en considération de ses services
• Sanudo, Vite de' Ducht, p. 768; Ci-
A. L L'empire grec et les principataés franques de Orèce. B28
accepté et ne pouvait croire que sa conduite en cette circonstance lui méritât le traitement réservé aux rebelles.^ La Seigneurie agit cependant avec beaucoup de fermeté à son égard. Carlo Zeno, envoyé en mission par elle, fit une deuxième tentative pour l'amener à résipiscence; il le trouva inébranlable, et la population, résolue à ne pas abandonner ses foyers, tenait avec lui; il ne restait pas autre chose à £ajre que de mettre le blocus devant lUe et de promettre une forte récompense à qui livrerait à la justice, mort ou vif, le gouveiiieur récalcitrant' Pour exécuter le blocus, il fallait une flotte et des troupes de débarquement; eUes partirent de Venise le 14 août 1382, sous les ordres de Fantino OiorgL Après un long siège, Muazzo fut enfin réduit à capituler, le 18 avril 1383.»
En attendant ce résultat, la commune de Florence, dépositaire de la somme fixée comme garantie du traité, se trouvait dans le plus grand embarras. La remise de Ténédos n'ayant pas eu lieu dans les délais prescrits, Gênes réclamait le gage,* et'conune on refusait de le lui délivrer, elle fit mettre sous séquestre, partout où elle put mettre la main dessus, les draps ou autres marchandises appartenant aux sujets fiorentins.^ Florence envoya des délégués à Gênes pour y fournir des explications; ils y arrivèrent le 14 sept. 1382* et déclarèrent que leur Seigneurie était dans llmpossîbilité de délivrer le gage par la raison qu'elle ne l'avait pas reçu effectivement; elle s'était contentée de le consigner entre les mains des Procureui-s de S, Marc; ^ cependant^ ajoutèrent-ils, elle consentait à payer l'amende elle-même, pourvu qu'on lui laissât un délai de dix-huit mois. Ces eiplications entendues, un traité intervint entre les deux communes.^
Quand Muazzo eut enfin capitulé, la République de Venise promit à celle de Gênes d'achever dans un délai de six mois la démolition de toutes les constructions élevées à Ténédos (13 août 1383); cette opération s'exécuta effectivement sous les yeux d'un commissaire génois, qui, la
* Lettre au doge; Oommem. reg,, lU, toseani, VU, 184; Oommem. reg., lU, 156 et 8., n» 132; voyez encore no« 121, p. 160, a«» 138—140; p. 161, n» 145. 123, 124 ^ 2 août 1882; Caaati, p. 330 et ss.
• Andr. Gattaro, p. 463 et s. Cette "* ^»8»*»» P- 335.
affaire fait Tobjet de la lettre du doge ^ Gasati, p. 344, confirmé par le Oiom,
A. Gontarini à la Commune de Florence, degli archivi tosc, VII, 181 et s. (Docu-
du 1 mai 1382; Doc. suUe relax, tose., ments du 22 et du 28 août 1381) et par
p. 127. les documents des AreMv. stor. ital., Xm,
" Andr. Gattaro, L c Sur ce qu^il (1847), p. 119 et ss.; voy. tMsaiCommem.
advint de Muazzo dans la suite, voy. Hopf; reg., TU, p. 150, n^ 96, 98.
art Griechenland, op. dt, LXXXVE, 28. ^ Du 24 noy. 1882 au 21 Janv. 1388
^ 20 mai 1382; Qiom. degli archivi (ratif. 7 févr.) ; Casati, p. 884 et s., 336 et ss.
6S4 Deuxième période. — II. Développement du commerce du Levant.
chose &ite, dressa un procès-yerbal ^ daté ^de la rive da port de lUe au point où jusqu'à ce jour se trouvait le magasin^. Cette exécution mettait fin à toutes les prétentions de Gênes sur le gage déposé par Venise,^ mais celle-ci était obligée de faire le sacrifice d'un espoir longtemps caressé et les cœurs patriotes se consolaient mal par la pensée qu'au moins l'objet de leurs désirs échappait aussi à leurs rivaux. Les habitants de 111e, forcés d'émigrer, étaient encore plus à plaindre; ils trouvèrent asile en Crète,^ à Négrepont, à Constantinople et autres lieux, et la Bépublique les indemnisa conformément à la convention, soit en maisons et bien-fonds, soit en argent En 1397, sous prétexte des besoins de la défense de la chrétienté contre les Turcs, le doge Pietro Emo forma le projet de reconstruire les fortifications de Ténédos et fit des démarches en vue d'obtenir le consentement du gouv^neur de Gênes.^ Mais, soit que Gênes fût restée inébranlable, soit que d'autres obstacles eussent surgi, ce projet ne fut jamais exécuté. Au quinzième siècle, Qavijo et Buondelmonti, visitant Tue de Ténédos, la trouvèrent déserte et abandonnée et tous deux font expressément remonter cet état de choses au traité de Turin.^
L'empire de Byssance n'était pas représenté aux conférences qui précédèrent la conclusion de la 'paix de Turin; cependant sa situation intérieure fut l'un des objets de la discussion et donna lieu à des stipulations entre Gênes et Venise. Venise voulait fsdre comprendre l'empereur Jean dans le traité de paix; elle prétendait le rétablir intégralement dans tous ses droits comme avant l'usurpation d'Andronic, et en obtenir la reeonnaissance de la part de Gênes. Celle-ci, de son côté, considérait toujours ce prince, ami des Vénitiens, comme son ennemi, et demandait aux Vénitiens l'engagement de le laisser à ses propres ressources et de s'abstenir de toute relation commerciale directe avec Constantinople; jusqu'à ce que la question de la succession au trône fût liquidée, elle les engageait à faire escale à Péra où elle leur promettait, au point de vue des droits de douane et d'accise, le même traitement qu'à ses propres sujets.^ Tandis que l'on discutait ainsi, le bruit courut
^ Dœ. 8tiUe relax, toae., p. 1S8 et 88. chmland, dans Encfa et Grnber, LXXXVI,
* Décharge donnée à Florence, ibid. 68. En 1406, la Seigneurie de Venise re-
p. 135 et 88. jeta la proposition, faite par le Grand-
' Ceux qui se réftigièrent en Crète s'y maître des cheyaliers de S^ Jean, de oon-
rendirent sur une galère à eux et fuirent strulre à Ténédos une forteresse pour la
logés pour la plupart dans un faubourg protection de la chrétienté; Sathas, Doe.
de Candie qui prit de cette circonstance inéd., l^^e g^rie, I, 11 et s.
le nom de Tenedea. Lettre du duc Don. ^ Clay^o, p. 46—47; Buondelmonti,
Tron, du 29 mai 1884; Commem. reg., Lib. insid. archipel., éd. Sinner, p. 118.
m, 170 et s., no 186. « Casati, p. 189 et s., 191, 809.
