‹ Histoire du commerce du Levant au moyen-âgeChapitre 43 sur 49 · VIII. LÊgifpte · texte numérisé non relu

VIII. LÊgifpte

servant de rintermédiaire d'un Génois désigné sous le nom de Ruggeronus pour échanger une certaine quantité d'alun d'Egypte contre des produits de l'Occident^ Mais nous trouverons un indice plus certain dans un détail des conquêtes de Saladin en Palestine. Parmi les piîsonniers faits à Âscalon et dans d'autres villes du sud de la Palestine, se trouvaient cinq cents mdividus de race franque: le sultan les dirigea sur Alexandrie (automne 1187) avec autorisation de s'y embarquer pour l'Europe sur des navires occidentaux. Nous apprenons à cette occasion que, pendant l'hiver de 1187 — 1188, il y avait dans le port d'Alexandrie trente-sept vaisseaux marchands venus de Gênes, Pise, Venise et autres villes d'Occident.^ Par lui-même, ce nombre ne parait pas bien significatif. Mais, si l'on songe que la grande majorité des marchands allait faire ses affaires en Egypte pendant la bonne saison et que les capitaines de navires aimaient mieux hiverner chez eux qu'à l'étranger, on sera disposé à admettre que, pendant le printemps, l'été et l'automne, ce n'étaient point trente-sept vaisseaux, mais des centaines de bâtiments qui devaient se trouver réunis dans ce port Le même fait nous servira encore à montrer jusqu'où allaient, en dépit de toutes les assurances d'amitié, les défiances des autorités d'Alexandrie à l'égard des Occidentaux. Les patrons des navires rechignaient à recevoir à leur bord les malheureux prisonniers d'Ascalon, parce qu'ils n'avaient ni argent ni vivres; mais le gouverneur d'Alexandrie avait un moyen de leur forcer la main ; il refusa de leur délivrer leurs vergues et leurs gouvernails jusqu'à ce qu'il eût d'eux la promesse d'embarquer leurs compatriotes et de les traiter convenablement pendant la route. Ainsi, le gouverneur d'Alexandrie contraignait tout nouvel arrivant à déposer sous sa garde les vergues et le gouvernail de son navire; bon moyen pour empêcher les patrons de navires et les marchands de quitter le pays avant acquittement complet de toutes les taxes et de s'assurer la possibilité d'exercer des représailles sur les marchands d'une nation si quelqu'un de leurs compatriotes s'était rendu coupable de quelque méfait à l'égard de sujets égyptiens. Et cette formalité était encore en vigueur en 1188, quand Saladin en avait promis la suppression, aux Pisans spécialement, depuis 1173! ^ On voit que, sous le régime musulman, les marchands occidentaux

^ Buggeronns tomba entre les mains hUoih. des crois., TV, 918. On trouvera

de pirates pisans ayec sa cargaison d'alun; des preuves de ce trafic ponr quelques

Saladin envoya à ce propos à Pise un particuliers de Venise pendant les années

ambassadeur chargé de remettre deux 1188 et 1189, dans les actes d'intérêt

lettres que Ton trouve dans Amari, p. privé insérés sous les n^ LXXXm et

262 et s. LXXXVI, dans V Archiv. Veneio, XX, 64

* Contin. de GuiU. de Tyr, p. 101—108: et s., 67. cf. Textrait de V Histoire des patriarches ' Amari, p. 268.

iV Alexandrie, dans Michaud-Reinaud , Bi-

400 Deuxième période. — J. Fondation des cdlomes cofnmereiàles,

devaient se sentir & moitié prisonniers en Egypte et qn'ils n'y jouissaient pas, à proprement parler, d'un seul moment de sécurité absolue.

La catastrophe qui depuis longtemps menaçait les états croisés de Palestine éclata à la suite de la campagne victorieuse de Saladin, mais elle eut poor résultat naturel de provoquer de nouvelles croisades. H s'agissait tout d'abord de reconquérir le plus possible en Terre -Sainte et c'était dêj& une tâche suffisamment difficile: il ne fallait rien moins que la hardiesse d'imagination d'un Richard Cœur-de-Lion pour 8ong:er à s'attaquer directement & l'Egypte, immédiatement après la prise d'Acre; le prince discuta pourtant ce projet avec le consul génois Morino di Piazzalonga et fit son possible pour obtenir la coopération de la république de Gênes pour la campagne qu'U se proposait d'entreprendre pendant l'été de l'année 1192.^ Les choses en restèrent pour le moment & l'état de simple projet, mais toujours de nouveaux Mts venaient prouver que l'Egypte était l'ennemie la plus dangereuse des états croisés, et l'idée mise en avant par Richard fit peu à peu son chemin jusqu'à ce qu'enfin on en vint & dire tout haut qu'il fallait la frapper au coeur, que c'était le seul moyen d'aSranchir la Terre-Sainte de cette menace constante. On sait que la pensée d'où sortit la quatrième croisade, organisée par les chevaliers flamands et français, était d'entreprendre une campa^^e contre l'Egypte et que les négociations entamées avec le doge Dandolo, lorsque celui-ci leur offiit son alliance, tendaient à ce bat'

