‹ Histoire du commerce du Levant au moyen-âgeChapitre 46 sur 49 · Premiàre zone · texte numérisé non relu

Premiàre zone

1* L^emplre grec sous les Paléologues et les principautés franques de Grèce Jusqu^au traité de Turin, 138L

n fiftut revenir un instant sur nos pas et nous reporter à l'époque où les Oénois avaient été expulsés d'Acre par leurs rivaux. Ce fut pour eux une dure épreuve: leurs maisons, leurs mui*ailles, leurs doigons avaient été rasés; leurs ennemis s'étaient partagé leurs biens; ils ne pouvaient pas même se montrer dans la ville sans se soumettre à des conditions humiliantes; toutes les tentatives de conciliation avaient échoué, repoussées par leurs vainqueurs avec une hauteur arrogante. C'en était trop, et ils devaient nécessairement saisir, de quelque main qu'elle leur vînt, toute occasion de rendre aux Vénitiens le mal pour le mal. Or, voici qu'un jour ils apprirent qu'il se préparait en Grèce une entreprise dont la réussite serait un désastre pour leurs ennemis. Michd Pàléologue se disposait k entrer en campagne dans le but de chasser les Latins de Gonstantinople et de reprendre possession de l'antique capitale de l'empire grec Les Génois n'ignoraient point qu'en s'alliant h ce prince ennemi des Latins, ils allaient provoquer l'indignation de tout rOcddent et surtout les colères du pape, car c'était le renversement de son œuvre de prédilection, la restauration de la religion catholiqueromaine sur le sol de la Grèce.^ Mais l'existence de l'empire latin était étroitement liée à la prépondérance de Venise à Byzance; la destruction de l'un était la fin de l'autre, et, pour les Génois, expulsés du cœur de la Syrie, il y avait dans la pensée d'expulser & leur tour les Vénitiens

' Le pape prononça effecÜTement l'ex- galères qu'Us ayaient enToyées à Ck>nstan-

conunnnication et ne la leva que le jour tinople, pour appuyer Michel Pàléologue:

où les Génois se furent décidés à céder Posse, Anaketa VaHoana, p. 18 et st.,

à ses avertissements et à rappeler les 24, S8.

428 Deuxième période, — IL DéveloppetnefU du commerce du Levant.

du cœur de la fiomanie une perspective si tentante, que la crainte même de l'excommunication n'était pas assez forte pour les retenir. Donc, au mois de Janvier 1261,^ deux ambassadeurs, Guglielmo Vesconte et Guarnerîo Giudice allèrent, par ordre de Martine di Fano, podestat de (rênes, et de Guglielmo Boccanegra, capitano del Popolo, proposer à Michel Paléologfue l'alliance de la République contre Venise. Le 13 mars de la même année, ils signaient avec lui le trcUté de Nymphœum:^ c'est un fait d'une importance capitale sur lequel nous devons insister à cause de ses conséquences. Par ce traité, les Génois promettaient au prince le concours de toutes les forces dont leur gouvernement pourrait disposer et en particulier celui d'une flotte et de ses équipages; Michel prenait k sa charge la solde et les vivres. On sait avec quelle promptitude U se rendit maître de Constantinopie; ce fiit un coup de foudre. En Occident, quelques historiens postérieurs ont soutenu que les Génois avaient coopéré à ce &it de guerre; il n'en est rien et, sur ce point, nous devons donner raison à l'affirmation contraire de l'historien byzantin Nîcéphore Grégoras.' En effet, une flotte génoise prit bien la mer, sous les ordres de Martino Boccanegra, immédiatement après la ratification du traité,^ mais cette ratification n'avait eu lieu à Otènes que le 10 juillet, et le 25, Constantinople se rendait: il est donc matérialement impossible que les renforts génois soient amvés k temps. Il n'y avait d'ailleurs point de leur faute et Michel Paléologue ne s'en crut pas moins tenu de remplir ses engagements. Leur coopération effective et jusqu'au succès de l'entreprise avait pourtant été expressément stipulée: à cette condition seulement, l'empereur leur avait promis d'ajouter de nouvelles pn^riétés à celles qu'ils avaient possédées autrefois dans Constantinople: ces nouvelles propriétés, inscrites dans le traité, étaient l'église de Notre-Dame, alors possédée par lès Vénitiens, avec les magasins dont elle était entourée, son cimetière et le terrain occupé par la citadelle des Vénitiens, condamnée à la démolition (solum castri Venetorum., quod est in ipsa eknUtteJ, La condition n'avait pas été remplie à la lettre, mais, après son entrée

' n est impossible d'admettre une date jours, particulièrement en hiver et au

postérieure, car Martino di Fano quitta printemps; cf. Georg. AcropoL, p. 30, 73,

les fonctions de podestat au commencement 91, 109, 110, 187; Nîcéph. Greg., I, 50,

de février 1261; voy. Canale, Nuova m- 137, 190; Ducas, 83, 104 etc. Le docu-

taria di Oenova, II, 149, not., 664: il est ment original est daté: apud NifFum. Le

également difficile d'admettre une date iMis-peuple donne encore & cette localité

antérieure, par la raison que le traité ne le nom de iVi'ÇK> (Nifio), d'où les Turcs

fut conclu que le 13 mars 1261. ont fait Nif (communiqué par M^ H.