^ Bomanin, m, 809; Hopf, art Qrie-
. Ä. L Uempire gree et les principautés franques de Grèce. 6SS
parmi les membres de la conférenœ qu'après avoir été si longtemps en* querelle avec la colonie de Galata, à son grand préjudice il est Trai,^ l'empereur Jean venait de fedre sa paix avec elle.' Le fût était vrai. Une réconciliation avait eu lieu tout récemment entre Andronic et son vieux père et il avait été arrangé entre eux, au mois de mai 1381, que Jean remonterait sur le trône, conserverait la couronne jusqu'à sa mort > et qu'après lui elle passerait. à Andronic et non à Manuel, précédemment désigné comme successeur à l'empire.^ La réconciliation entre le père et le fils devait avoir pour conséquence natureUe un rapprochement entre le vieil empereur et les habitants de Gfalata, alliés de son fils. Au moment de la signature du traité de Turin, on était encore incertain si le bruit de cette réconciliation se confirmerait ou non. H y avait là une double solution à prévoir: dans la première hypothèse, Amédée rejeta la prétention des Génois d'exiger des Vénitiens la promesse d'éviter dorénavant de toucher barre à Constantinople, par le motif que, s'ils entretenaient avec cette ville des relations amicales, ils ne donnaient plus leur appui à des intrigues ourdies contre Gênes. Dans la seconde, il exprima le vœu que Gênes fît le plus tôt possible sa paix avec l'empereur Jean, à condition qu'il reçût en grâce son fils Andronic et le reconnût pour son successeui*. Ainsi, à Turin on réglait sur le papier les affaires de Constantinople d'une manière tout & Ibiit conforme à ce qui s'était &it en réalité.^ Seulement, quand Gênes, pour se con- "^ former aux clauses du traité de Turin, signa la paix avec l'empereur / Jean, le 2 nov. 1382, elle eut soin de poser comme condition qu'il ne i ferait rien pour amener une rupture avec Andronic, et elle s'engagea j à le soutenir contre tons ses ennemis, y compris au besoin son fils et j son petit-fils, sauf contre Mourad I^, grand émir des Osmanlis, avec qui 1 laBépublique^ tenait absolument à rester en paix.^ On peut voir le peu de cas que les G^ois firent de ce traité, dans une petite note écrite de la main de l'empereur, plusieurs années après, au bas de la minute même du traité: il a eu soin d'appuyer ses affirmations sur des exemplea Cette note doit avoir été rédigée peu de temps avant sa mort, c'est ä dire avant l'année 1391.
La paix de Turin marque la fin de la grande guerre suscitée
' Stella, p. 1113, ad au. 1879. ment, mais le document en question pré-
' Casati, p. 191. eise le moment où il se produisit Voy.
' Dans les SitxungäferiefUe der Wiener les commentaires de M. MuUer, p. 828
Akad., phil. Met, Cl, 1851, VU, p. 846 et ss. et s., M. J. MuUer a donné communication ^ Casati, p. 282 et s., 258^
d'un document dans lequel le patriarche * Sauli, Ddla eokmia di Oalata, U,
Nilos confirme cette réconciliation. Ducas, 280 et ss.; ÀtH délia Sac Lig., Xm,
p. 46 et s., ayait bien signalé ce change» 188 et as.
686 Deuœième période. — II. Dévdqppement du eammeree du Levant.
par la rivalité de Gtâaes et de Vemse sur le territoire grec: nous la prendi-ons aussi comme terme d'une période. H ne nous restera plus qu'à nous occuper d'une île dont l'histoire, jusqu'ici, n'entrait pas dans le cadre de notre travail, par la raison qu'elle ne dépendait ni des Grecs ni des Italiens, et que sa situation était passablement isolée: nous voulons parler de l'île de Bkodes. Possédée par les Chevaliers de St. Jean, ordre essentiellement militaire, elle n'était cependant pas tdl^ ment en dehors du courant des affaires qu'une Histoire du commerce puisse la passer sous silence, du moins pendant la période que nous étudions. Un grand nombre de bâtiments marchands y fiBÙsaient escale à l'aller et au retour, ä l'occasion de leurs voyages en Asie -Mineure, en Syrie, en J^Jgypte et en Chypre, nous avons déjà en occasion de le dire. Mais un certain nombre de commerçants y avaient directement affiaire: nous citerons d'abord et avant tout les banquiers; il se faisait un mouvement de fonds incessant entre le centre de l'Ordre d'une part, ses bailliages épars dans toute l'Europe et la cour de Bome de l'autre, n arrivait fréquemment que les sommes envoyées par les bailliages au grand-maître, jointes aux revenus de l'île, ne suffisaient pas à couvrir les frais nécessités par les expéditions contre les Turcs: l'Ordre se voyait alors obligé d'avoir recours à des puissances financières; c'est ainsi, par exemple, qu'en 1330 il était débiteur envers la compagnie Bardi et Peruzzi de la somme colossale de 576,900 écus d'or.^ On voit que cela valait la peine pour cette société d'avoir des agents à elle à Bhodes; U en était de même pour la maison Acciaiuoli, autre société florentine.' En 1335, sur le désir exprimé par le grand-maître, ces deux sociétés construisirent une maison à frais communs à Bhodes, pour y établir des succursales en permanence.^ A côté de ces maisons italiennes, il y avait des banquiers de Montpellier et de Narbonne, servant principalement d'intermédiaires à l'Ordre pour les envois d'argent de Chypre et de France.^ Le commerce proprement dit trouvait également là un champ assez fertUe à exploiter. Les vaisseaux de passage y laissaient assez souvent une partie du chargement qu'ils rapportaient d'Orient; l'Asie-Mineure ^ y envoyait, grâce à son voisinage, un certain nombre de produits. D'un autre côté, Florence y trouvait un écoulement pour ses draps, qu'elle faisait expédier par Venise tant qu'elle n'eut
^ Boeio, Storia delT ordme Oerosoli- ^ Mas -Latrie, Documenta sur le oom-
müano, u, 29; yoy. aussi p. 32. meree marüime du midi de la Fnmee;
* Peruzzi, Slaria dd commereio e dei BUd, de V École des chartes, 2« série, m,
banchieri ii BHrenxe, p. 251, 282—284; 206 et s. (Doc des années 1861, 1868,
Bachon, Noueelles recherches sur laprin- 1865). dpaâité française de Marée, H, 1, p.46ets. ' Altelaogo, Ania, Palateiia, Satalia.
' Peruzzi, L c, p. 208, 887 et s. PegoL, p. U.