Sur ces entreftites, le prince Alexis, chassé de Gonstantinople, était allé implorer l'assistance de son beau-frère, Philippe de Souabe, et l'insistance mise par ce dernier à lui procurer des protecteurs, fournit au doge on excellent prétexte pour détourner la croisade de son objet En effet, Venise avait un intérêt politique de premier ordre à provoquer un changement de régime & Gonstantinople; elle tenait à venger les humiliations et les injures que lui avait fiiit subir un indigne despote. Avec l'appui d'une armée telle que peut-être la république n'en retrouverait jamais, on pouvait parler haut sur le Bosphore: l'occasion était trop belle pour la laisser échapper; Enrico Dandolo le comprit Dans une étude récente, M. le comte Biant,^ parlant de l'homme qui fit prendre à là, croisade cette direction inattendue (U en fiait d'ailleurs retomber la rei^nsabilité plus encore sur l'empereur d'AUema^e que sur le dogeX à prononcé le mot de trahison. Cette accusation serait fondée, s'il était

^ Voyes les deux doenments du 11 oet romanes, p. 6; Qeofttoy de Vfllehaidoaîii,

1191 (et lum 1190) dans le Lib.jur^l^ éd. de WaiUy, p. 18.

866 et a ; Us oonilnaent «a moins en ' Innocent m, Philippe de Souabe et

partie les TAStes projets attribués & oe BonifaoedeMontferrat^iZsMieifes^MesftbfM

prince par Sannto, Seer. fideL crue,, p. 902. hêHorigues, 1876).

' Bob. Claiy, dans Hopf, Chron. gréeo-

VIIL UÊgypte. 401

établi que cet homme avait pa prévoir la marche des événements, supposer que les croisés se trouveraient arrêtés à Constantinople et dans l'impossibilité de revenir à leurs premiers projets. Oui, il y aurait lieu de parler de trahison si le doge s'était laissé influencer par des promesses du sultan. On l'a dit: le chroniqueur Emoul qui appartient au monde des chrétiens de Syrie, d'autres encore qui l'ont copié ou qui écrivaient dans le même ordre d'idées, parlent d'une ambassade égyptienne qui serait allée porter à Venise de riches présents au moment du rassemblement de l'armée croisée et aurait foit miroiter aux yeux des Vénitiens des privilèges extraordinaires, des bénéfices énormes à réaliser à Alexandrie, à condition que le doge usât de son influence pour en détourner la croisade.^ L'autorité du chroniqueur qui a lancé cette anecdote n'a pas un tel poids qu'on puisse se fier absolument à lui, surtout en présence du silence gai*dé sur ce point par les principaux historiens de la quatrième croisade: pour moi, je suis très-porté à croire que sa relation n'est qu'un ramassis de tous les bruits qui couraient en Sj^ie dans son milieu. On comprend assez l'irritation des chrétiens de ce pays contre les Vénitiens, après le mauvais tour qu'ils leur avaient joué en leur enlevant des renforts impatiemment attendus. On commentait les actes du Sultan Âhnélik-Âladil; là où il n'y avait que de bons procédés en échange d'un service rendu indirectement et sans entente préalable, les esprits prévenus voulaient voir le prix d'une trahison convenue à l'avance. Il paraît évident qu'Emoul n'a pas fidt autre chose que de «coucher sur le papier tout ce qu'on se disait sur ces combinaisons machiavéliques.^ On a voulu, il y a peu de temps, trouver la confirmation de son récit dans certaines pièces relatives aux rapports entre Venise et l'Egypte, publiées pour la première fois par MM. Tafel et Thomas;^ mais on n'y trouve pas autre chose que l'énumération des concessions obtenues d'Âhnélik-Âladil par deux ambassadeurs vénitiens, Marino Dandolo et Pietro Michiel; il n'y a pas un mot d'où l'on puisse déduire que cette mission eût eu un antécédent dans une ambassade envoyée par le sultan à Venise.^ H faudrait d'ailleurs commencer par

