? n'allait-on pas fournir aux Égyptiens des objets dont la privation était un obstacle à l'accroissement de leur puissance? Le marchand assez osé pour trafiquer avec l'Egypte se faisait immanquablement une réputation de mauvais chrétien. De leur côté, en faisant bon accueil à ces commerçants, les sultans s'exposaient à mécontenter chez euxmêmes les esprits fanatiques et à devoir lutter contre leurs propres sentiments. Quand l'Occident préparait contre l'Egypte expédition sur expédition, seraient-ils donc obligés d'y laisser les marchands chrétiens trafiquer en paix et en sécurité? et quand précisément c'étaient les villes et les pays d'où sortaient ces marchands qui équipaient des flottes et des troupes pour les croisades dirigées contre l'É^^te, les sultans ne devaienMIs pas être bien tentés d'exercer des représailles sur leurs personnes?
On le voit, il était difKdle d'établir un trafic entre l'Europe et
* Haython, Eist, orient, y cap. 64; Sa- dans Mas-Latrie, Eist, de Chypre, II, ISO n nto, See. fidd. crue., p. 26, et Mémoire, et s.
886 Deuûrième période. — /. Fondation des colonies commerciales,
l'Egypte: les obstacles venaient des deux côtés. Mais, d'une part, chez les Occidentaux l'espoir de grands bénéfices faisait taire bien des serapules, et, de l'autre, les maîtres de l'Egypte savaient dévorer leurs injures en considération des avantages immenses que le commerce pouvait procurer à leur pays et à leur trésor. Les sultans les plus belliqueux euxmêmes, ceux qui regardaient comme leur mission l'écrasement des croisés de Palestine, faisaient bon accueil aux compatriotes de ces mêmes croisés quand ils venaient chez eux se présenter en commerçants, surtout quand ils apportaient des bois de construction pour la marine, de la poix ou du goudron, des métaux de toutes sortes, des armes et autres articles analogues. Promesses pour le placement prompt et avantageux de ces marchandises, abaissement des tarifs spéciaux,^ ils ne négligeaient aucun moyen d'en favoriser l'importation. Leurs efforts devaient aboutir au résultat désiré, cela n'est point douteux; autrement dit, il ne manquait pas de marchands européens assez dénués de scrupules pour fournir aux Égyptiens un matériel de guerre qui était immédiatement employé contre les croisés.^ Ces crimes de lèse -chrétienté provoquaient l'indignation générale et appelèrent plus d'une fois l'intervention de l'Église« Les conciles généraux fulminèrent: dorénavant quiconque oserait vendre aux Sarrasins du fer ou des armes, des bois de constructions maritimes ou des vaisseaux tout construits, ou entrer au service des infidèles en qualité de capitaine de vaisseau ou de pilote, encourait l'excommunication et à cette peine devait s'ajouter la confiscation des biens et la perte de la liberté individuelle: celui qui parviendrait à de saisir de sa personne serait autorisé à le garder en esclavage.^ Les canons ordonnaient la publication périodique de ces dispositions dans les ports de mer. Certains conciles provinciaux tenus dans des régions maritimes rédigèrent également des canons dans le même sens.^ Les
' Voyez les documents pûans dont il un objet de dérision amère chez ]es
sera parlé en détail un peu plus loin, dans musulmans : roy. Thadeus NeapoUtanus,
Amari, Dijd. arab., p. 243, 260, 264, 289. Hist de desolatione civitatis Äeeantnsisy
' Dans une lettre de Tan 1182, adres- p. 37 et ss. , et la Bulle de Grégoire X,
sée au calife, Saladin représente que les publ. par Germain, Hist, du commerce de
Vénitiens, les Génois et les Pisans im- Montpellier^ I, 267 et s.
portent en Egypte des produits de choix ' Nous trouyons ces menaces repro-
de rOccident, notamment des armes et du duites successiTement dans les canons des
matériel de guerre, ce qui constitue un onzième, douzième et treizième conciles
ayantage pour l'islam et un tort pour la généraux (1179, 1215, 1245): Mansi, Cou,
chrétienté: Anuuri, Bibliotk, carabo-^sieula, coneil,, XXTT, 230, 1066; XXm, 631.
p. 386 et s.; du même, Storia dei Musul- * Citons p. ex. les conciles tenus à
mam di Sieilia, m, 622 et s. Cet amour Montpellier en 1162 et 1195; Toy. Mansi,
du lucre, qui étouffait chez les marchands XXI, 1159; XXTT, 667; celui de Nicosie
chrétiens tout scrupule religieux, était (Chypre) en 1251: ibid. XXVI, 336.
vin. VÉgtfpte. 387
papes, dans divers brefe, donnèrent de solennels avertissemente aox habitants des villes commerçantes.^ Les autorités de ces villes ne pouvaient faire moins que de les répéter et de prononcer des peines contre ceux qui faisaient un pareil abus de la liberté du commerce. Les consuls de Gênes (1151) et Pietro Ziani, doge de Venise (1326), i*endirent pour leurs concitoyens des ordonnances spéciales sur ce sujet; Jayme 1% roi d'Aragon, fit de même pour les habitants de Montpellier (1231) et pour ceux de Barcelone (1274).' La ville de Pise introduisit des dispositions restrictives de cet abus, d'abord dans son statut (Brève) de 1286 et, plus tard encore, dans ceux de 1306 et de 1343.» Malgré tout ce luxe de menaces officielles, il est permis de douter qu'elles aient jamais été prises au sérieux et que les peines édictées aient été appliquées dans leur rigueur. La ville de Pise jouait précisément dans cette question, un rôle des plus équivoques. Dans les traités conclus par ses ambassadeurs avec les souverains égyptiens, le transport de matériel de constructions navales et d'armes, par des vaisseaux pisans k destination de l'Egypte, est sous-entendu comme un &it absolument usuel; bien plus, dans le traité de 1173, les Pisans prennent formellement l'engagement d'importer ces articles.^ Le fait est que la tentation devait être grande pour eux, car la production du fer et de l'acier constituait une des principales branches d'industrie de leur pays.^
Ces catégories de marchandises mises i part, pour toutes les autres, le commerce avec l'Egypte fut considéré comme licite pendant tout^ le Moyen-Age. Une seule fois, le pape Innocent UI, plus rigoureux que les autres, menaça d'excommunication, d'une manière générale, quiconque trafiquerait avec les Sarrasins; mais la république de Venise lui fit re-
Mnnocent maux VénitieiLB, en 1198; auswärtige Angelegenheiten, Abh. der
I}pist., éd. Balttze, I, 306; Grégoire X Miinehn, Akad., Cl. I, sect 1, p. 189 et s.