Ä. L L'empire grée et ïee principautés franques de Orèee. 687
pas ses galères à elle.^ Les grands-maîtres avaient trop l'intelligence de leurs intérêts pour ne pas chercher ä attirer les marchands étrangers et à les fixer à Bhodes: l'un d'eux, Boger des Pins, accorda en 1366 un privilège ''aux bourgeois et marchands de Narbonne."' En vertu de ce privilège, ils devaient fonder dans la capitale de lUe un entrepôt avec loggia et consulat Le consul, élu par eux, avait le droit de connaître de toutes les causes concernant le commerce et la navigation, de prononcer des amendes jusqu'au chifire de 60 besants et de juger -les procès où le défendeur était un citoyen de Narbonne; en ce cas, cependant, le demandeur était libre d'en appeler à la chambre de commerce. Dans les procès où le demandeur seul était citoyen de Narbonne, la cause devait être portée devant la chambre de commerce. Les objets de consommation, tels que le vin, le blé, l'huile, les viandes salées, devaient être admis en franchise, mais cette franchise était refusée à l'importation du savon " et des esclaves. Les Narbonnais pouvaient exporter librement les produits de l'île, ^ mais, pour les vivres, la quantité à exporter était limitée à leur consommation personnelle. Ils ne devaient être soumis à aucun impôt, sauf un seul cas, celui où les frais d'entretien et de réparation des ports incombaient aux habitants de l'île; dans ce cas seul, ils devaient en supporter leur part Enfin, ils étaient obligés de contribuer & la défense de la ville contre ses ennemis extérieurs. On peut se figurer qu'avec des conditions aussi fovorables le trafic entre Narbonne et Bhodes dut prendre un grand développement Cependant, on n'en possède pas de preuves édites. Nous ignorons également le nombre des villes de commerce représentées à Bhodes par des marchands sortis de leur sein.^ Mais il est certain que le mouvement des affaires y était très actif, car Pegolotti^ traite longuement des poids, mesures et monnaies usités sur ce marché, et les compare à ceux de Candie, de Famagouste, de la Fouille, de Naples et de Florence.
^ Benedetto Dei, dan« (Pagnini) DeUa ^ Panni ces produits Pegol. (p. 92)
décima d^ FiorenHni, II, 240; Bomanin, indique les toiles de liiL
Sioria di VmexM, IV, 94. * On a le preuve de Texistenoe de con-
* On en trouvera des extraits dans suis vénitiens à Rhodes pour les annöes
Port, Basai sur Vhist, du eomm, marit, 1874 et 1499; Oommem. reg^ m, p. 117,
de Narborme, p. 118—121. n^ 768; Sanudo, Diarü, U, 698. — Nous
" On en fabriqua à Rhodes même; parlerons plus loin des Catahins.
PegoL, p. 93 et s. • Pegol., p. 92—96, 80.
638 Deuxième période. — //. Devdoppement du commerce du Levant.
8« La Bulgarie.
Depuis 1186, les Bulgares s'étaient taillé un» nouvel empire an snd du Bas-Dannbe, aux dépens des deux empires g^rec et latin. Tant que dura l'alliance contractée entre les czars bulgares et les empereurs de Nicée, dans le but de chasser les Francs de Constantinople, Venise, l'alliée et le soutien des Francs, fiit naturellement en guerre avec la Bulgarie; le coup de main exécuté, en 1256, sur la ville bulgare de Mesembria, par une flotte vénitienne sous les ordres de Jacopo Doro,^ nous donne un aperçu de cette situation, et démontre que l'époque n'était rien moins que fevorable à l'établissement de relations commerciales entre les deux nations. Quant aux Génois, la prépondérance dont jouissaient les Vénitiens k Constantinople les éloignait de ces quartiers, et leur marine marchande comme leur marine militaire se montraient rarement dans le ^Bosphore et plus rarement encore dans le Pont H se trouve de la sorte que, pendant le XŒ^ siècle, le grand commerce italien négligeant la Bulgarie, le champ resta ouvert aux entreprises des Ragusans: ceux-ci, d'ailleurs, avaient l'avantage de la communauté d'origine qui leur assurait un bon accueil dans le pays; le czar Jean Asen n (1218 — 1241) les appelait "ses hôtes bien-aimés et très-fidèles" et leur accorda de grands privilèges.* Toute la partie septentrionale de la péninsule de l'Hémus étant déjà occupée par des princes et des populations .slaves, les Bagusans, devenus eux-mêmes à moitié slaves, étaient traités jusqu'au cœur du pays en compatriotes, et cette sympathie générale se traduisit pour eux en une série de privilèges concédés par les souverains grands et petits de l'Herzégovine, de la Bosnie et de la Serbie.* Cette situation exceptionnellement favorable levait pour eux les obstacles dont eût été semée, sans cela, la route de terre entre Baguse et la mer Noire; aussi préféraient-ils souvent la suivre que de faire le voyage par le Bosphore, bien qu'ils eussent ä Constantinople un établissement qui pouvait jusqu'à un certain point leur servir de station.
A la fin du siècle, l'empire latin était tombé, et l'empire bulgare, bien déchu de la grandeur à laquelle il s'était élevé sous la dynastie des Asenides; les puissances commerçantes d'Italie pouvaient dès lors nouer des relations avec la Bulgarie. Les Génois semblent avoir fiât
^ Dandolo, p. 366. ' M. Miklodch a réuni tous ces docn-
' Miklodch, Monum. Serb., p. 2 et 8. ments dans ses Manummta Serbiea spee-
Sn 1268, Jean, fils de Michel Asen, re- taniia hùtoriam Serin^B, Bo8H4B, Ragusii
nouyela ces priTUéges à l'occasion de la (Vienn. 1868).
condnsion d'nne àllianoe politique avec
Baguse. Ih. p. 86 et ss.
A, IL La Bulgarie. B2Ô
les premiers pas: c'étaient eux qui dominaient à leur tour dans la mer Noire et leurs navires de guerre et de commerce en visitaient toutes les côtes. Les Vénitiens suivirent leur exemple: leur base d'opérations était Constantinople; eux aussi abordaient la Bulgarie par mer. On pourrait bien citer des exemples de marchands vénitiens pénétrant en Bulgarie par la Dalmatie et suivant la voie de terre à travers les pays slaves jusqu'à la mer Noire; mais c'était l'exception. H est vrai que déjà Miloutine-Ouroch n, roi de Serbie (f 1321) avait invité les Vénitiens ä passer par son pays pour aller à la mer Noire; ^ mais, dans sa pensée peut-être et, en tout cas, dans celle de ses successeurs, Étienne- Ouroch m et Êtienne-Douchan, qui renouvelèrent la même office en 1330 et 1340,^ le but de cette invitation n'était pas de faciliter les relations des Vénitiens avec la Bulgarie, mais bien avec Cionstantinople ou l'empire grec en général; le fait est qu'Ouroch m reftisa formellement de garantir sa protection aux voyageurs à destination de la Bulgarie: il faut dii-e qu'il était alors en guerre avec le souverain de ce pays.^ D'ailleurs, et ceci est le point impoii;ant de la question, l'attitude défiante, les tergiversations, les réponses évasives de Venise^ démontrent clairement que l'on connaissait trop bien les mœurs des populations à peine civilisées de ces régions pour se fier beaucoup à la sécurité de cette route. Les Vénitiens se sentaient infiniment plus en sûreté sur leurs vaisseaux. Et puis, le grand article d'exportation de la Bulgarie, le produit le plus abondant du pays, le blé, était beaucoup plus fisu^ile à transporter sur mer que sur terre, étant donnés surtout la longueur des voyages et le mauvais état des routes. Varna, Mesembria, Anchialos, Sozopolis et autres ports étaient en même temps d'importants marchés pour les blés;^ mais ils se trouvaient sur le territoire du czar bulgare; les Grecs reconquirent bien pour un temps les plus méridionaux d'entre eux, mais ils ne surent pas les conserver.^ Constantinople tirait de là une partie de son approvisionnement en grains et c'étaient les Italiens qui en entreprenaient le transport;^ en somme, les opérations des marchands vé-
^ Extrait du cmquième livre perdu des ^ PegoL, p. 26; üzzano, p. 88; Taf.