* Ernonl et Bernard le Trésorier, éd. tion de ViUehardouin (Paria, 1874 in 4^

Mas-Latrie, p. 346, 862; Ck)ntin. de GuilL p. 490 et ss.).

de Tyr, p. 251, 265; Chron. gaU, ined, " Taf. et Thom. II, 185 — 189. Ces

(aut Baudouin d^Ayesnes), dans Taf. et quatre pièces forment un tout étroitement

Thom., I, 382; Balduinus Constantinopoli- uni: les deux autres, p. 190 — 193, n'ont

tanus, dans la Chron. Flandr., éd. Smet de rapport ni entre elles, ni atec les

ÇRee. des chron. de Flandre, T. I), p. 132. premières. Elles ont été reproduites en

' Voyez Pétttde de M. de WaiUy, lue à partie dans Mas -Latrie, Traitée de paix

TAcadémie des Inscriptions dans la séance et de commerce, Suppl,, p. 70 et ss.

du 29 août 1873, et publiée depuis à la suite * C'est pour ce motif que M. Hopf (art

des éclaircissements dans la deuxième édi- Oriechenland, op. cit., LXXXV, p. 188)

408 Deuxième période. — 7. Fondation des colonies commerciales.

préciser l'époque à laquelle a eu lieu la mission de Dandolo et de IQchiel, car les pièces en question ne portent aucune indication de date. Les premiers éditeurs ont voulu y trouver l'indication des préparatifs d'une croisade à laquelle les Vénitiens devaient fournir des vaisseaux; ils ont admis qu'il s'a^ssait de la croisade de 1217 à 1221 et, par suite de ce raisonnement, ils ont fixé la date de cette mission à 1217.^ Le comte Biant admet, de son côté,^ que la croisade en préparation pourrait tout aussi bien être la quatrième. J'ai déjà démontré' que le passage sur lequel on appuie ces interprétations ne peut pas s'appliquer à des croisés, car le sultan n'eût assurément pas garanti leur sécurité sur son territoire, mais aux pèlerins que des vaissaux vénitiens transportaient toute l'année en Terre-Sainte.^ MM. Hopf et Streit^ ont cru trouver, en particulier dans le premier de ces documents, certains indices qui prouveraient qu'ils sont bien relatif à la quatrième croisade: par exemple, snivant eux, Dandolo, par suite du rôle prépondérant qu'il a joué dans la quatrième croisade, serait le seul personnage ä qui l'on pût appliquer des épithètes comme celles-ci: leo fortis, duxprudens, mues

mäiium, prudens comestàbUis ce^aneus toHus exercitus Chrisiia-

norum. Mais le style emphatique des dépêches officielles des souverains orientaux est une chose connue et on sait ce qu'il faut en prendre. Dans une l^tre du sultan à Pietro Ziani, successeur de Dandolo, nous voyons celui-ci qualifié de miles mUUum, custos müüUe Christianorum, gubemator Chfidiancffim, et au doge Jacopo Tiepolo, le sultan s'adresse encore en ces termes: le lion et lo pro (i. e. fortis), capUaneus müitum*et capäaneus de lege Christianorum;^ tout cela se ressemble bien. M. Hopf prétend que le traité de commerce en question fut conclu au Caire le 13 Mai 1202 et que l'émir Saadeddin, chargé d'en obtenir la ratification, partit aussitôt après pour Venise, où il serait arrivé avant le départ de la croisade (l*' octobre 1202) : si cela était établi la question de date serait tranchée. Malheureusement, cette énumération de &its n'est qu'une accumulation d'erreurs. A commencer par la dernière indication, elle n'est basée que sur une fitusse interprétation du quatrième document: il n'y est point

a soin de dire que la mission de Dandolo et securi;" Taf. et Thom., U, 187. M. Haet de Michiel au Caire était peut-être une notaux interprête ce passage comme moi réponse à tme iaTitation dn Sultan. H dans son article: Les Vênuiens ont -us donne par mégaide & Michiel le prénom trahi la chrétienté en 1202? Repue Aude Domenioo au lien de Pietro. torique, IV (1877), p. 92.