aux bourgeois de Gênes et à ceux de Pour le bois, un décret des autorités vé-
Montpellier en 1272, en termes à peu nitiennes de Tannée 1281 (ibid. 141) fidt
près identiques (Raynald, Annal, eeeles. exception en fayeur des récipients en bois
a. h. a. n® 13 — 16; Germain, Eist, du et des planches dont la longueur ne dé-
eonimerce de Montpellier y I, 266 et ss.), passe pas six pieds,
à ceux de Narbonne (Port, Essai stdr ' Statuti Pisani, éd. Bonaini, I, 412
fhist, du commerce maritime de Nar^ et s.; UI, 426, 578.
bonne, p. 128). * Aman, Dipl. arab., p. 243, 260, 289;
• Lift, jur, I, 158; Taf. et Thom. H, voy. aussi Doc. suUe relax, tose. p. 7.
260 et ss. ; Germain, Eist, de la commune ' Les Arabes connaissaient les lames
de Montpellier, II, 39, not; Capmany, d*acier de Pise, moins cependant que les
Memorias, n, 36 et s. Voy. une ordon- lames de Tlnde; dies passaient pour aussi
nanee du grand conseil de Venise, de Van tranchantes, mais la trempe en était moins
12M, visant spécialement les rentes bonne; voy. Gayaogos, É^ude sur Al^Mah-
d'armes aux Sarrasins, dans Thomas, Die kari, I, 398 et s. ältesten Verordnungen der Venetianer für
388 Deuxième période. — /. Fondation des colonies c&mmerdales.
présenter par ses ambassadem*s le coup que porterait à sa prospérité la fermeture de ce marché et, par égard pour elle, le pape consentit à autoriser, au moins provisoirement, le maintien du statu quo et à limiter la prohibition au matériel de guerre.^ Cependant, de temps à autre, pen* dant les préparatife d'une croisade, l'Église réclamait l'interruption des envois de navires marchands vers l'Egypte, et les nations commerçantes devaient bien se soumettre, car le but de cette défense était d'assurer aux croisés des moyens de transport suffisants et d'empêcher les Sarrasins qu'on allait combattre de recevoir d'Occident, au moment même où les hostilités allaient commencer, les objets qui leur étaient le plus nécessaires pour les soutenir.*
Ces temps d'arrêt n'interrompaient en somme que d'une façon passagère le mouvement actif de navigation qui se faisait entre l'Occident et l'Egypte. H semblerait que la période des. croisades ne dût être rien moins que favorable à ce trafic, et pourtant ce Ait précisément à cette occasion qu'il prit un immense développement Auparavant, Alexandrie n'était guère visitée que par les Vénitiens, les Amalfitains et les Génois; à partir de cette époque une quantité de nations furent constamment représentées sur ce vaste marché. Benjamin de Tudèle^ nomme jusqu'à vingt-huit pays ou villes dont il a vu là des marchands; il est vrai que son texte est fréquemment altéré et que, dans son énumération, il ne tient aucun compte de l'ordre géographique, de sorte que parfois on reconnaît difficilement, sous le nom inscrit, le pays que Fauteur avait en vue; les voici dans l'ordre où il les indique: Venise,^ la Toscane, la Lombardie, la Fouille, Amalfl, la Sicile, Baguse (?), l'Espagne, la Russie (?), l'Allemagne, la Saxe, le Danemark, la Galice,^ la Flimdre, l'Artois (?),* la Normandie, l'Ile de France, le Poitou, l'Anjou, la Bourgogne, le Maine, la Provence, Gênes, Pise, la Gascogne, l'Aragon, la Navarre. J'ai placé un point d'interrogation à la suite des noms dont la signification me semble incertaine et je dois dire tout d'abord que l'exactitude de cette liste me paraît très-suspecte. Que les villes et les pays riverains de la Médlten-anée aient entretenu un trafic avec l'JÉ^iypte,
* Yoy. plus haut la citatian d'im bref préférable; yoy. Biant, dans la Betue des
dn pape de l'aimée 119a quest, hist, janv. 1878, p. 101, not 1.