' Nymphaum, localité située dans la Kiepert), province de Lydie, non loin de Magnésie 'I, 97; éd. Bonn,

et de Sardes: palais et jardins; les empe- * Annal, Jan,, p. 243.

reurs grecs y faisaient volontiers des se-

A. L L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 429

solennelle dans sa capitale (15 août) S Michel Paléologne ne se fit point prier ponr livrer la citadelle vénitienne anx Génois: ceux-ci en commencèrent snr le champ la démolition, au milieu des cris de joie et des sonneries de trompettes, et en envoyèrent des pierres à Gênes où elles devaient être exposées comme trophées de guerre;* de même, quelques années avant, après la destruction de la colonie génoise d'Acre, leurs ennemis avaient envoyé h Venise des pierres destinées à la construction d'un monument commémoratif. En dehors de Constantinople, Michel avait promis aux Génois un établissement à Smyme; le document même constate la richesse de cette ville et l'excellence de son port; les Génois devaient jouir du plein exercice de l'autorité politique sur la ville, ses dépendances et ses habitants, à la seule condition d'y reconnaître les droits de l'évêque grec au point de vue religieux. Nous n'avons aucune raison de douter que cette clause du traité ait été exécutée, mais les nouveaux maîtres de Smyme ne jouirent pas longtemps de leur acquisition, car, peu de temps après, les Turcs sei^ouddes se répandaient comme un flot envahisseur sur toute la partie occidentale de l'Asie^ Mineure. Le traité de Nymphseum garantissait encore aux G^ois l'établissement de simples colonies, avec justice consulaire et accessoires ordinaires, tels qu'église, boulangerie, bain, etc. dans les villes suivantes: 1^ à Afksaf en Carie, en face de Samos:^ pendant les vingt années qui suivirent le traité, ce fut entre la nouvelle population génoise de cette ville et l'ancienne population grecque une rivalité à qui équiperait le plus de vaisseaux pour faire la course sur les Vénitiens, mais toutes deux durent, sans doute, dès avant 1300, céder la place aux Turcs: 2^ à Adramfttium: au commencement du siècle suivant, cette ville était encore au pouvoii- des Génois; nous la voyons, à cette époque, défendue contre les Turcs par une garnison énergique, sous les ordres des seigneurs de Phocée issus de la maison de Zaccaria dont nous aurons bientôt à nous occuper;^ 3^ enfin à Cassandria, non loin de Thessalonique. Le traité assignait, en outre, aux Génois des stations commerciales avec consulats, dans les îles de Chio^ et de Lesbos, de Crète et de N^epont:

^ Georg. Acrop., p. 196. Son général nudo, dans Hopf, Cknm, grée,-rom,, p. 114

en chef, le César Aleziofl Meliasenos Stra- et s., 172.

tegopoolos avait réussi à prendre la ville ' Annal, Jan., p. 243.

par un coup de main (25 juillet) , grâce ' Voy. Taf. et Thom., m, 71, 161 et s.

à une circonstance favorable: le podestat * Pachym. Il, 568.

des Vénitiens, Marco Gradenigo, avait em- ' Suivant Agost Ginstiniani, Foglietta

mené toutes les galères disponibles dans et Bizzaro, Michel Paléologue aurait fût

une expédition contre Daphnousion, de don à la ville de Gènes de Tue Chic tout

sorte que Constantinople était privée de entière: c^est une erreur et on ne com-

ses meilleurs défenseurs. Voy. aussi Sa- prend pas comment M. Carlo Pagano (Deiie

430 Deuxième période. — IL Dévdoppement du commerce du Levant,

Michel Palëologtte avait alors encore Tespoir de reconquérir ces deux dernières. Si richement dotés que fussent les Génois dans l'empire grec restauré, rien, on peut Taffirmer, ne leur faisait autant de plaisir que de voir leur grande rivale, Venise, chassée des marchés de la Grèce et du Pont: k cet égard, Michel leur donna doublement satisÜEU^ion: il leur promit, d'une part de n'accorder la liberté de commerce à aucun des ennemis de la commune de Gênes, à l'exception des Pisans, ses fidèles sujets,^ et, d'autre part, de ne permettre l'entrée de la mer Noire à aucun vaisseau marchand, sauf aux bâtiments génois et pisans et à ceux qui seraient chargés d'ai*gent ou de fournitures pour le compte de l'empereur. Ajoutons enfin qu'en vertu du traité, les Génois devaient jouir de l'exemption entière des droits de douane qu'ils avaient payés jusqu'alors.

Tels sont les points principaux de ce traité de Nymphseum' dont l'exécution devait assurer aux Gtënois dans l'Archipel, le Bosphore et la mer Noire, une prépondérance analogue h celle dont avaient joui, pendant soixante ans environ, les Vénitiens, sous les empereurs latins. Mais Michel Paléologue n'était nullement disposé & les favoriser uniquement, à l'exclusion de tous les autres; loin de là, il fit son possible pour gagner l'afiection et le dévoûment de tout ce qui restait d'Occidentaux k Constantinople et sa conduite en cela était dictée par son intérêt bien entendu; il pouvait de jour en jour s'attendre à une attaque partie d'un point quelconque de l'Occident; il importait que ni ces colons ni leurs pays d'origine ne fissent cause commune avec ses ennemis. H promit donc aux Vénitiens sous la direction de leur baile, aux Pisans sous l'administration de leur consul, comme aux Génois sous celle de leur podestat la même liberté d'allures et des franchises et de bons quartiers. Pourtant, il se fiait peu aux Occidentaux et, en dépit des bonnes paroles qu'il leur prodiguait, il le laissait voir au soin qu'il avait de les forcer d'habiter séparément^

impreae e dd dommio dei Oenovesi nella existait auparavant ils auraient cessé d'être

Cfrecia, p. 80) a pu la reproduire, puis- voisins. Hais il y a toute apparence

qu'il avait le document original sous les que les deux nations conservèrent d*une

yeux. manière générale leurs anciens quartiers

' L*acte de ratiAcation nomme égale- (Paspati, dans V Annuaire du Syüogos,

mentPise parmi les puissances amies que Vn, 104, 106, 107, dans les Bvtaa^ipa*

la flotte génoise devra respecter. fitUxw, p. S06): la situation de ces

* Lib. jur.f I, 1860 et ss. quartiers répondait parfidtement aux vues

' D'après les expressions de Pachy- de Tempereur, puisque, comme nous Pavons

mérès, I, 168, on pourrait croire que, tout dit précédemment, ils n'étaient pas ab-

en consentant à laisser les Vénitiens et solument limitrophes. On ne voit pas

les Pisans dans la ville, Michel leur ckirement s'il agrandit la distance qui

aurait assigné de nouveaux quartiers, les séparait, ni comment il s'y serait

de sorte, que contrairement à ce qui pris. Peut-être mit -il des Grecs dans

A. L L'empire grec et Us principautés franques de Grèce. 481

Sa défiance était d'ailleurs beaucoup moins vive à l'égard des VénitienB et des Pisans, devenus beaucoup moins nombreux qu'autrefois^ qu'à l'égard des Génois qui affluaient en masses et qui, fiers de leur nouvelle prépondérance, pouvaient être disposés à en abuser.'