liisti (aim. 1817 — 1820), dans V Archiv, et Thom., m, 179 (dans ce passage le
Venet^ 2LVli, 266; XXTTT, 77. nom Varai pourrait bien signifier Ber-
' Momim. Slav, merid., 1, 837; II, rhœa et non Varna, conune l'admettent
75 et s. Les mêmes documents se trouvent les éditeurs), 219, 246.
encore dans les Monum, Hung. kist., Acta ^ Jirecek, Op. cit., 272, 286, 289, 290,
exterOf I, 282, 894 et s. (et une seconde 298, 299, 825.
fois avec une date fausse, I, 159 et ss.). ^ En 1820, le baile vénitien de Ck)n-
' Jirecek, Oesch, der Bidgarmj p* 298. stantinople fait une plainte au sujet d'un
^ Monum, Slav. merid., I, 162 (bis), droit de douane imposé aux Grecs pour
167 (bis), n, 77. les achats faits aux marchands vénitiens
630 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.
nitiens et g^énois de ce côté se bornaient ä peu près ä des achats de* grains qu'ils revendaient ä Constantinople.
En remontant dans l'histoire, l'indice le pins ancien que l'on possède de l'existence de ce commerce est une interruption qu'il subit sons le règne du czar Théodore Svetislav (1296—1322). Vers 1314, certains marchands génois avaient été pillés par des sujets du czar deux fois la république de Gênes fit des démarches auprès de celui-ci pour obtenir un dédommagement; deux fois elle échoua. Alors, le gouvernement génois rompit toute relation avec lui, envoya à tous ses sujets établis en Bulgarie l'ordre de quitter le pays dans un délai de quarante jours, leur interdit sous peine d'une forte amende d'y mettre dorénavant le pied avec ou sans marchandises, et leur garantit l'impunité pour tout le mal qu'ils pourraient &ire au czar et ä ses sujets (22 mars 1316). A cette époque, Svetislav avait reconquis sur les Grecs Mesembria, AncMalos et Sozopolis:^ ces villes se trouvaient donc tout naturellement comprises dans le territoire mis en interdit: or, chose curieuse, dans l'ordonnance rendue à l'effet de mettre cette interdiction en vigueur, il y a un paragraphe spécial pour Sozopolis; comme c'était un des marchés préférés du commerce maritime génois, on croyait, sans doute, nécessaire d'insister tout particulièrement^ Svetislav mourut en 1322; nous ignorons si ce conflit ftit accommodé de son vivant Pendant une longue suite d'années, les sources gardent un silence absolu sur les relations de Gênes et de la Bulgarie.
A partir de ce moment, au contraire, les Vénitiens passent au premier plan. En 1362, nous voyons le doge Andrea Dandolo envoyer Marino FaUero en ambassade auprès de Jean Alexandre Asen, czar des Bulgares (1331—1366), pour conclure avec lui un nouveau traité de commerce. Je dis un nouveau traité, car il est évident que cette mission ne pouvait pas être la première démarche faite pour nouer des relations d'afEiedres avec la Bulgarie, puisqu'il y avait déjà à Varna mi consul vénitien, nommé Marco Leonardo; ce ftat lui, précisémmt, qui reçut
de grains importés par ces derniers de la personne et faire supposer qu^fl s'agisse
mer Noire, de Mesembria et d'Anchialos là de Sinope: PegoL écrit aussi, p. S6,
(ÀchiUo). Taf. et Thom., IV, 165. Sinopoli, éyidemment pour Soaopolis. Dès
^ Jirecek, Op. dt, p. S86. 1317, les autorités génoises interdirent à
' Ce décret, ayec son supplément, est leurs compatriotes d'acheter à Yama et
publié sous le titre: Decretum de non à Anchialos des graios à destination de
eundo in Zagora. V. Off. Qax., p. 882 Ck)nstantinople, tant que ces deux Tilles
et ss., 886. Dans le contexte, Sozopolis s'obstineraient dans leur révolte contre
est dénommée Susopoli, ce qui est exact, l'empereur gréa AUi deOa Soe. Lig.
tandis que dans le Bubmm il y a Sino- Xm, ISO. poli: mais cette erreur ne peut tromper
A. IL La Bulgarie. 681
la mission de porter à Venise le texte dn traité avec une lettre du czar et il y joignit nne note sur la valeur des monnaies bulgares. Précédemment encore, en 1343, il y avait un certain nombre de Vénitiens établis en Bulgarie, parmi lesquels on cite un nonmié Orsato di Boninsegna: on les connaît parce qu'ils avaient été victimes de vols.^ Mais le traité du 4 octobre 1352 contenait de nouvelles faveurs et le czar en jui-a solennellement l'observation. H renfermait d'abord les garanties ordinaires pour les biens des marchands vénitiens en cas de naufrage ou de décès, puis l'assurance qu'aucun ne pourrait être rendu responsable des méfaits ou des dettes de l'un de ses compatriotes et que l'on ne pourrait pas opérer une saisie dans la maison d'un Vénitien sans un jugement: enfin, il donnait à la République le droit de construire des églises et même des entrepôts (loga) partout où lui plairait, jusque dans l'intérieur du pays. Les droite de douane étaient fixés ä 3 7o; les taxes de pesage et les droits de port étaient réglés ä nouveau.^
Que si l'on demande jusqu'à quel point ces relations commerciales se développèrent, c'est un point resté obscur: le traité de 1352 est la seule preuve de leur existence. Après la mort d'Alexandre, la Bulgarie tombe en décadence et marche à pas de géant vers la ruine définitive. Ce prince fiit le dernier qui put à bon droit porter fièrement le titre de czar des Bulgares, que les chartes écrites en latin ^ et les écrivains occidentaux ^ traduisent d'ordinaire pai' les mots Imperator de Zagora.^ Après lui, la Bulgarie se divisa en trois principautés indépendantes l'une de l'autre. La région des côtes ^ de la mer échut au despote Ddbordüza (Dobrotitz)^ qui, du temps du czar Alexandre
^ Monum, Slav, merid,, II, 208; et p. 718, car ils habitaient ordinairement
dans les Monum, Hung,, I. c, II, 37 et s. TemoYO, mais de ce que le noyau de leur
' Snd. m, 246—348. Marin a déjà empire était Fantique Mœsie, qu'on nom-
publié ces pièces: il donne même la fin mait aussi, à cette époque, Zagoije (Le
du traité d'une manière un peu plus com- pays au delà de la montagne); Jirecek,
plète, IV, 174 et ss.; M. Filiasi (Mem, stor. Op. eit,, p. 375.
de* Veneti, YI, 2, p. 286) place à tort le * La capitale était Kalliakra (sur le
Pactum à l'année 1846. cap du même nom au NE. de Varna) si
' Off. Oux.f L c; Mon, Slav, merid,, l'on peut admettre que ce soit la même
Le que la Kallacerka de Schiltberger (p. 98).