' Yoy. p. ex. les canons du concile de 'La forme même dn mot indique qu'A
Latran, en 1S16, dans Mansi, l e. XXn, ne peut être question de FAngleterre. 1066. * Le mot hébreu semble indiquer qu'il
' Éd. Asher, I, p. 'tp du texte hébreu, s'agit de l'Artois, oe qui serait
p. 167 de la traduction anglaise; n, p. turel, tu sa proximité des Flandres; il
218 et ss. des annotations. est plus difficile de trouyer par queUe
^ L'éd. Asher porte ''Yalentta*' mais la transformation on a pu trouver dans oe
ecture du Cod. Bodlej. "La Veneda" est mot le Hainaut
VIIL L'Egypte. 389
pour les uns la chose est certaine, pour les autres, elle est très-yraisemblable; que même les vaisseaux marchands russes aient dépassé Constantinople et poussé jusqu'à Alexandrie» cela n'est pas aussi incroyable que le pense M. Âsher.^ La Saxe, et sous ce nom il üxA entendre le nord de l'AUemagne, pouvait encore être représentée à Alexandrie par des vaisseaux de Brème ou de Cologne, en petit nombre il est vrai; mais il m'est impossible de pousser les concessions plus loin. H est très-doutenx que la Flandre ait expédié dès cette époque des vaisseaux marchands en Egypte. Pour d'autres pays, tels que le Danemark, la Normandie, le Poitou, la Gascogne, la Navarre et la Galice, il serait bien étonnant qu'ils eussent jamais pu prendre une part active au commerce de la Méditerranée: mais que dire de provinces situées au cœur de la France, telles que l'Ile de France, l'Anjou, le Maine, la BouigogneV II est évident qu'ici Benjamin de Tudèle, poussé par le désir d'exprimer d'une manière frappante la grande importance d'une ville cosmopolite telle qu'Alexandrie, s'est laissé aller à une exagération trop sensible: pour quelques-uns des pays qui, selon lui, envoyaient couramment des marchands à Alexandrie, ü lui eût été difficile d'en fournir la preuve. Son excuse est qu'en sa qualité de voyageur, il pouvait à bon droit être surpris par l'aspect bigan-é de la foule de marchands occidentaux présents dans la ville: en l'an 612 de l'hégire (1215—1216 de l'ère chrétienne), par exemple, il n'y en vint pas moins de 3000.' Le port de Damiette était également fréquenté par des vaisseaux de la Pouille, de Venise, de la Grèce, d'Arménie, de Syrie et de Chypre qui allaient y chercher les marchandises apportées jusque là par les barques du NiL^
Nous allons reprendre maintenant chaque nation commerçante en particulier et chercher ce que l'histoire nous apprend de ses relations avec l'Egypte: il nous faudra, pour cela, remonter jusqu'à l'époque an* térieure à celle de Saladin, celle où la dynastie des Fatimides occupait encore le trône d'Egypte. Pour certaines villes, telles qu'Amalfl, Venise, Gênes, qui avaient noué des relations avec l'Egypte dès une époque trèsreculée, nous pouvons admettre hardiment qu'elles les entretinrent pendant la période des croisades, sans nous préoccuper de ce qu'il n'est »
^ C'est le seul motif pour lequel M. Asher ' Voyez la relation inédite d'Ascolin,
rejette le mot Busia du texte, qu'il rem- sur son voyage, exécuté au commencement
place par Rusyjon, c'est & dire Boussillon: du XTTT^ siècle, citée par Webb dans
c'est une pure conjecture, & laqueUe on VArckéoiogie, de Londres, XXI, 401; Jacq.
peut répondre que, dès le temps de Ck)n- de Yitry, /. e.; Annal» OoUm. maa>. L o.
stantin Porphyrogénète et d'Ibn-Khordad- Il est fait m6nti<m de Taisseaux de Ye-
bèh, des vaisseaux russes naviguaient nise, d'Antioche et autres, dans le traité
jusqu'en Syrie. intitulé: La devision de la terre d'oul-
' Amari, Dipl. arab., p. Iv, d'après la tremer; voy. Hopf; Ckromqueê greeo-ro-
description de l'Egypte de Makrizi. maneSf p. 88, not
390 Deuxième période, — J. landation des colonies commerciales.
parvenu jusqu'à nous aucun document, provenant soit des derniers Far timides soit de leurs prédécesseurs, où l'on trouve la mention d'avantages commerciaux consentis en faveur de citoyens de ces villes. Bien des dçcuments de l'antiquité arabe ont nécessairement dû se perdre et, si Fon veut savoir comment cela s'est fait, en voici un exemple instructif Aux archives du notariat de Gênes, il y a un fonds d'actes privés s^ partenant à la période comprise entre les années 1155 et 1164. Dans le nombre se trouvent quelques feuillets couverts de caractères arabes: ils proviennent de l'étude du notaire Giovanni Scriba, qui employait ainsi des morceaux d'un diplôme arabe écrit en caractères de chancellerie de l'époque des sultans fatimides; le texte arabe est accompagné d'une traduction interlinéaire en latin, dont l'écriture semble être du commencement du X" siècle. Les quelques lignes de texte et de traduction conservées donnent à supposer que la pièce, dans son entier, était soit une lettre, soit la minute d'un traité adressée à une ville d'Occident quelconque (pourquoi ne serait-ce pas la ville même de Gênes?) et par laquelle un sultan d'Egypte lui promettait d'étendre sa protection sur les citoyens de la dite ville dans toute l'étendue de son royaume.^ Tout le paquet dans lequel est enfermée la pièce en question se compose d'actes ' constitutif de sodétés formées entre Génois pour des entreprises commerciales lointaines: on y trouve la preuve que, pendant ces neuf années (le hasard fait qu'on n'a point conservé d'actes semblables pour d'autres années), l'Egypte était fréquemment visitée par les navires marchands de Q«nes, peut-être même plus fréquemment que tout autre pays. On ne relève pas moins de soixante-six fois le nom d'Alexandrie indiqué par les associés comme but du voyage à entreprendre: aucun autre port de la Méditerranée n'était alors aussi souvent l'objectif des navigateurs génois.« Quelques-unes des pièces en question spécifient l'objet en vue duquel l'affaire a été montée et nous fournissent ainsi des renseignements au sujet des articles sur lesquels se portait la spéculation. Nous y voyons figurer le poivre, le bois du Brésil, la noix muscade, la cannelle, le dou de girofle, l'alun * etc. Citons encore deux lettres d'affaires, plus andennes d'une vingtaine d'années que les pièces que nous venons d'analyser et conservées dans une collection de lettres manuscrites (cod. 2507) de la bibliothèque de Vienne.* Comme toutes les pièces de la collection aux-
* Amari, Dipl, arab,, p. iii, iv; AtH * Mon, hist. pair., L e, p. 344, 346, délia Società Ligure, V, 683 et s. 514, 516, 520, 647, 767.