De toutes les puissances firanques auxquelles la victoire de Michel Paléologue avait arraché la domination de la Bomanie, Venise fut la première qui entra en campagne pour sauver tout an moins les restes de ses possessions directes ou indirectes. Les forces combinées des Grecs et des Génois n'étaient pas en état de résister aux flottes qu'elle envoya dans l'Archipel; elles se firent battre à la bataille livrée à la hauteur de la petite île de Settepozzi.^ On avait pu craindre que l'empereur n'étendît ses conquêtes jusqu'à la Crète et à Chypre;^ cette dé&lte l'arrêta net et lui, voyant qu'au lieu de le mener à la victoire, les équipages des galères génoises ne faisaient que causer des troubles dans son empire, il se décida, en 1263, à les congédier.^ H était déjà peu satisfoit de ses alliés; en 1264, il passa du mécontentement à la rupture ouverte: voici comment. Il lui revint un jour, par une voie détournée, que le podestat génois de Constantinople, Gngliélmo QuerdOy s'entendait avec Manfred, roi de Sicue, et avait formé avec lui le projet de s'emparer de Constantinople et d'y rétablir la domination latine; Guercio d'ailleurs ne nia point le complot Cette conspiration n'était, il est vrai, que le fait d'un individu isolé ; il avait pu nouer cette intrigue à l'insu de son gouvernement; néanmoins, sous l'inspiration de sa défiance invétérée à l'égard des Latins, l'empereur ordonna à tous les Italiens de sortir de Constantinople et assigna comme résidence aux Génois une ville assez éloignée de la capitale, Héradie (Erddi)j située sur la mer de Marmara entre Selymbria et Bodosto.^ En vain le gouvernement

rintervalle, à la place des Amalfltain«, ' On trouve le nom de oette üe dté

qui ne pouvaient plus prétendre à un par Hart da Ganale, p. 488 (voy. not,

quartier spécial. Peut-être aussi cette p. 7d2), et par Dandolo, p. 371, à propos

partie de la viUe avait -elle été atteinte de la bataiUe, et encore dans Taf. et

par les incendies qui ravagèrent les quar- Thom., HI, 169 et dans Muntaner, trad.

tiers francs au moment de la prise de Lanz, U, 180. C^est Tue de Spezziapoulo

Constantinople en 1261, comme cela était (la petite Spezzia), au sud de la Spezzia;

déjà arrivé en 1S04, et avait -on pu, par voy. la note de VAUante Luxoro, dans

suite, reculer à Taise les limites (Pachym. les Atti délia Soe. Lig^ V, 97.

I, 147; Georg. Acrop., 192). ^ Taf. et Thom., m, 67; Mas-Latrie,

' Les fonctionnaires vénitiens et les Hiat de Chypre, I, 399; n, 69; m,

principaux marchands avaient pris la fuite. 663 et ss.

n ne restait plus guère que de petits ' AnnaL Jan,, p. 246 et s.; M. da

marchands et des ouvriers. Oanale, p. 496.

' Pachym., I, 162 et s., 167; Niceph. * Annal, Jan,, p. 249; Pachym., 1, 16& Greg., I, 97.

432 Deuxième période, — IL Développement du commerce du Levant.

génois bannîtril Guercio, en vain ses ambassadeurs réclamèrent-ils Fezécution da traité qui garantissait à leurs compatriotes la jouissance d'un grand quartier dans Constantinople sous l'administration de leur podestat, en vain demandèrent-ils au moins pour eux l'autorisation de rentrer à Péra; l'empereur maintint sa décision.^

Tandis que, d'un côté, il faisait sentir aux Génois le poids de son courroux, de l'autre, il entamait des négociations avec Venise par l'entremise d'un prisonnier vénitien; il voulait voir s'il ne serait pas plus heureux avec ses anciens ennemis qu'avec ses anciens alliés. Le doge Baniero Zeno répondit à ces avances, au mois de mars 1266, par l'envoi de deux ambassadeurs, Jacopo Dandolo et Jacopo Morosini, munis des pouvoirs les plus étendus en vue de la conclusion d'un traité. L'empereur promit (8 Juin 1265) en premier lieu, de laisser la commune de Venise en tranquille possession des villes de Coron et de Modon, de l'île de Crète et de la partie de 111e de Négrepont occupée par elle, et de ne point inquiéter les nobles Vénitiens qui s'étaient taillé des principautés dans les îles de l'Archipel; en second Ueu, de mettre à la disposition des Vénitiens à Constantinople, Thessalonique et autres villes, des emplacements suffisants pour l'organisation d'établissements commerciaux qui seraient administrés par des fonctionnaires à eux.' Il était entendu que l'on chasserait les Génois du territoire de l'empire et que, s'ils devenaient agressi&, les Vénitiens uniraient leurs forces à celles des Grecs pour les repousser. Ce traité marquait donc une évolution complète de la politique impériale du côté de Venise, et le prince ne devait s'attendre à rien moins qu'à un refus de ratification de la part du doge. Cependant, tout bien considéré, on comprend de quelles difficultés était entourée poui* celui-ci la décision à prendre. Il existait encore des û-agments très-vivaces de l'ancien empire latin, la principauté de Morée, le duché d'Athènes, les petites seigneuries de Négrepont et des Cyclades, et on n'avait pas encore perdu l'espoir d'obtenir le concours de l'Occident en vue de réunir de nouveau ces tronçons épars: cette perspective promettait aux Vénitiens des avantages autrement considérables que ceux que leur assurait le Paléologue. Devaient -ils lier à perpétuité leur politique à celle d'un emperem* grec que peut-être une nouvelle révolution jetterait quelque jour à bas de son trône? H ne s'agissait en effet de rien moins que de cela et non d'un traité provisoire. Devaient-

^ Annal, Jan., L e. berichte der Wiener Akad., pkOos, hist.