* Sanuto, Seer, fid. crue,, p. 72; id. Voy. les cartes du Moyen-Age et la citahtoria dd regno di Romania, dans Hopf, tion de Laon. Chalc. dans la note ci-dessous. Ckran. grec,-rom., p. 142; id. Epist, 6, Je vois dans les BuUetina de la société dans Kunstmann, p. 801; Laur. de Monac., /. B. de Géographie de Vienne (No%u>eUep. 146 et s. suite, yol. XI, p. 490), que P. Matkoyic
* Ce nom vient, non pas de ce que admet l'identité de Kalliakra et de la les czars bulgares auraient eu leur rési- ville actueUe de Kartal.
dence habitueUe dans la ville de Zagora, ^ n '^^v Ev^tlrov nof^Xla JoßcotCxtoH:
comme le suppose M. Kunstmann, Op,cü,, tov Mvaov x^(}^> Laon. Chalc., p. 826,
633 Deuxième période. — 21 Dévdappememt du commerce du Levant.
possédait déjà deux châteaux -forts aux environs de Mesembria. Doué d'un esprit entreprenant, il joua parmi les souverains des pays riverains du Pont un rôle qui ne fiit pas sans importance. Ainsi, il s'immisça dans les affiaires de Trébizonde et fit la guerre aux Génois en Crimée, une première fois en 1376^ et plus énei^quement encore, en 1384: en ces circonstances il agissait sous l'inspiration de Giovanni Muazzo, ce fiuneux gouverneur de Ténédos qui, après s'être refusé, de sa propre autorité et en dépit des stipulations du traité de Turin et de son gouvernement, à livrer l'île aux Génois, avait dû être réduit par la force et s'était réfugié auprès de lui (1383).^ Les hostilités durèrent tant que vécut Doborditza. Entre autres exemples, mentionnons qu'il fit jeter en prison tous les Génois qu'il put faire saisir sur son territoire: en mourant, il légua sa haine en même temps que sa principauté à son fils Ivahko (Juanchus).^ Cependant les difficultés finirent par s'aplanir en 1387. Une conférence se réunit à Péra dans le palais du podestat, Giovanni de Mezzano: elle se composait de deux envoyés d'Ivanko, Costa et Jolpani d'une part, du podestat lui-même et de deux délégués de Gênes, Gentile de' Grimàldi et Giannone del Bosco de l'autre; avec l'aide d'un interprète on arriva à s'entendre sur la rédaction d'un traité dont voici le résumé: les deux parties se promettent mutuellement l'oubli du passé, et Ivanko en particulier s'engage à rendre la liberté aux Génois arrêtés par son ordre et à leur restituer leurs biens. Pour l'avenir, il assure aux Génois égards et bons traitements, et protection pour leurs personnes et pour leurs biens. La République génoise pourra dorénavant nommer des consuls sans craindre que le prince mette obstade à leur installation, et même ils seront certains de trouver chez lui un appui bienveillant dans Fexerdce de leurs fonctions judiciaires. Le prince concédera aux (Génois un terrain convenable, où Us pourront élever une église et un entrepôt et
nommé également, par la suite, du nom listrie: ce fat son snccesseni Miiza qui
de ce prince, Dobroutcha; Jirecek, Op. acquit cette ville à la principauté (Jire-
ûit., p. 19, SâO. cek, Op. eu , p. 834, 345 et s.). Il n'y
^ On trouve, dans les comptes de la co- a rien de commun entre cet Ivanko et le
lonie de Gaffa pour cette année là, les Ban (gouverneur) Janko (Janouka) qui,
frais d'armement d'un vaisseau équipé pour au dire des sources turques, laissa prendre
le combattre; Canale, Délia Ortmea, n, par les Turcs la ville de Sofia (1382):
59 et ss. cette ville, située très loin dans Pinté-
' Hopf, Orieehenland, dans Ersch et rieur, faisait partie de la principauté du
Gruber, LXJULVi, SB. czar Sisman IH Silvestre de Sacy tenait
' Ce prince bulgare est peu connu, ces deux personnages pour un seul et
son règne ayant été très court: il semble même individu, mais il est démontré que
que, vers l'intérieur des terres, son do- son opinion est insoutenable, maine ne s'étendait pas même jusqu'à Si-
A. IL La Bîdgarie. 533
s'installer en toute tranquillité. Ss sont autorisés à vendre sur le territoire bulgare et à en exporter toutes sortes de marchandises, même les articles de consommation (sauf le cas où une famine obligerait d'interdire la sortie des vivres). Les droits d'entrée et de sortie sont fixés à un taux très bas, 1 % ad valorem; les navires, les matières d'or et d'argent, les perles fines et les joyaux sont déclarés entièi-ement exempts.^ Les Génois ne jouirent pas longtemps des avantages que leur assurait ce traité: quelques années après, les Turcs achevaient la conquête de la Bulgarie (1393 — 1398), et les dernières traces d'établissements génois ne tardèrent pas à disparaître des territoires situés au sud des bouches du Danube.
Avant de quitter cette région, il faut encore, bien que cela nous entraine au delà des limites des pays bulgares, jeter un coup d'œil sur le bras septentrional des bouches du Danube. H y avait là un port fréquenté à la fois par les Génois et par les Vénitiens, un des nombreux entrepôts de grains de la région du Pont, Lycostpmium, nommé plus habituellement lAoostomo^ par les Italiens. Au milieu d'une série de griefs présentés, en 1360, par le gouvernement de Venise à celui de Gênes, nous voyons que le premier accuse les commerçants en grains génois d'empêcher leurs confrères vénitiens de faire des achats sur ce marché, à moins que ceux-ci ne les acceptent comme associés: s'ils consentent à cet arrangement, les Génois les trompent en faisant de leur côté des achats sous main, de sorte que les Vénitiens ne trouvent plus rien et se voient fréquemment obligés de repartir avec leurs vaisseaux à moitié vides.' Licostomo était une ville forte: il paraîtrait que les Génois s'en emparèrent vers cette époque: un consul à eux y faisait déjà les fonctions de gouverneur en 1332.*
Dans le voisinage de Licostomo on nomme encore un grand marché de grains, celui de Moncastro (actuellement Akkerman). En 1421, cette localité appartenait au voïvode Alexandre, prince de la petite Valachie et de Moldavie. En 1441, le voyageur belge Guillebert de Lannoy y trouva des Génois établis en résidence fixe.* En 1445, quand Valeran de
' Silyestre de Sacy a publié ce traité, celui de Licostomo, que vers la fin du
au milieu d^autres pièces des archives de Moyen-Age; il ne semble pas qu'Us s^ap-
Gênes, dans les Not, et extr.^ XI, 1, p. 66 pUquent à la même locaUté: il est donc
•—71 , et il en a donné un commentaire inexact de dire que Licostomo est le nom
dans les Mém, de VAead, des Inscr.y Vu ancien et Kilia le nom moderne d'une
(1824), p. 292 et ss. Voy. Atti délia Sœ, seule et même ville.