* Eb sont publiés dans les Monum, hist, ' Wattenbach, Ber auetriaeum, dans pair. Ckartae, II, 287 et ss. r Archiv für Kunde öaterr. Oeeehiehis-
' Le port de Bougie, au nord de quellen, XIV, 79 et s. r Afrique, ne revient que trente fois; tous les autres ports de mer restent bien en deçà.
VIIL UÈgypte. 391
quelles on peut assigner une date, elles appartiennent à Fannée 1132; si elles ne sont pas, comme toutes les autres, un simple fruit de Timagination d'un maître de style, eUes nous présentent un exemple de la correspondance de deux Génois associés, dont l'un vaquait avec succès au soin de leurs affiiires à Alexandrie et se préparait à Mre voile pour Constantinople en passant par l'Aix^hipel, et dont l'autre, flls de Gugl. Ehnbriaco, y donnait rendez -vous an premier. Nous trouvons là une nouvelle preuve de l'existence des relations commerciales entre Gênes et l'Egypte pendant la première moitié du Xn® siècle. A supposer même que ces letti'es ne soient que des modèles de correspondance, leur valeur n'en serait que fort peu diminuée au* point de vue qui nous occupe, cai- les auteurs de ce genre d'écrits avaient coutume d'emprunter leurs thèmes à la vie réelle. Au reste, il existe bien d'autres preuves que ces docmnents d'intérêt privé, et les chroniques abondent en passages sur l'activité du trafic entre Gênes et Alexandrie.^
De même que les Génois, les VéniUens dorent, sans doute, multiplier d'année en année leurs voyages en Egypte,^ dans la mesure même du développement constant de leur commerce. Amedfi est la seule ville pour laquelle nous devions admettre que ses i*elations avec FÉgypte subirent un ralentissement progressif et finirent par cesser complètement: son commerce subissait le contre-coup de ses infortunes politiques.
A côté de ces nations dont les relations avec l'Egypte sont connues depuis l'époque la plus reculée, il y en avait d'autres dont les noms n'apparaissent dans l'histoire du commerce de ce pays qu'à l'époque des croisades, ce qui n'empêche que, pour y retrouver leurs débuts, il fitudrait peut-être remonter beaucoup plus haut que ne nous peimettent de le faire les documents dont nous disposons. Pour ce qui concerne la Sicile, un diplôme de Eoger U, de l'année 1137, nous fournit un aperçu de la situation à cette époque. Dans ce diplôme, donné à la ville de Salerne en récompense de sa fidélité envers lui et envers sa maison, Roger promettait, entre autres choses, de s'employer pour obtenir la réduction des taxes payées jusqu'alors à Alexandrie par les marchands de cette ville, au taux fixé pour ceux de la Sicile.« Ainsi donc, dès 1137, les
* Voy. p. ex. Marang. Ä7inal. Pu., • Ces voyages se succédaient à époques
p. 245, 258, 266; Annal. Jan., p. 22, 89. régulières, Dans un acte privé du mois
En 1131, un vaisseau génois revenant de décembre 1158, Téchéance fixée est
d^ Alexandrie échoua sur la côte de Ca- Fépoque où la **mudua navinm venerit in
labre : Trinchera, SyUah. graec. m^mbran., Yenecia de Constantinopoli aut de Âle-
Neap. 1865, p. 146. Enfin, les archevêques xandria:** Archiv. Venet., Vu (1874),
de Gènes perçurent de très bonne heure p. 366; voy. aussi Vlll (1874), p. 134.
la dîme sur les vaisseaux à leur retour ' Ughelli, Boita sacra, YII, 399. d'Alexandrie: AJtti délia Soc. lig., H, 2, p. 9, 365.
398 Deuxième période. — J. Fondation des colonies commerdtdes.
Siciliens jouissaient d'un abaissement de tari& en Egypte, et si Boger a tenu sa parole, les habitants de Saleme partagèrent dans la suite la même faveur. Quelques années après, le même roi concluait un traité avec le souverain égyptien et en tirait honneur et profit, dit le chroniqueur.^ Nous ne risquons pas beaucoup de nous tromper en condnant de ces expressions qu'il avait obtenu de nouveaux allégements en fieiyeur du commerce de son pays. Par la ^te, il est vrai, des flottes siciliennes firent des descentes sur les côtes d'Egypte, pillèrent quelques villes' et mirent même pendant quelques jours le blocus devant Alexandrie;* mais ce ne fut qu'un nuage passager: le trafic entre la Sicile et l'Egypte reprit bien vite son cours pacifique, Beigamin de Tudèle nous en est témoin, et il subsista longtemps encore après la disparition de la dynastie normande.
Fise noua des relations avec l'£}gypte pendant la première moitié du Xn^ siècle, sinon même plus tôt^ En 1164, un ambassadeur pisan, nommé Banieri Bottacd, fut reçu à la cour d'Egypte par le calife fatimide Aboul-Mansour-lsmaJQ-el-Dhafir et son vizir le Ziride Abbas: il était porteur de missives de l'archevêque Yillanus et des consuls de Pise; mais ce n'était pas le premier qu'on voyait à cette cour, car son arrivée excita une certaine surprise, parci^. que,* contrairement à la coutume de ses prédécesseurs, il était amené siu* un vaisseau de guerre, tandis que
^ Romnald. Salem., dans Pertz, SS XIX, 424.
' Pendant les années 548 (1153—1154) et 550 (1155) de Vhégite; voy. les extraits d^auteoTS arabes dans Amari, Diplami arabi, p. 458, et dans Wtlstenfeld, Gesch, der Fatimfdm Chalifen, 3^ part., dans les Abh. der OöU. Oes, der Wies. XXVII (1881), p. 92 et s., 98.