' Comme cette partie du traité ne re- Ol.t oot 1860; en grec et en latin dans

çnt point son exécution, je me dispense le Oartulaire vénitien, m, 69 et sa., pnU.

d^énumérer les localités en question. On par Taf. et Thom.; en grée seulemeot

trouvera le texte de ce document «i grec, dans Miklosich et Maller, Aeta groea

en latin et en allemand dans les Sitxungs- medii (Bviy lu, 76 — ^84.

A. L L'empire grec et les principautés franques de Grèce. 433

ils, comme on le proposa dans le conseil, conserver la neutralité, même dans le cas où l'empereur attaquerait et réduirait à l'obéissance les seigneurs de Négrepont, de tout temps alliés de Venise? Ces considérations, peut-être aussi les objurgations de puissances amies ^ déterminèrent le doge à repousser la pai:K qu'on lui of&ait et à préférer un ti-aité à court terme. L'empereur comprit que Venise cherchait seulement à gagner du temps pour se retourner contre lui au moment favorable; en conséquence, il fit traîner les négociatons en longueur et, au bout de trois ans, en 1268, il consentit h signer un traité pour une durée provisoire de cinq annés;' ce traité renfermait encore une grande partie des clauses arrêtées en 1266, mais, sur deux des points principaux, il était beaucoup moins avantageux pour Venise. D'abord, l'empereur en avait effacé l'obligation, acceptée précédemment par lui, de chasser les Génois de Constantinople et de l'empire en général:.^ cette fois, pour étouffer le germe de troubles préjudiciables à l'empire, il se bornait à poser en principe la défense aux deux nations rivales de vider leui*s différends, soit dans les détroits qui relient la mer Egée à la mer Noire, soit dans la mer Noire elle-même. En second lieu, il se reftisait à désigner certains points où les Vénitiens pourraient former des établissements permanents: il bornait ses concessions à l'autorisation de louer les emplacements qui leur paraîtraient convenables et encore, seulement après entente spéciale. Jamais empereur grec ne s'était encoi'e montré aussi avare de ses faveurs et cette parcimonie devait paraître d'autant plus dui-e aux Vénitiens que, pendant soixante ans, ils avaient parlé en mutres dans l'empire.

En 1267, ils purent croire un moment au rétablissement de l'ordre de choses qu'ils appelaient de leurs vœux; Baudouin, l'empereur détrôné et errant, avait trouvé un puissant allié dans l'ambitieux roi de Naples, Charles 1er d'Anjou. Par le traité de Viterbe,* ce prince prit l'engagement d'entrer en campagne contre les Grecs, de renverser les Pàléologues et de restaurer l'empire latin. Le traité contenait une clause spéciale stipulant, le rétablissement des Vénitiens dans leurs droits et leurs biens et elle se retrouve encore dans les instructions données pai' le roi, en 1269, aux ambassadeurs chargés par lui de conclure une alliance avec Venise.* Cependant, cette négociation parait être restée sans résultat Pour le

^ Le mot ^'turbatufl" de Dandolo, p. * Dacange, HisL de Constantinople,

573, se prête & ce double sens; voy. aussi Chartes, p. 17—21; Del Giudice, Cod, Mart. da Canale, p. 682. dijd, di Carlo d'Angiô i% I, 80 et ss.

» Taf. et Thom., m, 92—100. * Del Giudice, l <?., I, 300 et s.

* Il venait, à ce moment, de reprendre des négociations avec Gênes; voy. Annai. Jan., p. 262.

434 Deuxième période, — //. Dêvéloppenient du commerce du Levant.

moment, le doge s'en tenait an traité conclu l'année précédente avec Michel Paléologue. Gela n'empêcha pas Charles d'Anjou de pousser ses armements, mais il ne dépassa point le Péloponnèse, où il voulait organiser une base solide pour ses opérations futures; il pensait avoir tout le temps devant lui pour sa grande expédition contre Constantinople et, finalement, elle se trouva paralysée par une habile manœuvre de l'empereur. On apprit tout d'un coup, qu'il avait foit sa soumission à l'église catholique romaine (concile de Lyon 1274) et que le pape le prenait sous sa protection. C'était un bouleversement complet de la situation: dans ces conditions, le doge, après de longues hésitations, se décida à accepter, faute de mieux, les oflres de Michel Paléologue et à entamer de nouvelles négociations en vue de la prolongation de l'armistice. Ainsi, par une habile diplomatie, Michel avait remporté une double victoire et dissipé l'orage amassé sui* sa tête. En même temps, la fortune souriait de nouveau à ses armes; un certain chevalier Lieario, issu d'une famille véronaise mais fixé dans l'île de Négrepont, avait pris du service dans son armée: il reconquit pour lui toute l'ile de Négrepont, à l'exception de la capitale, et une série de petites îles de l'Ai-chipel (1276 — 1278). un grand nombre de familles vénitiennes qui avaient fondé des souverainetés dans les îles de la Grèce les perdirent au cours de cette campagne, les unes provisoirement, les autres définitivement Lemnos, que le ^grand-duc^ Paolo Navigajoso se partageait avec les Gradenigo et les Foscari, retourna pour toujours à l'empii'e grec Philippe Ghisi, souverain des Sporades septentrionales, fut mené en captivité à Constantinople. Lieario reconquit également une grande partie des Çyclades, mais l'occupation grecque ne put s'y maintenir que quelques années.^ Si ces pertes n'atteignaient directement que certaines funilles, elles n'en constituaient pas moins une sensible réduction de la puissa&ce vénitienne dans l'ArchipeL Tantôt ces ports avaient offert un refuge aux vaisseaux marchands de Venise contre les corsaires, tantôt ses propres corsaires y avaient trouvé un abri sûr et un excellent point d'appui: ils devaient leur manquer dorénavant Cependant, Venise resta