Lig,, Xm, 14B et s., 162. ' Taf. et Thom., inéd.
» Lelewel, Partulany p. 12; Thomas, * Tiré du Cartolario délia maaseria
Periplu8 des PotUus Ewoinus, p. 268; di Caffa, dans Desimoni, M, Lux., p. 128.
Atl. Luocoro, p. 123, 246. Le nom de ' Cl^rre« de Lamioy, éd. Potvin, p. 69. Kilia n'apparut sur les cartes, à côté de
534 Deuxième période. — //. Développement du commerce du Levant.
Wavrin, commandant d'une flottille du duc de Bourgogne, livra un combat aux Turcs dans le bas du Danube, la ville et la forteresse de Moncastro étaient au pouvoir des Génois: dans le port il y avait des vaisseaux dont les propriétaires étaient habitants de Ti*ébizonde ou Arméniens.^
3^ L^Asie-Mineiire turque.
Nous avons dit précédemment ce qu'était la situation des podestats vénitiens de Constantinople tant que vécut l'empire latin; nous avons vu qu'ils avaient mis à profit l'influence qu'elle leur donnait, pour ouvrir à leurs compatriotes l'accès des parties les plus reculées de l'Asie-Mineure au moyen de traités passés avec les empereurs de Nicée et les sultans d'Iconium. Les Occidentaux pénétrèrent alors dans le pays par deux côtés à la fois, les Italiens par la Petite-Arménie et les défilés du Taurus, au delà desquels ils s'aventui*aient pour la première fois, tandis que les Provençaux organisaient un trafic entre la côte méridionale du sultanat d'Iconium et 111e de Chypre. Au cours du XTTI^ siècle, il se produisit coup sur coup un double changement dans la situation de Ij ces pays. La grande bataille d'Erzinghian (1244) coûta ä l'empire seld- ' joucide son indépendance; réduit au rang de simple vassal des khans mongols, il cessa d'avoir une existence propre; des rivalités de succession au trône et des partages achevèrent sa ruine. H s'émietta en dix principautés gouvernées par des maîtres turcomans d'origine. S'étendre était pour chacune un besoin d'autant plus grand qu'elle était plus petite. Or, à l'est, il n'y avait rien à gagner; le grand empire mongol opposait ä toute velléité de ce genre une barrière infranchissable. Du côté de l'ouest, une guerre de conquête ofi'ait plus de chances. L'empire de Nicée avait cessé d'exister par la force des choses depuis le retour de Michel Paléologue à Constantinople, l'ancienne résidence des empereurs. Ce fiit un dur moment à passer pour les territoires grecs de la côte occidentale d'Asie -Mineure. Sous le gouvernement de princes énergiques, ils avaient déjà eu toutes les peines du monde ä subsister; eux partis, ils se trouvèrent réduits à la situation , de simple province, et, comme les questions politiques détournaient vers l'Europe toute l'attention des Pàléologues, les intérêts de cette province fiirent très négligés. Aussi opposa-t-elle peu de résistance aux assauts des émirs turcomans. Depuis nombre d'années, le cours du Méandre marquait la frontière entre les Grecs et les Seldjoucides; au sud du fleuve, tout le territoire appartenait au sultan d'Iconium, et, après la
* Jehan de Wavrin, Anciennes chro- nicquea de VEngleUrre, éd. Dupont, H, 05.
A ni. L^Asie-Mineure turque. 585
dissolution de cet empire, il passa aux seigneurs de MefOechè qui semblent avoir eu leur résidence à Mylasa (en turc Milâs, en grec moderne Melissos), l'antique métropole de la Carie.^ A l'époque des premiers Paléologues, les princes tui*comans violèrent cette fix)ntière comme les autres. Pour les tenir en respect, l'empereur Andronic l'ancien fit réparer les fortifications de Tralles: inutile tentative. A peine reconstruite,^ la place fiit prise et détruite par Salpakis,^ seigneur de Mentèchè, et sur ses ruines s'éleva la ville turque d'Aîdin^ qui devint le centre d'une nouvelle principauté turcomane ä laquelle elle donna son nom: cette principauté, indépendante de celle de Mentèchè, comprenait à peu près l'ancien territoire de llonie» A Constantinople, on eut un instant l'espoir de conserver la province grecque d'Asie^Mineure, le jour où Andronic y envoya le célèbre condottiere Roger de Flor avec sa brave compagnie catalane. Effectivement, une ville importante, Philadelphie, était près de succomber sous les attaques renouvelées de l'un de dix princes turcomans, Alichir, seigneur de Eermian: Boger la débloqua et infligea une défaite aux Turcs d'Aïdin (1303).^ Malheureusement, on le rappela en plein succès et le pays situé au nord du Méandre, abandonné par ses défenseurs, devint la proie des Turcs. Au bout de peu de temps, tout le territoire entre ce fleuve et le Eaystros et même en partie au delà de ce dernier était conquis ou réoccupé par eux. Aidin,^ le fondateur de la dynastie de ce nom,^ avait flxé sa résidence à Aïdin (Tralles) à. peu de distance du Méandre; en 1333, quand le voyageur Ibn-Batouta® visita l'Asie -Mineure, il trouva son fils Mahomet établi avec le titre de sultan & Berki,^ ville
* Pour rhistoire des anciens seigneurs * Pachym., n, 421 et ss.; NicépL Gr^.,
de Mentèchè, on pourra consulter, mQ]gré I, 221 et ss.; Muntaner, Op. ou., n,
la difficulté de faire concorder leurs indi- 116 et ss.
cations: Sanuto, htoria délia Romania, * ^ Les Grecs le nomment AixCyffi ou
dans Hopf, Chron, gréco-rom., p. 145 et s., *^tV> IHic, p. 13; Cantacuz., I, 388, 481.
167; Pachym., I, 472; Ducas, p. 18: Ibn- ^ La meiUeure histoire de oette dy-
Batouta, n, 278—280 ; Chehabeddin, p. 388 nastie a été donnée par M. Earabacek dans
et s., 870; mais il est indispensable de la Wiener numisnuUiaeke ZeiUehr.y n,
lire des remarques de Defrémery, dans (1870), p. 680 et ss.: voyez encore IX
leaNom. annal, des tfoyag., 1861, 1, 18, 14. (1877), p. 207 et ss.