• En 1174; voy. GuîU. de Tyr, XXI, 3; Aimai, Pie,, dans Pertz, SB. XIX, 260; Afmal. Caetn^y ibid. p. 312; Michand- Beinaud, Biidioth, des erùia., IV, 172 et s.
^ n me fut donné, pour la première fois, en 1862, d'étudier les plus anciens documents concernant les relations entre Pise et rÉgypte: on ne les connaissait encore que par l'édition pubHée par Lami dans ses annotations & la BonincontrU Hut etc., p. 194—232, insérées dans le cinquième volume des Delieiœ eruditorum, d'après un manuscrit de la Bibliothèque Biocardi à Florence ; le texte est incorrect et les pièces sont présentées dans un désordre
complet. Cependant, je parvins à y déchiffrer les noms des califes El-Dhafir- Biamrillahi et El Faïz-BinaçriUahi, et de leurs vizirs Abbas et Aboul-Garat-Talaïa: cette découverte me permit d'établir que quelques-unes des pièces appartenaient à Fépoque des Fatimides. Un savant, versé à fond dans la connaissance de l'histoire de mahométisme, M^^ le prof.
Weil, de Heidelberg, eut la complaisance de me traduire en allemand les expressions arabes qui se rencontraient ça et là. A la même époque, l'orientaliste italien Michèle Amari étudiait les mêmes documents: il en a publié un texte revu et corrigé, en les classant dans l'ordre chronologique et les accompagnant d'exceUents commentaires, dans l'ouvrage iutitnlé: / diplomi arabi del R Arckivio Fiorentino (Firenze 1863): cet ouvrage fEÛt partie des Docu^ menti degli archi^ tosccmi: depuis lois l'édition Lami a tellement vieüli qu'il est inutile de joindre aux citations l'indication des pages de cet ouvrage.
VUI. L'Égxpte. 898
les autres étaient venus tout simplement a bord de bâtiments marchands. Sa mission avait pour objet l'aplanissement de oertaines difficultés dont souffiaient les relations déjà anciennes des deux nations. L'année précédente, quelques marchands pisans, embarqués sur un même vaisseau avec d^ sujets du calife, avaient massacré les hommes, capturé leurs femmes, leurs enfiuits et leurs marchandises: le calife avait exercé des représailles sur les marchands pisans établis ou de passage en Egypte; le trafic se trouva interrompu, et avant d'en autoriser la reprise, le gouvernement égyptien exigeait la punition des coupables. L'ambassadeur voulut d'abord le prendre de haut, mais il dut finir par céder et par promettre sous serment la satis&ction réclamée;^ à cette condition seulement, le gouvernement égyptien voulut bien prendre, pour les cas où un attentat semblable viendrait à se reproduire, l'engagement de ne pas exercer de représailles immédiates sur les marchands pisans et d'accorder un délai d'une année poui- hdsser aux autorités de Pise le temps de lui en faire réparation. Bottacci dut encore promettre que jamais sa patrie ne prêterait son aide aux Francs de Syrie ou autres pour une expédition contre l'Egypte. Le gouvernement égyptien se réserva le droit de traiter en ennemi tout Pisan rencontré sur un vaisseau de guerre ou un corsaire, et déclara que les marchands ou pèlerins voyageant avec un appareil pacifique auraient seuls droit à sa protection; qu'à cette condition les marchands pisans pouvaient reprendre immédiatement possession de leur fondaco d'Alexandrie, ou entrer en jouissance d'un deuxième fondaco qui était mit à leur disposition au Caire: dès qu'ils auraient acquitté les droits en vigueur, ils seraient libres de vendre leurs marchandises sur tous les points du territoire ou de les remporter s'ils n'en trouvaient pas le placement. Il n'était fait d'exception que pour le fer, le bois et la poix, dont la sortie était prohibée, mais ils n'avaient qu'à les livrer aux agents des douanes égyptiennes, qui avaient ordre de les acheter toujours au prix du marché. Après la conclusion de ce traité, Bottacci fit encore un voyage en Syrie où il avait à négocier certaines concessions pour le conuqerce de son pays,' et^ de là, il retourna à Pise. Comme preuve du rétablisse-
1 M. Langer /op. et^.i p. 68 et s.) croit accorda, le 10 mai 1154, un priTÜ^
que le gouYememeiit Pisan tint sa parole, ans Pisans (Doe. 9uUe relax, tose, y p. 6).