^ Taf. et Thont, II, 184 et s. ' Streit, Venedig und die Wendung

' Op, eit.y p. 129 du tmge séparé. des vierten Ereuxxugs gegen Ckmetanti-

' Colon, eofnmerç., II, 188, not 2. nopel (Anklam 1877), suppL C, p. 49. « ''Qmnes qui Tadunt in peregrinatione ^ Taf. et Thom., n, 186, 190, 191, 337.

ad 8. sepulcmm cum Venetids, sint salvi

rill. L'Egypte. 408

du tout question d'une ambassade, loin de là; c'est tout simplement une lettre par laquelle le sultan envoie à l'émir d'Alexandrie Faideddin (et non Saadeddin), l'ordre d'installer les Vénitiens dans le nouveau fondaco qui leur a été concédé et de leur expliquer quels y seront leurs droits (ducai €08 istù modo), droits qui devront être ä l'avenir respectés par les successeurs du dit fonctionnaire (omnes Uli qui bajulatum haimerint in terra üla). Ainsi, l'histoire d'une ambassade égyptienne envoyée à Venise n'est qu'une &ntasmagorie, même sous la forme proposée par M. Hopf; la mission vénitienne reste au contraire: c'est un fait positif,mais la question est de savoir s'il faut la placer avant le départ de l'armée croisée. Je ne vois rien dans les faits eux-mêmes qui milite en faveur de cette opinion et nous réduise à &ire violence à la date qui ressort de l'ensemble des quatre documents. D'ailleurs, le deuxième est en somme le seul qui ne porte absolument aucune date: à la fin du troisième et du quatrième, nous lisons l'indication du 19 Chaban; dans le premier, la date est encore plus précise: décima nona Saben, mensis MartiL Or, M. Riant a démontré^ que, pendant la période correspondant au règne d'Almélik Aladil (1200—1318), il arrive seulement trois fois que le 19 Chaban tombe dans le mois de mars du calendrier chrétien; ce cas se présente pour les années 1206, 1207 et 1208. Si l'on veut reporter la date des documents à l'année 1202, comme le font M. Hopf et M. Riant lui-même, il faut corriger Martii en Madii; M. Streit, qui adopte l'année 1203, est obligé de &ire la même opération.^ Mais, si l'on se contente de prendre la date telle qu'elle est, les documents en question appartiennent non plus à l'époque d'Enrico Bandolo, ce qui, d'ailleurs, peut parfaitement ne pas être, malgré les pompeuses épithètes données au doge, nous l'avons prouvé plus haut, mais à celle de Pietro Ziani (1206 — 1229). Le changement de directicm de la croisade et la révolution accomplie sur le Bosphore avaient détourné des états du sultan un danger imminent: quand tout fiit fini, le doge ne manqua pas de s'en prévaloir auprès de lui et dinsister sur la grandeur des droits acquis par Venise à la reconnaissance de l'Egypte: Dandolo et Michiel furent chai*gés d'aller en réclamer la preuve palpable. Leur mission eut-eUe lieu en 1206, en 1207 ou en 1208? H ne peut être question que de l'une de ces trois années, à moins de faire violence au texte. Pour ma part, je penche, avec M. Hanotaux,« pour l'année 1208: en effet, dans les pièces sur lesquelles nous discutons, le sultan Âlmélik-

^ L. e,, p. 129. de Michiel à Constantinople se place &

^ Op. ou., p. 32. Pour combattre la Fannée 119S: yoy. Taf. et Thom., 1, 246

date de 1202, il prétend qu'à cette époque et as. (Les dates sont indiquées d'après

Pietro Michiel remplissait probablement une le calendrier grec: 27 sept. — nov. ind.

mission à Gonstantinople et non au Caire; 2, ann. 6707).

à cela on peut répondre que cette mission ° L. e,, p. 96.

404 Deuxième période. — L Fondation des colonies commerciales,

Aladil se domie les titres de rex regum /^dominus imperatorum) et anncus miri Anumumi (œmcus de Mirmomuni); mais ces deux titres, „roi des rois^ et „ami du commandeur des croyants^, ne furent attribués au sultan qu'en l'an 604 de l'hégire ^ qui commence au 28 juillet 1207 , de sorte que le 19 Chaban correspond au 9 mars 1208. Le comte Biant prétend qu'il est impossible que Marino Dandolo ait conclu un traité de paix le 9 mars 1208 en Egypte, par la raison qu'au mois de février de la même année il était à Venise, où il signait comme témoin un acte de donation.' Je le yeux bien, à condition qu'il soit d'abord constaté que, dans les deux cas, Marino Dandolo ne serait qu'un seul et même personnage; mais la ftmille Dandolo était tellement nombreuse qu'il a parftitement pu s'y trouver simultanément deux individus portant le prénom de Marino.