^ La source la plus complète pour 98. Voy. de plus, Hopf, article OHeehen-

l'histoire de Pexpédition de Lieario, est land, dans Ersch et Gniber, 1« sect.,

Vhtortß dd regno di Romania, de Sar LXXXV, 804 et ss.; du même, les ar-

nudo, retrouvée, comme on le sait, par ticles Ohist et QiusHniani dans la même

Hopf et publié par lui dans ses Chro- publication; du même, Oeseh. von Andros,

mques grêeo- romaines, p. 99 et ss. Le et le suppl,, dans les Siixungsberiekie der

passag^e auquel nous avons emprunté les Wiener Akad., pkü. hist. Cl., 1865, avril,

lignes ci-dessus se trouve de la p. 122 à p. 48; 1866, juillet, p. 226—228, et Ve-

la p. 127. Parmi les sources byzantines, neto-byxantinisehe Anaieeten, ilwL, 1869,

citons Pachym., I, 205; Nicéph. Grég., I, m, 886.

A. L L'empire grée et les principautés franques de Qrece. 436

strictement renfermée dans sa neutralité et se borna à organiser solidement la défense de son quartier de Négrqpont. Cette conduite correcte ne lui fut point nuisible et il est permis de supposer qu'elle lui yalut les conditions plus favorables concédées par Michel Paléologue en 1277, lorsqu'il s'agit de renouveler le traité pour deux années. Cette fois, l'empereur ne prétendit plus exiger d'elle l'abandon des seigneurs de Négrepont à sa discrétion; il lui permit au contraire de leur fournir des secours contre lui-même; puis, tout en maintenant en principe la règle générale d'après laquelle les Vénitiens devaient prendre en location les locaux nécessaires à leurs établissements commerciaux, il posa de son propre mouvement une exception pour les deux villes les plus importantes, Constantinople et Thessalonique; en effet, il promit une maison à Constantinople pour leur bailli et une à Thessalonique pour leur consul, plus, dans chacune des deux villes, une deuxième maison pour leurs conseillers, une troisième pour la garde des objets appartenant à l'état vénitien et vingt-cinq maisons ou plus, suivant le besoin, pour k logement des marchands vénitiens à leur arrivée: seulement, toutes ces maisons devaient être louées à son compte. A toutes ces faveurs il ajouta la concession des églises de S^ Marie et de S* Marc à Constantinople et de l'ancienne église des Arméniens à Thessalonique. Enfin, les Vénitiens obtinrent une autorisation qui leur avait été refusée dans les traités précédents, celle de faire transiter en franchise, par le territoire grec des convois de céréales venant de la mer Noire.^

Tandis que la République de Venise concluait ainsi armistice sur armistice, toujours à bref délai, de manière seulement à permettre à ses marchands de ne pas perdre tout à Mt pied dans l'empire grec, Charles d'Anjou poursuivait ses projets de conquête: en 1281, trouvant enfin dans Martin IV un pape plus accessible à ses insinuations que ses prédécesseurs, il en obtint toute licence: il se mit aussitôt à Jœuvre et commença de vastes armements;' un traité passé avec Venise à Orviéto, le 3 jidllet 1281 >, fixa l'entrée en campa^e au mois d'avril suivant: le but hautement annoncé de cette entreprise était la restauration de l'empire latin, et le prince auquel on destinait la couronne était Philippe, fils de Baudouin, le dernier empereur, mort en 1273, et gendre de Charles d'Anjou« Venise devait, bien entendu, y reprendre possession de ses anciennes prérogatives et de tous ses biens. Les forces alliées n'avaient pas encore eu le temps de se réunir quand éclata la révolte connue sous le nom de V^es siciliennes (31 mars 1282),

^ Yoy. roriginal grec de ce traité dans * Yoy. Amari, La guerra dd vespro

Miklooich et MuUer, Aeta et dijd. grcuo., sieüiano (8« éd., 1876), I, 116—118; Arm, 84 et 88.; la trad. en latin, dans Taf. chiv, stor, iial,, 4» série, IV, 17, 174 et s. et Thom., HI, 188—149. • Taf. et Thom., m, 287 et ss.

436 Deuxième période. — //. Développement du commerce du Levant.

explosion du sentiment national contre le tyran étranger; la Sicile, soulevée tout entière, appela à la gouverner Pierre d'Aragon; chef du parti gibelin, ce prince s'était préparé de longue main à la guerre contre Charles d'Anjou, en nouant des intelligences non-seulement avec ses coreligionnaires politiques d'Italie, mais même avec Michel Paléologue. Quand le Génois Alafranco Cassano alla, au nom du peuple de Messine, porter à Constantfnople l'annonce de cette révolution,* l'empereur dut se réjouir au fond du cœur et il en avait le droit, car Charles d'Anjou était, en tout cas, réduit pour longtemps k l'impuissance; quant à la jRépublique de Venise, conmie elle n'entendait pas supporter à elle seule la chaire d'une pareille guerre, elle était également obligée d'ajourner se sespérances et de désarmer.' En mourant (11 décembre 1282), Michel Paléologue put remettre l'empire à son âls Andronic n sous des auspices £ekvorables.