' Pachym., I, 468—474; Nicéph. Grég., ^ Ibn-Batouta, II, 298 et ss.: Cheha-
I, 142. beddin est tout à fait d'accord avec lui:
' Le nom du plus ancien des seigneurs yoy. Not et eoBtr., XTTT, 389, 869.
de Mentèchè connu des Byzantins ne nous * ActueUement Birgèh; chez les By-
est parvenu que sous cette forme grécisée. zantins TIvqy^'. Pachym., n, 486; Mi-
^ Vivien de Saint-Martin, Asie-mi- klosich et MuUer, Aetagrœea, 1,228,235,
neurey H, 616; Bamon Muntaner, trad. 461, 497; II, 104; voyez Ha^Ji-KhalCa,
Lanz, n, 119 et s., nomme cette nouveUe dans Vivien de Saint-Martin, Asie^min.,
viUe Atia. H, 696.
536 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.
située au delà du Eaystros, entre Thyra et Sardes. Ce Mahomet avait trois fils,^ entre lesquels il partagea de son vivant une partie de sa principauté. L'un d'eux, Ehidhr-Beg, reçut la ville d'Éphèse avec son territoire;* un autre, Omar-Beg, eut Smyme:^ cet arrangement était déjà fait avant 1333; au moment de la donation, Mahomet avait exprimé la volonté quelle restât en vigueur après sa mort et même pendant toute la vie de ses deux fils.
Tandis que la famille des Diadoches, issue d'Aïdin, étendait son domaine aux dépens de l'empire grec jusqu'au golfe de Smyme, une autre dynastie turcomane, remontant plus haut vers le nord, s'établissait solidement sur les bords de l'Hermos; Sarou-Khan, son fondateur, s'emparait de Magnésie (M. ad. Sipylum) (1313) et y fixait sa résidence:^ partant de là, il s'emparait, le long des côtes, sur les deux rives de l'Hermos, d'un territoire correspondant à peu près à la province grecque de Lydie: son domaine passa à ses successeurs. De là jusqu'à l'Hellespont, le pays formait l'une des dix principautés, gouvernée par la dynastie des Karasi: c'est le nom qu'on lui donne en général, mais en réalité son fondateur se nonmiait Ealam; Earasi fut seulement son successeur et eut à son tour pour héritier son fils, Demir-khan (l'Adjlanbeg de Sead-eddin?)^ La résidence de cette dynastie était Bali-Eesri (à l'est d'Adramytti); mais une branche cadette, représentée, à l'époque dIbn-Batouta, de Ghehabeddin et de Gantacuzène, en la personne de Iakchi, frère de Demirkhan, avait fixé sa demeure à Bergamah (Pârgame).® Enfin, les émirs Osmanlis poursuivaient le cours de leurs conquêtes au nord-est de l' Asie-Mineure; de 1326 à 1330, ils s'emparèrent successivement des villes de Brousse, de Nicomédie et de Nicée, et, avec elles, des derniers débris de la province grecque de^Bithynie, et, sous l'impulsion du mouvement qui portait leurs armées vers l'Europe, ils annexèrent à leurs possessions celles de leurs voisins de la dynastie des Earasi.
Ainsi, en quelques années, l'Islam s'était répandu du Méandre à la mer Noire et il y régnait dorénavant en maître. En terminant sa
^ Sur le nombre et les noms des fils ment une principauté et résidait à Nym-
de ce Mahomet, Ibn-Batouta et Cantacu- phœum (Nif), à Test de Smyme: voyez
zène, concordent de manière à ne laisser Ghehabeddin, p. 967, et Defrémery, Nouv.
place à aucun doute : Omar — *A(iovq, annal, des voyag,, 1851, H, p. 19. Khidr— X«T^ç, Soliman — Swkdîfiàva^, * Nicéph. Grég., I, 214; Duc, p. 14;
' Ibn-Batouta, H, 309. Ghehabeddin, p. 339, 366; Ibn-Batouta,
• Ibid. n, 310; Duc!, p. 27. H, 317.
* Nicéph. Grég., I, 214; Duc, p. 13; ^ Bn-Batouta, II, 316; Gaatacuz., Il, Ghehabeddin, p. 339, 368; Ibn-Batouta, 70; Ghehabeddin, p. 366, indique comme n, 313 et 8.; son ô^re Ali avait égale- résidence de Iakchi la ville de Marmara
A. J/X V Asie 'Mineure turque. B37
chronique de Bomanie (1334), Sanudo pouvait déjà dire que désormais Philadelphie était la seule ville grecque de toute la partie occidentale de l'Asie -Mineure.^ Dans cette extension de l'Islamisme, il n'y avait pas seulement une diminution considérable de l'empire grec: elle constituait un immense danger pour les principautés franques de l'Archipel, de l'Attique et de la Morée. Maîtres de la côte occidentale de l'Asie- Mineui-e, les Turcs devaient nécessairement chercher à réduire en leur pouvoii' les îles voisines. Effectivement, vers 1300, le seigneur de Mentèchè enleva aux Grecs l'île de Rhodes presqu'entière. En 1309, quand VOrdâre des Chevaliers de St. Jean voulut s'y établir, il dut en faire la conquête sur les Turcs et sur les Grecs. Cet acte de vigueur était en même temps une preuve d'initiative intelligente.'
A Rhodes, l'Ordre des Hospitaliers formait à la chrétienté un précieux rempart; il couvrait les ues méridionales de l'Archipel et les mettait à l'abri des entreprises des Turcs, il assurait dans la mesure de ses forces la sécurité de la navigation et procurait un refuge non-seulement aux vajsseaax chargés des pèlerins pour la Terre -Sainte,' mais aussi aux innombrables bâtiments de commerce^ obligés de traverser ces parages pour gagner la Petite- Arménie, l'île de Chypre, la Syrie ou l'Egypte. Cependant, l'étendue des côtes possédées par les Turcs était trop grande, la marine et les troupes de l'ordre trop peu nombreuses, et comme les dix princes d'Asie -Mineui*e pratiquaient la piraterie en grand, il était impossible d'opposer sur tous les points à la fois une résistance effective. Le fait est que cette région avait de tout temps abrité un grand nombre d'écumeurs de mer; encore sous la domination byzantine, le port à^Ania situé dans le voisinage de la ville actuelle de Eouch-Adassi (Scala nova) au sud de l'antique Ephèse,^ était un véritable repaire de corsaires grecs
^ Hopf, 1. c, p. 146. Elle ne fdt con- tulé: Tractetiir per ducham (Cretœ) et
quise que beaucoup plus tard, par Bajazet. ser Gabrielem Dandulo capitaneum de ao
• Voyez les renseignements puisés à de cipiendo Rodum ; Archiv. Venet.y XVIII, 161.
nouveUes sources, par M. Hopf, art. öWe- s ^^i^^ j,^,^ ^eöa sacra rdigione
chmland, dans Ersch et Gruber, LXXXV, ^. ^ ^^^^^ Qierosolimitano, 2« part.,
393 et s.; Mas-Latne, Etst de Chypre, ^g g^ jg^l, le comte paUtin Otto
m, 602 et s. H y a un pacage inté- ^^^^^ beiRhem dit encore que la pro-
ressaut sur ce siyet dans la Chron. As- ^^^^ ^^ ^ ,^^^3 marchande est Tune
tense, pubL dans les Mue. di storîu ital., ^^ ^y^^ assignées aux trois galères
Peu de temps avant Poccupation de Rhodes entretenues par les cheyaliers de St Jean:
par Tordre des chevaliers de St Jean, Tue ^^j^hricht et Meisner, Deutsche Piiger-
fut offerte à la République de Venise, ou führten v 373
bien l'utilité de Toccuper fut discutée comme 4 ^ * ni - aïs
une chose toute natureUe dans le sein de ^^^^ ^' ®^' ^l»mo, p. 40.
la Seigneurie; le troisième livre perdu des • C'est la ville grecque d'Anaia: voy.