Le sultan avait tout lien d'être satisfait des services rendus à son empire par la république de Venise et des déclarations amicales de ses ambassadeurs; aussi donnart^il des ordres pour que les marchands vénitiens fassent traités dans toute l'Egypte comme les membres d'une nation amie; en outre, il leur accorda un abaissement de droits et un deuxième fondaco à Alexandrie, où ils en possédaient déjà un.^ Quelque temps après, dans une lettre adressée au doge Pietro Ziani, il renouvelait l'expression de sa reconnaissance et déclarait son intention d'avantager les Vénitiens de préférence à toutes les autres nations; effectivement, il accueillit de la manière la plus gracieuse toutes les demandes qui lui furent présentées par un nouvel ambassadeur du même doge, Pietro Ârpani, dont la mission se place, suivant toute apparence, en 1217>

Nous étudierons spécialement, plus loin, les relations de Venise avec l'Egypte: revenons pour le moment à la question générale. La répétition des croisades maintenait un état de tension constante dans les rapports entre l'Egypte et la chrétienté d'Occident, et le gouvernement égyptien ne voyait pas sans inquiétude l'augmentation incessante du nombre des Francs à Alexandrie: c'est ce qui motiva un acte de violence commis en l'an 612 de l'hégire (1216 à 1216 de l'ère chrétienne). Il n'y avait alors pas moins de 3000 marchands Francs dans Alexandrie: un jour

^ Annal, mualem., IV, 224. M. Streit a par les Vénitiens. Cela démontre que

adopté cette expression, op. cit, p. 49, l'interprétation du passag:e ci-dessus adoptée

sans y attacher autrement d'importance, par nous est la vraie, en dépit des cri-

* Revue des queetions kigtoriqueSf Janv. tiques de M. Hanotaux, 1. c, 90.

1878, p. 108 et s. * Taf. et Thom., 1, 190-198. M. Streit

' Taf. et Thom., I, 186: ''Jnnzimus place la première de ces pièces à Tannée

eis fnndicom in Alexandria."* Le traité 1206, la deuxième à Tannée 1217: M. Biant

de 1288 présuppose déjà comme un fait adopte pour toutes deux la date de 1217

existant la possession de deux fondaci (p. 128).

VIIL UÉgypte, 405

qu'on vaisseau arrivait ayant à bord deux grands seigneurs d'Occident, le sultan Âlmélîk, les soupçonnant de vouloir exécuter un coup de main sur la ville avec la complicité de ces marchands, les fit jeter en prison ainsi que tous les marchands et confisqua tout leur avoir. ^

Cette défiance n'était que trop justifiée: nous en trouvons la preuve dans un détail de la croisade entreprise, en 1218 et 1219, par les chrétiens de Syrie et d'Occident, pour s'emparer de Damiette, la clef du Nil. Le siège Ait long et pénible: parmi les assiégeants il y avait beancoiq^ d'Italiens: Genes, Pise et de Venise même y étaient représentées;' quand la ville se rendit enfin (6 nov. 1219), on s'en réjouit dans ces vflles, non pas tant comme d'un succès militaire que comme d'une bonne affidre pour le commerce d'Egypte. En effets à partir de ce moment, on put s'apercevoir en Terre -Sainte que les marchands qu'on était habitué à y voir venii* l'abandonnaient pour Damiette:^ les quatorze gfilères véidtiemies qui entrèrent au mois d'août 1220 dans ce port pouvaient tout aussi bien faire partie d'une fiotte marchande que d'une flotte de guerre. Malheureusement pour la chrétienté, elle ne jouit pas longtemps de sa conquête. L'armée croisée ayant voulu pénétrer dans l'intérieur, cette expédition eut une issue lamentable et le premier résultat de ce désastre fut la reddition de Damiette entre les mains du sultan (8 sept 1221): c'était en vain qu'une partie de la garnison avait insisté pour tenir jusqu'à la dernière extrémité. Une chose très-frappante, c'est que ceux qui se firent le plus remarquer par leur opposition à l'exécution de la capitulation, furent précisément les représentants des trois villes 0(Hnmerçantes d'Italie et surtout les Vénitiens.^

Les Chrétiens n'avaient donc point réussi à prendre pied ä Damiette, mais leur tentative laissa en Egypte une extrême irritation. Les chrétiens du pays en portèrent tout le poids ^ et les marchands chrétiens en particulier furent peut-être traités encore plus mal qu'auparavant D'un autre côté, bien que le succès n'eût été que passager, en Occident on se disait qu'il n'était donc pas impossible d'occuper une ville d'Egypte