Nous ne pouvons cependant pas prendre congé de Michel sans parler de ses relations avec les Génois pendant les dernières années de son r^e. Nous nous sommes arrêtés au moment où, irrité contre eux, il venait d'exiler la colonie génoise à Héraclée: cette brouille ne fdt pas -de longue durée; quand il s'aperçut que les Vénitiens se refusaient^ de parti pris, à faire avec lui une paix durable, il revint à ses sentiments d'autrefois. La première preuve de ce revirement fiit l'envoi d'un n^ociateur à Gtônes en 1267: le Bépublique répondit sur le champ à cette avance par l'envoi d'un ambassadeur, Franceschino de CamiUa.^ Nous ignorons les détails de la négociation et les décisions prises, mais il est probable qu'il existe une relation directe entre elles et le transfert des Génois d'Héraclée à Galata,* relaté par Pachymérès.* Suivant cet écrivain, Michel trouvait préférable, dans l'intérêt de la sécurité de l'état, que les Génois eussent leur quartier à Galata, en face de Constantinople; de cette manière, il comptait assurément pouvoir les surveiller de plus près et réprimer à temps tous les écarts possibles.^ V^f un redoublement de précaution, il fit démolir la tour de Galata qui eût pu leur fournir un point d'appui en cas de révolte, et les éparpilla en dehors

^ Amarii î. e., p. 166. on pouvait toujours s'attendre à des que-

' Hopf, art. Oriechenland, op, cit., relies entre Génois et Grecs, comme entre

UUULV, 827. Génois et Vénitiens et il valait mieux

' Annal. Jan, p. 262. que cela se passât aussi loin que possible

*' M. Paspati place ce fait en 1268: de la ville: en second lieu, les nouveUes

Bvi. fitX.y p. 207. murailles qu'il avait construites lorsqull

' Pachym., I, 168. s'attendait à être attaqué par Charles

* H avait divers motifsi pour ne pas d'Aigou enveloppaient une grande partie

leur laisser réoccuper leur ancien quartier de l'ancien quartier génois. Paspati, op.

dans l'intérieur de Constantinople. D'abord, cit.. Vu, 107 et Bvl, fitX,, p. 906 et s.

A. L Uempire grec et les principautés franques de Grèce. 437

des murailles dans une série de maisons échelonnées le long de la Corne d'or.i On retrouve bien dans ces mesures la défiance qu'avaient toigours inspirée à l'empereur le grand nombre, des Génois et leur arrogance. S'il en témoignait moins à l'égard des Vénitiens et des Pisans, c'était uniquement à cause de leur infériorité numérique; aussi les laissa-t-il à l'intérieur de la ville, mais en ayant soin de les isoler, et encore il détruisit un bâtiment fortifié qui commandait le marché, sur la côte, et qui eût pu leur fournil* un point d'appui. Malgré cette différence, la situation des Génois était plus avantageuse à bien des points de vue. D'abord, logés dans un faubourg, il leur était beaucoup plus facile de s'y étendre que dans l'intérieur de la ville, d'autant plus que Michel Paléologue avait fait rentrer dans les murs tous les Grecs établis au dehors.^ D'un autre côté, la distance de Galata à la ville n'était qu'un bien mince inconvénient, car le passage de la Corne d'or ne demande que quelques minutes;^ pour l'abordage des vaisseaux, le faubourg était au moins aussi avantageux que la ville, car les bâtiments du plus grand tirant d'eau pouvaient y aborder à quai> Les Génois n'avaient donc que des moti& de satisfaction dans la violence qui leur était faite et, en quittant l'exil d'Héradée pour le fEiuboui*g de Galata, ils pouvaient regarder les promesses du traité de Nymphœum comme remplies au moins d'une manière approximative.

L'envoi de nouvelles ambassades génoises, en 1275 et 1380,^ contribua à consolider les bons rapports entre la Bépublique et l'empereur Michel. Nous ne savons d'elles que ce que nous en apprend un traité négocié par la première,^ et encore ne nous renseigne-t-U peut-être qu'à moitié, car nous n'y trouvons que l'énoncé des conditions posées par l'empereur et acceptées par l'ambassadeur, mais rien de ce qui concernait les demandes de la République et les concessions de l'empereur: nous y voyons bien une allusion au podestat nommé par la République pour administrer ses colons en Bomanie (c'est-à dire dans l'étendue de l'empire grec), mais rien n'indique les localités habitées par ces colons. Les questions traitées sont plus du ressort du droit des gens que de celui du commerce. A ce dernier point de vue, nous ne relevons que deux passages: dans l'un, l'empereur se réserve le droit d'interdire aux Génois l'exportation de l'or et de l'argent et celle des céréales d'origine grecque, ou des articles d'alimentation en général; en tout cas, ces derniers ar-

^ Sur ces modestes origines de Galata, ^ Ciavijo, p. 70; Broefaart, /. e.; p. S81 ;

voy. Nicéph. Grég., n, S41. Bertrandon de la Broqiiiöre, p. 666; Toy.

' Pachym., I, 163. aussi Procop., De œdifie^ I, 6.

' PegoL, p. 14. Brochart, Advü dû * Annal, Jan^ p. 290.

rectif (GoU, de ekron. belges : Namnr, ^ SanH, DeUa eohnia dei Oenovesi m

Hainaut, Luxembourg, IV), p. 272. OtUata, H, doc n* Vm, p. 204—808.

438 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.

tides ne devront être expédiés qn'à leurs compatriotes et jamais aux ennemis de l'empire; dans l'autre il insiste sur les fraudes commises à l'égard du fisc impérial par certains Génois, soit en déclarant comme leurs des marchandises appartenant à des étrangers, dans le but de les soustraire à la visite de la douane, soit en faisant sous-main des marchés afin d'échapper au paiement des accises.