du moins à l^égard du principal coupable: Dans un diplôme postérieur, donné égale-
c'était un armateur nommé Trapüicinus ment à Antioche, et qui se réfère au pré-
(Trepedicinus): ü fut exilé: Yoy. Siat. cèdent (ibid. p. SO), on reconnaît d^à
Pis. inecL, éd. Bonaini, p. 8, 24; Annal, mieux le nom de Pambassadeur sous cette
Pis., S58; Annal. Jan. y 64, 66, S6, 87, forme: Buctaccius: c'est assurément notre
89. L'histoire né dit pas ce qu'il advint Bottacci. M. Langer (op. dt, p. 58, nôt 4)
des autres coupables. admet cette hypothèse et apporte encore
' Sur la demande d'un légat nommé une autre preuve à l'^»puL Butata (?) le prince Benaud d' Antioche
394 Deumhne période. — J. Fondation des colonies commerciales,
ment de l'entente cordiale, il rapportait un flacon da banme le plus fin qn'on Ini avait donné sur sa demande et ramenait vingt -cinq de ses compatriotes dont il avait obtenu la mise en liberté. Nous possédons une lettre écrite par l'un des plus hauts fonctionnaires de VÈgypte. très-probablement le gouverneur d'Alexandrie, et qui, si elle ne fat pas remise à l'ambassadeur lui-même, suivit du moins de très-près son retour. L'auteur de cette lettre y reproduit les points essentiels du traité; puis il expose les bons traitements reçus de tout temps par les Pisans en Egypte, les égards qu'on y a eus pour leurs droits et leurs coutumes, les réductions de taxes successivement accordées à leur commerce, concessions poussées si loin qu'au moment où il écrit, les Grecs et les Sarrasins eux-mêmes, dit-il, paient plus que les Pisans; il insiste sur l'intérêt qu'ont ces derniei-s à vivre avec l'Egypte sur un pied de paix et d'amitié et à renouer un trafic fimctueux.* Citons encore une autre pièce qui est peut-être de la même époque : ordre est donné, en quelques lignes, au cadi d'Alexandrie, de donner aide et protection aux Pisans pour la restauration de leur fondaco et en toutes choses en général.^ Peu de temps après le départ de Ranieri Bottacci, le vizir Abbas faisait assassiner son maître, le calife El-Dhaflr (16 avril 1154) et mettait sur le trône, à sa place, le fils de sa victime, Aboul-Kassim-Issa-el- Faiz-Binaçrillahi, âgé seulement de cinq ans: il voulait être encore plus libre qu'auparavant d'administrer à sa guise ; mais il ne jouit pas longtemps de son usurpation; le 30 mars suivant, il fat renversé par l'Arménien Aboul-Garat-Talaï-ibn-Rouzzik. Le nouveau vizir régna jusqu'en 1160 sous le nom du calife El-Faïz; le gouvernement de Pise lui envoya des ambassadeui-s et rechercha ses bonnes grâces comme il l'avait fait avec son prédécesseur. Les ambassadeurs farent parfaitement accueillis et, quand ils retournèrent dans leur pays, ils rapportèrent du baume le
* Ces deux documents (la lettre et le sassiné le 16 avril 1154; et Bottacci eut
traité) se complèteut l'un Tautre: on les affaire à la fois au vizir et au calife: eu
trouve dans Âmari, Dipl. arab., p. 341 second lieu, le Pisan Ranieri Sciaeca, qui
—249. La lettre porte la date du 17 fé- fut canonisé plus tard, revint d'un voyage
vrier (1164); cependant, il est possible en Terre-Sainte sur le vaisseau qni rame-
que ce chif&e ne soit pas tout & fait nait Bottacci k Pise; or, d'après les dates
exact, car l'original présentait l'indication données par Benincasa, biog^phe de Ba-
dn mois arabe Dsoul-O'ada, dont le der- nieri, (Acta SS. BoU., jun. m, p. 421 et
nier jour tombe le 16 février; il importe es., voy. spécialement p. 489, 464) ce
pourtant de l'établir, car cette date dé- pèlerinage doit se jdacer dans l'année 1153
termine nécessairement ceUe du traité, ou 1154.
Hais, on peut y arriver par d'autres ' Âmari classe ce document à la p. 290
chemins : d'abord , Abbas ne parvint sans exprimer aucune hypothèse à l'égard
pas à la dignité de vizir avant le mois de sa date, d'avril 1153 et le caUfe £1-Dhafir fut as-
VIIL LÉgypfe, 895
plus fln, dont on lenr avait fait présent pom* le service divin, et ramenaient des prisonniers de guerre rendus à la liberté en leur honneur: le vizir leur avait, en outre, remis pour lenr gouvernement des lettres dans lesquelles il assurait que la guerre que lui fiaisaient les Francs ne changerait rien à sa conduite à l'égard des marchands pisans, et qu'il continuerait à les protéger et à les traiter sur un pied d'amitié.^
Les relations intimes de Pise et de l'Egypte^ étaient, à ce qu'il semble, vues d'un mauvais œil dans le royaume de Jérusalem. En 1166, évidemment pour mettre fln à une série de malentendus et peut-être d'actes d'hostilité ouvertes, un traité intervint entre Pise et Baudouin IV,^ mais le roi se réserva expressément le droit de confisquer le fer, les bois de construction navales et la poix trouvés sui* des navires pisans ä destination de l'Egypte, sans que le gouvernement pîsan pût se plaindi'e de cet acte comme d'une violation de la paix. Cependant, il vint un moment où l'intérêt que prenait Pise à tout ce qui se passait en Egypte devint précisément l'occasion d'un rapprochement étroit entre elle et le royaume de Jérusalem. Ceci demande quelques mots d'explication. L'empire des Fatimides marchait à grands pas vers sa ruine; depuis longtemps les califes étaient réduits à une complète impuissance par leurs vizirs, mais aucun de ceux-ci ne parvenait à se maintenir au pouvoir. L'un d'eux, Chaver, se voyant sur le point d'être renversé, appela à son aide Noureddin, te plus puissant des souverains musulmans de la Syrie et de la Mésopotamie-, effectivement, grâce aux troupes de Noureddin, commandées par son lieutenant Chirkouh, il réussit à écraser ses adversaires, mais, une fois affermi, au lieu de tenir ses promesses, il chercha à se débarrasser de Chirkouh et ne trouva pas de meilleur moyen que d'avoir recours à un nouvel allié qui n'était autre qjalAmaury, roi de Jérusalem, Celui-ci avait grand intérêt à ce que l'Egypte fut évacuée le plus promptement possible par les troupes syriennes; car, si Noureddin réussissait à étendre sa domination sur ce pays, le royaume de Jérusalem allait se trouver cerné et menacé de tous les côtés à la
^ Ces lettres sont du 20 mars 1156 Tyr, XVin, 9; Michaiid-Beinaud, Bifd.
et du 2 février 1156 (Amari, p. 250-~254) : dM crois,, IV, 102, 104, et surtout Amari,
leur auteur y donne lui-même tout au p. 456; Wttstenfeldi Fatimiden, départ,
long son nom, Al)oul-Garat-Talaï, et le op, ctL, p. 96.
surnom £l-Malik-el-Çalih, adopté par lui ' On voyait même, à cette époque, des
au moment où il prit solennellement pos- vaisseaux égyptiens à Pise; ce fait est
session du pouvoir (4 juin 1154). Dans relaté par Nicolas, abl)é de Tingheyrar
la première lettre, il nomme de plus son en Islande, qui visita Pise au cours d^un
maître, le calife El-Faïz, et rappeUe qu'il pèlerinage à Bome et à Jérusalem: voy.
a renversé le vizir Abes (c. à d. Abbas) Werlauff, Symbolœ ad, geogr, medii œvi,
et son fils (Naçr) : sur ce point, voy. Aboul- p. 21. féda, /. c. Eût pair. Alex., p. 520; Guill. de ' Doc. suUe relax, tosc, p. 6 et s.