Misti contenait un décret du Sénat inti- Taf. et Thom., lu, 71, 161 et s., not;
538 Deuxième période. — IL Développement du commerce du Levant.
et francs.^ A partir de la conquête torque, les nouveaux maîtres du pays lancèrent de véritables flottes équipées spécialement pour aller piller et mettre à feu et à sang les îles de l'Archipel, grandes et petites, ce qui ne les empêchait pas, d'ailleurs, de capturer au passage les bâtiments marchands qui avaient le malheur de se trouver isolés sur leur route: elles poussaient l'audace jusqu'à parcourir les côtes de l'empire de Byzance, de la Morée, de la Béotie, du golfe de Corinthe même, et le baile de Négrepont dut leur payer tribut' .Les deux frères "Se la maison d'Aïdin, Ehidhrbeg à Ephèse et Omarbeg à Smyme,' étaient les grands armateurs de ce genre de flottes: la compagnie catalane établie en Attique, il &ut le dire à sa honte, les avait la première encouragés dans cette voie et faisait cause commune avec eux> Toutes les autres puissances franques qui se partageaient le sol de la Grèce, la Bépublique de Venise, les princes des îles de l'Archipel, les potentats de Morée, eurent tant & souffrir de ce fléau qu'ils appelaient de tous leurs vœux le moment où l'on pourrait chasser les Turcs des côtes d'Asie -Mineure et les rejeter dans l'intérieur. Quand le roi de France Philippe VI conçut le projet d'une croisade et fit des ouvertures ä ce sujet au doge Francesco Dandolo, celui-ci lui recommanda de ne point oublier qu'avant d'entreprendre la croisade proprement dite, il fiaudrait commencer par livrer bataille aux Turcs, car il aurait besoin, pour les approvisionnements de sofa armée, de conserver la liberté de ses communications avec les grands entrepôts de grains des côtes de la mer Noire, et elles seraient menacées tant qu'il n'aurait pas mis un fi^in & l'audace de jour en jour croissante de ce peuple de corsaires.^ Vers la même époque, les nations les plus intéressées dans cette question jetaient les bases d'une Union^ pour l'entretien d'une flotte destinée à croiser dans l'Ar-
ÜZZ., p. 232; Lelewel, Géogr. du Moyen- ^ Oommem,, I, p. 191 n^ 100, p. 194
Age, partulany p. 15. n» 110, p. 196 n^ 116, p. 198 n» 183.
* Dedsîones pircUiccBy dans Taf. et ^ Lettre du roi, du 18 noy. 1881:
Thom., m, 179, 180, 184 et s., 194,207, Cou, des doc, inéd,, Mékmg, hist, m,
220, 225, 248, 257, 261 et s., 264. p. 97 et s.; avis de Fambassade vénitieime
' GioYamii Villani, m, 137 (éd. Dia- rédigé sur sa demande, 11 mai 1332:
gomanni), et Sanudo (Epüt. dans Kunst- ibid, p. 98 et ss.: Ces deux pièces se
muaif Studien iiber8anudod,ÄeU.,^.T7S)f trouvent aussi dans Taf. et Thom., IV,
traitent ce sv^et d'une manière générale. 219—222.
On trouyera des exemples dans: Hopf, ' Rhodus, 6 sept 1832: Taf. et Thom.,
Qrieehenland, dans Ersch et Gruber, IV, 225 et ss. Les négociations étaient
LaaXy, 876, 422, 426 et s., 449, 456, pendantes depuis 1325: les fonctionnaires
461, 462 etc.; Hopf, Chaeh. r. AndroSf coloniaux de Crète, de Négrepont et de
p. 52 et s.; Oommem, reg,, I, p. 193 Ck)nstantmople étaient chargés de les
n^ 107, p. 198 no 133; Ohehabeddin, p. suivre: v. les Rubriques des livres perdus
854, 866 et ss. des Mieti; Archiv, Vend,, XVII, 271;
^ ' Ibn-Batouta^ H, 311. XVm, 66, 833; XX, 89.
A. HL L' Asie-Mineure turque. 539
cMpel. Les premiers membres furent le doge de Venise, inspirateur \ du mouvement, l'empereur Andronic et le grand-maître des Hospitaliers; ■ le roi de France y donna son adhésion un an après.^ A cette première ' ébauche d'union succéda, en 1334, une ligne basée sur les mêmes principes, dans laquelle entrèrent encore les rois de Chypre et de Naples;; le pape Jean XXTT en prit la direction générale.^ Pour cette année là, il ne £allait pas songer à opérer une descente en pays ennemi, les armements n'étaient pas encore suffisants, mais le chevalier Jean de Cépoy, commandant d'une flottille combinée, formée de vaisseaux fournis par le pape et par la France, livra bataille aux Turcs et leur coula un grand nombre de bâtiments: d'un autre côté, la chronique de Delflno vante le commandant de l'escadre vénitienne, Pietro S^eno, d'avoir assuré à la chrétienté dans ces parages une sécurité depuis longtemps inconnue.^ n va de soi que la marine marchande bénéficia de ce répit Malheureusement, le pape Jean XXn vint à mourfir et l'activité qu'il déployait dans l'organisation de la lutte contre les Turcs fit place à une grande apathie. Les Turcs en profitèrent pour recommencer leurs courses et leurs ravages sur les côtes de l'Archipel, et il n'y avait plus personne pour leur résister. Enfin, au printemps de l'année 1344, le pape Clément VI adressa un appel au roi de Chypre et an grand-maître des Hospitaliers, puis à la République de Venise. Au printemps de l'année 1344, les alliés organisèrent une flotte de vingt galères pour une durée de trois années: elle devait rester formée même en hiver.^ Le commandement en chef M confié au grand dompteur de Turcs, Martino Zaccaria. Après avoir purgé la mer des corsaires qui l'infestaient, il choisit pour point d'attaque Smyme, résidence du prince Omar.^ Le 28 octobre 1344, il donna l'assaut à la place avec un plein succès:^ l'arsenal et la flotte d'Omar furent livrés aux flammes, et Smyme, rentrée en la possession des chrétiens, y resta pendant cinquante ans. Omar fit bien une tentative pour la reprendre (1348), mais il la paya de sa vie.^
Quand on connaît l'importance commerciale de Smyme au temps
' 8 noY. 1883; Cou. des doc. inéd., p. 118 n^ 22; Paoli, Cod. dipl, delV ord.
Mû. küL, m, 101 et 8.; Taf. et Thom., Oeros., H, 86 et s.; Taf. et Thom., IV,