En 1376, c'est -à dire l'année même de la rédaction de ce traité, Michel Paléologue céda en flef^ à un certain Génois, nommé Manude Zaccariay qui jouissait d'un grand crédit auprès de M, la ville de Phocêe:^ les Italiens la nomment Fogia, Foglia, Folia ou même Foia:' elle était située à l'entrée du golfe de Smyme, sur la rive septentrionale, dans le voisinage de montagnes renfermant de nombreux gisements d'alun dont l'exploitation, déjà commencée par les Grecs, était une véritable mine d'or pour leur heureux possesseur. Manuele Zaccaria fit dans le commerce de l'alun une fortune colossale.^ H paraît qu'il n'y avait qu'une sorte d'alun qui fît une concurrence sérieuse à celui de Phocée: c'était celui des pays riverains de la mer Noire. Suivant Pegolotti, la pr^nière qualité venait par Cérasonte.^ Foulant aux pieds tout patriotisme, Zaccaria mit à profit son crédit auprès de l'empereur dans son intérêt personnel et obtint que défense f&t faite à tous les Génois, lui excepté, d'importer de l'alun de la région de la mer Noire. Par crainte d'encourir la disgrâce de l'empereur, les colons génois de Galata n'osèrent pas se révolter contre cette décision, mais de G^nes on expédia un grand transport qui passa devant le palais de l'empereur à Cionstantinople sans faire les saints habituels,^ pénétra dans la mer Noire et y captura entre autres un navire grec portant un gros chargement d'alun. Michel Paléologue n'était pas de caractère ä tolérer une protestation de ce genre; il lança à la chasse du corsaire toute une flotte qui finit par s'en saisir; les officiers périrent dans de cruels supplices.^ H est difficile d'admettre qu'après avoir fidt preuve d'une pareille énergie dans

' Sur cette donation, voyez Sanndo, ' Cette dernière forme est oeUe de

dana Hop( p. 146; Fächym., I, 4âO; Hopf, VAUanie Luxoro, Mi délia soc, lig„ Y,

art Qjmtjnjanij dans Ersch et Grober, 96; Muntaner (trad. Lanz, H, 170—172)

sect 1, vol. LXVm, 810. Il est doutenx écrit Puylla.

que Benedetto ait été copropriétaire de ^ Voy. les preuves daiis Hopf, art

Phocée dn vivant de son frère Manuele; Oiustiniainy dans Ersch et Gniber, sect 1,

il était son héritier présomptif. voL LXVm, 810. * MxcM», dans Anne Gomnène, éd. * ^'Caùsende:*' PegoL, p. 869.

Bonn., I, 861; Phoda dans Taf. et Thom., < Voyez Codin. GuropaL, p. 76, éd.

I, 118; Ibn-Batonta (H, 814) en ftût Bonn.

Fon^ieh. Hamflton (Voyage m Ane-Mi- ^ Pachym., I, 420—456; Nicéph. Orég.,

nBurt) parie de cette localité et la nomme I, 184 et ss. Fonges.

A, L L'empire grec et les principautés frangues de Grèce, 439

cette circonstance, il ait levé de loi -même l'interdiction qui sooleyait tant de colères à Gênes. H est pourtant vrai qu'elle ne fat pas longtemps maintenue; dans le traité de 1304, entre l'empereur Andronic n et Gênes, nous trouYons l'alun au nombre des articles que les Génois sont autorisés à importer librement et en franchise, des pays riverains de la mer Noire indépendants de rempii:^ bjrzantin.^

Les Génois de Galata apprirent encore dans une autre circonstance à connidtre la fermeté de Michel: l'un d'eux ayant tué un Grec, l'empereur fit cerner leurs maisons par la force armée et ne consentit à pardonner que lorsqu'ils eurent présenté des excuses et payé une forte amende.* Michel était d'ailleurs obligé par les difficultés extérieures d'entretenir des relations de bon voisinage avec eux. Ainsi, pendant plusieurs années, Constantinople fut sous le coup d'une attaque de Charles d'Anjou; pour ôter aux colons de Galata^ l'envie de Mre cause commune avec ce prince à un moment donné, il s'efforça de leur donner des preuves de sa bienveillance et de gagner leur affection.^ D savait, est vrai, que, tant que ces colons régleraient leur attitude politique sur celle de la mère -patrie, il n'avait rien à craindre. Le roi de Naples avait sommé Gênes, comme les autres puissances, de s'associer à lui pour marcher à l'assaut de l'empire byzantin, mais, non content de ne répondre que par un reAis, le gouvernement se h&ta d'avertir l'empereur du danger qui le menaçait^ D'un autre côté, un certain nombre de Génois fixés dans l'empire grec, entre autres Beneddto Zaecaria, frère de Manuele, fidèles à la politique de leur mère -patrie, travaillaient à la formation d'une coalition entre le Paléologue et des puissances occidentales, en vue d'une action commune contre Charles d'Anjou. Par l'entremise de Jean de Procida, napolitain réfugié à la cour de Pierre d'Aragon, Benedetto négocia un traité par lequel Michel Paléologue promettait des subsides au roi d'Aragon pour le cas où celui-ci prendrait les armes contre Charles d'Anjou.^^ Ce même Benedetto se chargea, en 1282, d'une mission auprès des cours d'Aragon et de Castille, au nom de l'empereur grec, dans le but de sceller l'alliance politique des deux états, par un mariage entre le fils de Michel et une fille de

^ Lib. jur., n, 443. à-Tis de Michel; cependant il ne fîAut pas

* Pachym., I, 425 et 8.; Nicéph. Grég., y chercher de signification autre que ceUe- I, 134. ci: remperenr se les est attachés morale

' 01 in* xtfi IlffiaUzç rivrovttou: donc, ment {raïç tv/uviCcuç)^ ü s'est assué leur

à cette époque les Génois étaient déjà fidélité, établis à Galata (1269). ' Ämuü. Jan,, p. 2d8.

* Pachym., I, 366. On emploie ici le * Ptol. Lnc, dans Murât, SS. XI, 11S6 mot Ai/^M» (hommes liges), emprunté à la et s., et, après lui, Sanudo, HUoria del terminologie du système féodal d'Occident, regno di Romania, dans Hopf, Chron. pour indiquer la situation des Génois vis- gréeo-rom,, p. 132 et s.

440 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant,

Pierre.^ Si, par la suite, les subsides ne furent point payés, si le mariage n'aboutit point, la faute n'en tat pas à Zaccaria; il avait, en tout cas, puissamment contribué à l'échec de l'attaque projetée par Charles d'Anjou. Cet intérêt actif pris par certains Génois de marque aux affaires de l'empereur, et l'attitude amicale de toute la colonie contribuèrent, sur la fin du règne an premier Paléologue, à rapprocher plus que jamais les Génois et les Grecs.