396 Deuxième période. — 7. Fondation des colonies commerciales.
fois. Il répondit donc à l'appel de Chaver et, en 1166, il entra ea campagne contre Ghirkooh qn'fl assiégea, sans snccès il est vrai, dans Bilbeis. En 1167, Nonreddin, dévoilant ouvertement ses projets, envoya une nouveUe armée en Egypte sons les ordres dn même Chirkouli; Amaury, de son côté, prit encore une fois les armes et, dans cette eirconstance, il tat secondé par les Pisans dont il avait snrtont redierché l'alliance à canse de lenr puissance maritime. Au cours de la campa^e, Chirkouh s'empara d'Alexandrie et en confia la garde à son nevea Saladin. Amaury, opérant de concert avec la flotte pisane, alla mettre le siège devant la place; mais elle résista jusqu'à la conclusion de la paix: une des premières conditions du traité fut l'éloignement de SaLadin.^ Les Pisans eussent désiré que ce célèbre marché restât au pouvoir d'Amaury, car, en dépit de toute la bienveillance des califes fatimides et de leurs vizirs, ils ne pouvaient se dissimuler que leur situation y serait encore beaucoup meilleure sous une domination franque; mais le traité restitua Alexandrie au calife £fttimide. Ne pouvant obtenir ce qu'ils préféraient, les Pisans avaient fortement contribué à cette solution; le calife ne l'oublia point et leur en témoigna sa reconnaissance par un abaissement considérable des droits en fftveur des marchands pisans au Caire,' tandis qu' Amaury, pour récompenser les services de ses alliés, leur accordait des concessions à Acre.^ Il est assez probable que ce fut par l'offire de nouvelles fitveurs que Sinibaldus, ambassadeur d'Amaury au mois de janvier 1168, obtint des Pisans la continuation de leur concours, en dépit de leurs embarras intérieurs.^ Au mois d'octobre, sur le point d'envahir de nouveau l'Egypte, le roi reçut de Pise un renfort de troupes et de vaisseaux. On prit par des coups de main les riches villes de Bilbeïs (4 nov.) et de Tennis et on les livra au pillage; mais il Mint lever le siège du Caire pour courir au secours du royaume de Jérusalem, menacé du côté de la Syria^ En 1169, nouvelle incursion d'Amaury, très probablement, appuyée comme les autres, par les Pisans; mais eUe échoua misérablement sous les murs de Damiette.® Le roi revenait toujours à la charge avec un acharnement incroyable: il se voyait déj& en imagination maître de l'Egypte et il distribuait à l'avance
^ Gttil. de Tyr» XIX, 6, 7, 12 — 81; bonoservitio, quod m obddione Alexandrise
Eist regni hieros., dans Pertz, SS. JLVlll, Pisani mihi ezhibuenmt*' bO et 8.; Marang., Ann. Pis., Und. XIX, * Marang., /. c.
257; Amari, Dipl. arabi, p. li et s.; Weil, " Guill. de I^, XX, 5—11; Marang.,
Qesch. d. Ckalif., IV, 820 et ss.; Wilken, p. 258; WOstenfeld, JFhtimidm, op. dt,
Oeaeh. d. Sreuxx., m, 2, p. 82 et ss. p. 112 et ss. , » Marang., le. • Wilken, Gesch. d Kreuxx., m, 2,
' Dœ. suUe relax, tosc, p. 14: ^pro p.l28et88.; Wüstenfeld, op.eif., p. 121eta.
rill. VÊgupte. 897
à ses compagnons^ les villes, les territoires et les revenus de sa conquête; aux Plsans, il prodiguait les promesses: c^étaient d'abord des quartiers au vieux et au nouveau Caire, avec droit de justice consulaire, églises, bains etc., puis, pour plus tard, l'exemption de droits & Alexandrie, à Damiette et à Tennis et, en attendant, un subside annuel de 1000 besants à prendre sur ses revenus au vieux et au nouveau Caire:' beaux rêves, dont finalement aucun ne se réalisa.