* Amari, DtpL arab., p. Iv ; diaprés et Acconis ad nidulimi sont redacti quo-

Makrizi. niam mercatoresi qui cam mercîmoniiB

' Noiu pourrions accumuler ici les ci- venire solebant, non veniunt; perefcrini

tations; nous nous contenterons de ren- etiam, qui solebont Aooon venire, non

voyer à la relation détaillée du siège de veniunt; immo fere omnes vadunt Dami-

Damiette donnée par Wüken, Geseh, der atam:'' Bibl des éeoles framç, éP Athènes

Kreuxx.y VI. et de Borne, fasc. 19, p. 126.

" Il n^y avait pas un an que Damiette ^ Chron, Turon,, dans le Reeueü des

était au pouvoir des chrétiens, que les hist. de la Frcmee, XVIII, SOd. évêques et abbés de Palestine adressaient ^ Eaynaldi Annal. eeeL ad. an. 1S98,

à Philippe Auguste une lettre (1 oct 1320) n® 9. dans laquelle nous lisons: ^Redditus Tyri

406 Deuxième période, — J. Fondation des colonies commerciales.

et qu'une attaque vigoureusement menée pourrait bien mettre toute la côte au pouvoir des chrétiens. Tels sont, sans doute, les motifs pour lesquels le gouvernement vénitien interdit à ses sujets tout trafic avec l'Egypte, au moment où Frédéric allait entreprendre la croisade dont il fidsait depuis plusieurs années les préparatifs; il était temps de cesser de fournir soi-même à l'ennemi des moyens de résistance. Non-seulement il était défendu ä tout marchand de porter en Egypte des bois de construction, du fer, de la poix et autres articles, sous peine de bannissement, de séquestre mis sur ses biens etc., mais si l'un deux osait passer outre, le premier venu était autorisé à se saisir de sa personne, et, pour tout acheteur d'articles rapportés d'Egypte, la peine de la confiscation était de droit ^ Le gouvernement vénitien poussa les choses encore plus loin; pendant ces quelques années (vers 1224), il interdit à tout armateur ou capitaine marin d'expédier aucun navire en Egypte et même d'y toucher seulement; en 1227, il maintenait encore cette interdiction et donnait une sauvegarde à un individu qui, ayant rencontré un vaisseau faisant route pour l'É^rpte, l'avait saisi et brûlé ;2 il défendait tout achat de marchandises en î^ypte et ordonnait la confiscation des articles de cette provenance partout où ils pourraient être saisis, alors même que leur propriétaire ne les tiendrait que de seconde main.' La ci*oisade si longuement préparée ne reçut un commencement d'exécution qu'en 1228, et la manière dont elle fut menée lui enleva à l'avance toute chance de résultats sérieux. Au lieu d'attaquer l'Egypte, Frédéric II noua des relations amicales avec le sultan alors régnant, Ahnélik-al EamiL Mais, quel que soit le jugement que l'on porte sur la conduite générale de ce prince en Orient, on doit reconnaître que cette politique fut beaucoup plus &vorable au commerce que ne l'eût été la conquête des ports de l'Egypte, car la domination chrétienne n'eût jamais pu s'y maintenir longtemps.

Nous ne possédons malheureusement que très-peu de renseignements sur les négociations poursuivies entre Frédéric n et Mélik el £amil: il règne une obscurité complète sur toutes les conventions an-êtées entre eux avant la croisade. Pour les concessions obtenues par l'empereur

^ Au mois de mars 1SS6, le doge Pi- un vaisseau était détaché en croisière

etro Ziani envoie cette interdiction en dans la mer Adriatique pour la surveil-

communioation an gouverneur de Crète, à lance des contraventions: lAb, plegtorum,

titre d^ordonnance récente (Taf. et Thom., p. 102.

n, 260 et 88.; Bomanin, l^oria di Ve- * Lib. pUgiorum, p. 86, 39, 40, 41,

nexM, n, 439 et ss.). Le texte original 49, 62, 68, 75, 77, 78, 79, 125, 134, 141;

n'est pas arrivé jusqu'à nous, mais nous MonumeniaspeetaniiakistoriamSIavorum

possédons une preuve de la rigueur avec meridionalium, I, 93; III, 394. laqueUe les ordres donnés reçurent leur ' Lib, pîegiorum, p. 87 et s., 89, 91,

application; c'est qu'au mois de juillet 1226 92, 98, 114, 116, 119.

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