Bésumons en quelques lignes les résultats de ce règne pour les nations commerçantes d'Occident Les Génois lui eurent de grandes obligations; la destruction de la prépondérance oppressive des Vénitiens, la suppression de droits de douane écrasants permirent à leur commerce de prendre un vigoureux essor dans les eaux de la Grèce et de la Mer Noire; les Grecs même ne pouvaient méconnaître qu'après avoir été longtemps infériem^ aux Vénitiens dans l'art de la navigation comme dans la richesse et le faste, les Génois surpassaient désormais leurs rivaux sous ces deux rapports.* D'un autre côté, Michel porta un coup sensible à la prospérité du commerce des Vénitiens dans le Levant; comme ils ne voulurent jamais renoncer à leur projet de restauration de l'empire latin, et que, dans cet espoir, ils observèrent toujours à l'égard du prince, regardé par eux comme un usurpateur, une attitude au moins réservée, sinon hostile, l'empereur ne pouvait faire autrement que de leur montrer une grande défiance, et quand il crut devoir leur céder quelque chose, ce fht toujours d'une main avare.^

n ne faut cependant pas oublier que Michel n'avait pu réunir sous son sceptre qu'une fraction de l'ancien empire des Comnènes et des Anges. On sait que les Serbes et les Bulgares en avaient détaché une partie des provinces septentrionales; le reste, Michel avait dû le partager avec les princes grecs de la maison des Anges qui avaient maintenu leur indépendance dans la Thessalie et l'Épire; l'Attique et la Béotie étaient

* Lettre de Pierre & Michel, dans par Fempereur, il faisait d^abord deux

Saint-Prieet, HisL de la conquête de Naples génuflexions, puis il était admis an baise-

par Charles ^An§wh IV, 313, reproduite ment de pied et de main, tandis que le

d'après lui par Amari, La guerra del baile vénitien ne faisait qu'une génuflexion

veepro eicüiano, S^ éd., n, 299 et s.; voir et ne baisait ni le pied ni la main. Aux

encore p. 805. Amari a encore parlé de audiences ordinaires, Pun et l'autre ôtaient

ces négociations, I, Ixiii et s., Ixvi et s., leur toque, mais le podestat génois seul

bavi et s., 106, 111 et s., 191, S06. faisait en outre deux génuflexions. A

' Pachym., I, 419 et s. l'arrivée d'un vaisseau génois, il était per-

' La différence du traitement accordé mis à son équipage de saluer l'empereur

par Michel aux Génois et aux Vénitiens par des hurras: cela était interdit aux

sautait aux yeux dans le cérémonial de Vénitiens. Oodinus CuropaL De offie.

la cour. Lorsqu'un podestat génois était pakU, Opol, éd. Bonn., p. 76 et s. reçu pour la première fois en audience

A. L L'empire grec et les principautés franques de Orèce. 441

aux mains de ducs d'origine boorgnignonne; dans lUe d'Eabée régnaient des princes de race lombarde; enfin, si les conquêtes du chevalier Licario lui avaient Mt regagner du terrain dans cette Ue, ce succès ne fat qu'éphémère. Jusqu'en 1278, la principauté de Morée fut aux mains de la maison de Yillehardouin, et Michel Pàléologue, ayant &it prisonnier le prince Guillaume II, ne put obtenir comme rançon que la cession de trois places fortes. Après la mort de Guillaume, Charles d'Anjou prit possession de la principauté. Dans l'Archipel, Michel possédait les îles voisines de la Thrace et de l'Âsie-Mineure, tandis que les îles voisines de la Grèce proprement dite restaient au pouvoir des familles vénitiennes qui s'en étaient emparées au cours de la quatrième croisade. Slnfin, outre sa colonie de Négrepont, la Bépublique de Venise conservait Modon et Coron ainsi que l'île de Crète.

En somme, s'il est démontré que, des deux grandes nations commerçantes d'Italie, Gênes jouissait, au détriment de Venise, de la plus grande somme d'influence dans les pays gouvernés par Michel Pàléologue, le cercle où s'exerçait cette prépondérance se réduisait à la Macédoine, à la Thrace et à la côte occidentale de l'Âsie-Mineure, avec les îles qui en dépendent; en compensation, il renfermait Constantinople, la ville cosmopolite et la grande route de la mer Noire, Thessalonique avec ses vastes marchés et des îles telles que Chio et Rhodes. Bans la Grèce proprement dite et dans les îles grecques, la situation était renversée. Ici, Venise, forte de ses possessions médiates et immédiates, restait maîtresse de stations d'une haute valeur pour la navigation marchande et pour la guerre maritima Ici, ses baillis de Négrepont manœuvraient avec une telle habilité qu'elle ne tarda pas à exercer une sorte de protectorat sur l'île tout entière.^ Ici, depuis 1262, elle avait pour allié Guillaume n, prince de Morée, et travaillait de concert avec lui à arrêter les empiétements de l'empire grec, du moins dans la mesure que comportaient les alternatives de ses rapports avec Michel Pàléologue.*

On le voit, il existait deux zones bien distinctes, la zone grecque au nord et à l'est de l'Archipel, la zone franque à l'ouest et au sud: entre les deux, il n'y eut pas un moment de paix véritable, tant que vécut Michel Pàléologue. Nous n'avons pas à nous occuper ici des faits de guerre qui eurent le continent pour théâtre, et nous avons déjà parlé plus haut de la grande campagne maritime menée par Licario; mais dans les intervalles de ces grandes guerres subsistait un état de petite guerre dont la prolongation fit un mal inouï au commerce, en favorisant un développement formidable de la piraterie dans les eaux de la Grèce.

* Hopf, art, Orieehenland, op. eit., ' Ibid, p. 284—290.

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