Le résultat des luttes engagées en Egypte fiit le renversement de la dynastie fatimide, mais Amaury n'en profita point et la succession échut à Salaheddin ou, pour nous servir de la forme usuelle de son nom, à Baladin, neveu et successeur de ce fameux Chirkouh qui, d'abord lieutenant de Noureddin, puis vizir tout puissant du dernier des fittimides, avait réussi, après la mort de celui-ci (14 sq^t 1171), & s'emparer de son trône. Pour la période correspondante au règne de Saladin, c^est encore sur les relations commerciales de Pise avec l'Egypte que nous sommes le mieux renseignés; nous en savons bien moins pour les autres nations. En 1173, un ambassadeur pisan, nommé Aldeprandus (Ildebrando) se rendit à sa cour afin d'obtenir pour ses compatriotes diverses &cilités de trafic; le sultan, oubliant leur conduite au cours de la dernière guerre, consentit à un nouveau traité.' Cette convention garantissait de nouveau aux Pisans établis à Alexandrie la possession d'un fondaco, d'un bain et d'une église, ainsi que la liberté du culte et les autorisait & faire usage de leurs propres poids et mesures; elle encourageait l'importation en ié^gypte des produits de l'Occident et, en particulier, du fer, du bois et de la poix: elle exemptait les Pisans de tous droits pour l'or et l'argent qu'ils i^>portaient avec eux, mais les obligeait à présenter à la douane, au moment de leur départ, ce qui leur resterait de mcmnaie. Enfin, Saladin mit fin à divers abus dont les Pisans étaient habituellement victimes: exactions de la douane, contrainte de vendre leurs marchandises au gouvernement au dessous du prix courant, opposition par la force & leur départ
Après Aldeprandus, trois autres ambassadeurs pisans se succédèrent» de 1176 & 1180; ces missions avaient en partie pour but la délivrance des prisonniers de guerre, mais, surtout, l'obtention de mesures utiles aux intérêts de la colonie d'Alexandrie et & la sécurité du trafic Nous possédons encore les réponses, toujours favorables, fietites & ces suppliques, soit par Saladin en personne, soit^ en son absence, par son firère Almélik- Aladil et rapportées par les ambassadeurs. Malheureusement, elles sont
^ Par exemple, aux chevaliers de S. dan« Midiaud-Beiiunid, BîU. du croiê^
Jean: Fàoli, CML dipl^ I, 48-60; à Pa- IV, 128.
garnis de Gal&: Strehlke, Tab,ord.teuUm^ * Doe. 9vXU relax, ioêe., p. 15; d. d«
p. 6 et s. La chose était connue en Egypte; 16 sept 1169. à preuve les paroles d'Abou-Taî, rapportées ' Amari, p. S57 et ss.
398 Deuxième période. — L Fondation des colonies commerciales,
toujours conçues en termes très-généraux, de sorte qu'elles ne nous apprennent rien de nouveau au point de vue du commerce & cette époque^ De même que Pise, Gênes et Venise continuèrent sous le règne de Saladin leur trafic avec l'Egypte et conclurent avec ce prince, par l'entremise de leurs ambassadeurs, des traités dont le texte est perdu. Ainsi, le doge Sebastiano Ziani fit, suivant les expressions d'un chroniqueur,^ une paix solide avec le seigneur de Babylone (du Caire) et le souverain des Masmoudas ; ^ pour le premier, il n'y a pas d'erreur possible, c^est Saladin, et le second ne peut être que le prince almohade alors régnant, Âbou-Yacoub-Yousou^ fils du grand conquérant maure Abd-el- Moumen. Gênes de son côté, envoya, en 1177, comme ambassadeur, Kubens de Volta.^ De ces faits isolés on ne saurait, il est vrai, tirer de conclusions en faveur de l'activité des relations commerciales; nous n'insisterons pas non plus outre mesure sur le cas d'un frère de Saladin se
^ La première de ces lettres se trouve dans Amari, p. 264, et porte la date:
mense Aragiappo (Erradjab) 672 (du 5 déc. 1176 au 3 janv. 1177). Saladin s^ donne à lui-même le nom de Joseph: diaprés son biographe Beha^eddin (éd. Schultens, p. 1) et Aboulféda (Annal, muai, IV, 133) il parûtrait que ce nom lui appartenait en réalité. La deuxième lettre, datée du 16 Bamadan 674 (16 févr. 1179) fut rapportée & Pise par Bidolfo Castrato: elle se trouve dansPagnini, Délia deeima, U, 201 et s., et dans Amari, p. 266 et s.: son auteur est Aladü: Amari en donne la preuve p. 462: il en est du même pour la troisième (Amari, p. 267 et s.), datée du mois de Chewal 676 (du 29 févr. au 28 mars 1180) qui fût confiée à Bulgarino Anfossi. Peut^tre fàut-il admettre Texistenoe d'une qvatrième lettre antérieure aux trois autres, et qui aurait été perdu: par cette lettre, le sultan aurait accordé aux Pisans ''des privil^es plus étendus et des habitations plus comfortables." En effet, Tronci rapporte (p. 441 et s.) qu'une flotte sicilienne ayant tenté un coup de main sur Alexandrie (v. ci dessus) ses compatriotes, unis à d'autres Occidentaux, concoururent pendant trois jours à la défense de la place: l'attaque fiit repoussée et les Pisans reçurent leur récompense. Nous pouvons d'autant moins douter de l'authenticité
du fait rapporté par M. Tronci qu'il prend à témoin Marangone, et M. Schaube démontre, dans le Neiies Archiv der Gesellschaft für ältere deutsche Oeschichtskundcy X, 168 et 8., qu'il avait probablement sous les yeux un texte plus complet que le manuscrit de Paris, le seul qui reste et dont la fin est absolument défectueuse. Il parut donc bien établi que les Pisans coopérèrent à la défense d'Alexandrie en 1174, mais il faudrait encore savoir si réellement M. Tronci à emprunté à la source qu'il dte ce qu'il dit de la récompense qui leur avait été accordée, et, à défaut de preuves positives, la discussion reste ouverte sur ce point.
• Eist, duc, Venet., dans les Monum.
Oerm, hist, SS. XIV, 81.
' "Cum Domino Massumutorum." M.
Streit, (Venedig u, die Wendung des vierten KreuM/ugeSy not 123) admet que ce titre désigne le calife de Bagdad; c'est une erreur. Les Massamuti ne sont autre chose que la tribu des Masmoudas, tribu berbère d'où est sortie la dynastie des Almohades: Engelmann et Doxy, Glossaire des mots espagnols et portugais dérités de V Arabe f p. 311 et s. Cest un nom qui se représente fréquemment dans les chro* niques: voy. p. ex. Pertas, 88. VI, 455; XIX, 310 et SS., 429.
^ Amud, Jan., p. 98.